Les géants en petit format : les nouvelles du cycle des Robots, d’Isaac Asimov

Le cycle littéraire qu’Isaac Asimov a consacré aux robots est un des monuments de la science-fiction, que ce soit par son importance ou par sa taille, puisqu’il regroupe quatre romans et plusieurs dizaines de nouvelles, parues en France dans plusieurs recueils séparés. Cet article n’abordera que les nouvelles. Deux des recueils, Les Robots et Un défilé de robots, sont entièrement constitués de récits mettant en scène les êtres positroniques. Dans d’autres recueils, les nouvelles sur les robots sont mêlées à des textes abordant d’autres thèmes (voir, à titre d’exemple, le recueil L’Homme bicentenaire).

Les Lois de la Robotique
Ces nouvelles mettent donc en scène des robots construits par l’entreprise U.S. Robots. Ces robots sont configurés avec les incontournables Trois Lois de la Robotique :

« 1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.
2. Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la Première Loi.
3. Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi. »

Ces lois constituent une règle absolue garantissant la sécurité des humains dans l’entourage des machines. Et pourtant, malgré cela, les robots sont interdits sur Terre et ne peuvent être employés que sur la Lune, les astéroïdes ou les planètes extérieures.
C’est tout cela qui servira de cadre aux différentes nouvelles de ces recueils. Dans le recueil Les Robots (I, Robot, en VO), l’intrigue de la majorité des nouvelles tourne autour de l’application pratique et des problèmes pragmatiques posés par les Trois Lois. Que se passe-t-il si un robot est conçu en ayant la possibilité de s’extraire de la Première Loi ? Comment un robot peut-il être pris dans un dilemme entre la Deuxième et la Troisième Lois, c’est-à-dire entre l’obéissance aux ordres reçus et le souci d’auto-préservation ?
Les cas ne sont jamais présentés comme de vagues réflexions théoriques mais comme des mises en pratique problématiques. Les nouvelles suivent, bien souvent, un schéma identique : des scientifiques sont confrontés à un problème pratique dans l’application de leur robot. Ils élaborent diverses théories et mettent en place des expérimentations pour résoudre le problème, dans tout un processus où même les erreurs sont riches d’enseignements. C’est donc bel et bien tout un travail de recherche scientifique qu’Asimov décrit au fil de ses textes.

Le syndrome Frankenstein
Parmi les problèmes rencontrés, il y a celui causé par l’interdiction des robots sur Terre. À l’U.S. Robots, on appelle ça « le syndrome Frankenstein ». Il est expliqué comme étant la peur des humains confrontés à une machine qui leur ressemble, qui a la même apparence qu’eux, mais qui leur est supérieure en force et en capacité de raisonnement. Cette peur est bien montrée comme irrationnelle, les Trois Lois de la Robotique garantissant la sécurité des humains et leur asservissant définitivement les robots. Il s’agira alors de trouver des moyens pour contourner cette interdiction, et surtout pour habituer progressivement les humains à la présence des robots.
Ce dilemme de l’interdiction des robots sur Terre est surtout représenté dans Un Défilé de robots, recueil qui s’ouvre sur une nouvelle dans laquelle un robot s’est échappé de l’usine et parcourt, en toute illégalité, la campagne états-unienne en se croyant sur la Lune. Dans une autre nouvelle, intitulée « Satisfaction garantie », un robot est placé pendant trois semaines, à titre d’expérimentation, chez une femme au foyer qui est fortement réticente à sa présence chez elle (au début, du moins). Enfin, dans le recueil L’Homme bicentenaire, la nouvelle « Pour que tu t’y intéresses » présente l’U.S. Robots face à son choix ultime : faire enfin accepter les robots aux humains, ou disparaître.

Susan Calvin
Dans la majorité des cas, lors de ces nouvelles, si les robots sont les vedettes dont tout le monde parle tout le temps, ce sont bien des humains qui sont les protagonistes. Asimov met en scène des scientifiques en pleine recherche, le personnage le plus emblématique de ces nouvelles étant sans aucun doute la robopsychologue Susan Calvin. La protagoniste est une des scientifiques reines de l’U.S. Robots. D’apparence très froide, elle a beaucoup de détracteurs qui l’accusent d’être plus intéressée par les robots que par les humains. Il s’agit surtout d’une personne d’une grande intelligence et dotée d’une forte capacité d’analyse, capable d’étudier les réactions des uns et des autres. Au fil des textes, Asimov, qui avoue dans une préface que Susan Calvin est son personnage préféré, accorde une plus grande profondeur à son protagoniste, jusqu’à une nouvelle plutôt émouvante où il en fait la mère adoptive d’un robot…

L’art d’Asimov
Dans ses nouvelles, Asimov se dévoile comme scientifique, mais aussi comme un conteur hors pair. Si ses récits sont souvent calqués sur le processus de recherche scientifique, ce sont aussi de véritables histoires remplies de diverses émotions, Asimov maîtrisant particulièrement le suspense agrémenté d’irrésistibles notes d’humour. Les nouvelles accordent souvent une grande importance aux dialogues, qui permettent des débats entre scientifiques mettant en évidence les nœuds des problèmes rencontrés et permettant l’élaboration de diverses théories ou de protocoles d’expérimentation.
La grande force d’Asimov est de présenter tout cela non pas comme des textes scientifiques ardus mais comme de véritables récits à suspense où l’intrigue est souvent basée sur la psychologie des personnages (qu’ils soient humains ou non).
Asimov sait aussi remarquablement varier les situations, et peut ainsi éviter un effet de répétition. Grâce à lui, le lecteur se retrouve tour à tour auprès de scientifiques coincés sur la planète Mercure, à bord d’un vaisseau qui menace de faire un bond incontrôlé, donc mortel, en hyper-espace ou dans un salle d’un tribunal bien terrien. Asimov alterne aussi les nouvelles plutôt intimistes et les textes d’une portée universelle. On y parle des sentiments humains envers les robots (répulsion ou attirance), mais aussi de l’exploitation minière des astéroïdes, de l’exploration spatiale ou de l’avenir écologique de la planète.
Enfin, certaines des nouvelles sont centrées sur des enjeux que l’on pourrait qualifier de géopolitiques. Pour bien en comprendre la portée, il faut se souvenir qu’une énorme partie de ces textes ont été écrits pendant la guerre froide, et cela se ressent fortement dans certains d’entre eux. La confrontation entre « Eux » et « Nous » est très parfois très présente, comme dans la nouvelle « Assemblons-nous ». La Terre de l’avenir est toujours montrée comme une opposition, parfois directe, parfois larvée, entre des « blocs » qui se méfient les uns des autres. Enfin, les rapports de l’humanité avec son environnement constituent aussi une toile de fond très présente, Asimov posant les questions, très modernes, des ressources naturelles et de l’écologie.
Finalement, avec ces récits épars, liés entre eux de façon très elliptique, Asimov dessine les étapes principales de toute une épopée du futur de l’humanité : disparition des frontières, gestion des ressources confiées à des super-calculateurs, les Machines, dont le but est d’améliorer la relation entre l’homme et la nature, exploration du système solaire, puis vers l’infini et au-delà !

Enfin, comme dans bon nombre de livres de science-fiction, parler de robots et du futur permet à Isaac Asimov de parler de l’être humain en règle générale. Il est évident que les Trois Lois sont des figuration des interrogations morales que se posent les humains. Les sujets abordés sont nombreux : rapport entre l’homme et le travail, domination de l’être humain sur les autres créatures, créativité artistique et intellectuelle, rapport entre individus et société, le handicap, etc. Finalement, dans la nouvelle « L’Homme Bicentenaire », Asimov pose la question : qu’est-ce qui caractérise un être humain ?
En bref, ces nouvelles sont de petits bijoux qui ne sont pas réservés aux seuls amateurs de science-fiction.

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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