« Waco Horror » : passé de mo(n)de

Waco Horror, Elizabeth Freeman, l’infiltrée, de Lisa Lugrin, Clément Xavier et Stéphane Soularue, paraît aux éditions Glénat. On y retrouve Elizabeth Freeman et William Du Bois à l’occasion d’une enquête passionnante, et aboutissant à des révélations effroyables sur la disparition d’un ouvrier agricole afro-américain de dix-sept ans, Jesse Washington.

Aquarelle, crayon, encre de chine. Il n’en faut pas plus à Stéphane Soularue pour donner corps au récit de Lisa Lugrin et Clément Xavier, et dépeindre l’horreur raciste et ségrégationniste qui sévissait dans le sud des États-Unis au cours des années 1910. Waco Horror est d’abord l’histoire d’une rencontre : en se croisant sur la route des revendications sociales, la féministe Elizabeth Freeman et le sociologue William Du Bois ont contribué à révéler les dessous d’une disparition tragique. Le jeune Jesse Washington, ouvrier agricole de dix-sept ans, parqué dans une « case », s’est mystérieusement évaporé après avoir été accusé du meurtre de la femme de son employeur. Ce que ce one-shot engagé énonce, à travers l’enquête passionnante – mais largement méconnue – d’Elizabeth Freeman, c’est la suite d’événements innommables ayant conduit à son lynchage public.

Ce dernier, glaçant, voit son potentiel d’effroi accentué par les modalités graphiques de son exposition. Stéphane Soularue en présente en effet les grandes lignes par le truchement de dessins d’enfant (inspirés de Saul Bass). Le point de vue ingénu attendu d’un jeune spectateur se voit battu en brèche par la barbarie dont se rendent coupables des adultes aveuglés par la haine raciale. Une haine qui préside à une mise à mort atroce, exécutée de manière totalement décomplexée, dans une ambiance de kermesse surréaliste. Capable de duplicité, emplie d’abnégation, Elizabeth Freeman va éventer les responsabilités du shérif local et du juge saisi de l’affaire Washington, jetant ainsi en pâture une forme de racisme institutionnel qui, dans le contexte de l’époque, n’avait malheureusement rien d’inédit.

Les cinéphiles se souviennent probablement des chefs-d’œuvre d’Alan Parker (Mississippi Burning) ou de Norman Jewison (Dans la Chaleur de la Nuit). Les lecteurs de bandes dessinées songeront peut-être à la série Bitter Root ou à l’album Traquée (portant sur la militante afro-américaine Angela Davis). Par sa sensibilité politique et son intransigeance, Waco Horror peut se réclamer, d’une certaine façon, de toutes ces œuvres. Mais ce roman graphique dépasse le seul cadre de l’assassinat de Jesse Washington. Il radiographie par exemple la propagande naissante (Propaganda ne sera écrit par Edward L. Bernays qu’en 1928). « Nous devons apprendre le langage de la communication, pour infiltrer les grands journaux et diffuser notre message », y lit-on par exemple. W.E.B. Du Bois se sert par ailleurs du bulletin d’information The Crisis comme d’un canal lui offrant un accès direct à des centaines de milliers de lecteurs. Un luxe non négligeable dans une Amérique où la guichetière d’une salle de spectacle suppose spontanément qu’un Noir accompagnant un Blanc ne peut être que son chauffeur (c’était en réalité l’inverse).

Ainsi, de la puissance politique du film Naissance d’une Nation aux divisions du mouvement des suffragettes sur la question raciale jusqu’à la mise en scène d’un baiser sulfureux, Waco Horror se leste d’un arrière-plan à la fois fécond et très juste. Héroïne méconnue, Elizabeth Freeman (nom qu’elle partage avec une célèbre esclave affranchie du Massachusetts) va retourner l’ignominie contre ceux qui s’en accommodaient alors si volontiers. C’est ainsi l’une de ces cartes postales qui « se vendent comme des petits pains » qui trahira le lynchage public abject dont a été victime Jesse Washington. Clinique sans être dénuée d’humour (les ruptures de ton demeurent nombreuses et rappellent le BlacKkKlansman de Spike Lee), cette bande dessinée a partie liée avec la psychologie des foules, puisque la désinhibition collective et la contagiosité des outrances y apparaissent clairement. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Gustave Le Bon se voit cité en appendice de l’album. Stanley Cohen, pour sa théorisation de la panique morale, aurait pu, lui aussi, y figurer en bonne place.

Waco Horror, Elizabeth Freeman, l’infiltrée, Lisa Lugrin, Clément Xavier et Stéphane Soularue
Glénat, avril 2022, 168 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« La Garde » : ce que soigner veut dire

À travers un trait simple et des mots d’une précision désarmante, "La Garde" racontent un système de santé en tension permanente. Entre conquêtes passées et fragilités présentes, c’est toute une vision du soin qui se dévoile.

« Jusqu’à la nuit tombée » : les strates du deuil

Dans les plis du temps, entre deux fractures intimes, "Jusqu’à la nuit tombée" explore les états d'âme d’un homme qui cherche à comprendre et à réparer, quitte à s’égarer.

« Les Voyageurs de la Porte dorée » : quand la mémoire se raconte à hauteur d’adolescence

Dans "Les Voyageurs de la Porte Dorée", paru aux éditions Delcourt, Flore Talamon et Bruno Loth inventent un dispositif narratif aussi simple qu’efficace : faire parler les objets pour redonner chair à l’histoire des migrations. Une traversée sensible, entre transmission et introspection, où le passé s’invite dans le présent avec une étonnante justesse.