La collection « Octopus » des éditions Delcourt s’enrichit d’un nouveau titre intitulé Voyage au centre du microbiote. Comme ses prédécesseurs, et notamment celui s’étant récemment intéressé aux biais cognitifs, l’album fait état des connaissances actuelles portant sur son objet d’étude, le microbiote intestinal.
Peu de gens le savent : dans nos intestins résident 1000 milliards de micro-organismes et 200 millions de neurones. Ces champignons, bactéries, archées ou encore virus représentent en moyenne deux kilogrammes et constituent un second système nerveux, entérique celui-là. Fäst et Héloïse Chochois font état, avec force détails, de la manière dont le microbiote influe sur nos capacités physiques et mentales. Mais aussi, et c’est au cœur de l’intrigue de cet album, les enjeux que représente, pour la médecine, la découverte relativement récente de ce second « cerveau » et de ses effets considérables.
Certaines expressions nous mettent forcément la puce à l’oreille : avoir la rage au ventre, l’estomac noué ou une boule dans le corps. Plus que de simples images, elles verbalisent les interactions constantes entre notre environnement, notre psyché et notre état physique/intestinal. Voyage au centre du microbiote ne brille certes pas pour son récit fictif, prétexte commode à l’énonciation de faits scientifiques qui constituent en réalité l’essentiel de l’album. Fäst et Héloïse Chochois expliquent ainsi que le microbiote varie en fonction de nos origines et habitudes alimentaires – les Japonais ont de quoi digérer plus facilement les algues qu’ils ingèrent quotidiennement, par exemple. Plus loin, ils précisent en quoi le corps est un écosystème et le nerf vague un outil indispensable à sa régulation.
Pourra-t-on un jour prévenir plus avant la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson grâce à l’analyse de la flore intestinale ? Comment le microbiote entre-t-il en relation avec les systèmes digestif, immunitaire, endocrinien et nerveux ? Qu’est-ce qu’un traitement symbiotique ? Nombreuses sont les questions traitées dans Voyage au centre du microbiote. Il y a fort à parier qu’elles constituent pour de nombreux lecteurs une forme d’initiation, puisque les micro-organismes intestinaux demeurent, dans une très large mesure, un impensé collectif. Des essais, tels que celui de l’émission radiophonique La Méthode scientifique sur France Culture, ont bien essayé de défricher le terrain, annonçant qu’« il y a un nouveau territoire, un continent qui s’ouvre à la microbiologie : celui du microbiote, cette population de bactéries qui vit en symbiose avec nos organes et qui influent sur notre santé physique et mentale de façon beaucoup plus essentielle que ce que l’on imaginait jusqu’alors ». Mais ces tentatives demeuraient jusqu’ici cantonnées à un public spécifique.
Avec leur album, Fäst et Héloïse Chochois entreprennent un important travail de vulgarisation. Ce dernier est à saluer, même s’il nous apparaît amoindri par une intrigue assez convenue et finalement peu intéressante. Heureusement, elle reste strictement fonctionnelle et n’enlève rien à la teneur didactique de l’ensemble. Avec, en creux, ce cri d’alarme : une baisse continue de la diversité alimentaire entraîne une perte de la biodiversité microbiotique, elle-même porteuse de possibles, et même probables, menaces sanitaires. À méditer.
Voyage au centre du microbiote, Fäst et Héloïse Chochois Delcourt, avril 2022, 184 pages
Ed Gein, autopsie d’un tueur en série paraît aux éditions Delcourt. Le scénariste Harold Schechter et le dessinateur Eric Powell se basent sur des archives diverses – articles de presse, documents médico-légaux, rapports psychiatriques, témoignages, etc. – pour cette adaptation graphique sondant un serial killer qui a durablement traumatisé l’Amérique.
Ed Gein est une source d’inspiration inépuisable. Harold Schechter et Eric Powell ne s’y trompent pas en donnant la parole, dans les premières pages de leur album, à Alfred Hitchcock, qui s’appuya sur l’ouvrage Psycho de Robert Bloch pour marquer de son empreinte le cinéma au début des années 1960. Norman Bates n’est pas seulement l’un des méchants les plus célèbres du septième art : de ses passions taxidermistes à sa schizophrénie névrotique, il emprunte beaucoup à Ed Gein, le tueur en série autour duquel Robert Bloch a échafaudé le récit de Psycho. Un peu plus tard, ce sont Le Silence des agneaux, avec Buffalo Bill, et Massacre à la tronçonneuse, avec Leatherface, qui se sont tapissés de références au tueur en série du Wisconsin.
Le spécialiste des serial killers Harold Schechter invite le lecteur à une plongée au cœur de la psyché tourmentée d’Ed Gein. Pour ce faire, il remonte à l’origine de ses traumas. « Eddie » voit le jour dans une famille dysfonctionnelle, où un père « subordonné impuissant » finit par s’en prendre physiquement au « tyran domestique » qu’est sa mère Augusta. Cette dernière, mue par une ferveur religieuse mâtinée de psychorigidité, espérait d’abord avoir une fille, puis a malmené son fils en castratrice implacable, avant de le surprotéger face aux prétendus périls moraux qui les environnaient. Ainsi, l’acquisition d’une ferme à Plainfield, dans le Winsconsin, sise à une dizaine de kilomètres du village, sert avant tout à se dérober d’une société en perdition. Page 38, Augusta apparaît surdimensionnée. Elle écrase de tout son corps un Ed Gein soudain miniaturisé et subissant ses humeurs avec une crainte doublée de fascination.
Dessiné élégamment au crayon et en noir et blanc, Ed Gein, autopsie d’un tueur en série s’apparente ainsi, en premier lieu, à une tragédie familiale : un père alcoolique et diminué, une mère tyrannique et bigote, un frère en rupture avec ses proches. Ce dernier point s’objective très vite, par exemple à travers cette citation au sujet d’Augusta : « Elle est de plus en plus tarée. à répéter comme un perroquet ses litanies sur les putes et l’enfer et les damnations. » Ed et Henry, les deux frères, ont des désaccords profonds au sujet de leur mère, puisque le premier l’idolâtre quand le second se détache d’elle à mesure que ses névroses lui apparaissent de plus en plus clairement. Aux heurts familiaux se juxtaposent bientôt les crimes d’Ed Gein et leur résonance dans une petite communauté jusque-là sans histoires. Passé d’un enfant rejeté par ses pairs à un adulte un peu gauche, Ed Gein n’a toutefois rien perdu de sa perméabilité aux théories maternelles. Il voit le péché partout, il se place entièrement sous la coupe d’une mère castratrice – il voudra lui-même s’émasculer, sans toutefois en avoir le courage –, jusqu’à ce que la disparition de cette dernière ne l’amène à sombrer dans une schizophrénie meurtrière.
« Une matriarche à la poigne de fer contrôlant chaque aspect de la vie domestique et de l’affaire familiale. » Une femme qui s’offusque à la vue d’un corps à moitié nu mais qui reste indifférente au massacre d’un chien. Augusta Gein a façonné son fils Ed. Elle l’a plongé dans un état permanent d’immaturité sexuelle et de trouble identitaire. Elle lui a transmis des traits paranoïaques et une haine de la chair. Elle s’est aussi rendue tellement indispensable à l’égard de son fils qu’il en viendra à tuer pour lui trouver des substituts, prélevant sur ses victimes, ou sur des cadavres tirés de leur sépulture, de quoi se créer des costumes et masques en peau humaine – mais aussi des bols, des chaises, etc. En cela, Ed Gein, autopsie d’un tueur en série arbore des scènes d’horreur, certes froides mais parfois insoutenables, très en phase avec le style graphique déployé par Eric Powell.
Dans son étude de caractère, Harold Schechter n’omet pas de portraiturer la communauté de Plainfield, où l’affaire Ed Gein a évidemment fait grand bruit. Cet euphémisme ne dit d’ailleurs rien de la fascination exercée par celui qu’on a depuis surnommé « le boucher ». Le scénariste montre bien les nombreuses histoires qui ont circulé à son sujet une fois ses meurtres éventés, les commentaires ironiques qu’ils ont inspirés, ou la manière dont on a cherché à les exploiter commercialement (par exemple à travers l’exposition de son véhicule). Bien plus abouti que le Edmund Kemper récemment paru aux éditions Glénat, Ed Gein, autopsie d’un tueur en série contient en outre des hommages discrets à EC Comics et une interview passionnante glissée dans son appendice.
Ed Gein, autopsie d’un tueur en série, Harold Schechter et Eric Powell Delcourt, avril 2022, 288 pages
Avec Pigalle, 1950, publié aux éditions Dupuis, le scénariste Pierre Christin et le dessinateur Jean-Michel Arroyo se livrent à une évocation poétique et nostalgique du Paris des années 1950. Ils procèdent à travers un jeune provincial de dix-huit ans venu des hauts plateaux de l’Aubrac et découvrant, à force de tâtonnements, une capitale l’initiant à la vie.
Le trait est élégant et sophistiqué. Le point de vue épousé est celui d’une jeune homme encore à ses balbutiements, que le Paris des années 1950 va peu à peu déniaiser. Pierre Christin et Jean-Michel Arroyo s’adonnent ainsi à un récit initiatique : Antoine découvre au cours de ses pérégrinations dans la capitale française les métropoles dédaléennes, les néons à foison et même la prostitution. Sa « formation » va passer par la Lune Bleue, l’un des cabarets les plus en vue de Pigalle. Il y effectue des livraisons, puis y réalise des missions temporaires, avant de se fondre dans le décor et d’en découvrir l’envers : les réseaux mafieux, leurs intérêts, leurs mauvais coups, mais aussi toute cette faune, politique, économique ou criminelle, gravitant autour des lieux.
La Lune Bleue est un écosystème singulier. On y trouve un ancien GI reconverti en barman, un homme à tout faire qu’il vaut mieux ne pas défier, une serveuse orpheline, une artiste au magnétisme indicible, un comptable qui ne paie pas de mine et évidemment le beau Beb, gérant dont les activités se situent, au mieux, en zone grise. C’est dans ce contexte que « Toinou » va grandir, gagner en maturité comme en expérience, se faire peur et s’épanouir. Pigalle, 1950 procède beaucoup par métonymie : le Paris initiateur est très vite réduit à un cabaret à double, voire triple fond, où quelque chose de grinçant semble constamment demeurer en suspens. Et pour résumer, on peut rappeler que sa salle s’y confond avec « un mélange de bottin mondain et de registre du grand banditisme du quai des Orfèvres ».
Là-bas, Antoine va connaître un amour brutalement déchu, une initiation inattendue au sexe, la fermeture administrative du cabaret après un règlement de comptes. D’ailleurs, « la fusillade avait fait naître un parfum de danger qui émoustillait les gens ». Si Antoine prend de l’ampleur au cours du récit, c’est avant tout la Lune Bleue qui semble s’arroger le titre de principal protagoniste. C’est par son entremise qu’Antoine va devenir un go-between monnayant des informations sur le trafic de drogues international. Une activité périlleuse, pas la première, mais qui va considérablement altérer son point de vue sur Paris, sans que l’on puisse en dire plus pour ne rien divulgâcher.
Doux-amer, parsemé de références littéraires, Pigalle, 1950 est un très beau roman graphique, basé sur trois portraits qui se déclinent les uns dans les autres : Antoine, Paris et la Lune Bleue. C’est le lien particulier qui les unit tous trois qui donne toute sa saveur à l’album, dont la choralité, la finesse et l’intelligence transparaissent à chaque instant. Comme Gaëlle Geniller dans Le Jardin, Paris (Delcourt), Pierre Christin et Jean-Michel Arroyo démontrent une nouvelle fois la puissance dramatique et suggestive des cabarets. On ne va certainement pas s’en plaindre.
Pigalle, 1950, Pierre Christin et Jean-Michel Arroyo Dupuis, avril 2022, 152 pages
« La guerre aux deux visages », premier tome du diptyque Cortés, voit le jour aux éditions Glénat. Bien documentés, le scénariste Christian Chavassieux et le dessinateur Cédric Fernandez se penchent sur l’histoire d’Hernan Cortés, conquistador espagnol ayant mis le Mexique en coupes réglées.
Si « La guerre aux deux visages » ne suffit pas à donner à l’Histoire sa pleine mesure, un dossier didactique figurant en fin d’ouvrage permet toutefois d’en prolonger les réflexions. L’album de Christian Chavassieux et Cédric Fernandez s’intéresse à l’expédition mexicaine du conquistador espagnol Hernan Cortés. Ce dernier va s’emparer de l’Empire aztèque à l’aide d’une modeste troupe d’aventuriers, et en seulement 18 mois… Coup de génie ? Cortés, qui alterne les points de vue, tend plutôt à démontrer que le vieillissant Moctezuma, 52 ans au moment des faits, voyait son règne décliner. On complotait dans son dos, on interrogeait ses décisions. L’action d’un Cortés intrépide, qui n’a pas hésité à tourner le dos à son ami et parrain de mariage Diego Vélasquez, alors gouverneur de Cuba, n’est qu’un engrais qui se répand sur un champ déjà fertile.
« La guerre aux deux visages » prend ainsi pour cadre le Mexique du début du XVIe siècle. Les dettes accumulées par la Couronne espagnole poussent Charles Quint à lancer de nouvelles expéditions au cœur du Nouveau Monde. Cortés n’a pas été désigné par hasard. « Tu ne peux pas résister à l’appel de l’aventure », lui lance, tôt dans l’album, sa maîtresse Leonor. Ses interrogations sur le sens moral du conquistador prendront d’ailleurs une résonance particulière au regard de ses futurs mensonges et trahisons. En attendant, trois citations vont permettre aux auteurs de caractériser Hernan Cortés : « Je ne conteste pas le pouvoir de la poudre. Je dis juste qu’elle forme, avec l’apparat et le verbe, une trinité indissociable », puis « Vous ne reviendrez pas seulement chargés d’or, mais couverts de gloire, grandis en sagesse et bénis par l’amour de la sainte Vierge » et enfin « Nous devons d’abord connaître, plutôt que soumettre ».
Tout est là : la stratégie, le pouvoir des mots, les promesses, l’ambition… Il suffit de remonter aux premières vignettes de l’album, éminemment programmatiques, pour comprendre que le conquistador espagnol a de la suite dans les idées. Aidé par Marina, une autochtone qui lui explique comment procéder pour s’emparer des richesses des Mexicas, Hernan Cortés va devoir manœuvrer entre les mécontentements de ses hommes – dont certains veulent quitter l’aventure après les premiers trésors amassés – et les réalités politiques locales, qui impliquent de travailler en bonne intelligence avec des chefs tribaux. Cela est d’autant plus intéressant qu’on voit Cortés capitaliser sur la servitude qui lie les uns aux autres. Ses intentions ne sont pas nobles, mais elles se parent d’un discours fallacieux, faussement émancipateur.
Le principal reproche que l’on pourrait adresser à Cortés est son choix de fondre une histoire si riche en deux albums. Christian Chavassieux et Cédric Fernandez semblent par moments courir après la montre et le lecteur peut se perdre parmi la multitude d’éléments portés à sa connaissance – autant par le dialogue que par l’action. Pour le reste, qu’il s’agisse des dessins somptueux (et joliment colorés) de Cédric Fernandez ou de la restitution équilibrée des situations politiques de l’époque, « La guerre aux deux visages » parvient à un résultat plus qu’honorable. Hernan Cortés est un habile tacticien doublé d’un redoutable combattant, capable de mettre ses hommes au pas quand il ne parvient pas à les convaincre, doté d’une sensibilité et d’une roublardise lui permettant de prendre langue avec chacun tout en avançant ses propres pions. Cela, ce premier tome l’illustre parfaitement.
Cortés : La guerre aux deux visages, Christian Chavassieux et Cédric Fernandez Glénat, avril 2022, 64 pages
Le scénariste Jean-Charles Gaudin et le dessinateur Steven Lejeune publient aux éditions Glénat le premier tome d’Au nom du pain. On y suit le quotidien de la famille Martineau dans un petit village de la France occupée.
Les trois premiers jours, les Martineau n’ont d’autre choix que de jeter leur production à la poubelle, faute de clients. Nouvellement installés dans le petit village de Saint-Jean, en concurrence directe avec la boulangerie des Durand, Marguerite, Henri et leurs enfants Marcelin et Monique connaissent un petit retard à l’allumage. C’est la suspicieuse Madame Lacore qui finit par inaugurer leur commerce et qui entreprend, par le bouche-à-oreille typique de cette France rurale, de leur amener une clientèle de plus en plus substantielle – au grand dam des Durand.
Au nom du pain accorde une place de choix à la boulangerie. Jean-Charles Gaudin en verbalise les minutieux paramétrages, le choix méticuleux des ingrédients et de leur grammage, mais aussi la manière dont elle structure la vie sociale française des années 1940. Dans ce premier tome, cela se fait sur fond de rivalités commerciales, et avec cette petite musique lancinante : « Malheureusement, il y avait toujours quelque chose qui nous ramenait aux préoccupations du pays… »
Car Saint-Jean voit l’arrivée impromptue des forces allemandes sonner le glas de la vie d’avant. Le village devient dans l’album le symbole métonymique de la France occupée. Une mobilisation générale y envoie d’abord la majorité des hommes hors de la commune, au front. Et en juin 1940, c’est une armée d’occupation qui prend place, avec des conséquences directes qui sont énoncées à travers leurs effets sur la boulangerie : tickets de rationnement, produits en pénurie, locaux réquisitionnés… Même la résistance s’organise grâce à des petits mots codés glissés dans le pain.
Au nom du pain s’enrichit en outre d’intrigues secondaires (les Ardennais accueillis, parfois avec dépit, dans la commune, ou les liens entre le lieutenant Feldberg et Marguerite). Il ne passe pas non plus sous silence les débats qui agitent alors la France, et notamment au sujet de Pétain et De Gaulle. Bien que cantonnés aux seuls points de vue des Martineau, Jean-Charles Gaudin et Steven Lejeune parviennent à livrer un portrait saisissant, et souvent glacial, de la France du début des années 1940, avec ses nouvelles douloureuses provenant du front et ses difficultés à cohabiter avec des Allemands à la fois si éloignés et si proches…
Au nom du pain : Époque 1 : Pain noir (1939-1944), Jean-Charles Gaudin et Steven Lejeune Glénat, avril 2022, 56 pages
Après Alléluia(2014) et Adoration(2019), le cinéaste belge Fabrice Du Welz clôture sa trilogie sur l’amour fou, en sortant Inexorable. Ce polar familial et tortueux s’affiche aux confins de diverses influences, allant de Rohmer au mythe d’Œdipe. Il n’en fallait pas plus pour faire d’Inexorable le nouveau chef de file du thriller belge.
L’inexorable ascension d’un cinéaste
Alléluia. Adoration. Inexorable. Il est des mots qui en disent long en faisant court. Si ces trois termes semblent a priori avoir peu de choses en commun, ils constituent, néanmoins, les trois points cardinaux d’un triptyque cinématographique. Voilà bientôt vingt ans que le cinéaste belge Fabrice Du Welz dynamite l’art des frères Lumière.
Dès ses débuts, le réalisateur imposait un univers où la violence la plus crue côtoie une esthétique soignée. On se souvient de son premier long Calvaire (2004). Cette antithèse absolue de Délivrance (1971) de John Boorman avait été suivi par le classique Vinyan (2008) et le musclé Colt 45 (2014) qui évoquaient respectivement le tsunami de 2004 et la descente aux enfers d’un jeune policier.
La même année sort Alléluia, le premier volet d’une trilogie centrée sur la passion destructrice entre des êtres que tout oppose (ou presque). Il aura ensuite fallu attendre cinq ans, après un passage discret à Hollywood avec Message from the king (2017), pour que le cinéaste dévoile le deuxième volet de sa saga. Adoration sort, en effet, en 2019, et évoque, lui aussi, l’amour fou et impossible entre deux adolescents. Inexorable clôt, en somme, une histoire de cinéma débutée il y a presque une décennie
L’œuvre s’inscrit dans la lignée des deux précédents films. Fabrice Du Welz s’intéresse de près aux relations humaines minées par des passions autant impossibles qu’inavouables. Inexorable ne déroge pas à la règle. L’intrigue se déroule telle une tragédie en cinq actes. Tout y est : de l’élément perturbateur à l’évènement déclencheur de la crise, de la malédiction à la violence intrafamiliale. Inexorable s’affirme comme le film de la maturité. L’œuvre installe à elle seule Fabrice Du Welz dans la droite lignée d’un Sophocle kafkaïen.
Œdipe, Racine et les autres
Inexorable est une œuvre qui ne craint pas le paradoxe. L’intrigue se (dé)voile d’emblée au public. Un.e habitué.e des polars pourrait être déçu.e. L’histoire n’échappe, en effet, pas aux poncifs du genre. Les Bellmer emménagent avec leur fille Lucie dans un immense château, situé au cœur de la forêt belge. Marcel Bellmer (Benoît Poelvoorde) est un célèbre écrivain. Il est, entre autres, l’auteur d’Inexorable. Le roman a d’ailleurs été édité par sa femme Jeanne (Mélanie Doutey), héritière de la richissime et non moins sélecte maison d’édition Drahi. Un jour, leur chien Ulysse disparait brusquement. Ce dernier est retrouvé par Gloria (Alba Gaïa Bellugi), une jeune fille fraichement arrivée dans la région.
Formulée de cette façon, l’histoire paraît quelque peu téléphonée. On devine aisément que l’équilibre familial – qui semblait jusqu’ici infaillible – sera mis à mal par l’arrivée de la jeune fille. Dès le début, l’atmosphère du film est tendue, cristallisée par un conflit latent qui ne demande qu’à éclore. Quelque cloche dans ce portrait de famille un peu (trop) parfait pour être honnête. L’intrigue tombe sciemment dans un certain nombre de stéréotypes. De l’écrivain mélancolique en panne d’inspiration à la femme délaissée par son mari : chacun des personnages incarne à lui seul une sorte de cliché cinématographique. Nous avons plus affaire à des topoï littéraires qu’aux stéréotypes des téléfilms de début d’après-midi. Les rapports de pouvoirs intrafamiliaux sont scrutés à la loupe.
Nous sommes plus chez Racine ou Sophocle que chez Corneille. La fatalité est ici inexorable. Marcel et Gloria sont les Œdipe et Antigone 2.0. Comme eux, ils cherchent à réparer, voire à consommer l’impossible. Comme eux, ils pensent pouvoir changer le court des choses. Comme eux, ils ont la vanité de croire qu’ils sont maîtres de leur destinée. En 2022, pour Fabrice Du Welz, bien que nous ne croyions plus trop aux dieux, la tragédie est toujours goujate, lâche et désespérée.
Un thriller bien inspiré
Inexorable est un film né sous les auspices de plusieurs influences. Il y a bien sûr celle de la tragédie grecque. On pourrait aussi parler de l’ambiance kafkaïenne du film, tout droit sortie du Locataire (1976) de Roman Polanski. On pense notamment à un plan en particulier où Fabrice Du Welz s’autorise une surimpression aussi significative que spectaculaire. Il y a quelque chose de résolument lynchien dans le décor. L’immense forêt belge n’est pas sans rappeler celle qui entoure le village de Twin Peaks (1990). Si le film connaît ses classiques, il s’accorde également le privilège de l’inventivité. Fabrice Du Welz esthétise ouvertement le polar. Le grain de l’image (d)étonne avec l’intrigue en lui donnant une couleur picturale.
Ce choix renforce paradoxalement les codes du thriller. Les personnages sont isolés. La beauté ainsi que le soin accordé aux images rendent les évènements d’autant plus inquiétants. Peu importe que l’on ait (déjà) tout compris. L’essentiel n’est pas dans l’anticipation mais dans la vision des choses. On a beau savoir, l’angoisse est à son comble, et ne cesse de grandir au fur et à mesure que le film avance. L’inéluctable est aux portes de la famille Bellmer et elle ne peut rien contre lui. Le cinéaste prend ainsi un malin plaisir à jouer avec les nerfs de son public.
A quoi bon regarder un film si l’on connaît déjà la fin me direz-vous. Eh bien parce que le cinéma n’est affaire que de déjà-vu ou de déjà su. Il faudrait, en outre, regarder Inexorable en ayant toujours en tête les mots d’Éric Rohmer : « Le cinéma ne dit pas autrement les choses. Il dit autre chose. »
Bande-annonce – Inexorable
Fiche Technique – Inexorable
Réalisation : Fabrice Du Welz
Scénario : Fabrice Du Welz, Joséphine Darcy Hopkins et Aurélien Molas
Le Mag du Ciné a décidé de se pencher sur un métier peu connu du grand public : l’attaché de presse, et plus spécifiquement celui dont l’activité est directement liée au monde de l’édition.
Nous avons décidé de soumettre plusieurs professionnels, venus d’horizons divers, dotés de statuts différents, à un même questionnaire. L’objectif ? Effeuiller le métier en laissant à ceux qui l’exercent au quotidien le soin de verbaliser leurs ressentis et leurs expériences.
Rencontre avec Benjamin Fogel, directeur et attaché de presse des éditions Playlist Society.
Pourriez-vous décrire brièvement votre activité d’attaché de presse littéraire ?
Mon activité d’attaché de presse s’imbrique dans mon activité d’éditeur. Playlist Society est une maison indépendante, que je dirige seul en parallèle d’une activité salariée. Je suis accompagné de quatre personnes : Elise Lépine qui coédite les livres, Lucien de Baixo qui réalise les couvertures, Camille Mansour qui gère la maquette intérieure, et Hervé Delouche qui s’occupe de la correction typo et ortho. En termes de tâches, mon travail consiste à sélectionner les projets, éditer les livres, superviser la commercialisation, créer les supports de communication et les actions afférentes, coder les versions numériques des livres, assurer les relations libraires et les relations presse, sans parler de tout ce qui touche à l’administratif – contrats, comptabilité, droits d’auteur. Mes actions presse doivent ainsi être réalisées en parallèle des autres fonctions de l’éditeur, métier que je fais lui-même en plus d’un travail en CDI.
Dans ce contexte, l’activité d’attaché de presse implique toujours pour moi de trouver le bon équilibre entre investissement de temps, investissement financier et obtention de chroniques dans la presse papier et web, à la radio ou à la télé. Pour le reste, cela consiste à préparer des communiqués, envoyer des mails, appeler des journalistes et des blogueurs, donner accès à la presse aux épreuves et aux visuels, poster les livres, organiser les interviews et les rencontres. L’enjeu est de fournir un travail professionnel et efficace, qui se rapproche le plus possible de celui d’un expert ou d’une experte du sujet. Il faut que malgré notre taille modeste les auteurs et les autrices aient la conviction que leurs livres sont aussi bien défendus que s’ils étaient publiés dans une grande maison. J’ai tout appris sur le tas et je me bats pour être au niveau – c’est Damien Besançon, ancien libraire et attaché de presse dans la musique, qui m’a mis le pied à l’étrier en gérant les relations presse de nos trois premiers titres.
En tant que fondateur de la maison, quand je défends un livre, je fais aussi la promo de l’ensemble de Playlist Society, de notre positionnement à notre catalogue, en passant par notre ligne éditoriale. La chance que nous avons et qui rend tout cela possible, c’est que le temps de promotion d’un essai est un temps long. Nos livres sont toujours d’actualité parfois un an après leur sortie. Il suffit que Matrix 4 sorte au cinéma pour que Lilly et Lana Wachowski, la grande émancipation revienne sur le devant de la scène et que de nouvelles opportunités de valoriser le livre apparaissent.
À noter aussi que pour le livre Oasis ou la revanche des ploucs, nous avons fait appel à Adrien Durand, un de nos auteurs, pour superviser les RP. C’était génial de pouvoir s’appuyer sur lui.
Quels sont vos rapports avec les auteurs ?
Je suis à la fois leur éditeur et leur attaché de presse, et parfois aussi leur ami. Quand je défends leurs livres, c’est aussi mon propre travail que je défends, selon l’adage avéré : « Si le livre est bon, c’est grâce à l’auteur, s’il est mauvais, c’est à cause de l’éditeur ». On fait front commun pour la promo.
Une de mes frustrations est de ne pas pouvoir accompagner les auteurs et autrices lors des événements, comme des interviews en physique ou à la radio – en général, je suis au travail, à mon job principal, quand les interviews se produisent.
Comment défendre un ouvrage en 2021, sur un marché devenu pléthorique ?
Il faut être ouvert et attentif à tous les bons relais potentiels : les journalistes, les blogueurs, les libraires, les influenceurs, mais aussi parfois à des gens qui ne sont pas à la base des cibles promo. Un fan d’un groupe de musique, qui n’écrit dans aucun média, ne possède pas de compte YouTube, mais qui est considéré sur Twitter comme un référent sur le groupe en question, peut faire vendre autant de livres qu’un papier dans la presse spécialisée.
Comment se porte l’économie du livre ces dernières années ?
Elle vit sa vie. C’est un marché difficile, mais pas plus que les autres marchés culturels, comme celui de l’édition indépendante de DVD et Blu-ray, du disque et du vinyle, ou que d’autres secteurs qui, en plus des crises, vivent avec le risque de complétement disparaître un jour, d’être « disrupté » par je ne sais quoi. Tant qu’on fera société, il y aura des livres.
Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur vos activités ?
Le principal impact a été la diminution de « l’expérience humaine ». Je fais des livres avant tout pour les rencontres avec les auteurs, les autrices et le public. La crise sanitaire nous a empêchés de nous voir, de faire des soirées de lancement en librairie ou dans des bars. En revanche, au niveau financier, l’impact a été faible. Une diminution à deux chiffres du chiffre d’affaires d’une grosse maison peut être catastrophique. Mais Playlist Society n’a pas d’ambition financière. Nous n’avons pas de salariés, je ne me paye pas. Si on perd un peu d’argent à cause d’un ralentissement conjecturel du marché, ça ne change rien à notre rythme, ça n’ébranle pas nos fondations.
Est-il toujours aisé de travailler en bonne intelligence avec les journalistes ?
Personnellement, je mise surtout sur la qualité du livre et l’intérêt du sujet. Ça ne m’arrive jamais d’insister auprès des journalistes et des blogueurs pour les pousser à parler d’un sujet. La majorité des journalistes culturels sont des pigistes qui travaillent dans des conditions difficiles. Ils ne touchent pas d’argent quand ils passent 30 minutes au téléphone avec un attaché de presse. J’essaie toujours de leur pousser les informations en leur prenant le moins de temps possible. Ils savent que je suis à leur disposition s’ils ont besoin de quoi que ce soit. Je ne suis pas là pour leur rajouter une pression supplémentaire.
Bonne surprise de Cannes 2021, Lamb est un film singulier qui propose une expérience déroutante. Celle-ci s’appuie sur le choix de Valdimar Jóhannsson, nouveau réalisateur des contrées islandaises, de célébrer les images avec radicalité. À tel point que Lamb s’invite dans le conflit désormais ouvert du cinéma contemporain entre le visuel et la parole.
La clé de compréhension de certains cinéastes réside, au moins en partie, dans leur activité précédant la direction de film. Devant les créations d’univers d’un Ridley Scott, qui douterait que sa formation initiale est le design ? John Alcott, chef opérateur de Kubrick, considérait que le maître américain était avant tout un photographe[1], métier qu’il exerça avant de passer au cinéma et qui resurgit de façon éclatante dans son œuvre. Pour ses débuts de réalisateur, Valdimar Jóhannsson partage cette similitude de ses illustres aînés d’être profondément influencé par sa formation visuelle, en l’occurrence comme technicien image pour le grand et le petit écran. Peut-être est-ce pour cette raison qu’il ose la référence à Barry Lyndon au générique final de Lamb en utilisant la Sarabande de Haendel. Encore que la thématique de la filiation, se déployant jusqu’au tragique, le chapitrage ou la campagne comme décor de son film jettent effectivement des ponts avec le chef-d’œuvre de Kubrick. Il ne s’agit néanmoins pas pour Jóhannsson de ranimer le romantisme du 18e siècle mais de convier le spectateur de nos jours, en Islande, auprès d’un couple d’éleveurs qui s’approprie l’étrange progéniture d’une de leurs brebis.
Deux réalités
Sans doute, le fait que Lamb soit un petit film contribue à ce que l’expérience de Jóhannsson dans le département image y resurgisse à ce point. Car fixée dans une unité de lieu, avec peu d’acteurs et une évidente économie de moyens, la prédominance du visuel dans le métrage a tout loisir de s’imposer comme son intérêt principal. Elle se révèle dès le plan séquence d’ouverture, muet, dont l’importance est capitale puisqu’il enfante Ada et tout autant le film. L’exposition de Lamb se consacre alors à plier le couple composé de Maria (Noomi Rapace) et Ingvar (Hilmir Snær Guðnason) au quotidien des animaux qu’il élève, un véritable monde du silence qui a éclipsé le langage propre aux humains. Une fois Ada née, le décalage entre son apparence surnaturelle et le silence toujours criant des parents d’adoption en vient à sidérer le spectateur, bien plus que la petite elle-même. Ce procédé culmine quand Pétur, le frère d’Ingvar, s’incruste dans la ferme du couple et demeure interdit à sa découverte d’Ada. En outre le personnage passera vite d’une répulsion à une acceptation de l’enfant sans la moindre explication. Notons que Jóhannsson n’applique pas ici le principe hitchcockien de l’image et du dialogue se contredisant pour obtenir un suspense, mais qu’il met en scène un déséquilibre de leur intensité respective. Il nourrit de la sorte l’identité fantastique de Lamb par la confrontation des deux pôles du cinéma qui ne semblent pas partager la même réalité.
Vérités et mensonges
Ce travail du cinéaste s’exprime en particulier lorsqu’il assigne l’image à la vérité et le son au mensonge. C’est le sens de l’évolution du couple et du frère à partir de leur visionnage d’un match de handball à la télévision. Bien vite, les trois personnages se lassent du spectacle et Maria le remplace par une vidéo de l’ancien groupe électro de Pétur. Une transition a donc lieu de l’image vers la musique qui se confirme quand Jóhannsson ne filme plus l’écran de télévision pour ne laisser vivre que la chanson et la danse des protagonistes. Ingvar devenu ivre, Pétur renouvelle alors des avances à Maria qui l’enferme pour le repousser. Et pour couvrir ses appels, comme pour couvrir le non-dit de la trahison d’un frère envers l’autre, Maria se met à jouer du piano. Le mensonge au sein du trio progresse dès lors à la faveur du son. La petite Ada fait dans le même temps le chemin inverse : elle quitte les adultes en train de danser, aperçoit son véritable père à l’extérieur de la maison, s’observe dans un miroir pour constater sa ressemblance avec lui et enfin, couchée sur Ingvar ivre, son regard se perd dans un tableau de moutons. Au contraire de sa famille d’adoption, Ada accède à la vérité sur elle-même en cheminant par l’image.
Domination et soumission
Dans Lamb, c’est aussi par un rapport image/son que la domination s’exerce. Comme lorsque les bêlements revendicatifs de la mère d’Ada s’éteignent vite une fois que Maria a la bête dans sa ligne de mire, et qu’elle lui tire dessus. Au terme de l’histoire, les « ça va aller » du personnage de Noomi Rapace à son époux n’en pourront pas plus après qu’il aura été mis en joue à son tour par le père d’Ada. Ce véritable boomerang du contrôle de l’image s’ajoute au renversement du plan subjectif qui ouvre Lamb, d’essence prédatrice, au regard caméra de Maria, cette fois victimaire, pour clôturer le film. Comme si toute l’imprégnation visuelle de Jóhannsson au prologue avait transité par le récit pour rendre sa morsure tragique à l’épilogue. D’autant que la pauvre épouse, n’ayant pas vu ce qui est arrivé à son mari et Ada, ne comprendra jamais ce qu’il s’est passé. Face caméra, Maria est alors esseulée au milieu du cadre, comme déchue de son droit à y figurer. Et c’est logiquement que le générique l’en efface de façon définitive.
Archétype et introspection
La mécanique conceptuelle de Valdimar Jóhannsson est certes radicale et n’est pas sans véhiculer à ce titre une certaine aridité. Elle ne relève cependant pas d’une monomanie stérile car elle est indissociable d’éléments archétypaux du récit : Baphomet, la conception d’Ada la nuit de Noël et sa naissance dans une étable. Le film se colore même d’un certain primitivisme avec sa vision héréditaire de l’identité, l’enfant retournant auprès de son géniteur, et la loi du talion qui s’impose in fine au couple. Or il n’est guère besoin de convoquer les écrits de Carl Gustav Jung pour s’apercevoir ici que Jóhannsson met en exergue une union majeure des arts, celle des images et des schémas de pensée anciens ou profonds. Au cinéma, elle poussa notamment un John Carpenter à orner son croquemitaine d’un masque blanc et à le filmer comme une ombre dans Halloween. Ou enjoignit les Wachowski à habiller leur pensée mythologico-religieuse d’esthétiques cyberpunk et comics dans Matrix.
De tels rappels sont redondants pour le lecteur-cinéphile, et celui-ci voudra bien les excuser, mais sans doute sont-ils nécessaires pour comprendre dans quel contexte s’inscrit Lamb. Car de nos jours l’image au cinéma, extirpée de la psyché d’un artiste et garante d’un imaginaire commun, laisse en partie la place à une parole menant l’introspection des personnages ou des films sur eux-mêmes. En France, le hasard des sorties voulut d’ailleurs que Lamb côtoie la nouvelle itération de Scream (2022), dont le premier opus de 1996 peut à posteriori se considérer comme le premier jalon du processus qui travaille depuis de grandes franchises. Littéralement, le film de Wes Craven investiguait par la parole sur le pouvoir des anciens films d’horreur. Et c’est mué de cette parole que Scream a remplacé la conception visuelle d’une figure ancestrale, dans Halloween, par de l’épouvante fondée sur le dialogue et des règles énoncées (rester vierge, ne pas boire, etc.). Autre ancien colocataire de Lamb dans les salles obscures, le nouveau Matrix, Resurrections, remplace les épreuves et confrontations prophétiques de Neo, d’inspiration mythique, par des séances chez un analyste. En parallèle, le déjà-vu, qui est un attribut visuel (un bug) du film originel de 1999, devient une référence psychanalytique puisqu’il est le chat de l’analyste. Et pour les spectateurs qui furent impactés par la trilogie Matrix, mais sans le recul introspectif nécessaire selon Lana Wachowski, un personnage a été spécialement créé afin de se moquer d’eux…
Encore récemment, même Star Wars a délesté son personnage Rey des épreuves propres au héros aux mille et un visages pour la revendiquer être « tous les Jedi » face à Palpatine, et conclure la dernière trilogie par l’affirmation de son identité de Skywalker. Le Terminator, l’ancien Minotaure de James Cameron dans les rues de Los Angeles[2], a aussi mené un travail sur lui-même dans Dark Fate pour changer sa conscience et trouver une place parmi les humains. De plus en plus, le cinéma semble donc se partager entre une tendance image-archétype et une autre parole-introspection. À son niveau, Lamb se situe dans le premier camp, auprès d’un Mad Max: Fury Road (2015) ou du plus récent Green Knight (2021), de David Lowery. Toute la question est de savoir si Valdimar Jóhannsson, et d’autres susceptibles de s’avancer à ses côtés, seront demain des bergers ou des moutons noirs.
Sorti en 2020 sur Netflix, le documentaire Anelka : l’incompris revient sur le parcours de l’un des plus sulfureux des footballeurs français. Entre exploits sportifs et controverses médiatiques, il tente de dresser un portrait complexe de l’ex-attaquant star. De quoi nous faire dépasser nos préjugés sur cette personnalité hors du commun ?
Nicolas Anelka : retour sur le parcours d’un footballeur controversé
Son nom vous dit forcément quelque chose ; mais peut-être avez-vous besoin d’une petite piqûre de rappel au sujet de son parcours ? S’il est aujourd’hui consultant pour RMC Sport, Anelka s’est d’abord illustré sur le terrain. Né en 1979, il intègre à 14 ans l’INF Clairefontaine. Très vite, il s’impose comme l’un des grands espoirs de sa génération. Il signe en 1994 au PSG et dispute à 16 ans seulement son premier match professionnel. En 1998, il remporte la Coupe d’Angleterre sous le maillot d’Arsenal. C’est le début d’un beau palmarès pour le jeune prodige du foot français, qui passera par des clubs aussi prestigieux que le Real Madrid, la Juventus ou Chelsea.
Une ombre ternit toutefois son tableau sportif : Anelka n’a jamais été appelé à disputer de Coupe du monde malgré des sélections récurrentes en équipe de France. Une conséquence, peut-être, des multiples polémiques et coups de sang qui ont entaché son parcours. Entre conflits avec ses clubs, grève de la Coupe du monde 2010 ou insultes contre son entraîneur, Anelka s’est taillé une réputation d’enfant terrible. C’est justement pour tenter de dresser son bilan complexe que le réalisateur Franck Nataf a choisi de lui dédier un documentaire.
Anelka : l’incompris : que nous raconte le documentaire de Netflix ?
“Tout ce que j’ai fait, ne le fais pas, parce que tu vas te mettre tout le monde à dos.” Dès les premières minutes d’Anelka : l’incompris, le ton est donné. Il s’agira de faire le bilan du parcours aussi éclatant que chaotique d’Anelka, en lui donnant la parole, mais aussi en sollicitant son entourage pour dresser son portrait. Le documentaire suit les sept dernières années de la carrière de footballeur d’Anelka, en particulier ses aventures en Chine, émaillées de témoignages et de retours sur le passé.
On y fait connaissance, bien sûr, avec une personnalité hors du commun, vive et impulsive. Mais aussi avec un jeune homme qui s’est brûlé les ailes sous les feux des projecteurs, et a bien souvent tenté de les fuir. Car l’honnêteté est une qualité que l’on peut sans trop hésiter attribuer aussi bien à ce documentaire qu’à son protagoniste. Mais ne nous voilons pas la face : on ressent aussi une certaine jubilation en revivant certains de ses plus sulfureux coups d’éclats !
La tendance haussière des paris sportifs au Royaume-Uni peut-elle avoir une influence sur l’image d’Anelka ?
Anelka n’a peut-être jamais atteint les sommets, mais il a quand même quelques victoires à son actif. C’était aussi un joueur important dans tous les clubs qu’il a fréquentés. Et même si un joueur doit toujours accepter la critique et la controverse, il faut savoir qu’à sa décharge, environ 45 % de la population britannique engagent des paris sportifs. Quand les choses ne tournent pas à leur avantage, ils laissent éclater leur colère. En témoignent les commentaires racistes auxquels Rashford et Saka ont fait face après avoir manqué leurs penalties en finale de l’Euro 2020 ou les menaces de mort adressées aux arbitres britanniques. Mais aujourd’hui, les bookmakers vous offrent la possibilité de ne pas perdre d’argent. Les joueurs se voient attribuer des freebets. S’ils perdent leur pari, ils seront remboursés en cash ou en paris gratuits. De très nombreux bookmakers appliquent déjà cette formule. Vous pouvez trouver en ligne des articles qui vous indiquent comment les paris remboursés fonctionnent. Même s’il ne s’agit que d’un simple avis, il est impossible de savoir ce qui se cache réellement derrière une controverse
Avec Anelka : l’incompris, Netflix n’en est pas à son premier essai en matière de mariage entre sport et audiovisuel. On pense notamment à The Last Dance, série également diffusée en 2020 qui revient sur Michael Jordan et la NBA. En matière de foot, Netflix a déjà mis en ligne des documentaires sur Pelé, Griezmann, ou encore Ronaldo et Messi. Et sans aucun doute, la plateforme de streaming continuera d’alimenter sa section “Films sportifs” avec de nouveaux biopics à l’avenir.
A votre avis, qui sera le prochain footballeur à avoir droit à son documentaire Netflix ?
Avec Crossover, publié aux éditions Urban Comics, Donny Cates et Geoff Shaw réunissent une panoplie de super-héros dans une Amérique contemporaine déchirée.
Les super-héros et les humains peuvent-ils cohabiter en paix ? Cette question, qui sous-tend X-Men et se trouve en bonne place dans les relectures modernes de Batman, irrigue également Crossover. Initialement, le « crossover » est un événement apocalyptique survenu en 2017 à Denver, au cours duquel les super-héros sont apparus en masse sur Terre, jusqu’à ce que l’un d’entre eux ne s’emploie à les enfermer à l’intérieur d’un champ de force déployé autour du Colorado. Ce dôme à la Stephen King n’a pas mis fin aux combats, puisque les super en étant prisonniers font face à un afflux continuel de nouvelles créatures, dont les intentions ne sont pas toujours des plus louables…
Les autodafés de Fahrenheit 451 prennent ici une forme nouvelle. Dans une Amérique en proie aux tensions inter-espèces, les boutiques de comics sont prises pour cibles par tous ceux qui abhorrent les super-héros. C’est là-bas que notre narratrice, Ellipse, travaille, en compagnie d’Otto. Tous deux se consacrent aux comics pré-crossover, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas été altérés par la propagande gouvernementale. L’horizon de l’Amérique a toutefois changé et cette activité constitue un acte de résistance à elle seule. Les écriteaux des manifestants, annonçant que « l’enfer est pavé de comics », suffisent à en attester. Et ceux qui en douteraient encore peuvent se référer à ces quatorze auteurs de bandes dessinées récemment assassinés, ou à la disparition médiatisée de… Scott Snyder et Robert Kirkman.
Cette phase d’exposition, très réussie, comprend l’introduction de deux personnages-clés : Ryan Lowe et Ava Quinn. Le premier est soumis à l’influence d’un père violent, qui est prêt à tout pour déjouer les super-héros. Il apparaît phagocyté par la tutelle paternelle, jusqu’à ce que, missionné, il croise la route d’Ellipse. La seconde est une super issue du crossover et caractérisée par le pointillisme pop de Roy Lichtenstein qui affuble son visage. Comme Ellipse, elle a des enjeux filiaux en suspens. Ces derniers donnent d’ailleurs une profondeur appréciable à Crossover, tout comme la personnalité touchante et parfois borderline d’Ellipse, narratrice confuse et douée d’une humanité qui, confrontée au contexte de l’album, apparaît quelque peu surannée.
Bien ficelé, enlevé, sublimé par l’apparat graphique déployé par Geoff Shaw, Crossover opère des détours par l’Histoire pour mieux sonder la manière dont sont ostracisés et ségrégationnés les super-héros. On découvre ainsi des prisons altérant leurs pouvoirs ou des camps dans lesquels on jette les personnes rejoignant la Terre via le portail mais dénuées de capacités surnaturelles. Au milieu de tout cela figure cette interrogation mi-amusée mi-indignée : « Ils nous détestent mais ils exhibent ces merdes comme des trophées ? » Au Musée national du Crossover trônent ainsi des reliques de super-héros dont la mise en exergue ne laisse rien deviner de l’état de l’opinion publique à leur égard. Le lecteur, en revanche, aura le plaisir de voir se croiser des super-héros Marvel, DC ou Delcourt, dans un récit agréable, bien qu’un peu trop fléché.
Crossover, Donny Cates et Geoff Shaw Urban Comics, avril 2022, 184 pages
Se basant sur l’œuvre originale du romancier américain Robert Silverberg, Bruno Lecigne, Sam Timel et Adrien Villesange publient Les Enfants de Belzagor aux éditions Les Humanoïdes associés.
Les scénaristes Bruno Lecigne et Sam Timel s’associent au dessinateur Adrien Villesange à l’occasion du premier tome du diptyque Les Enfants de Belzagor. L’album se caractérise par la richesse de l’univers qu’il met en images, adapté d’un roman de Robert Silverberg. Prenant pour cadre une planète décolonisée, au sein de laquelle les humains se mêlent à deux espèces autochtones (Nildoror et Sulidoror), Les Enfants de Belzagor raconte l’histoire d’Edmund « Eddie » Gundersen. « Je deviens un canal qui vous aidera à ouvrir votre esprit à d’autres niveaux de conscience », annonce sans ambages cet ancien colon, devenu un intermédiaire entre l’homme et le G’rakh, et bientôt aux prises avec un mystérieux Jeff Kurtz.
Ce dernier, à l’aune de sa seconde vie, habite désormais le corps de Dorothy, la fille d’un riche industriel. Il revient sur Belzagor après y avoir été accusé de pousser les Nildoror à consommer du venin en dehors des règles strictes du rite de la Renaissance. Son ambition est de mettre la main sur le venin sacré de Naggiar, un grand serpent dont les sécrétions demeurent impossibles à synthétiser – mais produisent des effets prodigieux. Parallèlement, « Eddie » est missionné par Vol’Himyor le Grand suprême pour emmener un enfant honni au pays interdit, dans les terres de glace, un endroit reculé et hostile. Ces deux trames vont se déployer simultanément, avec talent, sur fond de menaces coloniales et d’enjeux politiques.
Les Enfants de Belzagor offre, par des moyens détournés, une satire des religions et des jeux de pouvoirs. L’instinct de prédation de l’homme y apparaît à travers le personnage de Jeff Kurtz (caution Apocalypse Now), jusqu’au-boutiste ne s’embarrassant d’aucun scrupule. À mi-chemin, le récit de Bruno Lecigne et Sam Timel, bien servi par les vignettes inspirées d’Adrien Villesange, fait déjà sens, en plus de se lester d’enjeux secondaires tels que les considérations familiales (Eddie subit les reproches de sa femme Seena, notamment quant à l’éducation de leurs enfants), la toxicomanie (Sam, l’ex de Dorothy, est accro au venin) et les menaces migratoires (les terriens rêvent de rejoindre Belzagor, même si les visas sont difficiles à obtenir).
Les dernières pages de ce premier tome des Enfants de Belzagor laissent présager l’ampleur du spectacle à venir : des créatures nouvelles apparaissent et deux camps ennemis se scrutent à distance, poursuivant des objectifs différents mais appelés à se recouper d’une manière ou d’une autre. Dans un monde inventif et traversé de tares humaines, Bruno Lecigne, Sam Timel et Adrien Villesange s’en donnent à cœur joie et glissent de quoi tenir en haleine leurs lecteurs. On attend la suite avec impatience, en espérant qu’elle sorte des sentiers battus.
Les Enfants de Belzagor, Bruno Lecigne, Sam Timel et Adrien Villesange Les Humanoïdes associés, avril 2022, 48 pages
Fils d’un immigré suédois, Joseph, la quarantaine, vit avec sa mère dans la ferme familiale du Michigan. Il travaille comme instituteur dans l’école du village et vit en couple avec Rosealee, sa collègue. Depuis peu, il entretient une liaison avec l’une de ses élèves : Catherine, mignonne jeune fille de 17 ans…
Joseph connaît Rosealee depuis l’enfance et il était amoureux d’elle depuis l’adolescence. Mais elle avait préféré épousé Orin, le meilleur ami de Joseph. Celui-ci a bénéficié d’une sorte de redistribution des cartes lorsqu’Orin est mort à la guerre de Corée. Alors que Joseph n’a toujours pas proposé le mariage à Rosealee, il se montre incapable de résister à Catherine qui vient régulièrement à la ferme pour monter un cheval. La jeune fille ne se contente pas d’une étreinte sans lendemain. Elle revient régulièrement, se montre entreprenante, libre, sensuelle et très naturelle. Rapidement, elle considère que leur relation dépasse le cadre de la simple liaison et va jusqu’à penser que Joseph va l’épouser. Elle le souhaite et affiche une certaine possessivité vis-à-vis de lui. Mais cela reste dans le cadre de leur intimité, car Joseph fait son possible pour que leur histoire ne s’ébruite pas.
À la recherche de la sérénité
Le souci pour Joseph, c’est qu’il ne sait pas vraiment ce qu’il veut. À vrai dire, ce qu’il aime le plus c’est la chasse, ainsi que la pêche. Et, il faut dire que les pages où Jim Harrison décrit les déambulations de son personnage en pleine nature sont parmi les plus réussies, puisqu’il parvient à faire sentir la beauté des paysages et la vie qui les anime. Si Joseph s’y sent particulièrement à l’aise, c’est sans doute parce qu’il peut en profiter sans états d’âme. En pleine nature, il peut réfléchir, car la fréquentation des humains se révèle infiniment compliquée. Il a quand même un doute quant à son pouvoir de vie ou de mort sur des animaux qui ne lui ont rien fait et qu’en plus, il aime observer.
Histoire familiale et personnelle
Joseph veille sur sa mère qui est en train de mourir, prétexte pour retarder le moment de prendre une décision. S’il ne met pas fin à son aventure avec Catherine, il risque de voir Rosealee lui filer entre les doigts. Il sent bien qu’il n’a aucun avenir avec Catherine, mais comment achever leur histoire ? Pourquoi y prend-il goût à ce point ? Il est possible qu’il en profite pour compenser la frustration qu’il a éprouvée suite à son accident (enfant, il a bien failli perdre une jambe happée par une machine agricole, accident dont il garde des séquelles). On peut aussi imaginer que son indécision vis-à-vis de Rosealee soit une façon inconsciente de lui faire payer le fait qu’autrefois elle lui ait préféré Orin. Pourtant, Rosealee lui propose de reprendre la ferme de sa famille à elle, ce qui pourrait l’arranger alors qu’il est sur sa dernière année d’enseignant. Il se pourrait donc que Joseph recule devant quelque chose qu’on insiste pour qu’il fasse, sans qu’il l’ait choisi par lui-même. Jim Harrison fait ainsi sentir bien des raisons profondes pour un homme mûr, d’agir ou de ne pas agir (ce qui ne l’empêche pas d’évoquer des points de vues féminins). On pourrait imaginer que seul compte le temps présent, mais ce serait trop simple.
Entre bien et mal
Quoi qu’il en soit, Jim Harrison propose une situation bien particulière, avec cette aventure d’un homme mûr et pas libre, avec une bien jeune fille. On remarquera qu’il ne prend pas position pour dire si c’est bien ou mal (aux lecteurs-lectrices de juger). Ce qui ne l’empêche pas de décrire les réactions des uns et des autres. Car la discrétion voulue par Joseph ne peut pas durer éternellement dans une région où tout se sait. L’auteur s’intéresse aux conséquences d’une situation qui l’inspire. Ainsi, des parents d’élèves désapprouvent vivement. Et le propre père de Catherine imagine bien que celle-ci a sa part de responsabilité dans cette relation (la famille de Catherine ne lui apporte probablement pas ce tout ce qu’une jeune fille de son âge aurait besoin). Joseph doit composer également avec ses quatre sœurs, dont Arlice sa sœur jumelle dont il est proche, mais qui l’incite vivement à officialiser sa relation avec Rosealee.
Une amitié précieuse
Enfin, Harrison fait du docteur Evans, un personnage bien à part. En effet, celui-ci connaît les uns et les autres mieux que personne. Avec Joseph, il va à la chasse et il échange bien plus que des confidences. Ses conseils sont ceux d’un homme d’expérience et il ne les donne pas en Monsieur-je-sais-tout, malgré sa position particulière et privilégiée. Sa vision quasiment de l’intérieur lui permet néanmoins de jauger tous et tout avec un œil extérieur. Il connaît par cœur les faiblesses des uns et des autres.
Liberté chérie
Jim Harrison décrit donc avec bonheur le quotidien de Joseph, chasseur mûr et bourru qui se débat comme il peut dans une situation inextricable où il cherche à préserver sa liberté, du moins dans ce qu’il considère comme vital. Déployant une grande richesse thématique, malgré sa concision (223 pages), ce roman marquant illustre le talent particulier de son auteur.
Nord-Michigan, Jim Harrison Robert Laffont (Pavillons), janvier 1984 (traduction française)