Si loin, si proche : Grand Prix du jury 1993

Avec Si loin, si proche, le cinéaste voyageur Wim Wenders revient à Berlin après la chute du Mur et y retrouve les anges qu’il y avait croisés dans Les Ailes du Désir. Ce nouvel opus, récompensé à Cannes par le Grand Prix du Jury, nous propose un voyage dans le temps et une découverte, parfois douloureuse, mais souvent lumineuse, des sensations.

Après une très belle Palme d’or en 1984 pour Paris, Texas, Wim Wenders avait décroché un Prix de la mise en scène pour Les Ailes du désir en 1987, superbe film dont le personnage principal était un ange, Damiel (Bruno Ganz) qui survolait Berlin avant de décider de devenir humain, par amour pour une trapéziste.
Six ans plus tard, Wenders revient à Cannes avec Si loin, si proche, qui repartira avec le Grand Prix du Jury.

Le film se présente comme la suite des Ailes du désir, et force est de constater que le début est quasiment le même. Comme dans le film de 87, nous accompagnons un ange qui survole Berlin, s’immisce dans les logements mais surtout dans les têtes des personnes présentes, entend toutes leurs pensées, apprend leur passé, éprouve de l’empathie avec leurs douleurs, leurs peines, etc. Tourné dans un noir et blanc superbe, le film bénéficie d’une caméra aussi légère que son protagoniste ailé. L’image virevolte, les plans sont vertigineux. Cette ouverture est, presque, en tous points semblable à celle des Ailes du désir.
Quelques différences sont notables cependant.
D’abord, l’ange qui tient la tête d’affiche, ici, c’est Cassiel (qui était déjà présent dans Les Ailes du désirs). Il est accompagné par Raphaela (Nastassja Kinski, qui retrouve Wenders pour la troisième fois, après Faux Mouvement et son rôle emblématique dans Paris, Texas).
Ensuite, l’Allemagne a changé. Le Mur de Berlin, près duquel Damiel s’était transformé en humain, est tombé. Symboliquement, un des premiers humains que Cassiel rencontre dans le film, c’est Mikhail Gorbatchev, emblème des changements qui ont touché l’Europe depuis la fin des années 80.
Comme Cassiel dans les premières images du film, l’Allemagne est à un carrefour. Le passé pour le moins mouvementé qu’a traversé le pays pendant ce vingtième siècle finissant est toujours présent ; les événements récents n’ont pas effacé l’histoire, d’autant plus que des personnes ayant participé au nazisme sont alors toujours vivantes. C’est le cas de Konrad, qui faisait office de chauffeur de dignitaires du Reich. Le passé sert toujours de toile de fond sans laquelle le présent ne peut pas se comprendre. Mais l’Allemagne enfin réunifiée est aussi tournée vers l’avenir. Symboliquement, le film présentera plusieurs personnages d’enfants. C’est d’ailleurs pour sauver un enfant qui chute d’un immeuble que Cassiel deviendra humain. Et les enfants resteront un fil rouge tout au long de Si loin, si proche.

Une autre différence majeure, c’est que la transformation en humain sera, dans un premier temps, une expérience douloureuse, voire dramatique. Les anges de Wenders ne connaissent pas les sensations humaines, le goût, l’odorat… Ils voient le monde en noir et blanc. Ils vivent par l’intermédiaire des humains dont ils lisent les pensées et découvrent les sentiments. Cassiel voulait connaître par lui-même toutes ces sensations, ces émotions. Et il est vrai que, avec son ami Damiel, l’ange des Ailes du désir devenu pizzaïolo, il va très vite goûter à de petites merveilles culinaires (et l’on voudrait alors être à la place de Cassiel découvrant pour la première fois le goût d’un bon café ou de belles olives). Mais l’expérience tourne vite au désastre lorsque Cassiel découvre le revers de la médaille : les humains ne connaissent pas les pensées, les sentiments, les émotions des autres. Si les anges sont naturellement tournés vers les autres, les humains ont plus tendance à se replier sur eux-mêmes.

“Personne ne comprend ce que ressent l’autre. Personne ne regarde l’autre dans le cœur.”

Devenu humain, Cassiel fait vite le constat d’une vacuité, voire d’une absurdité de l’existence, à moins qu’elle ne se mette au service des autres. Les humains sont coupés des préoccupations spirituelles, au point de ne plus même croire que des anges veillent sur eux. Et pourtant, ces anges sont bien là, ils écoutent nos peines.

“Vous, qu’on aime, vous nous imaginez si loin, alors qu’on est si proches.”

Tout en sachant cela, Cassiel va quand même faire l’expérience de la solitude et du sentiment d’abandon. Il croit ne plus pouvoir communiquer avec Raphaela, et cette absence crée en lui un immense vide. L’expérience humaine, c’est être coupé du monde spirituel, mais vivre quand même du mieux possible.
Et pourtant, les anges sont toujours là, juste à côté (c’est là le sens du titre). Le monde humain regorge de références aux anges : les statues ailées décorant la pizzeria de Damiel, les trapézistes voltigeant sans cesse… Comme la caméra, les personnages défient les lois de la pesanteur.

Film sur le temps, film sur le don de soi aux autres, film qui mise sur la confiance en l’humain envers et contre tout, Si loin si proche est une œuvre complexe, dense, offrant tout un réseau de lectures diverses. Wenders soigne les moindres détails, crée des ambiguïtés (qui est réellement le personnage interprété par Willem Dafoe ?) et des liens avec le reste de sa filmographie (Rüdiger Vogler reprend, pour l’énième fois, le rôle de Philip Winter, qu’il tenait déjà dans Alice dans les villes et Jusqu’au bout du monde, et qu’il tiendra encore plus tard dans le très beau et méconnu Lisbonne Story). Il nous propose un casting royal (Bruno Ganz, Lou Reed, Peter Falk, Horst Buchholz…) pour un film sans cesse surprenant, rebondissant (aussi bien dans les images que dans l’action).

Si loin, si proche : bande annonce

Si loin, si proche : bande annonce

Titre original : In weiter Ferne, so nah
Réalisation : Wim Wenders
Scénario : Wim Wenders, Ulrich Zieger, Richard Reitinger
Interprétation : Otto Sander (Cassiel/Karl Engel), Bruno Ganz (Damiel), Solveig Dommartin (Marion), Nastassja Kinski (Raphaela), Horst Buchholz (Tony Baker), Rüdiger Vogler (Philip Winter), Willem Dafoe (Emit Flesti)…
Photographie : Jürgen Jürges
Musique : Laurent Petitgand
Montage : Peter Przygodda
Production : Wim Wenders, Ulrich Felsberg
Sociétés de production : Tobis, Road Movies Filmproduktion
Société de distribution : BAC Films
Genre : drame
Date de sortie en France : 18 mai 1993
Durée : 146 minutes

Allemagne – 1993

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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