Servant saison 3 : « La babysitter fait sa loi »

Après une première saison vraiment anxiogène, et une deuxième saison plus inégale et en demi-teinte, Servant revient pour une troisième saison qui renoue avec l’ambiguïté et les questionnements angoissants de ses débuts, avec quatre interprètes stupéfiants.

Nous voici quelques semaines après la fin de la saison précédente. Jericho a grandi et toute la famille semble avoir atteint un équilibre. Leanne vit au sein de la famille Turner, avec un statut un peu ambigu, à la fois membre de la famille et employée. Julian, l’oncle de Jericho, sort de cure de désintoxication. Tout semble aller pour le mieux.
Mais l’angoisse ne tarde pas à se manifester. Très vite, les craintes de Leanne envahissent l’écran. Dans la continuité des saisons précédentes, cette saison 3 prend la forme d’un quasi huis-clos, jouant beaucoup sur une opposition entre l’extérieur angoissant et l’intérieur rassurant. Dehors, c’est le monde d’où les membres de la secte sont susceptibles d’arriver pour attaquer Leanne. Chaque passant dans la rue semble porteur de menaces. Chaque voiture qui s’arrête est une promesse de dangers. Du coup, malgré les tentatives de Dorothy et Sean, Leanne ne sort quasiment pas de la maison. Et, avec un plaisir sadique, les scénaristes multiplient les intrusions d’étrangers dans la maison, qu’ils soient cuisiniers ou ouvriers…
Ce sentiment de menace est encore plus important depuis l’arrivée d’une bande de jeunes SDF dans le parc, juste devant les fenêtres de la maison Turner. Des SDF qui prendront une importance grandissante.
Cette angoisse de l’extérieur atteint son point culminant dans un très bon épisode, le cinquième de cette saison, épisode qui, en de nombreux points, constitue un tournant dans la saison. Car l’un des avantages majeurs de cette saison, l’une de ses principales qualités, c’est qu’elle évolue au fil des épisodes. En gros, on peut affirmer que la saison 3 de Servant est en deux parties qui se répondent. Les positions des personnages s’inversent même entre le début et la fin. Ainsi, ce rapport anxiogène avec l’extérieur disparaît petit à petit pour laisser Leanne sortir de plus en plus. On croit pendant une partie de la saison que le danger provient de l’extérieur, de la secte que l’on imagine omniprésente, alors qu’en fait la menace est beaucoup plus proche.

Les différents réalisateurs, parmi lesquels on compte M. Night Shyamalan et sa fille Ishana, savent employer différents procédés pour faire naître cette angoisse. La saison joue beaucoup sur les vides, les trous : ellipses, dialogues que le spectateur n’entend pas (comme la discussion entre Leanne et le psychiatre dans l’épisode 9), angles de prise de vue qui réduisent trop le champ, etc. Les images sont trop polysémiques et les dialogues sont remplis d’ambiguïté. Le hors-champ est très souvent employé. Le scénario se plaît à ne pas répondre aux questions que posent les épisodes, et quand survient une réponse, celle-ci ne résout pas toutes les ambiguïtés, mais en crée de nouvelles. L’imaginaire des spectateurs est stimulé pour remplir les vides.
La musique aussi joue un rôle important, créant une ambiance sonore dérangeante faite de bruits discordants.

La saison 3 de Servant possède aussi l’art de proposer des images fortes, comme celle liée aux insectes. Des insectes que l’on retrouve dès les premières images de la saison, et jusqu’à ses ultimes plans. Ainsi, au début, nous voyons Leanne faire une collection morbide d’insectes morts dans son armoire de salle de bain. Et le dernier épisode est marqué par une infestation de termites qui rongent la maison des Turner. L’image, inquiétante en elle-même, est aussi parfaitement symbolique de ce qui est décrit dans la seconde moitié de la saison : le portrait d’une famille menacée d’implosion, ravagée par des luttes intestines.
Car l’action de cette saison va progressivement se resserrer autour de la famille elle-même. Petit à petit, les menaces ne viendront plus de l’extérieur, mais de l’intérieur même de la maison, du sein de la famille. Et c’est là que l’ambiguïté développée autour de Leanne prend tout son intérêt.
Les scénaristes de cette saison 3 s’amusent à poser de nombreuses questions autour du personnage de la babysitter. Quel est son lien avec Jericho ? A-t-elle des pouvoirs spéciaux ? Et surtout (et c’est là la question essentielle de la saison) : a-t-elle une ambition particulière ?
C’est un jeu de rapport de forces au sein de la famille qui va se dérouler devant nous. Et c’est dans ce conflit que Leanne apparaîtra vraiment comme un personnage ambigu : elle est tour à tour pitoyable et effrayante, elle semble être sans cesse au bord de l’explosion et en même temps elle fait preuve d’une impressionnante et froide maîtrise d’elle-même, on la sent capable du pire, à la fois victime et potentiellement bourreau, à la fois soumise et cherchant à imposer sa volonté. Face à elle, Dorothy est une boule vivante d’émotions, et les personnages masculins paraissent complètement à la ramasse, dépassés, incapables de saisir les enjeux de ce qui se déroule autour d’eux.

Si la saison n’est pas encore parfaite, si certains arcs narratifs paraissent de peu d’intérêt, l’ensemble de cette cuvée 2022 est bien meilleure que la saison précédente, plus anxiogène, plus ambiguë, plus sombre, plus remplie d’une violence que les personnages ont de plus en plus de mal à retenir. Dans le dernier épisode, un personnage affirme que la fin approche. En effet, tout semble se mettre en place pour un affrontement final.

Servant saison 3 – bande annonce

Servant saison 3 – fiche technique

Créateur : Tony Basgallop
Réalisateurs : M. Night Shyamalan, Ishana Night Shyamalan, Carlo Mirabella Davis…
Scénaristes : Ishana Night Shyamalan, Alyssa Clark…
Interprètes : Lauren Ambrose (Dorothy Turner), Toby Kebbell (Sean Turner), Nell Tiger Free (Leanne Grayson), Rupert Grint (Julian Pearce).
Photographie : Mike Gioulakis, Gabriel Lobos, Lowell A. Meyer
Montage : Harvey Rosenstock, Ralph Jean-Pierre
Musique : Trevor Gureckis
Producteur : Tony Basgallop, Ishana Night Shyamalan, Adam Leach…
Sociétés de production : Blinding Edge pictures, Escape Artists
Société de distribution : Apple TV+
Date de diffusion : janvier 2022
Nombre d’épisodes : 10
Durée des épisodes : entre 25 et 30 minutes
Etats-Unis – 2022

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

Gavagai, et autres malentendus : du postcolonialisme mou

"Gavagai" entend nous instruire de la grande affaire des rapports post-coloniaux, mais n'aboutit qu'à un petit drame sans aspérité.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Off Campus : les hockeyeurs mis à nu

Après le succès de "L'été où je suis devenue jolie", Prime Video offre avec "Off Campus" une nouvelle romance destinée aux jeunes adultes. La série relate les histoires d'amour de quatre amis hockeyeurs, partageant leur temps entre les études, les matchs et les conquêtes féminines. Malgré son déroulé très convenu, "Off Campus" compose une romance agréable à condition de l'accepter pour ce qu'elle reste : une série ado qui mise sur le sex-appeal de ses acteurs pour attirer ouvertement le public féminin. Oubliable, mais pas déplaisant.

Spider-Noir : dans les toiles de la Grande Dépression

Après des années de flops et de faux espoirs, Sony surprend tout le monde avec "Spider-Noir", disponible sur Prime Video. Nicolas Cage incarne un Spider-Man vieillissant et désabusé dans le New York de la Grande Dépression. Un polar élégant, une esthétique soignée, et une belle réussite qu'on n'attendait plus vraiment.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.