Bloody Sunday #11 – Martyrs de Pascal Laugier

Retour au bercail pour ce nouvel épisode de Bloody Sunday, l’occasion de plonger dans la production de cinéma de genre française. Et pour illustrer cela, rien de mieux que de revenir sur l’un des films chocs des années 2000, Martyrs de Pascal Laugier.

Après avoir sillonné le monde à la découverte de films tous plus dérangeants les uns que les autres, il est temps de pousser un petit cocorico et de voir ce que la France a à nous offrir. Chaque année, on nous rabâche que le cinéma de genre en France est très pauvre, mais chaque année plusieurs films tranchent avec le reste de la production française. On peut bien évidemment penser à Grave en 2017, ou encore le duo Mandico/Gonzalez en 2018 qui nous avaient offert des propositions de cinéma des plus uniques. Mais ces tentatives de cinéma « autre » ne sont pas nouvelles en France, et l’on peut remonter très loin avec des classiques comme le film culte de Georges Franju Les Yeux sans visages en 1960 ou encore un lot de pellicules obscures ayant pointé le bout de leur nez dans les 70s. Dans le tas, on peut citer le troublant Mais ne nous délivrez pas du mal de Joël Seria ou les délires gothiques de Jean Rollin, cinéaste à la filmographie des plus foisonnantes. Si un grand passage à vide à lieu dans les années 90, les années 2000 voient l’arrivée de plusieurs cinéastes  prêts à souffler un vent nouveau sur le cinéma de genre français et notamment l’horreur.

Parmi eux on compte Alexandre Aja qui frappe un grand coup en 2003 avec Haute Tension, un survival des plus efficaces avec Philippe Nahon en boogeyman poursuivant Cécile de France et Maïwenn dans la campagne française. Un succès qui permettra à Aja de s’exporter aux États-Unis afin de continuer sur cette lancée, notamment en dirigeant un remake du classique de Wes Craven, La colline a des yeux. Quelques années après Aja, c’est un duo qui se lance dans l’horreur à la française, Alexandre Bustillo et Julien Maury, d’anciens de Mad Movies qui passent derrière la caméra. Leur premier film, À l’intérieur fait aisément partie des films les plus radicaux du cinéma de genre tricolore. Un home invasion d’une violence barbare où Béatrice Dalle est absolument terrifiante en sorcière essayant de récupérer le foetus d’une jeune femme enceinte. Une oeuvre choc qui témoigne d’une volonté de bousculer pleinement le cinéma français. Les deux compères auront cependant du mal à transformer l’essai, le reste de leur filmographie n’étant pas très reluisant. À plusieurs reprises, ils ont été contactés pour travailler sur des franchises bien établies comme Halloween et Hellraiser mais il faudra attendre 2017 pour les voir s’attaquer au mythique Leatherface au travers d’un préquelle qui n’aura même pas le droit à une sortie cinéma en France.

Tout cela témoigne de la difficulté à cette époque de monter des projets horrifiques dans l’Hexagone. Chacun des cinéastes s’expatriant à un moment donné aux États-Unis pour pondre des projets répondant à leurs attentes. C’est le cas également du réalisateur qui nous intéresse aujourd’hui, qui, en 2012, a décidé de franchir l’Atlantique avec The Secret. Mais avant de tourner un film d’horreur avec Jessica Biel, Pascal Laugier s’est payé le luxe de réaliser ce qui reste comme l’un des films les plus extrêmes à avoir vu le jour en France : Martyrs. Deuxième film de Laugier après Saint Ange sorti en 2004, Martyrs reste une expérience traumatisante pour de nombreux spectateurs. L’intelligence de Pascal Laugier est de garder un mystère permanent quant à la véritable nature de son film. Le prégénérique situé 15 ans avant l’action du long-métrage pose cette première pierre. Difficile de savoir dans quoi on va se lancer. Une première apparition au-dessus du lit d’une jeune fille nous guide vers un film de boogeyman mais la séquence suivante rompt directement avec cette hypothèse. Alors qu’une famille sans histoire aux premiers abords prend tranquillement son petit-déjeuner, une jeune femme débarque armée d’un fusil à pompe et se lance dans un véritable carnage. Martyrs prend alors une direction complètement différente, lorgnant plutôt vers le home invasion. Une scène brutale où les gerbes de sang giclent par hectolitres, n’épargnant même pas le tout jeune Xavier Dolan qui se retrouve avec le bide explosé. Sauf que même pour du home invasion, Pascal Laugier ne respecte pas vraiment les règles. Les pauvres victimes ne survivant pas plus de 5 minutes à l’attaque funeste de son envahisseur. Laugier va plutôt s’intéresser à cette jeune femme qui semble nourrir un désir vengeur.

Alors qu’elle est rejointe par son amie dans la funeste maison, Laugier en profite pour explorer son traumatisme en se raccrochant à l’énigmatique scène d’ouverture. Au travers de flashs, le passé de Lucie se dévoile aux spectateurs. Séquestrée et torturée par un groupe de personnes, elle est depuis hantée par l’apparition d’une femme écorchée. Alors que l’on pouvait s’attendre à des réponses claires quant aux actions de Lucie, Laugier prend le parti au milieu du film de tuer son personnage principal en la faisant se suicider. Le spectateur se retrouve alors aussi perdu qu’Anna au milieu de cette immense baraque dont elle va commencer à découvrir les secrets. Tandis que le mystère entourant les activités susceptibles de se dérouler dans cette demeure s’épaissit, Pascal Laugier continue de marquer les esprits au travers de séquences chocs. Martyrs est un film qui secoue. On y retrouve une réalisation nerveuse mettant en avant ces moments perturbants à l’aide d’un montage des plus efficients. Un procédé que Laugier développera de façon encore plus extrême dans son dernier film Ghostland, véritable rollercoaster où les jumps scares incessants accentuent le malaise de l’expérience. Si Martyrs offre de rares moments de répits, c’est pour nous balancer à la tronche quelques secondes après un plan qui nous retourne. On peut penser à la découverte de cette jeune femme torturée dans le sous-sol de la maison et de cette tentative de libération par Anna.

C’est dans le dernier acte de son film que Laugier se décide à y aller all-in, plongeant définitivement vers le torture porn alors que Anna se fait elle aussi capturer par cette mystérieuse organisation. Il y développe un côté organique et charnel rendant les séquences de plus en plus insoutenables jusqu’à ce terrifiant dernier plan sur le corps de Anna aux maquillages des plus tétanisants. La jeune Morjana Allaoui, de même que sa partenaire Mylène Jampanoï, livre une prestation forte, rendant l’atmosphère du film encore plus irrespirable. En complète opposition aux actions qui se déroulent à l’écran, Laugier explore la notion biblique du terme de martyrs. Tous les « cobayes » de cette expérience sont utilisés afin d’offrir un témoignage dont on ne révélera pas la nature pour ne pas spoiler le mystère instauré par Laugier (qui d’ailleurs, dans un ultime pied de nez, ne nous révélera pas le fin mot de l’histoire). Avec Martyrs, Laugier donne lieu à une oeuvre jamais vue dans le cinéma français. Bousculant constamment les attentes du spectateur sur la nature réelle de son long-métrage, le cinéaste oscille entre home-invasion, torture porn pour finalement aboutir à une réflexion spirituelle. Sachant manier avec intelligence les codes de l’horreur, Martyrs devient un véritable film coup de poing, le genre d’expérience laissant une trace indélébile par sa radicalité fascinante.

Martyrs – Bande Annonce

Martyrs – Fiche Technique

Réalisateur : Pascal Laugier
Scénario : Pascal Laugier
Interprétation : Morjana Alaoui, Mylène Jampanoï, Catherine Bégin, Robert Toupin, Patricia Tulasne, Xavier Dolan
Photographie : Stéphane Martin et Nathalie Moliavko-Visotzky
Montage : Sébastien Prangère
Musique : Alex Cortèé et Willie Cortés
Producteurs : Frédéric Doniguian, Richard Grandpierre, Simon Trottier
Maisons de production : Canal +, Wild Bunch, Eskwad
Distribution : Wild Bunch
Durée : 96 min.
Genre : Horreur
Date de sortie : 3 septembre 2008
France, Canada – 2008

Festival

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