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« Chroniques de Roncevaux » : une seconde partie qui tient ses promesses

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« Munjoie ! », second volet du diptyque de Juan Luis Landa intitulé Chroniques de Roncevaux, paraît aux éditions Glénat. Manquant de lucidité, aveuglé par le ressentiment, Charlemagne va connaître une double débâcle retentissante…

Pour rappel, les Chroniques de Roncevaux racontent l’épopée de Charlemagne et du guerrier Roland en Hispanie en l’an 778. Le Roi franc cherche alors à mettre fin à l’ascension de l’Empire islamique, qui menace le sud de son territoire. Dans une première planche muette, au trait raffiné, le lecteur est immédiatement immergé en pleine bataille. Mais rien ne se passe comme prévu. « Les portes de Saragosse résistèrent, accordant un peu de répit à Hossain et renforçant la frustration de Charles. » Ce dernier décide alors d’attendre la décrue pour attaquer à nouveau la Cité convoitée, mais les problèmes s’accumulent : de nombreux Francs ont péri, des dissensions profondes persistent entre Milo et l’archevêque Fulrad, les forces ennemies s’étoffent sans crier gare… Frère Angela doit rédiger les chroniques de cette épopée militaire : « Je compris vite que je ne devais consigner que les faits dignes d’être rappelés, pour la plus grande gloire du roi. » Inutile de s’épancher sur une défaite quand on entend faire l’apologie du Roi.

Au scénario et aux dessins d’un excellent diptyque, Juan Luis Landa met son sens du spectacle au service de ces batailles du haut Moyen-Âge au cours desquelles Charlemagne connut une double déconvenue. Pendant son absence, Widukind rase ses garnison et menace de traverser le Rhin. Les Saxons se rebellent à nouveau. Et sur place, à Saragosse, le Roi ne peut que voir « la couardise faire son nid parmi ses barons ». Car Hossain a offert de l’or pour acheter la paix, ce qui crée des divisions intolérables dans ses troupes. À force de frustrations, talonné par les Sarrasins pendant son recul, et constatant le massacre de ses hommes dans la Cité vascone, le Roi surréagit : « Après plusieurs jours de pillage, de destruction et de mort, et avant de quitter Pampelune en ruine, Charles, ivre de barbarie, ordonna l’exécution des otages, semant dès lors les graines de son propre malheur. »

Là réside la seconde débâcle de « Munjoie ! ». La vengeance de Ximeno s’annonce terrible. Onneka, retenue en otage avec son fils, prédit : « Vous avez ouvert la boîte de Pandore. Rien ne les arrêtera. » Les Francs, « exténués sous le métal brûlant et le poids de leurs armures », se laissent encerclés par des Vascons se déplaçant tels des prédateurs affamés. Roland désobéit à son propre Roi et libère Onneka, les Francs sont en déroute. La violence, brutale, est parfaitement restituée par Juan Luis Landa, dont on ne peut que saluer l’immense qualité du travail graphique. Finalement, ce qui transparaît de ce diptyque, c’est l’aveuglement religieux et vengeur d’un homme tout-puissant, à mettre en parallèle avec la conduite d’un guerrier devenu légendaire. Ces Chroniques de Roncevaux arborent un intérêt historique qui se double d’un authentique souffle romanesque, témoignant du talent de leur maître d’œuvre, capable de magnifier, indifféremment, paysages, expressions faciales et luttes à mort. À marquer d’une pierre blanche.

Chroniques de Roncevaux : Munjoie !, Juan Luis Landa
Glénat, avril 2022, 56 pages

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Deux nouveaux coffrets consacrés aux estampes japonaises à découvrir aux éditions Hazan

Les éditions Hazan nous gratifient de deux nouveaux coffrets issus de leur collection sur les grands maîtres de l’estampe japonaise. Tandis qu’Anne Sefrioui se penche sur Les Cerisiers en fleur, Jocelyn Bouquillard analyse la place des chats dans ces dessins typiques de la culture nippone.

Après des coffrets consacrés à l’eau, la lune, aux femmes, aux oiseaux ou au Mont Fuji, les éditions Hazan enrichissent cette fois leur collection sur les estampes japonaises de deux nouveaux titres, portant sur les cerisiers et les chats. Le principe est désormais connu : un livre-accordéon met en valeur les dessins des maîtres du genre, tandis qu’un petit livret explicatif apporte des éléments de réflexion et de contextualisation au lecteur désireux de se plonger plus avant sur les polysémies dont se parent les motifs mis en exergue.

Anne Sefrioui explique ainsi, dans Les Cerisiers en fleur, le concept d’hanami, un rituel ancestral de contemplation des cerisiers en fleur. Au printemps, de début mars jusqu’à la fin du mois d’avril, des collines aux vallées, d’un bout à l’autre du pays, la floraison de ces arbres s’étend progressivement, offrant un spectacle magnifique aux Japonais. Toyohara Chikanobu présente par exemple un triptyque aux couleurs douces, au sein duquel des femmes admirent les cerisiers, depuis leur barque, flottant sur les eaux de la rivière Sumida. Le célèbre mouvement d’estampes ukiyo-e accueille les genres spécifiques du kacho-ga – qui signifie littéralement « fleurs et oiseaux » – et du meisho-e, célébrant les vues de lieux populaires, deux courants artistiques faisant la part belle à ces cerisiers en fleur invitant à la méditation, à l’hédonisme et aux instants oisifs où l’on profite de la nature, seul, en groupe ou en famille. Yukawa Shodo nous montre ainsi une femme admirant les cerisiers, Utagawa Hiroshige y mêle volontiers badauds et oiseaux, tandis que Katsushika Hokusai nous propose des plans d’ensemble – montagnes, mer, végétation, village, etc. – avec des teintes bleues décolorées (La Colline de Goten à Shinagawa…).

Comme l’explique très bien Anne Sefrioui, les jardins publics nippons (Asakusa, Fukagawa, Ueno…) sont tous abondamment plantés de cerisiers. Il n’est guère surprenant, au vu de la beauté offerte par leur contemplation, que des artistes tels que Kawase Hasui ou Utagawa Yoshitaki aient rendu un hommage si poétique à ces arbres. Des hommages que l’on retrouve aussi à l’endroit des chats, qui exercent une fascination sur les Japonais à l’image de ce que l’on pouvait observer dans l’Égypte ancienne. Souvent associés à la geisha (Kunisada, Kuniyoshi, Sencho, etc.), parfois anthropomorphes pour critiquer de manière détournée les comportements humains (surtout chez Kuniyoshi), protecteurs ou maléfiques (soit maneki-neko ou bakeneko), ces animaux de compagnie ont été mis en scène dans le folklore et les pièces de théâtre kabuki avant d’investir les estampes japonaises ukiyo-e aux XVIIIe et XIXe siècles. On les retrouve aussi au sein de dessins érotiques, par exemple chez Suzuki Harunobu ou Katsukawa Shunsho.

En 1602, un décret gouvernemental décrète que l’enfermement des chats est désormais illégal. Leur utilité publique en tant que prédateurs des rongeurs est reconnue. Les chats protègent ainsi à la fois les récoltes de riz et les cotons de vers à soie. Ils préservent également les manuscrits. Certaines des estampes présentées dans le coffret témoignent de ce rôle utilitaire. Citons notamment Chat attrapant un rat dans une lanterne à papier de Kobayashi Kiyochika ou Chat éloignant les souris d’Utagawa Kuniyoshi. Que ce dernier nom revienne régulièrement n’est certainement pas un hasard : Jocelyn Bouquillard explique qu’il a érigé le chat en sujet de prédilection. Il a notamment contourné les lois somptuaires et leurs édits de censure (début des années 1840) par cet intermédiaire. Les chats apparaissent aussi plus symboliquement, chez Utagawa Yoshifuji ou, une nouvelle fois, Utagawa Kuniyoshi.

La collection que les éditions Hazan dédient aux grands maîtres des estampes japonaises continue de présenter un double intérêt : artistique bien entendu, puisqu’elle permet de porter à la connaissance du lecteur, initié ou non, les chefs-d’œuvre nippons, mais aussi culturel, en éclairant les faits et significations diverses qui entourent les différents motifs étudiés. Passionnant.

Les Cerisiers en fleur par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Anne Sefrioui
Hazan, avril 2022, 226 pages

Les Chats par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Jocelyn Bouquillard
Hazan, avril 2022, 226 pages

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4.5

« Le Diable n’existe pas » : dilemmes moraux

Édité par Pyramide et distribué par Arcadès, Le Diable n’existe pas paraît en DVD et bluray. Le film, récompensé par l’Ours d’or à Berlin en 2020, a été réalisé par Mohammad Rasoulof malgré une censure écrasante. Il questionne les dilemmes moraux des Iraniens à travers quatre moyens métrages mis bout à bout et traitant tous, d’une manière ou d’une autre, de la peine de mort.

Quitter le travail, circuler dans des rues embouteillées, récupérer femme et enfant, aller à la banque, rendre visite à sa mère malade, surveiller les devoirs scolaires, dîner dans une chaîne de fast-food… La première partie du film Le Diable n’existe pas puise dans le caractère itératif du quotidien une vraie puissance suggestive. Évidemment, la mise en scène de Mohammad Rasoulof n’y est pas étrangère : vues subjectives, longs plans-séquences, cadrages minutieux, reflets des feux de circulation déformés par la pluie battante sur le pare-brise d’un véhicule… Ce premier segment, éponyme, n’a rien de gratuit, en dépit des apparences. Il énonce les traits caractéristiques d’un pays, l’Iran, où le guichetier d’une banque doit, avant de remettre de l’argent à une femme, solliciter l’autorisation de son mari. « On aurait pu divorcer entretemps », se contente ce dernier de commenter. Pendant quelque trente minutes, Heshmat agit comme un liant. Les programmes qu’il écoute à la radio indiquent le temps qui passe, la caméra immortalise sa moue, quasi immuable, lasse, presque désincarnée. Ce père de famille apparemment sans histoires se lève tous les jours à trois heures du matin pour exercer son métier, dans une indifférence mâtinée d’étrangeté. Effet de sidération garanti pour le spectateur.

Elle a dit : tu peux le faire est le second moyen métrage du film. Tiraillé entre ses scrupules et les injonctions du service militaire, qu’il effectue dans une prison, à l’application des peines, Pouya cherche désespérément à « se faire pistonner pour se barrer ». Ce second segment se décompose en deux parties : les discussions à bâtons rompus entre conscrits et la mutinerie de Pouya. Les premières donnent lieu à des questionnements moraux et opératoires. Elles rappellent que le service militaire est une condition sine qua non pour qui veut voyager, travailler, acheter un logement et, plus prosaïquement, vivre librement. La seconde, plus spectaculaire, donne à voir à quel point un système politique rigide, théocratique ou non, peut pousser un individu ordinaire à commettre des actes extraordinaires, une fois dans ses derniers retranchements. Et si, au départ, Pouya semblait chercher à sauvegarder sa conscience à bon compte (en payant Ali, en recourant à l’influence de son frère), il finit par se dresser avec force contre un système qu’il abhorre. Avec beaucoup d’à-propos, Mohammad Rasoulof filme une forme d’empowerment et de prise individuelle de responsabilités d’un homme en rupture avec les institutions de son pays.

Troisième film-récit, Anniversaire emboîte précisément le pas de Elle a dit : tu peux le faire. En service militaire, Javad a obtenu une permission pour rendre visite, à l’occasion de son anniversaire, à celle qu’il s’apprête à demander en mariage. Mais la jeune femme, Nana, et sa famille apparaissent en deuil. Ils pleurent l’exécution, pour des motifs politiques, d’un opposant au régime et ami de longue date, Keyvan. Ce qui se joue dans les interstices de ce scénario est à la fois simple et édifiant : qu’est-ce qui rend un acte anodin, absurde, inadmissible, voire inhumain ? Car ce n’est pas pour rien que Javad est profondément troublé à la vue d’une photographie de Keyvan ; il a lui-même participé à la mise à mort du prisonnier pour obtenir sa permission. Mais ce qui n’était alors qu’une énième tâche ingrate prend soudainement des atours dramatiques, puisque son acte a affecté sa promise Nana ainsi que sa belle-famille, en plus d’altérer de manière significative l’image qu’il leur renvoyait. Une tentative de suicide par noyade, la tentation de lui fracturer le crâne à l’aide d’une pierre feront le reste : après avoir exercé sa sensibilité à travers les jeux de regard ou une certaine poésie champêtre, Mohammad Rasoulof confronte la peine capitale et ceux qui s’en rendent complices à leurs responsabilités. Chaque vie ôtée en coûte à quelqu’un, et parfois cette personne est bien plus proche de nous que ce que nous pouvions imaginer.

Dernier segment filmique, Embrasse-moi décentre légèrement le regard. Le cadre urbain du moyen métrage Le Diable n’existe pas fait place nette aux paysages arides de ces régions rurales dépourvues de tout : de téléphone, d’Internet, de routes asphaltées… Les notions d’éthique, de liberté et de responsabilité continuent d’irriguer le film de Mohammad Rasoulof, mais des considérations filiales s’y mêlent et accentuent les dilemmes moraux exposés par les personnages. Ces derniers, d’un bout à l’autre, auront été significativement éprouvés par l’un des symboles les plus prégnants de la théocratie iranienne : la peine capitale. Dans le dossier de presse accompagnant la sortie de son film, composé de quatre moyens métrages, le cinéaste iranien explique : « Leur thématique commune s’est vite imposée à moi : la façon dont on assume la responsabilité de ses actes dans un contexte totalitaire. Résister aux injonctions totalitaires est une idée séduisante, mais elle a un coût. Cela entraîne le renoncement à de nombreux aspects de la vie et parfois la réprobation de vos semblables. » C’est là, sans conteste, entre positionnement moral et intime, que se situe le cœur battant de Le Diable n’existe pas.

BONUS

On retrouve parmi les suppléments de cette très belle édition deux courtes interventions de Mohammad Rasoulof, qui revient sur les questions morales qui animent ses protagonistes, sur la censure dont il fait l’objet, sur ses expériences personnelles et artistiques avec la prison ou encore sur l’influence exercée sur lui par Abbas Kiarostami.

Un complément analytique permet aux spectateurs de revenir sur l’échelle des plans, le choix des compositions sonores, la caractérisation des personnages et, plus généralement, les conditions dans lesquelles fut créé Le Diable n’existe pas. De la peine de mort à l’utilisation du motif de « Bella Ciao », on replonge avec passion dans les quatre moyens métrages du film.

Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=SboxlPAN-Uo

Fiche technique

Date de sortie : 5 avril 2022
Editeur : Pyramide
Edition : Blu-ray, PAL, Tous publics
Région : 2
Audio : persan – 5.1 DTS-HD Master Audio
Vidéo : Format 16/9 compatible 4/3, Format cinéma respecté 2.39, Format BD-50, Film en Couleurs
Sous-titres : Français

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« Chez Adolf », année 1943

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Le troisième tome de Chez Adolf paraît aux éditions Delcourt. Le scénariste Rodolphe et le dessinateur Ramon Marcos effectuent un bond vers l’année 1943, celle de l’enlisement à Stalingrad, du bombardement de la ville de Hambourg et d’un certain défaitisme allemand.

Joseph Goebbels a beau s’époumoner lors d’allocutions radiophoniques au long cours, le professeur Karl Stieg et ses voisins ne s’en laissent pas conter. L’Allemagne s’est engagée dans une guerre totale de laquelle elle a de moins en moins de chances de sortir victorieuse. À Stalingrad, la situation est désespérée et le revers, de taille. À Hambourg, les bombes déchirent le ciel pour s’écraser sur les civils, faisant des dizaines de milliers de victimes. Il se murmure même que certains hauts gradés de l’armée fomenteraient des complots dans le dos du Führer. Et ce n’est pas ces soldats traumatisés, revenant terrorisés du front, qui pourraient infléchir l’impression dominante : l’Allemagne est au plus mal. D’ailleurs, son allié italien, le Duce, a été jeté en prison, et la RAF sillonne les airs teutons à un rythme tel que les abris souterrains sont régulièrement investis par des populations lasses et apeurées.

L’année 1943 sur laquelle s’appesantissent Rodolphe et Ramon Marcos a une résonance particulière pour leur personnage-phare, Karl Stieg. Son directeur ayant fait les frais d’un raid aérien ennemi, il se voit proposer la gestion de l’école dans laquelle il officie. Là-bas, le lecteur peut prendre le pouls de l’état du pays. On se réunit autour du drapeau nazi pour chanter les louanges du Führer mais il suffit de tourner la tête pour comprendre que plus rien ne sera jamais pareil : la plupart des professeurs ont été mobilisés et ce sont d’anciens retraités qui assurent l’intérim, vaille que vaille. Sur le plan sentimental, Karl Stieg est désormais lié à une jeune femme, Mona, qu’il a accueillie conformément aux directives officielles, lorsque le domicile qu’elle partageait avec sa mère a été soufflé par les bombardements ennemis. Cette relation épanouie lui permet de mettre le conflit entre parenthèses, même si ce dernier se rappelle constamment à lui.

Comment, en effet, se projeter dans l’avenir, ou profiter de l’instant présent, quand la guerre occupe toutes les conversations, quand les SS patrouillent en ville, quand les soldats démobilisés souffrent de traumas profonds, quand les bombes pleuvent ? Page 17, cette réalité glaçante se découvre en cinq vignettes parfaitement symétriques : du ciel au sous-sol, des raids aériens aux abris antiatomiques de fortune, se tisse un rapport étroit et automatisé. Rodolphe et Ramon Marcos opèrent par ailleurs plusieurs ponts avec les albums précédents – Hilde se marie avec un officier fanatique, les activités politiques prohibées du révérend Losfeld sont éventées, etc. –, et clôturent leur album par deux puissants symboles : l’humanité d’Allemands en butte aux politiques menées et la destruction d’institutions que l’on imaginait sanctifiées. Malgré ses ellipses considérables, Chez Adolf parvient à déconstruire la mécanique complexe du nazisme, à mettre au jour ses conséquences tragiques et à donner à voir la manière dont il se répercute sur la vie d’Allemands ordinaires. Vertigineux.

Chez Adolf : 1943, Rodolphe et Ramon Marcos
Delcourt, avril 2022, 56 pages

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De nouvelles « Affaires d’État » aux éditions Glénat

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Le scénariste Pierre Richelle s’entoure une nouvelle fois des dessinateurs Alfio Buscaglia, Régis Penet et Pierre Wachs pour dévoiler les dessous inavouables de la politique. Prenant respectivement racine dans les années 1960, 1970 et 1980, ces Affaires d’État touchent, comme l’indique leur titre, à l’extrême droite, au jihad et à la guerre froide.

Dans « Eaux troubles », c’est l’assassinat de l’historien et idéologue du Parti national Francis Dupré qui occupe les inspecteurs. Pierre Richelle échafaude une enquête policière au long cours, naviguant au cœur des deux extrêmes de l’échiquier politique, à travers le personnage de Bébert, ancien de l’extrême droite ayant infiltré le camp adverse, c’est-à-dire communiste et altermondialiste. « L’Ombre du KGB » voit ses arcs narratifs s’enchevêtrer. La SDECE pourrait abriter une taupe, et pas n’importe laquelle, puisque des éminences de la maison sont soupçonnées. Parallèlement, aux États-Unis, on retrouve le corps sans vie, décapité, du Docteur Murphy, tandis que l’espion Trifonov, passé à l’Ouest, poursuit ses révélations. « La Route de Damas » voit l’agent Morin s’échapper des prisons iraniennes et chercher à fuir via la Syrie, où la DGSE se lance à ses trousses… Des transactions illicites, impliquant des rétrocommissions, portent sur des ventes d’armes avec l’Iran.

Bien qu’elles fassent appel à trois dessinateurs différents, ces nouvelles Affaires d’État présentent une certaine cohérence graphique. Le style semble s’y effacer au bénéfice du scénario. Et ce dernier, invariablement, se tapissent de secrets d’État et s’enrichit par la chair humaine accordée aux différents personnages. Il en va ainsi des relations erratiques de l’inspecteur Bernès avec les femmes, des désillusions amoureuses de Marion, de l’orgueil démesuré de Trifonov, qui se réjouit des attentions des Américains à son égard, ou encore du double jeu sournois d’un Levallois décidément peu scrupuleux. Pierre Richelle nous réserve par ailleurs quelques surprises. Dans « Eaux troubles », c’est une collaboration avec le Mossad et un vol. Dans « L’Ombre du KGB », ce sont des agents charmés par des espionnes soviétiques qui auraient retourné leur veste. Dans « La Route de Damas », une affaire de rétrocommissions à reverser aux Iraniens s’inscrit au centre de l’intrigue.

La construction dramatique de ces trois albums apporte satisfaction : les fausses pistes, les rebondissements, les reliefs psychologiques des personnages, les manœuvres clandestines confèrent à l’ensemble une ampleur et un rythme appréciables. Philippe Richelle parvient à enchaîner sans heurts, et surtout à immerger son lecteur dans trois décennies tumultueuses au cours desquelles des services, pour la plupart aujourd’hui refondés et renommés, opéraient en coulisses pour faire la pluie et le beau temps de la France. D’une immersion à peine voilée dans le FN de Jean-Marie Le Pen (« Eaux troubles ») à l’évocation de l’Amérique de Kennedy au plus fort de la guerre froide (« L’Ombre du KGB ») en passant par les scandales politico-financiers (« La Route de Damas »), ces Affaires d’État ont beaucoup à dire sur un passé récent qui ne peut qu’éclairer d’un jour nouveau l’actuelle marche des affaires publiques.

Affaires d’État – Jihad : La Route de Damas, Philippe Richelle et Alfio Buscaglia
Glénat, avril 2022, 56 pages

Affaires d’État – Guerre froide : L’Ombre du KGB, Philippe Richelle et Régis Penet
Glénat, avril 2022, 56 pages

Affaires d’État – Extrême droite : Eaux troubles, Philippe Richelle et Pierre Wachs
Glénat, avril 2022, 56 pages

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3.5

« Le Royaume des rats » : rongés par les menaces ?

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Tom Waltz, Kevin Eastman, Dave Wachter… L’équipe des Teenage Mutant Ninja Turtles revient à l’occasion du « Le Royaume des rats », seizième tome d’une série passionnante.

Les Tortues ont-elles droit au moindre répit ? Tom Waltz, Kevin Eastman et leurs acolytes semblent répondre à chaque fois par la négative. Après un épisode haletant mettant New York à feu et à sang suite à l’invasion des Tricératons, les frangins à carapace se trouvent cette fois sous la menace du Roi des rats. « L’excitation me fait perdre le contrôle », annonce-t-il en guise de préambule, tandis que ses rongeurs déferlent sur une ville de New York saccagée et en proie aux guerres de gangs.

Le clan Foot prête en effet main-forte à Casey et son père en se dressant contre les Garden State Wreckers, une bande du New Jersey. Jennika a pour mission de veiller sur le jeune Jones et cela tend à les rapprocher. Pendant ce temps, les hommes de la Force de Protection de la Terre ne semblent pas vouloir quitter les rues de New York, ce qui mécontente Splinter, lié à eux par un arrangement aux termes… flottants. Et le Docteur Stockman, fidèle à lui-même, parade devant les journalistes en s’attribuant tous les mérites pour avoir mis un terme à la menace des Tricératons.

Tous ces éléments vont nourrir « Le Royaume des rats » mais s’inscrivent cependant en filigrane de la réapparition du Roi des rats. Sa traque conduit les Tortues au Palais des plaisirs du Baron Crapaud, puis à la rencontre d’un autre membre du Panthéon, Manmouth. Ces séquences sont d’une tonalité plus légère et prêtent souvent à sourire. Les auteurs y glissent notamment un double running gag alimentaire. Et sur la menace qui intéresse les Tortues, on pourra lire, comme un avertissement : « Il adore répandre le chaos et voir les autres en souffrir. » On a connu meilleur augure.

« Le Royaume des rats » se distingue aussi par ses sophistications. L’une d’entre elles renvoie dos à dos, dans une symétrie troublante, Leonardo et Splinter, tous deux plongés dans une entreprise de méditation. Une autre voit Manmouth sursignifier la singularité de Raphael : sa différence, son relatif mal-être, son désir d’être seul sont soulignés par son interlocuteur. Ce seizième épisode se tapisse aussi d’une intrigue politique, puisque Stockman entend briguer la mairie de New York après avoir endossé le costume de protecteur de la métropole. Les enjeux filiaux, entre Splinter et les Tortues, ou entre Casey et son père, continuent quant à eux à irriguer l’intrigue.

Ce nouvel album s’inscrit dans la continuité : les péripéties s’enchaînent, les personnages s’étoffent et le public découvre avec plaisir, épisode après épisode, de quoi le quotidien des célèbres Tortues est fait. Vivement la suite !

TMNT : Le Royaume des rats (T.16), Tom Waltz, Kevin Eastman et Dave Wachter
Hi Comics, avril 2022, 136 pages

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3.5

Vikings dans la brume des comportements

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Wilfrid Lupano, l’un des scénaristes les plus réputés du moment (on lui doit notamment Un océan d’amour et la série Les vieux fourneaux), est ici associé au dessinateur Ohazar qui n’est autre que son frère Rodolphe, pour un album qui présente l’épopée des vikings sous un jour décalé.

L’album se présente sous la forme d’une succession d’épisodes sur une planche, parfois (souvent) découpés en deux parties, la deuxième apportant une sorte de chute humoristique, ou au moins ironique. Il ne s’agit pas d’une simple compilation permettant la parution d’un album de gags en une planche. En effet, organisées en chapitres, les planches respectent la chronologie d’une saison qui voit les vikings partir sur leur drakkar pour piller des contrées plus ou moins éloignées, avant de revenir chez eux. À vrai dire, les chutes de fin de page sont davantage amusantes que franchement hilarantes. Disons qu’elles sont à l’image de ces vikings, pas d’une finesse remarquable. D’ailleurs, le titre ne peut qu’évoquer celui du film : Gorilles dans la brume (Michael Apted, 1988) qui sous-entend le comportement peu civilisé de ces vikings (dans l’album, il est plutôt question de porcs).

Relations hommes-femmes

En effet, Wilfrid Lupano joue des clichés pour présenter ces vikings comme des brutes épaisses dont les femmes sont bien contentes de se débarrasser le temps d’une saison. Observer le comportement de ces vikings met en lumière les habitudes comportementales entre hommes et femmes, ce qui permet une petite évaluation de l’évolution des relations humaines (à faire par les lecteurs-lectrices). Ainsi, les hommes sont avant tout des guerriers qui ne pensent qu’à se battre pour piller les contrées qu’ils abordent et se satisfont de rapporter de leurs expéditions des objets censés plaire à leurs femmes. De leur côté les femmes remettent de l’ordre dans leurs foyers quand les hommes sont partis et elles déplorent le manque de finesse de ces hommes incapables de faire la distinction entre un objet de valeur (pour son esthétisme) et un autre complètement rafistolé, voire répugnant (pour diverses raisons). Par contre, des deux côtés, on commente pas mal tout ce qui se passe.

Les voyages forment la jeunesse

Du côté des hommes, le chef emmène son fils qui vit ici sa première expédition. Un peu naïf et pas vraiment taillé comme un guerrier, il comprend assez mal tout ce qui semble naturel à son père. Celui-ci justifie pas mal de choses par des références religieuses. Il jure souvent, en invoquant les nombreux dieux vénérés par son peuple (Thor, Odin, etc.) Les croyances religieuses sont assaisonnées d’une bonne dose de superstitions qui seront confrontées au christianisme émergeant pratiqué par les peuplades que ces vikings cherchent à piller. Le chef parviendra d’ailleurs à la conclusion que n’avoir qu’un seul dieu présente certains avantages.

Une vision moderne des vikings

L’album passe donc à la moulinette d’une vision moderne (l’album est conçu pour qu’on le sente pensé par des contemporains du XXIè siècle, même si on échappe aux trop classiques références du genre téléphone portable ou informatique), les comportements dans quelques situations typiques. Après la navigation, nous avons l’attaque d’un village, puis celle d’une place forte (avec scènes de combats), puis négociations. Les pratiques religieuses influent sur le mariage : pourquoi et dans quelles conditions le contracte-t-on ? Il n’est évidemment pas sans conséquences sur la vie des uns et des autres. L’album présente donc une sorte de choc de cultures que les auteurs s’amusent à mettre en scène à leur manière : rien ne se passe jamais comme cela devrait. Bien évidemment, en choisissant de l’évoquer sous la forme de scènes en une planche, l’album ne fait son tour de la question que de façon anecdotique. Il ne faut donc pas en attendre une étude poussée et ce, d’autant plus que les auteurs ne se prennent pas spécialement au sérieux, même s’ils font preuve de certaines connaissances.

Retour vers les années 60

Les amateurs de BD ne manqueront pas de faire le rapprochement avec l’incontournable Astérix et les Normands qui voit des vikings débarquer sur une plage non loin du village gaulois qui résiste encore et toujours à l’envahisseur. Bien entendu, l’approche est ici différente (les auteurs évitent intelligemment des situations qui soutiendraient difficilement la comparaison). Mais elle pourra décevoir les inconditionnels de l’humour de Goscinny et du trait d’Uderzo. En effet, le trait est ici assez grossier concernant les personnages (les paysages font nettement plus d’effet, notamment en mer) et surtout l’état d’esprit diffère sensiblement. Goscinny se délectait de jeux de mots (on se souvient des noms des normands, Grossebaf, Batdaf, Caraf, Epitaf, Bathyscaf, Bellegaf, Complètement paf, etc. dans la lignée de son génie) et de quelques situations dont il avait le secret, alors qu’ici le scénario mise surtout sur une sorte d’absurde de situation (tendance british), avec quelques effets répétitifs soulignant une certaine bêtise humaine. Ils ironisent beaucoup sur des stéréotypes de comportement, effet à double tranchant (agacement des féministes qui s’arrêteraient au premier degré, amusement de celles et ceux qui verront l’aspect ridicule de ces comportements). La comparaison des deux albums met en évidence la différence d’état d’esprit entre celui qui faisait mouche dans les années 60 (parution d’Astérix et les Normands dans Pilote, à partir d’avril 1966) et un exemple de celui d’aujourd’hui. Question : lira-t-on encore Vikings dans la brume dans un demi-siècle, sachant qu’Astérix reste un monument de la BD franco-belge ? Gageons que les frères Lupano ne voient pas si loin. Ce qui n’empêche pas de penser sur le (plus ou moins) long terme, puisque d’ores et déjà l’album est présenté comme n°1 d’une série dont l’avenir dira jusqu’à quel numéro elle ira.

Vikings dans la brume, Wilfrid Lupano et Ohazar
Dargaud, mars 2022

Zoc et l’eau

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Préadolescente à la vie plutôt banale, Zoc présente quand même une vraie particularité, puisqu’elle attire l’eau avec ses cheveux. Qualité ou défaut ? Tout dépend du point de vue. Elle voudrait se rendre utile grâce à cette capacité.

Bien qu’elle ne cherche pas à le cacher, son don a tendance à l’encombrer plus qu’autre chose et Zoc s’agace d’entendre régulièrement le même genre de réflexions. Elle risquerait des ennuis de type scoliose à force de déplacer des quantités d’eau phénoménales. En effet, si elle met ses cheveux (qu’elle arrange sous la forme d’une queue de cheval) en contact avec de l’eau, elle peut traîner ensuite derrière elle quelque chose qui ressemble à une grosse flaque ou même une rivière. On se demande d’ailleurs comment c’est possible physiquement. À vrai dire, c’est le cadet des soucis de la dessinatrice Jade Khoo, qui ne pense pas en termes de crédibilité. Avec son idée, originale, elle présente sa situation de base et avance comme Zoc, son personnage dont la principale question reste : quoi faire de son don pour se rendre utile ?

Le travail de Jade Khoo

À la base, sa spécialité de layout artist est le cinéma d’animation. Son travail l’amène à transformer un storyboard en maquette animée, avec images et textes, objet qui sert en quelque sorte d’intermédiaire avant le film lui-même. Cela se sent sur cet album (son coup d’essai dans le domaine de la BD), qu’on imagine bien adapté ensuite en film d’animation (voir son trailer animé). D’ailleurs, Jade Khoo a participé, en tant que coréalisatrice, au court métrage d’animation Colza (2020). Pour son coup d’essai dans le domaine de la BD, elle montre une belle inspiration, ainsi qu’une qualité de dessins qui fait plaisir à voir : un trait tout en arrondis, qui délimite bien les formes sans trop insister sur les détails qui nuiraient à la clarté générale. Elle se permet notamment une bonne proportion de dessins pleine page qui donnent une vraie respiration à son album et justifient un total de 160 pages. Le texte n’étant pas spécialement envahissant, l’album peut s’apprécier sans qu’on y consacre de longues heures. Et puis, Jade Khoo fait des choix de couleurs toujours agréables, même si certaines de ses planches sont trop claires à mon goût, en particulier sur des représentations de paysages. Le classement en album jeunesse serait simpliste. Ceci dit, le scénario risque de laisser les lecteurs adultes sur leur faim.

Le monde de Zoc

Il me paraît clairement enfantin, avec cette capacité à faire dériver l’imagination vers une tendance au fantastique léger. Ainsi, Zoc fait une rencontre déterminante, en la personne d’un garçon qui émerge à un moment de la quantité d’eau qu’elle traîne derrière elle. Il y a trouvé refuge pour une raison bien personnelle et parfaitement logique dans ce monde. D’ailleurs, son physique nous donne une indication. En effet, ce garçon rappelle Le Petit Prince tel que le dessinait Antoine de Saint-Exupéry. Il ne faut donc pas s’étonner de bizarreries dans le monde de Zoc qui n’a rien de cartésien. Ainsi, dès le début Zoc évoque des châtelets et on se demande s’il s’agit de petits châteaux. Pas du tout, ce sont des personnages particuliers à ce monde imaginaire.

Choix d’une activité professionnelle

Par les thèmes qu’il aborde, l’album incite à la réflexion concernant l’avenir dans lequel un.e jeune lecteur.rice se projetterait. La bonne idée sous-jacente consiste à dédramatiser cette recherche, en la plaçant dans un monde décalé. Très naturellement, Zoc cherche avant tout à se rendre utile avec son don particulier, l’aspect financier restant particulièrement accessoire. La question est quand même posée : Zoc fera-t-elle cela toute sa vie ? Cela vaut pour une réflexion concernant différents critères, quand on se cherche un avenir. Est-ce que la question de la rémunération peut rester éternellement au second plan ? Quelles seront les conséquences d’un choix sur le plan physique ? Dans son monde, Zoc peut se moquer d’une éventuelle scoliose… mais dans la vie réelle ? Enfin, un choix d’activité professionnelle peut avoir des répercussions sur le plan social. On le sent avec Zoc qui risque de devoir assumer de nombreux déplacements. Sera-t-elle suffisamment solide psychologiquement pour le supporter sur le long terme ? Et sinon, aura-t-elle des possibilités de reconversion ? On remarque que Zoc est bien seule pour ce genre d’estimations, puisque son père se contente d’apprécier qu’elle ait trouvé le moyen de s’occuper selon ses aspirations. L’avantage, c’est qu’elle ne subit aucune pression. La question est aussi posée de savoir si elle ne ferait pas que transférer un souci d’un lieu à un autre, ce qui revient à évaluer le bien-fondé de son choix. On remarque, mais très tardivement, l’absence de la mère de Zoc : impossibilité d’un soutien naturel. On sent donc le père (l’homme) un peu désarçonné par l’originalité de sa fille et son besoin de se rendre utile avec un tel don. Pour lui, que Zoc veuille sortir longtemps de la maison dans ces conditions compense le fait que sa grande sœur, elle, soit casanière. On remarque que cette grande sœur gagne sa vie avec une activité bien plus classique et rassurante pour son père. Mais il existe semble-t-il une différence d’âge conséquente entre les deux sœurs (peu évidente sur les dessins). En gros, on sent qu’à son âge, Zoc peut encore se permettre de rêver, ce qui ne sera peut-être plus vrai dans quelques années. Heureuse période de la jeunesse insouciante et rêveuse ! Un point que l’album rend parfaitement.

Zoc, Jane Khoo
Dargaud, mars 2022
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3.5

Une aventure de Buffalo Bill et L’Ange et le Mauvais Garçon : la domestication du héros de l’Ouest

Elephant Films a récemment publié une poignée de westerns, dont nous avons sélectionné sinon les meilleurs, du moins les deux plus « classiques ». Tournés à dix ans d’écart, Une aventure de Buffalo Bill (Cecil B. DeMille) et L’Ange et le Mauvais Garçon (James Edward Grant) figurent assurément parmi les meilleurs représentants du style et sont menés par deux légendes, Gary Cooper et John Wayne. Leur point commun ? Motivés par une bonne étoile féminine, leurs héros accomplissent avec difficulté – et non sans sacrifices – la transition d’une existence marquée par l’aventure et la violence vers la paix et la civilisation. Leur destin symbolise avec brio la douloureuse édification de la société américaine à travers ses conflits formateurs (guerre de Sécession, guerres indiennes) et modernes (les deux guerres mondiales). 

Une aventure de Buffalo Bill (The Plainsman/1936) : légende d’un temps révolu

Synopsis : À la fin de la guerre de Sécession, les marchands d’armes décident d’écouler leur stock auprès des tribus indiennes, sans se soucier que cela va fragiliser la paix. C’est le douteux Lattimer qui prend la tête des opérations. Buffalo Bill, démobilisé après la guerre, veut maintenant goûter au calme avec son épouse Louisa. Mais retrouver son vieil ami Wild Bill Hickock le pousse à reprendre du service, le temps d’escorter un groupe de soldats…

Réalisé en 1936 par le légendaire Cecil B. DeMille dont c’est le neuvième film parlant, Une aventure de Buffalo Bill pâtit d’une traduction française trompeuse, car si Buffalo Bill (interprété par James Ellison) y joue un rôle important, son protagoniste est un autre mythe de l’Ouest, Wild Bill Hickok, interprété par le non moins mythique Gary Cooper. Le film s’amuse d’ailleurs à multiplier les figures historiques particulièrement populaires dans l’imaginaire américain, puisque celle qui complète le trio de personnages principaux est Calamity Jane, jouée par Jean Arthur. L’œuvre fut un triomphe à sa sortie et est aujourd’hui considérée comme un des meilleurs westerns des années 30 – voire de tous les temps. Un plébiscite en aucun cas usurpé, tant le génie de la mise en scène de DeMille est au service d’un scénario riche et nuancé qui, en fictionnalisant quelque peu les liens réels ayant existé entre ces trois héros, aborde d’autres facettes du « roman historique » américain, notamment les relations tragiques entre l’homme blanc et l’homme rouge.

Le point de vue du film sur la cohabitation avec les Amérindiens interpelle dès la première séquence, qui a lieu dans le bureau du président. La guerre de Sécession vient de s’achever, Abraham Lincoln part assister à une représentation théâtrale (lors de laquelle il sera assassiné). Parmi les hommes de pouvoir restés seuls dans l’antre du pouvoir, un débat naît au sujet du sort à réserver à toutes les armes qui ont été fabriquées, mais ne trouveront plus preneur à présent que le conflit est terminé. La cupidité l’emporte sur la morale lorsqu’un industriel propose de les écouler auprès des Indiens, au risque de compromettre une paix fragile. Cette critique initiale trouvera son pendant dans la représentation nuancée et respectueuse des tribus indiennes. La guerre, inéluctable, met ces dernières aux prises avec les héros, mais jamais le film ne verse dans le manichéisme.

Une aventure de Buffalo Bill met en accusation non pas un des deux belligérants, mais la violence de la guerre en tant que telle, et ceux qui soufflent sur les braises de la discorde par intérêt personnel. Il interroge également les motivations de ceux qui s’épanouissent dans un climat d’insécurité. Les vendeurs d’armes sèment le chaos sans se soucier des conséquences, les Indiens se battent par nécessité de survie, les soldats américains font leur devoir, mais qu’en est-il de tous les autres ? Ces aventuriers qui battent les pistes en quête de sensations fortes, que recherchent-ils ? C’est la question que soulève Une aventure de Buffalo Bill en introduisant dans le contexte historique le récit intime d’un trio de légendes et sa façon de s’adapter au monde nouveau qui s’ouvre. Deux vétérans de l’armée de l’Union se retrouvent par hasard : si Wild Bill Hickok (Gary Cooper) est toujours un dur à cuir qui ne cherche qu’une occasion de confirmer la réputation qui le précède, Buffalo Bill Cody (James Ellison) s’est, quant à lui, marié et souhaite « se ranger ». Le duo retrouve plus tard l’inénarrable Calamity Jane (Jean Arthur) qui, derrière ses tenues masculines et son air bravache, ne souhaite qu’une chose : regagner le cœur de Wild Bill et démarrer une nouvelle vie loin du tumulte et de la violence. Mais en redevenant tragique (une guerre fratricide débute alors que la précédente vient de s’achever), l’Histoire semble donner raison à Wild Bill, qui n’hésite pas à saisir le prétexte pour poursuivre une existence qu’il ne parvenait de toute façon pas à abandonner. Pendant tout le film, Jane tentera de le détourner du destin funeste qui attend tous ceux qui ont vécu leur vie les armes à la main. Même l’ami Buffalo Bill finira par être lancé à ses trousses pour tenter de le faire rentrer dans le rang. En vain : Wild Bill est un homme d’une ère de tempête et de fureur, il disparaîtra en même temps qu’elle. Son sacrifice ultime se fera bien sûr au nom de la justice, scellant définitivement sa place dans le panthéon des figures populaires nationales.

SUPPLÉMENT 

Précisons d’abord que ce nouveau master restauré d’excellente qualité est proposé en deux versions : la version française d’époque de 101 minutes et la version originale intégrale qui inclut douze minutes de plus. Inutile de préciser sur quelle version nous vous conseillons de jeter votre dévolu…

L’unique bonus – outre la traditionnelle bande-annonce – consiste en une présentation fort intéressante par le toujours inspiré Jean-Pierre Dionnet. Le producteur et scénariste français qualifie sans détour Cecil B. DeMille de « plus grand cinéaste américain », malgré ce qu’il qualifie de « défauts humains » (même si on apprécie la liberté d’expression dans ce genre d’exercice, condamner les positions conservatrices de DeMille nous semble à la fois anachronique et inadéquat dans ce contexte). Dionnet souligne ainsi la richesse d’une œuvre qui évolua de l’avant-gardisme sophistiqué au classicisme pur. La qualité du travail du cinéaste s’explique notamment par sa collaboration étroite avec de grands directeurs artistiques qui dessinaient ou peignaient tous les plans, ainsi qu’avec les comédiens, notamment à l’occasion des scènes de foule, qu’il maîtrisait à la perfection. Dionnet s’intéresse ensuite aux personnages réels dépeints par le film, notamment Calamity Jane (personnage incroyable, aux multiples facettes, auquel le cinéma a consacré une vingtaine de longs-métrages) et Buffalo Bill (l’homme le plus célèbre de son temps et l’objet d’un véritable culte). Enfin, Dionnet évoque la carrière et la talent de Jean Arthur et Gary Cooper. La première, qui apparaît la même année dans L’Extravagant Mr. Deeds de Capra, eut une carrière en progression constante, de ses premiers rôles de jeune ingénue à des interprétations beaucoup plus riches et complexes. Quant à Cooper, Dionnet lui réserve le même sort paradoxal qu’à DeMille : s’il critique ses convictions idéologiques, il le qualifie de plus grand acteur américain. Le spécialiste a évidemment raison de souligner la modernité du jeu de Cooper, qui inventa une forme de underplay qui, paradoxalement, lui permit d’incarner n’importe quel type de personnage. Dionnet n’oublie pas de mentionner la présence furtive d’Anthony Quinn dans le rôle d’un jeune Indien, une des premières apparitions à l’écran du comédien qui épousera l’année suivante la fille adoptive de DeMille ! On peut regretter que le remake du film tourné en 1966 (par David Lowell Rich) ne soit pas mentionné, ainsi que, de manière générale, l’absence d’autres suppléments pour un tel classique, dans ce qui demeure néanmoins une édition très recommandable.

L’Ange et le Mauvais Garçon (Angel and the Badman/1947) : un simple fermier

Synopsis : Quirt Evans, ancien adjoint du célèbre Wyatt Earp et manieur d’armes hors-pair, est blessé par un groupe d’individus dangereux. Il est recueilli par une famille et découvre avec étonnement qu’elle prône la non-violence. Penny, la jeune fille de la fratrie, ne laisse pas Quirt indifférent. Mais leurs manières de voir les choses demeurent difficilement compatibles. Quirt va devoir choisir entre vengeance et amour…

On retrouve dans cet autre classique du western, tourné en 1947, un héros semblable à celui de Wild Bill Hickok dans Une aventure de Buffalo Bill. Interprété par une autre légende de l’écran, John Wayne, le personnage de Quirt Evans est, à l’instar de Wild Bill, précédé d’une réputation ombrageuse. Les deux hommes illustrent à quel point la moralité de ceux qui vivent dangereusement ne tient qu’à un fil. Les prouesses de Wild Bill lui valent autant d’admirateurs que d’ennemis, il évolue en permanence dans une zone grise qui lui attire la méfiance de l’armée et même de son ami Buffalo Bill, un autre aventurier et gunman de renom mais qui est resté résolument du bon côté de la ligne rouge. Cette dernière est un tracé aux contours mal définis, une limite que l’on franchit parfois sans s’en rendre compte. Ancien associé du mythe Wyatt Earp, Quirt Evans est, quant à lui, passé du mauvais côté il y a plusieurs années, après avoir abattu un homme au cours d’une rixe de saloon. Questionné sur ses motivations par le marshal, Quirt ne sait que répondre : ces choses-là arrivent dans l’Ouest sauvage, tout simplement.

Le sort différent de ces deux protagonistes ambigus tient à l’époque de sortie des films. Tourné au lendemain du traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, L’Ange et le Mauvais Garçon se devait d’offrir une rédemption à son héros sous forme de sortie du cercle vicieux de la violence. Le salut de Quirt lui est offert par Penelope (Gail Russell), la fille d’une famille de quakers qui ébranle ses convictions par son charme, mais aussi par ses croyances religieuses diamétralement opposées à tout ce qu’il a connu jusqu’alors. Traqué par un vieux marshal roué qui rôde autour de lui comme un félin, à l’affut du moindre faux pas, Quirt renonce in extremis au fameux standoff final, symbole évident d’un basculement de mentalité. Le marshal a beau continuer à espérer un dérapage, Quirt l’assure, « à partir de maintenant, je ne suis qu’un fermier » !

Le film fut réalisé par James Edward Grant, un auteur de nouvelles et scénariste qui contribua en cette dernière qualité à une cinquantaine de films. Grant fut surtout un ami proche de John Wayne, avec lequel il collabora sur douze projets. De fait, L’Ange et le Mauvais Garçon porte la marque de Wayne, pratiquement de tous les plans, et de son expérience avec John Ford, dont Grant imite l’épure scénaristique et l’humanisme des personnages animés par des valeurs simples et honorables. Sans parler du décor de Monument Valley et de la présence de Yakima Canutt en tant qu’assistant-réalisateur en charge des scènes de cascade. Ces dernières sont cependant nettement plus rares que chez Ford, le film se concentrant avant tout sur la rencontre, amoureuse (on a rarement vu Wayne embrasser autant sa partenaire à l’écran !) autant que philosophique, entre un « homme mauvais » (même si Wayne n’apparaît jamais comme un personnage négatif aux yeux du spectateur) et un « ange » qui lui montre une nouvelle voie dans la vie.

Plus modeste dans ses intentions que la plupart des « grands » westerns de l’époque, L’Ange et le Mauvais Garçon se révèle néanmoins un grand film dans son traitement de l’image du gunslinger de l’Ouest, présenté non comme un symbole désincarné de virilité mais dans son intimité humaine, dégageant un portrait profond et touchant. En outre, John Wayne, Gail Russell et Harry Carey (dans le rôle du marshal McClintock) sont parfaits dans leurs rôles respectifs, ce qui ne gâche rien.

SUPPLÉMENT

A l’instar d’Une aventure de Buffalo Bill, cette édition ne comporte qu’un seul supplément, mais il est de qualité, puisqu’il s’agit d’une présentation du film par l’enseignant en histoire du cinéma Nachiketas Wignesan, que l’on retrouve toujours avec autant de plaisir.

Wignesan reprend en introduction une question perfide souvent posée au sujet de L’Ange et le Mauvais Garçon : « y a-t-il un réalisateur à ce film ? » Le spécialiste rappelle ainsi la proximité de Grant avec Wayne dont il se contenta de « signer » plusieurs projets, ainsi que les références évidentes aux westerns classiques de Ford. Néanmoins, l’œuvre de Grant se distingue en se concentrant sur l’évolution de son héros, l’affranchissement de la violence, le sentiment amoureux, le quotidien, les non-dits. Bref, « tout ce qu’on ne montre pas d’habitude dans les westerns ». Autre particularité, le film est pratiquement dépourvu d’antagonistes, limités à une menace peu prégnante et, surtout, peu marquante. Wignesan rappelle que le Duke était à l’époque sous contrat avec Republic Pictures, un studio modeste (mais loin d’être inintéressant !), car il avait connu une passe difficile, mais il devint soudain une énorme star et voulut renégocier son contrat, trouvant finalement un accommodement avec son employeur tout en continuant à tourner pour lui. Enfin, le professeur en histoire du cinéma souligne à juste titre l’intérêt du personnage du marshal, sorte de figure de la fatalité qui court derrière l’ancien hors-la-loi, pour finalement le sauver et garantir sa rédemption, dans un finale ô combien symbolique. 

Suppléments des éditions combo Blu-ray/DVD : 

Une aventure de Buffalo Bill

  • Le film par Jean-Pierre Dionnet
  • Bande-annonce d’époque
  • Dans la même collection

L’Ange et le Mauvais Garçon

  • Le film par Nachiketas Wignesan
  • Bande-annonce d’époque
  • Dans la même collection

Note concernant les films

4.5

Note concernant l’édition

4

Luzzu, d’Alex Camilleri en DVD

Luzzu est le premier long métrage d’Alex Camilleri, un réalisateur originaire de l’île de Malte mais vivant aux États-Unis. Porté par des acteurs amateurs, son film s’ancre dans l’univers des pêcheurs maltais confrontés à la crise de leur activité. Un an après sa sortie en salle, Epicentre Films sort en DVD ce beau portrait d’homme, doublé d’une critique sociale à la Ken Loach. A découvrir.

Des bateaux et des pêcheurs

Avec ses couleurs vives et ses yeux peints sur la proue, le luzzu est un petit bateau de pêche emblématique de l’île de Malte. Des générations de pêcheurs l’ont apprécié pour sa polyvalence avant qu’il ne soit supplanté au fil des années par des navires plus productifs. Véritables curiosités touristiques, rares sont les luzzus qui servent encore à ramener du poisson. D’autant que l’Union Européenne encourage à coups de subventions les derniers pêcheurs traditionnels à se reconvertir. Une modernisation à marche forcée vécue douloureusement par les locaux. C’est ce sujet que le réalisateur, lui même d’origine maltaise, a voulu aborder. Il s’est installé durant plusieurs mois dans le port de Marsaxlokk pour écrire son scénario et établir son casting parmi des vrais marins trouvés sur place.

Un beau portrait

Jesmark, la trentaine, est l’un de ces pêcheurs qui perpétuent la tradition. Sauf que le poisson n’est plus au rendez-vous. Et les quelques dorades qu’il rapporte ne font pas le poids face à la concurrence. Un métier de fierté, de passion, avec tous ces gestes hérités de ses aïeux, mais une vie difficile. Lorsque sa femme et lui apprennent que leur bébé a besoin de soins coûteux, Jesmark en vient à douter. Pourquoi s’évertuer à respecter les quotas imposés par l’Europe alors que la pêche au noir lui tend les bras ? Pourquoi continuer à faire vivre la tradition alors qu’une simple signature au bas d’un formulaire lui rapporterait les 7000 euros promis à tout pêcheur reconverti ? Un personnage torturé magnifiquement incarné par Jesmark Scicluna, lui-même marin pêcheur dans la vraie. Il n’a pas volé son prix spécial d’interprétation obtenu au Festival de Sundance. Une révélation.

Réalisme documentaire et social

Comme il s’en explique dans l’entretien qu’il accorde (voir bonus), Alex Camilleri s’est inspiré du cinéma néo-réaliste italien pour écrire son film. Luzzu ressemble ainsi par bien des aspects à un film documentaire. De nombreux plans s’attardent sur les gestes précis des pêcheurs : démêlage de filets, calfatage de bateau ou écaillage du poisson. Mais le film est aussi et avant tout une critique sociale à l’anglaise. A l’instar du Daniel Blake de Ken Loach, Jesmark se retrouve hors-jeu. Sans véritable alternative. Entre une réglementation européenne qui le pousse vers la sortie et une concurrence déloyale portée par la corruption, Jesmark se doit de renoncer à ce qui fait son identité la plus intime, son luzzu. Les scènes dans lesquelles il songe à s’y résoudre sont parmi les plus poignantes de ce très beau film.

Bande annonce :

 

Fiche technique :

Réalisation : Alex Camilleri
Scénario : Alex Camilleri
Directeur de la photographie: Léo Lefèvre
Montage : Alex Camilleri
Chef décorateur : Jon Banthorpe
Casting : Edward Said
Conception des costumes : Martina Zammit Maempel
Son : Robert Bonello
Musique : Jon Natchez
Superviseur musical : Blake Jessee
Production : Pellikola, Luzzu Ltd, Noruz Films, Mabrosi Films
Producteurs : Rebecca Anastasi, Ramin Bahrani, Oliver Mallia, Alex Camilleri
Producteur délégué : Pierre Ellul
Vendeurs internationaux : Memento Films
Presse : Robert Schlockoff et Celia Mahistre

Contenu :

Entretien avec le réalisateur (15 minutes)
Casting de l’acteur principal (5 minutes)
Bio-filmographie du réalisateur
Film-annonce
Galerie photos

 

Note des lecteurs0 Note

4

Les personnages de séries préférés de la rédaction, entre Histoire et fiction

De nombreuses séries (historiques, politiques ou sociales) s’inspirent de personnages ayant réellement existé (des Tudors aux séries d’anthologie de Ryan Murphy, en passant par Narcos). Voici une plongée (subjective) dans l’univers de ces séries qui partent de la réalité pour en faire de la fiction.

Bérénice Thevenet : J’ai pour ma part beaucoup aimé la série The Assassination of Gianni Versace de Ryan Murphy. Darren Criss interprète avec maestria Andrew Cunanan, le tueur du célèbre couturier italien. L’acteur qu’on a eu l’habitude de voir dans Glee – c’est-à-dire dans un registre beaucoup plus léger et musical – casse son image de gendre idéal. Il apporte, selon moi, juste ce qu’il faut d’ambiguïté à son personnage pour le rendre terrifiant de froideur. En huit épisodes, Ryan Murphy croque l’Amérique de la fin des années 90, coincée entre libération sexuelle et homophobie persistante. La trajectoire d’Andrew Cunanan peut se lire comme une métaphore – à peine voilée – d’un Oncle Sam ankylosé dans ses préjugés racistes. Plus que de brosser le portrait d’un psychopathe en mal d’attention, le créateur de Glee met en lumière l’hypocrisie d’une nation et dévoile, avec ironie et méticulosité, les mécanismes qui mènent à la haine de l’autre.

Ewen Linet : Pour ma part, une mini-série se détache très nettement ces dernières années dans son rapport aux personnages historiques. Il s’agit de Chernobyl de Craig Mazin. En prenant le parti de l’immersion et du réalisme auprès de personnages ordinaires, l’adaptation de La Supplication laisse une trace profonde. Il est certain que la série prend des libertés politiques et simplifie l’Histoire mais ce serait omettre l’ingéniosité et l’apport thématique que de tels choix permettent. Chernobyl a une intensité, une sensibilité angoissante et une dimension intimiste surprenante. Un personnage se détache comme symbole de toutes ces intentions, la scientifique Ulana Khomiouk. Personnage fictif entouré de personnages réels, elle représente les dizaines de scientifiques ayant apporté leur aide durant la catastrophe. Elle est aussi l’avatar d’une mini-série souhaitant traiter plus largement un système politique qu’une simple catastrophe et ses répercussions.

Sylvain Page : Un véritable Walter White a précédé le personnage de Breaking Bad. Dans les années 90, il produisait la meilleure métamphétamine d’Alabama le soir et était un homme normal le jour, entre son métier de charpentier et sa vie de famille. Puis, comme son double de fiction, il glissa de plus en plus dans la vie criminelle avant d’être démasqué. Une sorte de Janus moderne, scindé entre deux pôles antagonistes dont l’un finit par prendre le dessus. Le hasard voulut que Vince Gilligan le porte à l’écran en 2008 sans même le connaître, et porte l’accent tout au long de Breaking Bad sur la transformation de son Walter en Heisenberg. Revoir la série est ainsi une expérience toujours nouvelle pour le spectateur, qui guette dans l’anti-héros les prémices de ses basculements successifs dans sa persona de criminel. L’écriture incroyablement précise de Breaking Bad participe de cette expérience, car plus elle caractérise Walter et enrichit son parcours, plus le personnage semble donner le change et échapper à l’étude de notre regard.

Hala Habache : Même s’il ne s’agit pas d’une série biographique autour de la figure réelle de Gustavo Dudamel, la série Mozart in the Jungle se serait inspirée du chef d’orchestre vénézuélien pour créer le personnage fantasque de Rodrigo De Souza, interprété par le génialissime Gael García Bernal. La série elle-même adapte les mémoires de Blair Tindall, une hautboïste américaine, devenue Hailey Rutledge (Lola Kirke) sur le petit écran. Je trouve cette série particulièrement réussie parce qu’elle nous entraîne, par le monde de la fiction, dans un univers réel que nous ne connaissons pas forcément : celui des coulisses d’un orchestre symphonique, tout en rendant hommage à des figures authentiques du monde de la musique classique. C’est pourquoi, les deux personnages principaux, Hailey et Rodrigo, s’ils ne cherchent pas à représenter la réalité des trajectoires et des vies de leurs inspirations, participent toutefois à la création d’un univers fictif qui donne envie de découvrir tout ce qui a lieu en dehors du cadre de la série, dans le hors champ d’une réalité à laquelle nous n’avons pas accès.

Sarah Anthony : J’ai beaucoup aimé la série The Crown. Elle a contribué à me faire mieux connaître la monarchie anglaise, mais aussi la politique générale du pays, et l’histoire récente de l’Angleterre. Je n’ai jamais été pro-monarchie, régime politique que je trouve inutile, désuet et anti-égalitaire, mais étonnamment, j’ai pris beaucoup de plaisir à suivre The Crown, un programme que je qualifierais comme plein de rebondissements. La série m’a aussi permis de réaliser que la vie de la reine d’Angleterre n’était pas si tranquille et privilégiée que ça. Rien que le fait de monter sur le trône si jeune signifie perdre son père très tôt dans sa vie… Cela sera suivi par les difficultés à gérer son couple quand son mari est son sujet… Les défiances politiques, etc.
Les premières saisons sont les plus touchantes, les plus curieuses également, car situées dans une période plus lointaine. La prestation de Claire Foy, à mes yeux, est pour beaucoup dans le succès de cette série. Son interprétation de la jeune reine Elisabeth éclaire la monarque – qu’on connaît aujourd’hui comme une dame éternellement âgée et mystérieuse – d’un jour nouveau et plus humain. Ma seule déception ? Si nous avons bien eu droit à la visite de Kennedy, j’aurais vraiment voulu voir à l’écran la rencontre entre la reine Elisabeth II et Marilyn Monroe !

La quête spirituelle de La Panthère des neiges en DVD et Blu-ray

Les éditions Paprika nous permettent de voir ou revoir La Panthère des neiges, magnifique documentaire de Marie Amiguet et Vincent Munier, à la fois aventure humaine et quête spirituelle à 5000 mètres d’altitude.

Plusieurs raisons peuvent nous inciter à voir ou revoir La Panthère des neiges, le documentaire de Marie Amiguet et Vincent Munier.
Tout d’abord, nous avons un véritable film d’aventure dans un paysage naturel splendide. Pendant 90 minutes le documentaire nous propose de suivre le photographe animalier Vincent Munier et l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson dans les hauts plateaux du Tibet, à plus de 5000 mètres d’altitude, à la recherche de la fameuse panthère de neiges qui donne son titre au film. C’est à une véritable expédition que nous sommes conviés, sur une terre désertique et pour le moins inhospitalière.
La Panthère des neiges a tous les attributs du film d’aventure : splendeur des paysages, exploit de deux hommes perdus dans une immensité minérale, en quête d’un animal merveilleux. Si La Panthère des neiges se limitait à cela, ce serait déjà un très beau film.

Expérience de l’immensité
Mais le documentaire de Marie Amiguet et Vincent Munier va plus loin. Il s’agit d’une véritable aventure spirituelle. Une expédition où l’homme est remis à sa place d’être fragile au sein d’une nature gigantesque. Les plans nous montrent deux protagonistes minuscules au sein de l’immensité, rendus encore plus infimes par l’éloignement de toute civilisation. Les images splendides nous montrent un monde très minéral, un monde désert balayé par le vent, un monde sauvage, laissé aux meutes de loups attaquant un troupeau. Un monde qui va imposer son rythme aux hommes.
Un monde qui est montré comme l’antithèse du monde moderne à l’occidentale : Vincent Munier avoue que le retour dans le monde des hommes est toujours compliqué tant ces quêtes sont des parenthèses enchantées hors de la civilisation, des rencontres sereines et spirituelles avec la nature vierge. Aller dans les lieux désertiques, les lieux inhabités car inhabitables, est devenu un besoin pour lui, une fuite, une échappatoire loin d’un monde où l’homme détruit la nature. C’est bien la quête d’une relation inverse à la nature qui est montrée ici, un monde où l’homme ne peut pas avoir la prétention d’être “maître” de la nature (et donc de la détruire), mais d’en être un invité frêle, infime, à la merci de l’immensité. Une prise de conscience salutaire de notre petitesse.

Changer de perspective
Sylvain Tesson, quant à lui, est mis face à ses contradictions, lui le voyageur qui avoue ne pas être capable de se poser et qui, là, doit apprendre l’affût, des heures durant, sans bouger, sans parler, à attendre l’hypothétique venue d’un animal, quel qu’il soit. Il avouera :

« J’avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée : elle aidait à aimer le monde »

Car Tesson, au fil du documentaire, se définit aussi comme « indifférent à tout », et il va finalement apprendre à porter son attention à tout ce qui se trouve autour de lui. C’est bien à partager une expérience contemplative que nous sommes convoqués ici.

Une quête mystique

« La Panthère, c’est le Graal »

Ce qui se dessine petit à petit, c’est bel et bien une quête mystique dont l’objet serait cette panthère des neiges. La panthère, c’est un animal dont on parle sans cesse sans le voir, dont la présence rôde en permanence, comme une gardienne des lieux, comme un animal totem. Rechercher l’animal dans l’immensité, quêter des journées entières, contempler la nature pendant des heures, tout cela semble ouvrir la porte d’un monde mystérieux, préservé de l’homme, un monde qu’on ne peut atteindre qu’au prix d’un périple quasiment inhumain.

« La bête est une clé. Elle ouvre une porte. Derrière : l’incommunicable »

La Panthère des neiges, c’est tout cela, une expérience autant esthétique que spirituelle, dans laquelle les images de Marie Amiguet, les photographies de Vincent Munier, les mots de Sylvain Tesson et la musique de Warren Ellis et Nick Cave forment l’alliance parfaite.

Compléments de programme
L’éditeur de La Panthère des neiges a fait le choix de nombreux compléments courts, et cela s’avère payant. Nous avons donc huit suppléments de programme, dont la durée s’étend de 3 à 12 minutes, et ils s’accordent parfaitement avec le documentaire. Certains sont des plongées contemplatives auprès des animaux qui peuplent les hauts plateaux tibétains. D’autres nous font partager les propos de Sylvain Tesson ou l’ambiance du tournage. Et le tout se conclut par un superbe clip de la chanson de Warren Ellis et Nick cave We are not alone, clip composé de plans du film.
À tout cet ensemble il faut aussi rajouter un livret composé d’entretiens avec les deux réalisateurs du film, Marie Amiguet et Vincent Munier, ainsi que de textes écrits par Sylvain Tesson, par l’assistant réalisateur ou encore par leur guide tibétain. À la fin du livret se trouvent aussi des photos de quelques animaux croisés au fil de l’expédition des deux protagonistes.
En bref, chaque complément est essentiel pour prolonger l’expérience de ce documentaire.

Caractéristiques du DVD :
92 minutes
Langues : français stéréo 2.0
français surround 5.1
français audiodescription 2.0
sous-titres :
français partiel
français SME
anglais

Compléments de programme
_ Neiges et présences (5 minutes)
_ Sur la piste de la panthère des neiges (12 minutes)
_ S. Tesson, à propos de l’affût (4 minutes)
_ Instantanés de tournage (10 minutes)
_ Le lynx de l’Himalaya (5 minutes)
_ Brumes et silhouettes (5 minutes)
_ l’attaque des loups (6 minutes)
_ We are not alone, le clip (3 minutes)
_ Livret