Confucius et la sagesse

Publié en 1989, ce roman est l’ultime du Japonais Yasushi Inoué (1907-1991), dont la renommée date de la période 1950-1969 où il fut particulièrement fécond. L’auteur retrace ici l’itinéraire des dernières années de la vie du penseur chinois Confucius. Pour Inoué, ce n’était pas un coup d’essai, puisqu’il avait déjà écrit Le Loup bleu (1959), biographie de Gengis Khan.

Pour cette œuvre particulièrement documentée, l’écrivain choisit de faire de son narrateur l’un de ceux ayant accompagné le Maître (ainsi que tous désignent Confucius), sans pour autant en faire un de ses disciples les plus proches. Ce choix lui donne probablement la distance qui l’intéresse, car on réalise dans une des cinq parties du livre, que si la vie et les écrits de Confucius ont été disséqués, celles de ses plus proches disciples l’ont également été. Son narrateur peut se placer au rang d’anonyme suffisamment proche pour raconter tout ce qui nous intéresse : découvrir le personnage Confucius, la nature de son enseignement (sa qualité officielle, pendant longtemps) et la ou les raisons qui verront sa philosophie (sa façon de percevoir la vie, sa sagesse) acquérir la réputation qui lui a permis de résister à l’épreuve du temps. En effet, Confucius vécut du 28 septembre 551 avant J.-C. au 11 avril 479 avant J.-C. (notons au passage combien il est remarquable que ses dates de naissance et de mort soient si bien connues).

Confucius et ses compagnons de route

Le narrateur est donc un vieil homme nommé Yanjiang (surnom « Vieux Gingembre ») dont on se demande au début à qui il s’adresse. Serait-il interrogé parce qu’en captivité ? Pas du tout, il s’adresse à des chercheurs, des membres de la Société d’études confucéennes, réunis lors d’une sorte de congrès, plus de trente ans après la mort du Maître, pour confronter leurs connaissances sur Confucius et ses disciples, ces personnes que Yinjiang se souvient avoir côtoyées pendant quelques années. Pour placer son histoire dans le contexte, Yanjiang raconte d’abord sa vie. Originaire de Cai, un petit royaume voué à disparaître, il se trouvait sur les routes un soir d’orage (ce qui permet de profondes réflexions sur la notion de destin), lorsqu’il croisa la route du Maître en voyage avec ses trois compagnons de route : Yanhui, Zilu et Zigong. La troisième partie du roman s’attarde longuement sur eux trois, le congrès cherchant à déterminer lequel le Maître aimait le plus et lequel avait les meilleures qualités, sachant qu’il s’agit de personnes ayant réellement existé et suivi le Maître. Lors de ce congrès dirigé par Yinjiang, la question se pose de déterminer une liste des 10 plus sages aptes à transmettre la pensée de Confucius. On peut considérer que l’écrivain montre à sa manière comment on a pu arriver à ce qui reste encore transmis de nos jours. Cela correspond bien à ce qu’on peut attendre d’une telle biographie romancée.

Nature de la sagesse de Confucius

Ce qui ressort de la lecture de ce livre, c’est l’étonnante personnalité de Confucius, ainsi que son parcours, ses motivations. Comme politicien, son action lui valut quelques succès. Mais la bonne fortune se retourna contre lui et il finit par se retrouver à parcourir la grande plaine du milieu (alors en pleine effervescence guerrière), entouré par un petit groupe de fidèles. Sa philosophie de la vie murissait et il faisait son possible pour l’enseigner autour de lui. Un des points qui retiennent le plus l’attention, c’est sa déclaration : « À cinquante ans, j’ai connu la volonté du ciel. » Comment l’interpréter ? Une révélation mystique sur son destin ? Il semblerait que cela soit plutôt une étape décisive dans l’acquisition de sa sagesse. Alors que son objectif (dont il ne précisa jamais la raison, point fondamental de la réflexion du narrateur) était d’obtenir une entrevue avec le roi Zhao, qu’il estimait particulièrement, il dut changer ses plans pour des raisons indépendantes de sa volonté. Il comprît alors qu’il ne faut pas attendre d’aide du ciel pour l’accomplissement d’un projet d’envergure, quelle que soit sa valeur intrinsèque. Il peut y mettre toute ses forces, le projet peut échouer finalement.

Un sage et ses faiblesses

D’après le narrateur, Confucius vivait dans l’attente d’une période de prospérité qui verrait les hommes vivre tous en bonne intelligence. Une observation étonnante, car, depuis, 25 siècles se sont écoulés sans l’avènement d’une telle ère. Et autant dire qu’on n’en prend pas le chemin. Voilà la faiblesse d’un homme qui a cependant fasciné ses contemporains, au point que ses paroles ont ensuite été compilées (voir les Entretiens de Confucius) pour être ensuite analysées et commentées. Inoué en glisse quelques-unes tout au long de son roman, toujours de façon très pertinente. Ainsi, la notion d’humanité fondant la pensée de Confucius se base sur l’honnêteté dans les paroles. Lui affirmait : « Fermeté, persévérance, simplicité et discrétion sont proches de la vertu d’humanité ». Par contre, il n’est quasiment pas question de religion dans ce livre, sauf lorsque Confucius dit que les rites doivent être respectés (en particulier lors de funérailles), alors que le personnage est considéré comme une sorte de sauveur dont l’action pourrait être comparée à celle de Jésus-Christ (le messie), même s’il ne se comportait pas en prophète et qu’on ne lui attribue aucun miracle. Si beaucoup ont trouvé en Confucius un guide spirituel, le confucianisme est un courant de pensée et non une religion, en accord avec ce témoignage anonyme : « De prodiges, de force, de désordre ou d’esprits, le Maître ne parlait jamais. »

Un personnage qui fascine encore

Parmi les points gênants dans ce roman, on trouve pas mal de répétitions. Il se pourrait qu’Inoué cherche ainsi à retranscrire des habitudes de comportement de l’époque. Toutes les descriptions de luttes entre États, guerres avec déplacements de population pour cause d’annexions de territoires passionne beaucoup moins que la description des actions de Confucius. On peut également regretter que ce dernier ne soit présenté que sur les quinze dernières années de vie. Son enfance et le milieu dans lequel il l’a vécue mériteraient sans doute l’attention. Ceci dit, son comportement sur la période choisie par Inoué donne suffisamment à réfléchir pour qu’on comprenne l’importance du personnage pour ses contemporains. Qu’il ait fait l’objet d’études approfondies n’étonne pas. Ceux qu’il a côtoyés ont su retranscrire le pourquoi de leur fascination par le choix de conservation de ses paroles (le rapprochement avec la Bible devient inévitable, lorsqu’on lit : « N’impose pas autres ce dont tu ne veux pas toi-même »), d’où sa popularité sur le long terme. Par contre, Inoué ne cherche pas du tout à détailler comment le Maître fut perçu au-delà de la période du congrès relaté. Il n’est nullement question de ce qu’il inspira au fil des siècles, de son influence sur les mentalités chinoise et asiatique plus généralement. Ceci dit, pour un européen qui n’associait son nom qu’à sa silhouette et sa qualité de sage, la lecture de ce roman permet de se faire une idée de la nature de sa sagesse et des raisons qui font qu’elle sert de modèle de vie aux yeux de beaucoup encore aujourd’hui.

Kōshi (1989), Yasushi Inoué
Confucius – Yasushi Inoué
Paris, Stock, 1993 (traduction : Daniel Struve) puis Le livre de poche / Stock ; Biblio édition : sorti le 1er janvier 2000


Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

The Last Viking : une bande à part

"The Last Viking" suit deux frères, Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas, dans une forêt danoise où un magot enterré cache surtout de vieux souvenirs. Anders Thomas Jensen y mélange polar et comédie tendre, entre fausse reformation des Beatles et vraie thérapie de groupe.

La chaleur : l’adolescence en mode atone ou l’art de filmer le vide

Faut-il filmer l'ennui pour le faire exister ? Stéphane Demoustier avec son dernier opus "La chaleur" en fait le pari, avec une délicatesse certaine, mais au risque d’engluer son spectateur dans la torpeur même de son héros.

« Vaiana, la légende du bout du monde » n’est pas le pire remake, mais c’est de loin le plus inutile

"Vaiana, La légende du bout du monde" (2026), remake live-action de Disney, déçoit sur toute la ligne. Animation ratée, prestations fades de Dwayne Johnson et Catherine Laga'aia, effets visuels décevants malgré un budget de 250 millions de dollars... un naufrage face à l'excellent film original.

L’Espèce explosive : Alexis Manenti électrise le film braque de Sarah Arnold

Avec "L’Espèce explosive", Sarah Arnold dynamite les codes de la comédie rurale. Un film déglingué, détonant et drôle, tendre et imprévisible, porté par un Alexis Manenti éblouissant de chaos. Un cinéma vigoureux et téméraire !

« Les Systèmes de protection sociale face aux crises » : regards croisés

À travers une série de contributions consacrées à la pandémie, au climat ou encore au vieillissement démographique, l’ouvrage paru aux PUR observe avec acuité l'état et la lente métamorphose des systèmes sociaux. France, Japon : partout, la crise agit comme révélateur, accélérateur, et parfois même en tant que mise en demeure.

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.