Bloody Sunday #10 – Histoires de cannibales de Tsui Hark

Parce que dans Bloody Sunday, on aime le cinéma débridé il était tout naturel de parler au bout d’un moment du travail du maître Tsui Hark. Mais plutôt que de revenir sur des classiques intemporels, attardons-nous sur un petit film un peu oublié mais qui conjugue très bien le style si propre à Tsui Hark. Histoires de cannibales, deuxième film de la trilogie du chaos, est une petite pépite mélangeant comédie, horreur et arts martiaux.

Parmi les grands noms de la nouvelle vague hongkongaise, Tsui Hark a toujours été une figure unique. Un cinéaste virtuose dont la mise en scène s’abreuvait d’un chaos de tous les instants pour offrir des moments de cinéma anthologiques. Tout au long de sa riche carrière, Tsui Hark a su adapter sa patte frénétique à des genres très variés. S’il reste plus connu pour ses films historiques reprenant des figures du folklore chinois comme Wong Fei Hung dans la saga Il était une fois en Chine ou plus récemment Detective Dee dans la trilogie éponyme, il ne s’est pas empêché non plus de s’amuser avec de la parodie comme c’est le cas pour Mad Mission 3. Grand adepte de l’action qu’elle soit sous forme de Wu Xia Pian comme en témoigne le feu follet The Blade ou plus moderne à l’instar du très expérimental Time and Tide, le cinéma de Tsui Hark est en constant chamboulement. Même quand il se lance dans des comédies comme Shanghai Blues ou des romances comme The Lovers, Tsui Hark ne s’assagit jamais et insuffle son rythme tonitruant à chacune de ses histoires. Rien de plus normal donc que de savoir que les premiers films de Tsui Hark forment une trilogie informelle répondant au doux nom de trilogie du chaos. Trois films très différents, mais animés par la même vigueur, le même état d’esprit rageur.

Le premier essai filmique de Tsui Hark est un objet à part. Un wu xia pian mâtiné de film d’horreur où un château féodal se fait assiéger par des papillons tueurs. Un véritable mélange des genres où Tsui Hark ne se restreint à aucun moment pour laisser place à des expérimentations formelles que cela soit dans la mise en scène ou dans la narration.  Avec l’Enfer des Armes, Tsui Hark conclue sa trilogie par un feu d’artifice d’un nihilisme rarement atteint. Un groupe de jeunes gens qui s’amusent à faire sauter des bombes dans un cinéma se retrouve en possession d’une mallette d’argent appartenant à un groupe mafieux. Le film est rempli de séquences hallucinantes comme ce règlement de compte final dans un cimetière ou même ce défenestration de chat qui lancerait PETA dans une croisade contre le cinéaste hongkongais. L’Enfer des Armes reste le premier grand coup d’éclat de Tsui Hark, un film qui est un peu précurseur de la CAT3 dont on avait parlé dans le Bloody Sunday consacré à Ebola Syndrome. Entre ces deux films se situe celui qui nous intéresse aujourd’hui, Histoires de cannibales. Moins connu que l’Enfer des Armes, ce deuxième long-métrage signé Tsui Hark n’en reste pas moins fascinant.

À la manière de Butterfly Murders où le réalisateur convoquait deux genres n’ayant pas grand chose à voir, il récidive ici en donnant naissance à une oeuvre hybride où se côtoient le film d’arts martiaux, la comédie et l’horreur. Un mélange clairement détonnant mais annonçant quasiment l’intégralité de la carrière de Tsui Hark. Finalement , Histoires de cannibales, c’est un peu Massacre à la tronçonneuse que l’on aurait saupoudré d’humour burlesque et de castagne. Le postulat est assez simpliste, un inspecteur est à la recherche d’un bandit qui aurait été aperçu dans un village perdu dans la forêt. Sauf que ce n’est pas n’importe quel village, vu que ce dernier est peuplé, comme le titre du film nous l’indique, de cannibales. Un village qui comporte d’ailleurs ses propres règles et vit sous le joug d’un policier tyrannique s’appropriant une grande partie du butin de la chasse à l’homme. L’occasion au passage pour Tsui Hark de placer un petit message politique dans son film au travers de ce pouvoir militaire mis en place dans le village. Un positionnement qu’il développera dans l’Enfer des armes et qui aura son rôle a jouer dans la création de la CAT3.

Étant donné qu’on se trouve dans un film de cannibales, il est normal de s’attendre à voir un peu de sang. Malgré le ton parfois très léger du film, Tsui Hark n’hésite pas à montrer certaines mises à morts de façon particulièrement frontale ou encore de montrer la découpe des morceaux de choix sur les cadavres encore frais. Parfois il s’amuse même à nous faire passer de l’horreur au rire en un détail, comme cette séquence où le plan suggère qu’un pauvre gars vient de se faire couper le bras avant qu’on remarque qu’il s’agissait d’un membre qui traînait devant lui. La mise en scène réfléchie de Tsui Hark fonctionne alors à merveille pour nous faire passer du frisson au sourire et inversement. Dans sa direction artistique, le réalisateur prend également soin à rendre l’ambiance assez poisseuse. L’un des points marquants est le masque qu’arborent les villageois quand ils partent en chasse, inspirant une menace presque surnaturelle.

Mais entre l’horreur et la comédie, Tsui Hark ne renie pas non plus l’autre grande essence du cinéma hongkongais, les arts martiaux. En résulte alors de nombreux moments de bastons, qui là encore tendent à tirer vers la comédie à  plusieurs reprises. Si les saillies martiales ne sont pas aussi vertigineuses que celles qu’il nous offrira dans The Blade, elles témoignent d’une science de l’espace que Tsui Hark développera au cours de sa foisonnante carrière. De la même façon, le rythme ne dispose pas encore de la frénésie de ses œuvres suivantes, mais pourtant aucun temps mort ne se fait ressentir. Histoires de cannibales peut encore agir comme un brouillon de ce que deviendra le cinéma de Tsui Hark, toutes les esquisses y sont présentes, mais elles ne sont pas encore perfectionnées. De cette façon, Histoires de cannibales, bien qu’étant assez rare, pourrait servir d’une porte d’entrée dans le cinéma de Tsui Hark. Il permet de nous habituer à sa gestion du montage, sa caméra virevoltante, sans nous en envoyer plein les mirettes quitte à nous déstabiliser. Au travers de cette trilogie du chaos, Tsui Hark marque les jalons d’un renouveau dans l’industrie cinématographique hongkongaise, pavant la voie à de nombreux successeurs qui feront les grandes heures de la péninsule dans les années 80 et 90 au travers de pellicules toutes plus inventives les unes que les autres.

Histoires de cannibales – Bande Annonce

Histoires de cannibales – Fiche Technique

Réalisation : Tsui Hark
Scénario : Roy Szeto
Interprétation : Norman Chu, Eddy Ko, Melvin Wong, Kwok Choi-hun
Production : Ng See Yuen
Genre : Horreur, Comédie
Durée : 86 minutes
Date de sortie : 2 avril 1980

Hong-Kong – 1980

 

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