The Lost Daughter, de Maggie Gyllenhaal : une nouvelle figure de mère

Pour son premier film derrière la caméra, la comédienne américaine Maggie Gyllenhaal n’a pas eu froid aux yeux en s’attaquant à une adaptation difficile d’un roman d’Elena Ferrante. L’utilisation régulière de flashbacks, une intrigue qui ne se dévoile que par petites touches et un déroutant mélange des genres confirment encore l’ambition de la cinéaste débutante. Si nous saluons la prise de risque et que le film présente une vision de la maternité rarement vue au cinéma, nous assumons un regard quelque peu isolé au milieu du concert de louanges qui a accompagné sa sortie. Un premier film prometteur, assurément. Une réussite totale, nullement. 

Acclamée à la Mostra de Venise et récompensée pour son scénario original, on peut dire que Maggie Gyllenhaal a marqué les esprits pour son passage à la réalisation. Objectivement, ce succès est mérité car pour une première, la comédienne américaine (Adaptation, Confessions d’un homme dangereux, La Secrétaire) n’a vraiment pas choisi la voie de la facilité. Elle a en effet adapté La figlia oscura (Poupée volée), un roman de la mystérieuse (on ignore qui se cache derrière ce pseudonyme) autrice italienne à succès Elena Ferrante, publié en 2006. Difficile à transposer au cinéma, le récit suit Leda (Olivia Colman), une professeure de littérature proche de la cinquantaine, qui se trouve en vacances sur une île grecque où elle a loué un petit appartement. La paix de ce repos au soleil est rapidement contrariée lorsque débarque, sur la plage déserte où notre héroïne a l’habitude de se rendre, une famille américaine vulgaire et particulièrement envahissante. Dans le groupe, Leda se prend néanmoins d’une obsession curieuse pour Nina (Dakota Johnson), une jeune et jolie mère d’une petite fille, dont les difficultés lui rappellent bien des souvenirs personnels…

De ce matériau à la fois simple et déroutant, Maggie Gyllenhaal a choisi de tirer une adaptation pour le moins ambitieuse. Sur un faux rythme composé d’un présent mystérieux entrecoupé de nombreux flashbacks sous forme de souvenirs où Leda (jouée jeune par Jessie Buckley, qui ne ressemble pas à Olivia Colman, mais ça ne choque point) se souvient de ses problèmes à élever ses deux filles, le film ne se dévoile que progressivement et conservera jusqu’au bout une part importante d’allusion et de mystère. Côté cadrage, l’accent est mis sur les visages des personnages, souvent filmés en très gros plan. Il faut dire que, comme souvent lorsqu’un comédien passe derrière la caméra, les acteurs sont très investis et bien mis en valeur. On a commencé l’année 2021 avec Olivia Colman (le formidable The Father, aux côtés d’Anthony Hopkins), on la termine donc également avec elle (produit par Netflix, le film est sorti le 31 décembre). Elle s’acquitte dans The Lost Daughter d’une tâche peu évidente, car son personnage est aussi étrange que le récit : mal à l’aise, perturbée, erratique, Leda semble incapable de nouer une relation « normale » avec qui que ce soit. Les partenaires de jeu de Colman (Dakota Johnson, mais aussi Ed Harris et Dagmara Domińczyk) font face aux mêmes défis. Le film est une succession de malaises, de silences lourds, d’atmosphères qui s’empoisonnent soudainement, d’émotion contenue, de blessures qu’on ne parvient pas à exprimer. Tous les personnages semblent arborer un masque qui se fendille régulièrement, comme si leurs vrais sentiments qui gisent en-dessous ne pouvaient être contenus.

Ces personnages difficiles à aborder – autant pour les comédiens que pour les spectateurs – paraissent longtemps s’accorder aux choix stylistiques de Maggie Gyllenhaal, en particulier le mystère et la menace. Les signes que les vacances idylliques de Leda vont mal tourner s’accumulent en effet très vite : après le ton léger des premières images, le charme de l’appartement qu’elle loue est rompu par la lumière du phare, le bruit de la corne de brume, les fruits pourris dans la coupelle ou encore les insectes qui rentrent par la fenêtre. Le calme de la plage est quant à lui brisé par cette famille bruyante qui s’y établit. Leda est même blessée au dos par une grosse pomme de pin chutant d’un arbre. Lorsqu’elle dérobe la poupée de la petite fille de Nina, le décor semble planté : on pense avoir affaire à un thriller mettant aux prises une femme perturbée et un groupe antagoniste, sur fond de traumatismes enfouis, dans un cadre estival.

Ce n’est pas tant le fait que Gyllenhaal ne choisisse pas cette voie scénaristique qui pose problème, que le fait que différentes options narratives qui ont été introduites ne mènent tout simplement à rien. Il est en effet difficile de comprendre pourquoi cette famille d’Américains (on précisera que dans ce film situé, pour rappel, en Grèce, tout le monde parle évidemment couramment l’anglais…), omniprésente dans le récit et dont le caractère menaçant est lourdement appuyé (le serveur du bar de la plage, Will, avertit même Leda du danger), disparaît tout simplement de l’histoire dans la conclusion, sans qu’une quelconque situation n’ait été exploitée (le mari violent de Nina, ses difficultés avec sa fille, la provocation des enfants adolescents insupportables, le vol de la poupée). L’amorce d’une relation sentimentale avec Lyle (Ed Harris), portant lui aussi une croix du passé, subit le même sort. La rupture présentée comme définitive entre Leda et ses filles ? Le fossé est bizarrement comblé dans la dernière séquence qui semble prendre un malin plaisir à nier toutes les croyances du spectateur. Que The Lost Daughter soit un film original et déroutant, pourquoi pas. En réalité, il est surtout frustrant et abusivement elliptique, et il ne subsiste finalement que peu de mystère au bout du compte…

Reste le grand atout du film, qui témoigne d’une vraie personnalité de cinéaste chez Maggie Gyllenhaal : une expérience de la maternité rarement vue au cinéma. Non pas tant celle de la mauvaise mère que celle de la mère qui ne s’assume pas. Une mère qui n’est pas comblée par ses enfants (Leda avouera qu’après avoir abandonné ses filles et son mari, elle s’est sentie « extraordinairement bien » pendant les trois ans passés loin d’eux), qui rêve d’autre chose, qui préfère jouir de la vie dans les bras d’un amant et nourrir des rêves d’une carrière d’experte littéraire. Leda, c’est l’anti « mère courage », c’est la mère banalement humaine, symptôme peu reluisant d’une époque hédoniste où les valeurs morales et familiales ont implosé. Une époque où les mères ne se sacrifient plus, où leur épanouissement personnel et l’expérience maternelle sont mutuellement exclusifs. Dans ce contexte, Olivia Colman a le bon goût de ne pas imposer une culpabilité artificielle à coups de larmes et de regrets appuyés, lui préférant une somme de contradictions qui laissent au spectateur un champ d’interprétation (et d’empathie) entièrement ouvert… C’est ce personnage ambigu et complexe, ainsi que la belle ambition de Maggie Gyllenhaal dans ce premier film qu’elle a écrit et mis en scène, qu’il faut retenir de The Lost Daughter, qui nous aura hélas laissés sur notre faim à bien d’autres égards.

Synopsis : Leda est une professeure d’anglais et mère divorcée. Après que ses deux filles l’ont quittée pour aller rendre visite à leur père au Canada, elle décide de prendre des vacances sur une île grecque.

The Lost Daughter : Bande-annonce

The Lost Daughter : Fiche technique

Réalisatrice : Maggie Gyllenhaal
Scénario : Maggie Gyllenhaal (d’après le roman La figlia oscura d’Elena Ferrante (2006))
Interprétation : Olivia Colman (Leda Caruso), Jessie Buckley (Leda Carusa jeune), Dakota Johnson (Nina), Peter Sarsgaard (professeur Hardy), Ed Harris (Lyle), Dagmara Domińczyk (Callie)
Photographie : Hélène Louvart
Montage : Affonso Gonçalves
Musique : Dickon Hinchliffe
Producteurs : Charlie Dorfman, Maggie Gyllenhaal, Osnat Handelsman-Keren et Talia Kleinhendler
Sociétés de production : Endeavor Content, Pie Films, Samuel Marshall Productions, In the Current et Faliro House Productions
Durée : 121 min.
Genre : Drame psychologique
Date de sortie : 31 décembre 2021
États-Unis/Grèce – 2021

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.