« Cortés » : la fin de l’Empire aztèque

« La guerre aux deux visages », premier tome du diptyque Cortés, voit le jour aux éditions Glénat. Bien documentés, le scénariste Christian Chavassieux et le dessinateur Cédric Fernandez se penchent sur l’histoire d’Hernan Cortés, conquistador espagnol ayant mis le Mexique en coupes réglées.

Si « La guerre aux deux visages » ne suffit pas à donner à l’Histoire sa pleine mesure, un dossier didactique figurant en fin d’ouvrage permet toutefois d’en prolonger les réflexions. L’album de Christian Chavassieux et Cédric Fernandez s’intéresse à l’expédition mexicaine du conquistador espagnol Hernan Cortés. Ce dernier va s’emparer de l’Empire aztèque à l’aide d’une modeste troupe d’aventuriers, et en seulement 18 mois… Coup de génie ? Cortés, qui alterne les points de vue, tend plutôt à démontrer que le vieillissant Moctezuma, 52 ans au moment des faits, voyait son règne décliner. On complotait dans son dos, on interrogeait ses décisions. L’action d’un Cortés intrépide, qui n’a pas hésité à tourner le dos à son ami et parrain de mariage Diego Vélasquez, alors gouverneur de Cuba, n’est qu’un engrais qui se répand sur un champ déjà fertile.

« La guerre aux deux visages » prend ainsi pour cadre le Mexique du début du XVIe siècle. Les dettes accumulées par la Couronne espagnole poussent Charles Quint à lancer de nouvelles expéditions au cœur du Nouveau Monde. Cortés n’a pas été désigné par hasard. « Tu ne peux pas résister à l’appel de l’aventure », lui lance, tôt dans l’album, sa maîtresse Leonor. Ses interrogations sur le sens moral du conquistador prendront d’ailleurs une résonance particulière au regard de ses futurs mensonges et trahisons. En attendant, trois citations vont permettre aux auteurs de caractériser Hernan Cortés : « Je ne conteste pas le pouvoir de la poudre. Je dis juste qu’elle forme, avec l’apparat et le verbe, une trinité indissociable », puis « Vous ne reviendrez pas seulement chargés d’or, mais couverts de gloire, grandis en sagesse et bénis par l’amour de la sainte Vierge » et enfin « Nous devons d’abord connaître, plutôt que soumettre ».

Tout est là : la stratégie, le pouvoir des mots, les promesses, l’ambition… Il suffit de remonter aux premières vignettes de l’album, éminemment programmatiques, pour comprendre que le conquistador espagnol a de la suite dans les idées. Aidé par Marina, une autochtone qui lui explique comment procéder pour s’emparer des richesses des Mexicas, Hernan Cortés va devoir manœuvrer entre les mécontentements de ses hommes – dont certains veulent quitter l’aventure après les premiers trésors amassés – et les réalités politiques locales, qui impliquent de travailler en bonne intelligence avec des chefs tribaux. Cela est d’autant plus intéressant qu’on voit Cortés capitaliser sur la servitude qui lie les uns aux autres. Ses intentions ne sont pas nobles, mais elles se parent d’un discours fallacieux, faussement émancipateur.

Le principal reproche que l’on pourrait adresser à Cortés est son choix de fondre une histoire si riche en deux albums. Christian Chavassieux et Cédric Fernandez semblent par moments courir après la montre et le lecteur peut se perdre parmi la multitude d’éléments portés à sa connaissance – autant par le dialogue que par l’action. Pour le reste, qu’il s’agisse des dessins somptueux (et joliment colorés) de Cédric Fernandez ou de la restitution équilibrée des situations politiques de l’époque, « La guerre aux deux visages » parvient à un résultat plus qu’honorable. Hernan Cortés est un habile tacticien doublé d’un redoutable combattant, capable de mettre ses hommes au pas quand il ne parvient pas à les convaincre, doté d’une sensibilité et d’une roublardise lui permettant de prendre langue avec chacun tout en avançant ses propres pions. Cela, ce premier tome l’illustre parfaitement.

Cortés : La guerre aux deux visages, Christian Chavassieux et Cédric Fernandez
Glénat, avril 2022, 64 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Bienvenue à St Connard » : impôts célestes

Dans ce nouvel opus paru aux éditions Fluide Glacial, Boucq envoie le divin au contrôle fiscal et la foi au crash-test burlesque. Résultat : une comédie qui tourne en rond – littéralement – et qui, à force d’absurde, pousse ses effets à leur firmament.

« Pour quelques miettes de pain » : mémoire en éclats d’une Pologne sous tension

Entre autobiographie et chronique nationale, "Pour quelques miettes de pain" déploie le récit d’une jeunesse façonnée par les secousses politiques d’une Pologne post-communiste. À travers une trajectoire intime, Kasia Babis ausculte les fractures sociales, l’emprise religieuse et les désillusions démocratiques d’un pays en mutation, où grandir revient à apprendre à résister.

Retour de « Chapatanka » : les spectres du gag continu

B-Gnet et Jocelyn Joret plongent leur bourgade du Midwest dans une foire aux revenants manifestement friande du cinéma populaire des années 1980-1990. Il sert en effet d'adjuvant à un comique volontiers décalé et gourmand en références. Un deuxième tome qui confirme une chose : "Chapatanka" a trouvé sa petite musique, entre parodie débraillée, absurde bonhomme et amour du grand écran.