Sentinelle sud : cent familles

Le conflit ici, parce qu’on revient de là-bas. Se perdre dans la vie civile, après s’être trouvé sous les drapeaux. Avec Sentinelle sud, Mathieu Gérault filme le retour de guerre en convoquant polar et drame social. Une jonction de genres réussie malgré quelques facilités.

Le « retour de guerre » est un véritable genre du cinéma français qui, de façon curieuse, met souvent l’illusion au cœur de ses intrigues. Le Retour de Martin Guerre, Un héros très discret et Dheepan (tous deux d’Audiard), Le Retour du héros… autant de titres pour autant de récits porteurs d’affabulations. Comme si une partie de la production hexagonale, pourtant consciente de l’histoire guerrière du pays, ne pouvait se résoudre à accepter l’extraordinaire de l’épreuve du feu, à le penser autrement que par la duperie. Ironiquement, même quand le vétéran dit la vérité, tel le Colonel Chabert de multiples fois joué sur grand écran, le personnage est écrasé par le poids de la vie civile et finit par se déclarer usurpateur. Le premier film de Mathieu Gérault, Sentinelle sud, adopte cette récurrence du mensonge en contraignant le soldat Christian Lafayette, revenu d’Afghanistan, à élucider les faux-semblants d’une ultime mission qui a mal tourné. Une quête douloureuse puisqu’elle implique deux autres rescapés, Mounir et Henri, frères d’armes blessés l’un au corps et l’autre à l’esprit, et confronte Christian au « père », le commandant de son ancienne unité.

D’ici et là-bas

Sentinelle sud rend compte du caractère désabusé des survivants et met en scène leur solitude après des mois en commun dans les reliefs afghans. Plusieurs séquences d’intérieur forgent leur enfermement (dont la première en boîte de nuit), ce qui confère toute sa valeur au cerf-volant déployé dans le ciel par Christian pour trouver une respiration. Le jouet aux couleurs afghanes pointe aussi son envie de repartir au combat, un désir contrarié dont le film profite pour importer le conflit en France. Donnée incontournable du front, le trafic de pavot s’immisce ainsi dans la nouvelle vie des soldats démobilisés pour les mener dans les griffes du banditisme. Cette situation entraîne un braquage qui singe la geste guerrière, entre fusil M-16 et sable filant entre les doigts de Christian comme dans les lointaines montagnes. Autre reviviscence du personnage, dont l’intérêt doit beaucoup à l’interprétation habitée de Niels Schneider, un enregistrement sonore le replonge impuissant et meurtri au cœur de la mission fiasco qui a ravagé son unité.

Mathieu Gérault exploite également la masculinité de l’armée pour l’opposer en creux avec le monde plus féminin du civil. La première scène de Sentinelle sud dévoile la frustration sexuelle de Christian face à une danseuse de boîte de nuit, la deuxième place le soldat entre une policière et une juge pour rendre des comptes sur la bagarre qui a ponctué la soirée, il est plus tard réprimandé par sa collègue du supermarché. Il ne manque alors plus à cette dialectique des sexes qu’à connaître sa synthèse malicieuse quand Christian et Mounir, ivres morts, expurgent leur mal-être habillés en femmes. Si le procédé du cinéaste est pour le moins binaire, il introduit la difficulté de Christian à mener sa relation avec Lucie, l’ergothérapeute qui s’occupe d’Henri, faute d’avoir fréquenté des femmes durant son temps militaire.

Familles (de cinéma)

Avec ces qualités, il est d’autant plus regrettable que Sentinelle sud invoque des imaginaires cinéphiles sans les travailler suffisamment. Par exemple Christian interrompt sa récolte de bijoux dans une scène de braquage, relative à la partie « polar » du long-métrage, car il entend une employée pleurer. Il se poste devant elle et lui hurle de s’arrêter, ne respectant plus le minutage du vol. Or, à aucun moment la subjectivité de la malheureuse n’aura été développée, le spectateur la découvre soudain en train de craquer psychologiquement, comme tant de personnages similaires dans d’innombrables braquages de cinéma avant elle. Elle n’incarne que la figure imposée d’un genre, à l’image de Lucie, l’horizon amoureux de Christian dans la veine plus « sociale » du film. L’ergothérapeute n’a pas une scène sans le soldat, son point de vue demeure dès lors limité et Mathieu Gerault fait même l’économie de lui révéler les agissements criminels de Christian. Il s’ajoute que la caractérisation des personnages de Sentinelle sud doit beaucoup à d’autres films, en l’occurrence américains. Dans une relation filiale avec son supérieur, Christian est un militaire taiseux, inadapté hors de son milieu et critique de la vie civile, rappelant John Rambo. Son camarade Mounir a perdu sa mobilité et sa virilité tel le Ron Kovic de Né un 4 juillet, en plus d’être rejeté à son retour en France pour ses faits d’armes. De son côté Henri, pourtant affable, finit par se retourner contre le commandant qui a causé sa folie, comme « Grosse Baleine » dans Full Metal JacketEt enfin ce commandant, le « père », mène sa propre guerre en ignorant sa hiérarchie à l’instar du Kurtz d’Apocalypse Now.

Le film sait néanmoins tirer parti de ses tutelles cinématographiques. Les registres de la guerre, du polar et du drame social offrent chacun à Christian, ancien enfant de la DDASS, l’hypothèse d’un foyer (l’armée, la mafia, l’amour de Lucie). Le parcours du personnage en vient ainsi à mettre en abyme celui du long-métrage au sein des genres qu’il convoque. Serein et baigné d’une lumière qui transperce les nuages, le choix final de Christian, et donc du film, n’en a que plus d’impact. Comme une identité finalement trouvée.

Sentinelle sud – Bande-annonce

Sentinelle sud – Fiche technique

Réalisation : Mathieu Gérault
Scénario : Mathieu Gérault avec la collaboration de Noé Debré et Nicolas Silhol
Interprétation : Niels Schneider, Sofian Khammes, India Hair, Denis Lavant
Photographie : Laurent Brunet
Musique : Evgueni Galperine, Sacha Galperine
Production : David Coujard
Durée : 1h36
Genres : retour de guerre, polar, drame
Pays : France
Date de sortie : 27 avril 2022

Festival

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Sylvain
Sylvainhttps://www.lemagducine.fr/
J’écris principalement sur le cinéma et les séries télévisées. En quête de l’alchimie des regards, des plans, des scènes, des œuvres.

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