Les éditions Glénat publient Damien, l’empreinte du vent, de Gérard Janichon et Vincent. Ode au voyage et à la découverte, ce récit initiatique place deux jeunes adultes face à eux-mêmes dans une quête irrésistible de liberté.
« L’empreinte du vent sommeillait en moi. » L’album de Gérard Janichon et Vincent verbalise à plusieurs reprises, et souvent avec beaucoup de poésie, l’envie d’abandon et de découverte de Jérôme et Gérard (oui, le même Gérard, auteur et personnage donc), deux amis qui, à dix-sept ans, ont entrepris de préparer un voyage au long cours, à bord d’un navire conçu par leurs soins, appelé Damien, qui parcourra finalement 55 000 miles en un peu plus de quatre ans, jusqu’en 1973. « Ils ne vont pas aller très loin, ceux-là », avait-on pourtant prédit à ces deux garçons qui, plus jeunes, ont fréquenté une école militaire où « réfléchir, c’est désobéir », et où « les punitions étaient plus nombreuses que les distractions ». C’est d’ailleurs probablement dans une réaction tardive, une volonté d’émancipation, qu’ils vont imaginer, sur le toit d’un immeuble gravi au prix de grands efforts, devenir des « gitans de l’océan ».
Angleterre, Norvège, Amérique du Sud, îles reculées, Amazonie, Groenland… Après avoir économisé pendant cinq ans, les deux amis vont parcourir le monde, subir des conditions climatiques extrêmes, aller de découverte en découverte, multiplier les rencontres et les expériences. À bord d’un petit voilier en bois, ils vont se livrer à une épopée initiatrice désormais gravée dans les annales. Inexpérimentés mais portés par un idéal auquel ils se cramponnent fermement, Jérôme et Gérard embrassent la vie dans ce qu’elle a plus intense, un charme aujourd’hui quelque peu désuet, mais renforcé dans l’album par l’emploi d’aquarelles aux couleurs douces. Échafaudé depuis le toit d’un immeuble, mis en musique dans un bar, l’épopée du Damien constitue le poumon narratif du bien nommé Damien, l’empreinte du vent. Si les enjeux peuvent paraître chiches, c’est avant tout parce que les auteurs ont décidé de mettre l’accent sur cette soif d’aventures qui, à elle seule, parvient à maintenir l’intérêt du lecteur.
« On a exploré nos limites dans une espèce d’émerveillement perpétuel », résumeront les deux voyageurs. Comment aurait-il pu en être autrement au regard de ces paysages mirifiques tels cette végétation luxuriante disposées en deux vignettes s’étalant sur une double page (72 et 73) ? Oiseaux exotiques, singes, dauphins, mais aussi températures glaciales ou tempêtes, Jérôme et Gérard ont vécu, en moins de cinq ans, suffisamment de péripéties pour remplir des vies entières. Ce que Gérard Janichon et Vincent mettent finalement en exergue, au-delà de l’attrait du défi, c’est un état d’esprit tourné vers l’autre et la découverte. Il ne faut pas s’attendre à y trouver des sens cachés ou des reliefs psychologiques vertigineux ; c’est en revanche un puissant témoignage sur les beautés du monde et la liberté.
Damien, l’empreinte du vent, Gérard Janichon et Vincent Glénat, mai 2022, 168 pages
Les éditions Glénat publient R.U.R., de la jeune bédéiste tchèque Katerina Cupova, récipiendaire du Golden Ribbon Award dans la catégorie « Meilleur roman graphique ». Le récit, tiré d’une pièce de théâtre séminale de Karel Capek, met en scène une humanité qui va buter avec fracas contre le progrès technique.
Les dystopies sociales mettant en scène des robots sont nombreuses, tant dans la littérature qu’au cinéma. On songe bien entendu spontanément à Isaac Asimov ou Stanislaw Lem, mais on pourrait y ajouter une longue liste comprenant Blade Runner, I, Robot ou encore Black Mirror. En adaptant l’œuvre de Karel Capek en bande dessinée, l’artiste tchèque Katerina Cupova s’inscrit dans leurs pas. Elle propose des planches aux lignes cassées, dominées par des teintes bleues, jaunes et rouges (souvent délavées) et caractérisées par des vignettes tracées à la main, de manière irrégulière. La dimension graphique de R.U.R. est souvent surprenante, puisqu’on découvre des ondulations étranges sur les sols ou les plafonds, des bâtiments à l’architecture improbable et des doubles pages conçues pour imprimer la rétine.
Isolée sur une île qu’elle semble s’être appropriée, l’usine R.U.R. a taylorisé la production d’androïdes, des êtres humains artificiels censés débarrasser l’humanité des tâches ingrates et pénibles. C’est dans ce contexte que se déploient deux lignes directrices évoluant de pair. Les robots pourraient-ils un jour s’affranchir de leur servitude ? Les humains tirent-ils de leur présence le supplément de bonheur escompté ? La Rossum’s Universal Robots, c’est un peu l’ersatz de la Weyland-Yutani Corporation (saga Alien), une compagnie désireuse de s’enrichir en faisant fi de l’éthique et la prudence la plus élémentaire. Car loin de leur île, les dirigeants de R.U.R. ne mesurent pas tout à fait les guerres lointaines dans lesquelles prennent part leurs créations. Sans compter que ces êtres synthétiques qui inondent le monde, paramétrés au plus près des attentes humaines (la sensation de douleur est par exemple minutieusement soupesée), laissent sur le carreau des travailleurs désormais désœuvrés, comme en témoigne ce clochard arborant un carton indiquant « Les robots m’ont pris mon travail ».
Adoptant le point de vue d’Helena, mortifiée par le spectacle de ces robots asservis, avant de s’en accommoder dans une société où ils sont devenus indispensables, le lecteur opère une lente glissade vers la dystopie sociale. Les thématiques sous-tendant l’album de la talentueuse bédéiste tchèque Katerina Cupova sont certes vues et revues, mais leur traitement et leur versant graphique confèrent à R.U.R. un souffle engageant. Au bout de cette lecture, on se demande qui est le plus artificiel entre le robot doué de sentiments nouveaux et l’être humain assisté, ayant renoncé à l’existentialisme en même temps qu’aux efforts, et irrémédiablement dépassé par les créatures prométhéennes qu’il assemble sur des chaînes de montage industrielles. Idéalisme, force de la nature, enfer pavé de bonnes intentions, scientisme aveugle : on trouve dans R.U.R., en abondance, les principes dévoyés et les résistances ou contrecoups qu’ils induisent. C’est peut-être cette leçon, indissociable de la science-fiction, de H.G. Wells à Philip K. Dick, qui forme le cœur battant de ce bel album.
R.U.R., Katerina Cupova Glénat, mai 2022, 240 pages
La collection « 9 1/2 » des éditions Glénat s’enrichit de l’album Orson Welles, l’inventeur de rêves, de Noël Simsolo et Alberto Locatelli. L’occasion de revenir, en vignettes, sur l’un des monstres sacrés du septième art.
La très belle couverture d’Orson Welles, l’inventeur de rêves identifie un moment-clé de la carrière du comédien et cinéaste américain. C’est en effet sous la direction de Carol Reed, à l’occasion du long métrage Le Troisième Homme, qu’Orson Welles prend une dimension nouvelle en Europe. Dans l’esprit du public, il devient Harry Lime, un personnage avec qui il fera véritablement corps. L’album de Noël Simsolo et Alberto Locatelli exploite cet épisode particulier pour caractériser plus avant le metteur en scène de Citizen Kane. « Moi, je ne travaille pas dans ce froid, ces odeurs et ce manque d’hygiène », annonce-t-il à l’équipe qui reconstituera dès lors les égouts dans des studios à Londres.
Orson Welles n’a pas toujours eu pareille liberté. Constamment en manque d’argent, il tournait souvent à contrecœur, dans le but de financer ses propres films. S’il s’épanouissait en collaborant avec John Huston ou Richard Fleischer, sa carrière d’acteur ne ressemblait en rien à un long fleuve tranquille. Noël Simsolo met très bien en relief cet état de fait, tout comme il présente un Orson Welles tellement empressé qu’il finissait souvent dépossédé de ses propres créations, régulièrement montées et parfois même remodelées par d’autres, à son grand dam. Homme de radio et de théâtre, visionnaire doublé d’un rebelle, allergique aux compromissions (sauf quand ça servait ses finances), Orson Welles était un personnage complexe, entier, un pan de l’histoire du cinéma, autant d’éléments que l’album restitue avec ingéniosité et dans une narration déstructurée.
Les très beaux dessins d’Alberto Locatelli apportent un cachet presque poétique à Orson Welles, l’inventeur de rêves. Du fameux plan-séquence d’ouverture de La Soif du mal aux séances d’apprentissage en visionnant des dizaines de fois La Chevauchée fantastique en passant par un libertinage à toute épreuve ou les adaptations cinématographiques de Shakespeare, Orson se révèle dans toutes ses nuances. Le jeune surdoué dont la réputation fut bâtie sur un fantasme radiophonique devient un comédien obèse courant les cachets. Celui que la RKO choie tant cumulera plus tard les déceptions professionnelles. Adulé par la Nouvelle vague, rejeté par les Américains, sillonnant l’Europe en quête de projets, Welles déclarera à l’American Film Institute, en 1975 : « Metteur en scène, je me paie grâce à mes emplois d’acteur. J’utilise mon travail pour subventionner mon propre travail. Autrement dit, je suis fou. Mais pas assez fou pour prétendre être libre. »
Graphiquement somptueux, caractérisé par ses bonds temporels et son récit échevelé, Orson Welles, l’inventeur de rêves dresse le portrait doux-amer d’un cinéaste dont l’opiniâtreté et le talent n’auront finalement d’égal qu’une certaine propension à l’autodestruction. Entre chefs-d’œuvre et « prostitution », sur les planches, derrière un micro ou devant une caméra, Welles demeurera cramponné à ses idées et, il faut bien le dire, souvent incompris. Le rappeler n’est jamais superflu.
Orson Welles, l’inventeur de rêves, Noël Simsolo et Alberto Locatelli Glénat, mai 2022, 168 pages
La collection « Le Mot est faible » des éditions Anamosa propose un nouvel opuscule avec l’édifiant Nature, de l’éditeur écologiste Baptiste Lanaspeze.
Au départ, il y a une incompréhension, ou plutôt un postulat biaisant nos représentations : pour les Occidentaux, la nature renverrait à quelque chose d’inerte qu’on peut exploiter librement, tandis que son opposé présupposé, la culture, relèverait quant à elle du vivant et de l’existentialisme. C’est, en résumé, le point d’appui de Baptiste Lanaspeze, qui rappelle par ailleurs que l’écologie demeure une science marginale et sous-financée, issue, presque par accident, de la biologie. Engagé comme le sont souvent les ouvrages de la collection « Le Mot est faible », Nature met en critique l’altération des habitats, la résistance des germes, la destruction des peuples indigènes et de leur culture ou encore la pollution industrielle.
Citant l’historien Jack Forbes, Baptiste Lanaspeze introduit le concept de « psychose wétiko », désignant une forme de cannibalisme consistant en « l’absorption de la force vitale d’autrui dans de grands systèmes de domination comme le colonialisme, l’esclavagisme, les génocides ». Et là où d’aucuns ne verraient dans la nature que prédation et anarchie, l’auteur y voit plutôt paix et cohabitation, ce qui s’inscrit précisément, par exemple, dans la réflexion de Michel Magny à l’occasion du récent et passionnant essai Retour aux communs. Certains symboles demeurent puissants au moment d’autopsier notre rapport à la nature : les usines de production chimique de la Seconde guerre mondiale servent ainsi, désormais, à produire pesticides et herbicides…
Baptiste Lanaspeze continue son tour d’horizon en rappelant que l’agriculture est de plus en plus dépendante aux intrants chimiques. À ses yeux, on malmène, voire on tue les sols. Est ainsi mise en place une politique de la mort qui serait inhérente au capitalisme et au progrès scientifique. Infertilité, perte de biodiversité (par exemple dans la variété des pommes), nucléaire : les sources d’angoisse sont plurielles et tenaces. Et l’auteur d’épingler ces discours catastrophistes sur les victimes du terrorisme ou du coronavirus, mais bien incapables de mettre en débat nos modes de vie…
« La résistance à laquelle se heurte la nécropolitique moderne, c’est la robustesse et l’organisation ancestrale de la vie sur Terre. Tant dans les sociétés humaines que dans les autres sociétés terrestres. Tant au niveau du système bactérien planétaire, qu’au niveau de l’amour et de la joie. La vie est massacrée sur la Terre, la nourriture se dégrade, l’incidence des cancers et des maladies augmente, les sociétés, les langues, les cultures autochtones sont détruites, la névrose et la peur grandissent au sein des Empires – mais les insectes résistent aux biocides, les bactéries résistent aux antibiotiques, les citoyens résistent à la propagande nationaliste, les peuples indigènes résistent à l’hégémonie occidentale, des cultivateurs redeviennent paysans, les militants écologistes se multiplient, les âmes se débattent avec la névrose moderne. »
Si les constats sont lucides et souvent glaçants, Nature demeure, intrinsèquement, un objet d’espoir. Témoignage d’une humanité soucieuse de son environnement et prenant conscience de ce qu’elle lui inflige au quotidien, l’opuscule de Baptiste Lanaspeze résonne comme un appel, presque une imploration : celle du dépassement, à la fois de l’anthropocène, de l’écocide, de l’homme et de son centrisme.
Nature, Baptiste Lanaspeze Anamosa, mai 2022, 104 pages
Les éditions Lux publient Combattre le racisme, un recueil de textes de l’historien Howard Zinn, à qui l’on doit déjà l’indispensable Une histoire populaire des États-Unis.
Aux yeux d’Howard Zinn, il existerait une mystique du Sud qui expliquerait dans une large mesure la persistance du racisme et de la négrophobie. L’historien explique cependant, dans la foulée, que les Blancs, s’ils se conformaient dans les années 1960 à certaines idées et pratiques rétrogrades, demeuraient capables de s’accommoder des progrès sociaux. Ces derniers étaient en effet mus par une chaîne de valeurs hiérarchisée au sein de laquelle la ségrégation n’occupait qu’une place secondaire, reléguée à l’arrière-plan des ambitions professionnelles, du confort matériel ou de la reconnaissance sociale. Les sit-ins tels que celui de Greensboro – décriés par certains leaders noirs conservateurs – ou la déségrégation des bibliothèques d’Atlanta ont contribué à faire avancer la cause des Afro-Américains, en démontrant d’une part que des changements incrémentaux (mais symboliquement forts) étaient possibles sans que les Blancs s’y opposent avec acharnement et, d’autre part, que des mouvements pacifiques, organisés et appuyant sur les bons leviers pouvaient mener à des résultats jusque-là inespérés. Howard Zinn avance d’ailleurs, au début de Combattre le racisme, cet exemple concret : si un Blanc se rend au casse-croûte, c’est avant tout pour apaiser sa faim ; la présence d’un Noir au comptoir l’incommodera peut-être, mais elle ne l’empêchera pas de satisfaire à son premier besoin, se nourrir.
Comme Une histoire populaire des États-Unis, Combattre le racisme est une radiographie nécessaire de la société états-unienne. Howard Zinn y revient abondamment sur les sit-inners, les freedom riders, le SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee), la désobéissance civile, mais aussi sur les fixations conservatrices des autorités américaines (Maison-Blanche, Administration, police locale, FBI, etc.) ou d’organisations suprémacistes telles que les Citizens’ Councils. Commentant les actions des étudiantes noires de Spelman, les mésaventures du militant pour les droits civiques Oscar Chase (battu en prison devant des policiers en raison de ses convictions politiques) ou encore l’évolution du racisme états-unien (les Irlandais et les Chinois au XIXe siècle, les Italiens, les Russes et les Polonais plus tard, les Noirs de tout temps…), Howard Zinn rappelle, à travers des textes justes mais amers, les articulations fines de la ségrégation. C’est la promulgation de lois bienveillantes non appliquées mais assorties, en guise de compromis, de dispositions sévères aussitôt mises en application au détriment des populations noires. Ce sont des inscriptions sur les listes électorales compromises par les blocages administratifs et les mesures policières vexatoires (impossibilité d’apporter à boire et à manger aux candidats à l’inscription, par exemple), comme à Selma, en Alabama. Ce sont des arrestations arbitraires, des droits constitutionnels bafoués devant des agents du FBI peu concernés (Albany), des discriminations électorales mises en place à travers des tests d’aptitude en lecture ou en orthographe, voire par le conditionnement de l’inscription sur les listes à des facteurs financiers.
Pour Howard Zinn, cela ne fait pas un pli : le radicalisme est relatif et nécessaire pour obtenir les meilleurs compromis possibles. Lincoln a été poussé dans le dos par les abolitionnistes et Kennedy par les sit-inners et les freedom riders. Conservateurs, partisans de politiques modérées, ils ont dû composer avec des mouvements d’avant-garde annonciateurs de lendemains meilleurs, et dont les idées ont peu à peu infusé dans l’opinion publique. L’historien enfonce le clou en désignant la désobéissance civile, sur laquelle il a beaucoup écrit, comme un moyen opportun d’obtenir des progrès sociaux, conformément à ce qu’il a pu observer dans le cas des bibliothèques d’Atlanta. La pérennité du système « séparés mais égaux », la timidité avec laquelle la Cour suprême et le Congrès exigeaient l’application des mesures qu’ils adoptaient dans les années 1960-1970, plaident en ce sens : combattre le racisme passe par une action militante s’affranchissant des conventions, et parfois des règles tacitement établies. Pris en étau entre la marche irrésistible du progrès social et ses assises judiciaires, le Blanc ségrégationniste n’a d’autre choix que de s’y résigner.
Combattre le racisme, Howard Zinn Lux, mai 2022, 280 pages
L’univers étrange et angoissant de Lamb peut désormais s’exporter à la maison grâce à l’édition DVD éditée par The Jokers Films. L’occasion de (re)découvrir cette histoire fantastique et envoutante portée par Noomi Rapace, Hilmir Snær Guðnason et Björn Hlynur Haraldsson.
Lamb a séduit la rédaction dès sa présentation à Cannes en 2021. Le film est ensuite sorti sur nos écrans fin décembre. Le voilà désormais disponible en DVD et VOD depuis le 4 mai 2022. Avec son rapport radical aux images et à la parole (très rare), Lamb ne cesse de nous séduire et surtout de nous scotcher à nos sièges. Constamment sous tension, peuplé de hors champs, le spectateur ne sait jamais où le film va le mener. C’est cette radicalité, baignée dans les paysages islandais immenses et intenses, qui séduit et interpelle. Au-delà de la mouvance horreur-épouvante, le film de science-fiction ne se gargarise pas d’images gores, mais contribue à construire une ambiance pesante, tendue, pour maintenir une alerte permanente. A mi-chemin entre Petit paysan, pour sa lecture d’un monde agricole isolé, et La Nuée pour son entêtement dans des choix qui s’apparentent à une chute vertigineuse, le film trouve son originalité dans son propos. En effet, la figure du monstre a ici plusieurs visages, mouvants, inattendus. Les choix qui sont faits sont portés par la volonté d’être heureux, de construire un monde, ensemble.
La fragilité des personnages, de leurs relations, de leurs décisions, tient à leur isolement. C’est cet isolement dans une nature tantôt hostile, tantôt englobante qui fait aussi la force des images proposées par Lamb. Ainsi, un simple plan sur des moutons peut devenir inquiétant. Pourtant, il ne se passe rien quand ils évoluent, mais la menace est quasi invisible, elle est déjà ancrée dans les êtres. Vivant dans un monde silencieux, calfeutré, le couple va peu à peu s’opposer à son troupeau, surtout Maria, comme pour défier la nature qu’il peuple pourtant. L’arrivée du frère, lui aussi présenté comme une menace, car délesté de tout, va peu à peu redessiner les contours du silence et donner un nouveau souffle dangereux au film. Le beau-frère de Maria débarque le jour où elle tue la mère d’Ada, l’enfant qu’elle et son mari se sont appropriés. Dès lors, tout va tourner autour de l’évolution d’Ada, de sa probable émancipation. La créature qu’est Ada est une forme hybride mi-humain, mi-agneau qui est censée être le signe d’une seconde chance pour un couple endeuillé par la perte d’un enfant. Sa création, la rareté de ses apparitions au tout début du film, en font une créature marquante. Pour créer l’animal, 4 agneaux, 10 enfants à des âges différents et 2 marionnettes ont été nécessaires, vous pouvez la découvrir ici dans une version plus champêtre ! Et bien entendu, elle se révèlera plus inquiétante que jamais dans Lamb de Valdimar Jóhannsson.
Fiche technique : Lamb
Réalisation : Valdimar Jóhannsson
Scénario : Sigurjón Birgir Sigurðsson et Valdimar Jóhannsson
Photographie : Eli Arenson
Montage : Agnieszka Glinska
Effets visuels : Fredrik Nord
Genre : fantastique, drame
Date de sortie DVD/VOD : 4 mai 2022
Durée : 1h46
Interprétation : Noomi Rapace, Hilmir Snær Guðnason, Björn Hlynur Haraldsson
Islande, Pologne, Suède – 2021
Contenu :
L’édition DVD est enrichie d’un documentaire du youtubeur Le Fossoyeur de Films sur les traces du cinéma islandais.
Après une première saison vraiment anxiogène, et une deuxième saison plus inégale et en demi-teinte, Servant revient pour une troisième saison qui renoue avec l’ambiguïté et les questionnements angoissants de ses débuts, avec quatre interprètes stupéfiants.
Nous voici quelques semaines après la fin de la saison précédente. Jericho a grandi et toute la famille semble avoir atteint un équilibre. Leanne vit au sein de la famille Turner, avec un statut un peu ambigu, à la fois membre de la famille et employée. Julian, l’oncle de Jericho, sort de cure de désintoxication. Tout semble aller pour le mieux.
Mais l’angoisse ne tarde pas à se manifester. Très vite, les craintes de Leanne envahissent l’écran. Dans la continuité des saisons précédentes, cette saison 3 prend la forme d’un quasi huis-clos, jouant beaucoup sur une opposition entre l’extérieur angoissant et l’intérieur rassurant. Dehors, c’est le monde d’où les membres de la secte sont susceptibles d’arriver pour attaquer Leanne. Chaque passant dans la rue semble porteur de menaces. Chaque voiture qui s’arrête est une promesse de dangers. Du coup, malgré les tentatives de Dorothy et Sean, Leanne ne sort quasiment pas de la maison. Et, avec un plaisir sadique, les scénaristes multiplient les intrusions d’étrangers dans la maison, qu’ils soient cuisiniers ou ouvriers…
Ce sentiment de menace est encore plus important depuis l’arrivée d’une bande de jeunes SDF dans le parc, juste devant les fenêtres de la maison Turner. Des SDF qui prendront une importance grandissante. Cette angoisse de l’extérieur atteint son point culminant dans un très bon épisode, le cinquième de cette saison, épisode qui, en de nombreux points, constitue un tournant dans la saison. Car l’un des avantages majeurs de cette saison, l’une de ses principales qualités, c’est qu’elle évolue au fil des épisodes. En gros, on peut affirmer que la saison 3 de Servant est en deux parties qui se répondent. Les positions des personnages s’inversent même entre le début et la fin. Ainsi, ce rapport anxiogène avec l’extérieur disparaît petit à petit pour laisser Leanne sortir de plus en plus. On croit pendant une partie de la saison que le danger provient de l’extérieur, de la secte que l’on imagine omniprésente, alors qu’en fait la menace est beaucoup plus proche.
Les différents réalisateurs, parmi lesquels on compte M. Night Shyamalan et sa fille Ishana, savent employer différents procédés pour faire naître cette angoisse. La saison joue beaucoup sur les vides, les trous : ellipses, dialogues que le spectateur n’entend pas (comme la discussion entre Leanne et le psychiatre dans l’épisode 9), angles de prise de vue qui réduisent trop le champ, etc. Les images sont trop polysémiques et les dialogues sont remplis d’ambiguïté. Le hors-champ est très souvent employé. Le scénario se plaît à ne pas répondre aux questions que posent les épisodes, et quand survient une réponse, celle-ci ne résout pas toutes les ambiguïtés, mais en crée de nouvelles. L’imaginaire des spectateurs est stimulé pour remplir les vides.
La musique aussi joue un rôle important, créant une ambiance sonore dérangeante faite de bruits discordants.
La saison 3 de Servant possède aussi l’art de proposer des images fortes, comme celle liée aux insectes. Des insectes que l’on retrouve dès les premières images de la saison, et jusqu’à ses ultimes plans. Ainsi, au début, nous voyons Leanne faire une collection morbide d’insectes morts dans son armoire de salle de bain. Et le dernier épisode est marqué par une infestation de termites qui rongent la maison des Turner. L’image, inquiétante en elle-même, est aussi parfaitement symbolique de ce qui est décrit dans la seconde moitié de la saison : le portrait d’une famille menacée d’implosion, ravagée par des luttes intestines.
Car l’action de cette saison va progressivement se resserrer autour de la famille elle-même. Petit à petit, les menaces ne viendront plus de l’extérieur, mais de l’intérieur même de la maison, du sein de la famille. Et c’est là que l’ambiguïté développée autour de Leanne prend tout son intérêt.
Les scénaristes de cette saison 3 s’amusent à poser de nombreuses questions autour du personnage de la babysitter. Quel est son lien avec Jericho ? A-t-elle des pouvoirs spéciaux ? Et surtout (et c’est là la question essentielle de la saison) : a-t-elle une ambition particulière ? C’est un jeu de rapport de forces au sein de la famille qui va se dérouler devant nous. Et c’est dans ce conflit que Leanne apparaîtra vraiment comme un personnage ambigu : elle est tour à tour pitoyable et effrayante, elle semble être sans cesse au bord de l’explosion et en même temps elle fait preuve d’une impressionnante et froide maîtrise d’elle-même, on la sent capable du pire, à la fois victime et potentiellement bourreau, à la fois soumise et cherchant à imposer sa volonté. Face à elle, Dorothy est une boule vivante d’émotions, et les personnages masculins paraissent complètement à la ramasse, dépassés, incapables de saisir les enjeux de ce qui se déroule autour d’eux.
Si la saison n’est pas encore parfaite, si certains arcs narratifs paraissent de peu d’intérêt, l’ensemble de cette cuvée 2022 est bien meilleure que la saison précédente, plus anxiogène, plus ambiguë, plus sombre, plus remplie d’une violence que les personnages ont de plus en plus de mal à retenir. Dans le dernier épisode, un personnage affirme que la fin approche. En effet, tout semble se mettre en place pour un affrontement final.
Servant saison 3 – bande annonce
Servant saison 3 – fiche technique
Créateur : Tony Basgallop
Réalisateurs : M. Night Shyamalan, Ishana Night Shyamalan, Carlo Mirabella Davis…
Scénaristes : Ishana Night Shyamalan, Alyssa Clark…
Interprètes : Lauren Ambrose (Dorothy Turner), Toby Kebbell (Sean Turner), Nell Tiger Free (Leanne Grayson), Rupert Grint (Julian Pearce).
Photographie : Mike Gioulakis, Gabriel Lobos, Lowell A. Meyer
Montage : Harvey Rosenstock, Ralph Jean-Pierre
Musique : Trevor Gureckis
Producteur : Tony Basgallop, Ishana Night Shyamalan, Adam Leach…
Sociétés de production : Blinding Edge pictures, Escape Artists
Société de distribution : Apple TV+
Date de diffusion : janvier 2022
Nombre d’épisodes : 10
Durée des épisodes : entre 25 et 30 minutes Etats-Unis – 2022
Publié en 1989, ce roman est l’ultime du Japonais Yasushi Inoué (1907-1991), dont la renommée date de la période 1950-1969 où il fut particulièrement fécond. L’auteur retrace ici l’itinéraire des dernières années de la vie du penseur chinois Confucius. Pour Inoué, ce n’était pas un coup d’essai, puisqu’il avait déjà écrit Le Loup bleu (1959), biographie de Gengis Khan.
Pour cette œuvre particulièrement documentée, l’écrivain choisit de faire de son narrateur l’un de ceux ayant accompagné le Maître (ainsi que tous désignent Confucius), sans pour autant en faire un de ses disciples les plus proches. Ce choix lui donne probablement la distance qui l’intéresse, car on réalise dans une des cinq parties du livre, que si la vie et les écrits de Confucius ont été disséqués, celles de ses plus proches disciples l’ont également été. Son narrateur peut se placer au rang d’anonyme suffisamment proche pour raconter tout ce qui nous intéresse : découvrir le personnage Confucius, la nature de son enseignement (sa qualité officielle, pendant longtemps) et la ou les raisons qui verront sa philosophie (sa façon de percevoir la vie, sa sagesse) acquérir la réputation qui lui a permis de résister à l’épreuve du temps. En effet, Confucius vécut du 28 septembre 551 avant J.-C. au 11 avril 479 avant J.-C. (notons au passage combien il est remarquable que ses dates de naissance et de mort soient si bien connues).
Confucius et ses compagnons de route
Le narrateur est donc un vieil homme nommé Yanjiang (surnom « Vieux Gingembre ») dont on se demande au début à qui il s’adresse. Serait-il interrogé parce qu’en captivité ? Pas du tout, il s’adresse à des chercheurs, des membres de la Société d’études confucéennes, réunis lors d’une sorte de congrès, plus de trente ans après la mort du Maître, pour confronter leurs connaissances sur Confucius et ses disciples, ces personnes que Yinjiang se souvient avoir côtoyées pendant quelques années. Pour placer son histoire dans le contexte, Yanjiang raconte d’abord sa vie. Originaire de Cai, un petit royaume voué à disparaître, il se trouvait sur les routes un soir d’orage (ce qui permet de profondes réflexions sur la notion de destin), lorsqu’il croisa la route du Maître en voyage avec ses trois compagnons de route : Yanhui, Zilu et Zigong. La troisième partie du roman s’attarde longuement sur eux trois, le congrès cherchant à déterminer lequel le Maître aimait le plus et lequel avait les meilleures qualités, sachant qu’il s’agit de personnes ayant réellement existé et suivi le Maître. Lors de ce congrès dirigé par Yinjiang, la question se pose de déterminer une liste des 10 plus sages aptes à transmettre la pensée de Confucius. On peut considérer que l’écrivain montre à sa manière comment on a pu arriver à ce qui reste encore transmis de nos jours. Cela correspond bien à ce qu’on peut attendre d’une telle biographie romancée.
Nature de la sagesse de Confucius
Ce qui ressort de la lecture de ce livre, c’est l’étonnante personnalité de Confucius, ainsi que son parcours, ses motivations. Comme politicien, son action lui valut quelques succès. Mais la bonne fortune se retourna contre lui et il finit par se retrouver à parcourir la grande plaine du milieu (alors en pleine effervescence guerrière), entouré par un petit groupe de fidèles. Sa philosophie de la vie murissait et il faisait son possible pour l’enseigner autour de lui. Un des points qui retiennent le plus l’attention, c’est sa déclaration : « À cinquante ans, j’ai connu la volonté du ciel. » Comment l’interpréter ? Une révélation mystique sur son destin ? Il semblerait que cela soit plutôt une étape décisive dans l’acquisition de sa sagesse. Alors que son objectif (dont il ne précisa jamais la raison, point fondamental de la réflexion du narrateur) était d’obtenir une entrevue avec le roi Zhao, qu’il estimait particulièrement, il dut changer ses plans pour des raisons indépendantes de sa volonté. Il comprît alors qu’il ne faut pas attendre d’aide du ciel pour l’accomplissement d’un projet d’envergure, quelle que soit sa valeur intrinsèque. Il peut y mettre toute ses forces, le projet peut échouer finalement.
Un sage et ses faiblesses
D’après le narrateur, Confucius vivait dans l’attente d’une période de prospérité qui verrait les hommes vivre tous en bonne intelligence. Une observation étonnante, car, depuis, 25 siècles se sont écoulés sans l’avènement d’une telle ère. Et autant dire qu’on n’en prend pas le chemin. Voilà la faiblesse d’un homme qui a cependant fasciné ses contemporains, au point que ses paroles ont ensuite été compilées (voir les Entretiens de Confucius) pour être ensuite analysées et commentées. Inoué en glisse quelques-unes tout au long de son roman, toujours de façon très pertinente. Ainsi, la notion d’humanité fondant la pensée de Confucius se base sur l’honnêteté dans les paroles. Lui affirmait : « Fermeté, persévérance, simplicité et discrétion sont proches de la vertu d’humanité ». Par contre, il n’est quasiment pas question de religion dans ce livre, sauf lorsque Confucius dit que les rites doivent être respectés (en particulier lors de funérailles), alors que le personnage est considéré comme une sorte de sauveur dont l’action pourrait être comparée à celle de Jésus-Christ (le messie), même s’il ne se comportait pas en prophète et qu’on ne lui attribue aucun miracle. Si beaucoup ont trouvé en Confucius un guide spirituel, le confucianisme est un courant de pensée et non une religion, en accord avec ce témoignage anonyme : « De prodiges, de force, de désordre ou d’esprits, le Maître ne parlait jamais. »
Un personnage qui fascine encore
Parmi les points gênants dans ce roman, on trouve pas mal de répétitions. Il se pourrait qu’Inoué cherche ainsi à retranscrire des habitudes de comportement de l’époque. Toutes les descriptions de luttes entre États, guerres avec déplacements de population pour cause d’annexions de territoires passionne beaucoup moins que la description des actions de Confucius. On peut également regretter que ce dernier ne soit présenté que sur les quinze dernières années de vie. Son enfance et le milieu dans lequel il l’a vécue mériteraient sans doute l’attention. Ceci dit, son comportement sur la période choisie par Inoué donne suffisamment à réfléchir pour qu’on comprenne l’importance du personnage pour ses contemporains. Qu’il ait fait l’objet d’études approfondies n’étonne pas. Ceux qu’il a côtoyés ont su retranscrire le pourquoi de leur fascination par le choix de conservation de ses paroles (le rapprochement avec la Bible devient inévitable, lorsqu’on lit : « N’impose pas autres ce dont tu ne veux pas toi-même »), d’où sa popularité sur le long terme. Par contre, Inoué ne cherche pas du tout à détailler comment le Maître fut perçu au-delà de la période du congrès relaté. Il n’est nullement question de ce qu’il inspira au fil des siècles, de son influence sur les mentalités chinoise et asiatique plus généralement. Ceci dit, pour un européen qui n’associait son nom qu’à sa silhouette et sa qualité de sage, la lecture de ce roman permet de se faire une idée de la nature de sa sagesse et des raisons qui font qu’elle sert de modèle de vie aux yeux de beaucoup encore aujourd’hui.
Kōshi (1989), Yasushi Inoué
Confucius – Yasushi Inoué Paris, Stock, 1993 (traduction : Daniel Struve) puis Le livre de poche / Stock ; Biblio édition : sorti le 1er janvier 2000
La collection « Climats » des éditions Flammarion offre une nouvelle vie à l’ouvrage de George OrwellLe Quai de Wigan. Préfacé par Jean-Laurent Cassely, divisé en deux parties – l’une sur les conditions de vie de la classe ouvrière, l’autre sur le socialisme –, le livre paru en 1937 mêle le reportage journalistique et l’essai politique.
Difficile de faire plus glaçant que George Orwell quand il s’agit de portraiturer la classe ouvrière du nord de l’Angleterre. Qu’il décrive l’exiguïté et la saleté d’une pension collective, le travail harassant et périlleux dans les mines ou la précarité dans laquelle sont plongées les populations les plus modestes, il énonce sans ambages les conditions de vie pénibles d’individus sur lesquels il pose un regard compassionnel – bien que parfois émaillé de préjugés. Le Quai de Wigan comprend ainsi des descriptions rugueuses des villes industrielles et ouvrières de Yorkshire et Lancashire, ainsi que des activités souterraines inhérentes à la mine. George Orwell se penche longuement sur ces hommes au corps sculpté par l’effort, souvent de petite taille, parcourant des kilomètres sous la surface du sol, courbés, avant même de commencer à s’atteler à une tâche ingrate, exténuante et génératrice de résidus s’accrochant à la peau comme aux poumons. Des hommes qui, une fois leur travail terminé, rebrousseront chemin, pour rejoindre des maisons peu avenantes, alignées comme des sardines et souvent dépourvues de sanitaires. L’auteur recourt à l’observation participante, se mêle aux personnes dont il étudie et verbalise les conditions d’existence et déploie des trésors d’imagination pour rendre compte, au mieux, au plus juste, du caractère dangereux et pénible du métier de mineur, mais aussi des faibles ressources tirées de cette activité.
Dans sa seconde partie, plus théorique et approximative, George Orwell s’intéresse au socialisme, à ses valeurs sous-jacentes (liberté, justice), tout en s’employant à démontrer que ces dernières n’apparaissent plus qu’en filigrane, comme un diamant caché sous un tas de fumier, pour reprendre ses termes. Selon l’auteur, qui poursuivra sa critique du socialisme avec les monuments littéraires que sont 1984 et La Ferme des animaux, plusieurs obstacles se dressent sur la route des socialistes : des discours pompeux peu en phase avec l’électorat populaire, une forme d’excentricité, une croyance immodérée dans le progrès – et notamment technique, les jugements de classe ou encore le mépris de valeurs telles que le patriotisme ou la religion. Entretemps, Orwell aura aussi évoqué les propriétaires (modestes ou riches), l’opposition Nord/Sud ou encore le sentiment d’appartenance de classe de ceux qui, liés à l’élite intellectuelle, sont déclassés économiquement. Et, comme Dans la dèche à Paris et à Londres, il se sera porté à la hauteur des personnes dont il cherche à traduire les expériences de vie. Un exercice qui rappelle forcément Jack London et son excellent Le Peuple de l’abîme.
Le Quai de Wigan, George Orwell Flammarion, avril 2022, 336 pages
Géographe et auteur de bandes dessinées, Jean Leveugle publie Curiosités cartographiques aux éditions Autrement. À l’aide d’une centaine de cartes, il y revient sur le caractère arbitraire et parfois absurde des cartes et de leurs conventions.
Jean Leveugle le précise dès l’avant-propos de Curiosités cartographiques : les cartes ne sont qu’une représentation imparfaite du réel, soumise aux aléas des conventions qui en déterminent les traits constitutifs (échelle, forme, couleurs, projections, etc.). Dans un ouvrage à la fois ludique et didactique, il s’échine à en présenter les tenants et aboutissants, mais aussi à se jouer de leurs limites. Ces dernières s’objectivent rapidement, à l’aide de deux célèbres exemples. Entre les pages 10 et 13, l’auteur expose ainsi à ses lecteurs le caractère arbitraire des orientations des mappemondes – la forme classique, faisant de l’Europe le centre du monde, semble annoncer la domination du Nord sur le Sud –, tandis que les projections se révèlent toujours insatisfaisantes soit à l’endroit de la taille des territoires, soit à propos de leurs formes (voire les deux à la fois !). La plus connue d’entre elles, celle de Mercator, exagère grandement les proportions des régions du Nord, déficit corrigé par la projection de Peters, qui sacrifie en revanche les angles. Un autre exemple édifiant apparaît page 20 et rend à l’Afrique sa grandeur effective : on peut y fondre rien de moins que les États-Unis, la Chine, l’Iran, l’Allemagne, la France, la Roumanie, l’Italie, la Turquie, la Norvège, le Royaume-Uni, la Suède, la péninsule ibérique, le Japon, la Bulgarie, la Finlande, la Pologne et le Groenland !
Cartographier, c’est choisir, avec subjectivité, et donc renoncer, ce qui peut nuire à la bonne compréhension des cartes. Prenons l’exemple des victimes des attentats islamistes : se pencher sur l’Europe peut donner l’impression d’un continent assiégé par des ennemis de la liberté, mais décentrer le regard en englobant le monde entier aide à relativiser, puisque la Syrie, l’Afghanistan, le Nigéria ou la Somalie connaissent des situations bien plus préoccupantes que les nôtres. Jean Leveugle reproduit cette analyse avec les déserts médicaux ou la pollution. Dans le premier cas, les territoires d’outre-mer peuvent voir leurs problèmes sous-estimés par les échelles choisies. Dans le second, il faut impérativement considérer l’Asie pour remettre l’Europe à sa juste place. La problématique des données incomplètes est encore plus édifiante quand il s’agit d’analyser la carte électorale américaine : Donald Trump semble l’emporter sur 80% du territoire, mais – élément cardinal n’apparaissant pas sur une carte lambda – les régions dominées par Joe Biden, celles du littoral, possèdent une densité de population bien plus importante que dans l’Amérique rurale. Et Curiosités cartographiques continue ses pérégrinations en s’intéressant au choix des couleurs (anxiogènes, dévalorisantes…) pour objectiver la présence des Roms ou le vote FN, en présentant la concentration des populations dans l’Asie du sud-est ou encore en se penchant sur la diagonale du vide féminin.
Lecture rapide mais non moins passionnante, l’ouvrage de Jean Leveugle pose un regard ironique sur une cartographie qu’il éclaire et met en critique dans un même élan. À cet égard, il s’inscrit en complément idéal de l’indispensable Les Cartes en question de Juliette Morel (Autrement, septembre 2021). Le non-initié y trouvera de quoi réfléchir sur ces représentations du monde qui, bien que sérieuses, continuent de présenter des biais et des angles morts. À mettre entre toutes les mains.
Curiosités cartographiques, Jean Leveugle Autrement, mai 2022, 128 pages
Dans la veine des films d’animation aux discours politiques et nécessaires dans nos sociétés contemporaines, à l’image de Persepolis et Parvana, Ma famille Afghane permet de dire le monde d’hier, tout en éclairant celui d’aujourd’hui.
Synopsis de Ma famille Afghane : Kaboul, Afghanistan, 2001. Herra est une jeune femme d’origine tchèque qui, par amour, décide de tout quitter pour suivre celui qui deviendra son mari, Nazir. Elle devient alors la témoin et l’actrice des bouleversements que sa nouvelle famille afghane vit au quotidien. En prêtant son regard de femme européenne, sur fond de différences culturelles et générationnelles, elle voit, dans le même temps son quotidien ébranlé par l’arrivée de Maad, un orphelin peu ordinaire qui deviendra son fils…
L’animation pour dessiner le monde
L’animation s’impose, depuis quelques années déjà, comme le moyen privilégié pour mettre en lumière la complexité du monde. Un monde authentique qui s’anime par ces images dessinées. Un monde prouvant le pouvoir d’un cinéma longtemps associé à des histoires jugées triviales, enfantines. De nombreux films ont prouvé le contraire : l’animation, en liant le monde de l’enfance à celui des adultes, crée un univers commun instructif. Un univers dont les clés de compréhension traversent les générations et dont la violence, bien présente dans ses thèmes, reste suggérée avec une certaine pudeur.
Ce rapport à la violence n’incarne en rien une simplification du propos. Pour le dire autrement : lorsque les prises de vues réelles filment, l’animation dessine. D’une certaine manière, l’animation propose une nouvelle trinité : le monde, l’humain, la main. Le cinéma d’animation devient donc ce troisième œil nécessaire qui incarnerait un rapport au monde annexe et pourtant fondamental.
Les choses qu’on écrit, les choses qu’on dessine
Ma famille Afghane s’inscrit dans cette conception d’un cinéma du dessin direct : ce qui est vécu s’incarne par le dessin. Le film de Michaela Pavlátová est porté par un scénario d’une grande précision, écrit par Ivan Arsenyev, Yaël Giovanna Lévy et Petra Procházková, l’écrivaine du roman dont est adapté le film. Un scénario qui parvient à alterner la lumière et l’obscurité. Un scénario qui invente un monde qui effleure le documentaire, habité par des personnages de fiction sensibles, d’une grande intensité.
Michaela Pavlátová, réalisatrice tchèque diplômée l’École des arts appliqués de Prague, s’essaye ici pour la première fois à l’animation. Sa réalisation rejette toute forme de stylisation inutile en donnant matière au scénario avec véracité. Pavlátová ne cherche pas à bien faire et, de fait, fait bien car juste. Ma famille Afghane est un corps à corps, une manière d’incarner la vie vécue et écrite, par le dessin.
Récits de vies, récits de familles
Certes, Ma famille Afghane n’est pas autobiographique. Cependant, le minutieux travail de documentation opéré autour de l’univers géographique permet au film de toucher le spectateur et de rendre palpable la situation dramatique. En suivant ce choc des cultures, l’œuvre est une véritable immersion dans des questions d’altérité, de partage et d’apprentissage et tente de s’éloigner des clichés communs autour de l’Afghanistan. Ma famille Afghane a des allures de conte qui dit un désir de vivre, malgré une vision latente.
Il est vrai qu’il est difficile de dire que le film documente avec un réalisme immuable une situation qui reste lointaine. Mais la force de Ma famille Afghane est justement de ne pas chercher la perfection, un point de vue naturaliste constant. Non, Ma famille Afghane fonctionne tel un véritable récit familial plus universel qu’il nous semble. Un hommage aux Afghans qui semble dire que, parfois, il faut voir plus loin que les images réelles pour trouver la beauté, la vie, le vrai.
Bande-annonce – Ma famille Afghane
Fiche technique – Ma famille Afghane
Réalisation : Michaela Pavlátová
Scénario : Ivan Arsenyev, Yaël Giovanna Lévy et Petra Procházková
Durée : 1h20
Genre : Animation
Date de sortie : 27 avril 2022
Pays : France, République Tchèque, Slovaquie
Célèbre mangaka japonais, auteur de JoJo’s Bizarre Adventure, Hirohiko Araki se voit mis à l’honneur par les éditions Delcourt, qui proposent dans leur collection « Tonkam » un très beau coffret intitulé Bizarre Adventure de Hirohiko Araki.
Que de chemin parcouru entre Magical B.T. (1983) et Under Execution Under Jailbreak (1995) ! Pointillisme raffiné, hachures maniées en clerc, expressions faciales portées à incandescence, détails à foison dans les arrière-plans, science du mouvement… Il est difficile de nier, à la lecture des quatre one-shots composant le coffret Bizarre Adventure, que le style de Hirohiko Araki s’est affiné et stabilisé avec le temps. Lui-même affirme d’ailleurs s’être longtemps cherché au moment de concevoir ses premiers récits. Inaugurant les séries du mangaka à avoir été publiées, Magical B.T. a bien failli être jetée aux oubliettes, en raison d’un positionnement peu vendeur (actions répréhensibles, personnages ambigus, prénom résumé à des initiales…). L’histoire d’un garçon surdoué et facétieux employant la ruse et la magie pour parvenir à ses fins, et entretenant une relation indéfectible avec son meilleur ami, s’avère pourtant passionnante, parfois touchante, et toujours divertissante. Hirohiko Araki expose ses deux jeunes protagonistes aux moqueries, romances, malveillances ou opportunismes. Exploitant les dons de B.T., ils finissent invariablement par se tirer d’affaire.
Second tome du coffret, déjà plus mature dans le dessin, Gorgeous Irene est dans un premier temps axé sur une tueuse professionnelle. Dans un Japon corrompu, où la pègre a pignon sur rue et écoule sa drogue jusque dans les écoles, Irene est engagée par un jeune homme pour venger la mort de son père. Elle affronte Lauper, une impitoyable cheffe de gang, en recourant à son maquillage de combat, qui agit sur elle comme un puissant révélateur. On retrouve la même Irene dans un second récit ayant cette fois lieu à New York. Elle y rencontre Michael, qui s’en fera le protecteur et lui dispensera des conseils utiles, tandis que des individus peu scrupuleux essaient d’abuser de sa naïveté. Orpheline, Irene fait l’objet d’une traque obstinée mais garde toujours un coup d’avance sur ses adversaires. Les liens qui unissent Michael et Irene, l’érection de New York en personnage à part entière, les scènes d’action rendent cette histoire particulièrement haletante. B.T. fait aussi son retour dans Gorgeous Irene, à l’occasion d’une enquête policière alambiquée, et Dis bonjour à Virginia rappelle, un peu à l’image d’Alien, sorti trois années plus tôt, que l’espace est tout indiqué pour porter le suspense, l’effroi et pousser les protagonistes dans leurs derniers retranchements.
Baoh voit le jour en 1984. Il constitue probablement le point d’orgue de ce coffret. Sur fond de conspiration militaire, l’organisation secrète Dress a fait du jeune Ikurô, orphelin, une puissante arme de guerre sur laquelle elle a testé un parasite cybernétique capable d’en renforcer la force et de le doter de pouvoirs surhumains (liquéfier les tissus organiques, soigner ses blessures, résister à toutes sortes d’attaques, etc.). Échappé d’un laboratoire secret en compagnie de Sumire, qui a des dons de prédiction, il va se lier d’amitié avec elle tout en affrontant tous ceux, nombreux, qui se dresseront sur leur route. Spectaculaire, somptueusement mis en images, Baoh comporte des scènes humoristiques (la jalousie d’un garçon envers Ikurô), sensibles (l’affection envers Sumire) et critiques (contre les institutions gouvernementales), en plus de déployer des séquences d’action trépidantes. Mêlant avant l’heure X-Files, Terminator et X-Men, le récit de Hirohiko Araki se distingue aussi par la course contre la montre qui le sous-tend : plus longtemps Ikurô est en liberté, mieux il apprend à apprivoiser ses forces, qui ne cessent d’ailleurs de se décupler.
Recueil de quatre histoires, Under Execution Under Jailbreak débute par l’excellent « Peine de mort et évasion ». Un homme condamné à la peine capitale découvre une cellule truffée de pièges mortels. Tandis que les murs s’effritent et qu’un passage se fait jour vers l’extérieur, il craint que cela ne soit qu’un énième leurre et vieillit, année après année, en maudissant ceux qui le maintiennent captif et en admirant la vue entrouverte vers la liberté. Partagé entre l’envie de prendre la tangente et la peur de se faire avoir une nouvelle fois, il se cantonne à un immobilisme qui finira par avoir sa peau. « Dolce » narre la manière dont des conditions extrêmes peuvent affecter un homme et le pousser aux pires abjections. « Le Confessionnal » est un modèle d’histoires emboîtées les unes dans les autres et comporte son lot de cruautés. « Deadman’s Questions » clôture en beauté un recueil très engageant, qui ne fait que confirmer l’excellente facture d’un coffret si pas indispensable, au moins très recommandable.
Bizarre Adventure de Hirohiko Araki, Hirohiko Araki Delcourt/Tonkam, avril 2022, 1080 pages