« Combattre le racisme » : quand Howard Zinn radiographie la société américaine

Les éditions Lux publient Combattre le racisme, un recueil de textes de l’historien Howard Zinn, à qui l’on doit déjà l’indispensable Une histoire populaire des États-Unis.

Aux yeux d’Howard Zinn, il existerait une mystique du Sud qui expliquerait dans une large mesure la persistance du racisme et de la négrophobie. L’historien explique cependant, dans la foulée, que les Blancs, s’ils se conformaient dans les années 1960 à certaines idées et pratiques rétrogrades, demeuraient capables de s’accommoder des progrès sociaux. Ces derniers étaient en effet mus par une chaîne de valeurs hiérarchisée au sein de laquelle la ségrégation n’occupait qu’une place secondaire, reléguée à l’arrière-plan des ambitions professionnelles, du confort matériel ou de la reconnaissance sociale. Les sit-ins tels que celui de Greensboro – décriés par certains leaders noirs conservateurs – ou la déségrégation des bibliothèques d’Atlanta ont contribué à faire avancer la cause des Afro-Américains, en démontrant d’une part que des changements incrémentaux (mais symboliquement forts) étaient possibles sans que les Blancs s’y opposent avec acharnement et, d’autre part, que des mouvements pacifiques, organisés et appuyant sur les bons leviers pouvaient mener à des résultats jusque-là inespérés. Howard Zinn avance d’ailleurs, au début de Combattre le racisme, cet exemple concret : si un Blanc se rend au casse-croûte, c’est avant tout pour apaiser sa faim ; la présence d’un Noir au comptoir l’incommodera peut-être, mais elle ne l’empêchera pas de satisfaire à son premier besoin, se nourrir.

Comme Une histoire populaire des États-Unis, Combattre le racisme est une radiographie nécessaire de la société états-unienne. Howard Zinn y revient abondamment sur les sit-inners, les freedom riders, le SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee), la désobéissance civile, mais aussi sur les fixations conservatrices des autorités américaines (Maison-Blanche, Administration, police locale, FBI, etc.) ou d’organisations suprémacistes telles que les Citizens’ Councils. Commentant les actions des étudiantes noires de Spelman, les mésaventures du militant pour les droits civiques Oscar Chase (battu en prison devant des policiers en raison de ses convictions politiques) ou encore l’évolution du racisme états-unien (les Irlandais et les Chinois au XIXe siècle, les Italiens, les Russes et les Polonais plus tard, les Noirs de tout temps…), Howard Zinn rappelle, à travers des textes justes mais amers, les articulations fines de la ségrégation. C’est la promulgation de lois bienveillantes non appliquées mais assorties, en guise de compromis, de dispositions sévères aussitôt mises en application au détriment des populations noires. Ce sont des inscriptions sur les listes électorales compromises par les blocages administratifs et les mesures policières vexatoires (impossibilité d’apporter à boire et à manger aux candidats à l’inscription, par exemple), comme à Selma, en Alabama. Ce sont des arrestations arbitraires, des droits constitutionnels bafoués devant des agents du FBI peu concernés (Albany), des discriminations électorales mises en place à travers des tests d’aptitude en lecture ou en orthographe, voire par le conditionnement de l’inscription sur les listes à des facteurs financiers.

Pour Howard Zinn, cela ne fait pas un pli : le radicalisme est relatif et nécessaire pour obtenir les meilleurs compromis possibles. Lincoln a été poussé dans le dos par les abolitionnistes et Kennedy par les sit-inners et les freedom riders. Conservateurs, partisans de politiques modérées, ils ont dû composer avec des mouvements d’avant-garde annonciateurs de lendemains meilleurs, et dont les idées ont peu à peu infusé dans l’opinion publique. L’historien enfonce le clou en désignant la désobéissance civile, sur laquelle il a beaucoup écrit, comme un moyen opportun d’obtenir des progrès sociaux, conformément à ce qu’il a pu observer dans le cas des bibliothèques d’Atlanta. La pérennité du système « séparés mais égaux », la timidité avec laquelle la Cour suprême et le Congrès exigeaient l’application des mesures qu’ils adoptaient dans les années 1960-1970, plaident en ce sens : combattre le racisme passe par une action militante s’affranchissant des conventions, et parfois des règles tacitement établies. Pris en étau entre la marche irrésistible du progrès social et ses assises judiciaires, le Blanc ségrégationniste n’a d’autre choix que de s’y résigner.

Combattre le racisme, Howard Zinn
Lux, mai 2022, 280 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Censure & cinéma » : une collection mise à l’honneur

De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.

« Questions de cinéma 2 » : un art en mouvement perpétuel

À travers une série d’entretiens d’une remarquable densité, Nicolas Saada propose aux éditions Carlotta une plongée dans les strates invisibles du cinéma, là où se nouent les enjeux entre la technique, l'intuition et le regard.

Les 100 plus grands joueurs de foot mis à l’honneur

Les éditions L'Imprévu consacrent un ouvrage richement illustré aux 100 plus grands joueurs de football des années 2000.