Becky Cloonan et Tula Lotay publient aux éditions Delcourt Somna, une œuvre hybride mêlant thriller érotique, critique sociale et exploration onirique. Dans un village anglais du XVIIe siècle, en pleine chasse aux sorcières, le destin d’Ingrid, épouse du chef des inquisiteurs, bascule. Frustrée par un mariage étouffant et hantée par des rêves érotiques où une ombre démoniaque l’initie au plaisir, la jeune femme voit les frontières entre réalité et illusion se dissoudre, jusqu’à l’inévitable confrontation avec le patriarcat brutal de son époque.
Somna repose sur un équilibre subtil entre l’histoire des chasses aux sorcières et une narration plus intime et subjective qui plonge le lecteur dans l’intériorité de l’héroïne. Les rêves d’Ingrid, qu’elle perçoit comme des visites nocturnes du Diable, reflètent un désir réprimé et son aliénation face à une société où les femmes sont des objets de suspicion et de contrôle. Cette dualité narrative, où le réel s’entrelace à des visions floues et troublantes, évoque des œuvres cinématographiques comme celles de David Lynch, dans lesquelles l’ambiance estompe les distinctions entre ce qui est tangible et ce qui relève de la psyché.
Becky Cloonan et Tula Lotay alternent les styles graphiques et produisent une œuvre visuellement unique. Le réalisme expressif contraste avec un trait marqué par des compositions oniriques et des jeux d’ombres. Parfois, on est plus proche du roman-photo. Ces différences reflètent les tiraillements internes d’Ingrid et accentuent la dichotomie entre sa vie quotidienne austère et ses rêves sensoriels et troublants.
Sous ses atours de dark fantasy, Somna interroge la condition féminine dans une société puritaine où toute forme de plaisir ou d’autonomie féminine est perçue comme une menace. La honte qui ronge Ingrid après ses rêves traduit l’impact de siècles de discours religieux culpabilisants, tandis que son opposition relative aux valeurs de son mari Roland, zélé inquisiteur, marque un réveil progressif.
La dimension féministe de l’album est à cet égard manifeste : Ingrid incarne ces femmes que l’Histoire a réduites au silence, accusées de déviance pour avoir simplement osé exister hors des cadres imposés. Son évolution rappelle les héroïnes d’œuvres comme La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne ou La Sorcière de Jules Michelet, qui dénoncent la répression exercée sur les femmes et l’hypocrisie des autorités religieuses et sociales.
(Le prochain paragraphe contient des spoilers)
La tension dramatique de Somna culmine lorsqu’Ingrid, accusée de sorcellerie après des « crises » inexpliquées, se retrouve piégée dans un système inquisitorial arbitraire. Ironie du sort, son amie Maja, pourtant loin d’être innocente, car adultère et manipulatrice, échappe à tout soupçon. Ce retournement souligne l’injustice et l’oppression qui frappent les femmes marginalisées.
Somna constitue une méditation sur le désir, la honte et la répression. À travers un récit intimiste et poignant, Becky Cloonan et Tula Lotay livrent une œuvre graphique et narrative d’une grande profondeur. Si le mélange de styles peut désarçonner, il contribue toutefois à la richesse et à l’originalité de l’ensemble, qui a le mérite de s’articuler autour d’une héroïne tiraillée et en prise directe avec son temps.
Somna, Becky Cloonan et Tula Lotay Delcourt, novembre 2024, 192 pages
Après Godard par Godard, la réalisatrice Florence Platarets raconte l’immense héritage cinéphile de Demy dans un passionnant documentaire consacré à l’œuvre de l’enchanteur de la Nouvelle Vague. De Lola à Une chambre en ville en passant par Les Demoiselles de Rochefort ou encore Model Shop, Jacques Demy, le rose et le noir met en lumière la sensualité chromatique de ses comédies musicales impérissables et revient sur les secrets de fabrication d’une filmographie intemporelle, teintée de légèreté psychédélique et de mélancolie hollywoodienne. Un portrait intime qui fait à la fois l’analyse et la synthèse de Jacques Demy et laisse entrevoir une part d’ombre derrière la légende.
Réalisé par Florence Platarets (Godard par Godard), Jacques Demy, le rose et le noir est le premier portrait complet de l’un des cinéastes légendaires de la Nouvelle Vague. Véritable voyage à travers une œuvre féerique dont la sensualité chromatique a indéniablement imprégné l’histoire du cinéma jusqu’au récent La La Land de Damien Chazelle, le documentaire explore l’intimité des archives familiales et s’appuie sur des entretiens filmés par sa compagne Agnès Varda, des souvenirs personnels tournés en Super 8 et autres bribes de making-of, pour raconter au plus près l’artiste et ses complexités.
Adolescent, déjà cinéphile et passionné de technique, Jacques aménage un studio dans le grenier du garage nantais paternel afin d’y construire des décors. C’est là qu’il tourne, à l’aide de marionnettes, ses premiers courts-métrages d’animation. Amoureux de la bobine, il reconstitue également, à sa façon, des « actualités résistantes », prémices balbutiantes de ce qui lui vaudra plus tard l’appellation péjorative de cinéaste « marxiste tendance Broadway ». À dix-huit ans, il part étudier le cinéma à l’école Vaugirard de Paris et débute en tant qu’assistant de Paul Grimault, réalisateur du chef-d’œuvre LeRoi et l’Oiseau. Vers la fin des années 1950, il se rapproche de la bande des Cahiers (Rivette, Truffaut, Godard, Rohmer) et laisse libre cours à sa fantaisie immense et sans limite. Fasciné par les maîtres d’Hollywood, imprégné des propositions esthétiques chatoyantes de Donen, Minnelli et Cukor, Demy se montre particulièrement sensible au romantisme meurtri de l’âge d’or hollywoodien ; c’est en effet dans le charme, la grâce et la légèreté de la comédie musicale qu’il trouve un pouvoir merveilleux, un rapport poétique au réel, celui de fuir le terrible ennui du quotidien. Néanmoins plus proche de la spontanéité du néoréalisme que des contraintes écrasantes du studio system, Lola (1961), son premier long-métrage tourné, faute de budget, en noir et blanc et sans prise de son directe, a d’ailleurs pour héroïne une danseuse de cabaret incarnée par Anouk Aimée, qui élève seule son jeune fils jusqu’à ce que son amant revienne la tirer de la misère.
Résolument modernes, les protagonistes des films de Demy se cherchent déjà, remettent leur vie en question, tandis que la trame porte en général sur les tensions émotionnelles liées à des départs, des ruptures et des recommencements. Son célèbre mélodrame musical, Les Parapluies de Cherbourg (1964), propose quant à lui une tranche de vie stylisée empreinte de mélancolie provinciale : Geneviève et Guy, deux amants contrariés par le destin, rêvent à quoi leur vie aurait pu ressembler si le jeune homme n’avait pas été happé par la guerre d’Algérie. Mais le déclin s’amorce brusquement avec le premier échec de ModelShop (1969), parenthèse américaine pour laquelle Demy retrouve sa Lola, bien loin de Nantes, à Los Angeles. Après 1973, le cinéaste accumule tournages catastrophiques et faillites commerciales, enterrant une seconde fois le genre désuet du film musical en 1982 avec le dérangeant Une Chambre en ville, son diamant noir et manifeste testamentaire. Envahi par la frustration enfantine du mal-aimé, par la rage de l’artiste incompris, il se retire pour se consacrer à la peinture et à la photographie, s’inventant un monde parallèle à celui du cinéma. Il décède du sida en 1990, à l’âge de cinquante-neuf ans.
Prenant la forme d’une relecture rétrospective à la première personne, JacquesDemy, le rose et le noir s’applique à décortiquer le processus de création, les intentions de chaque film, mais aussi les défis qu’ils ont posés en coulisses et les anecdotes de leur fabrication. Par un habile jeu de montage, Florence Platarets et le scénariste Frédéric Bonnaud passent en revue tous les motifs et réminiscences qui traversent une filmographie hétérogène, construite en miroir, relativement brève mais toujours cohérente : les chassés-croisés amoureux dans les villes portuaires, les ballets multicolores, les papiers peints psychédéliques, l’hommage au noir et blanc onirique de Cocteau, le culte voué aux contes de fées et aux mythes médiévaux… De ses treize films espacés de longs silences, certains ne veulent conserver que l’apparence artificielle et bavarde d’une joyeuse nostalgie, forme qui dissimule pourtant un fond politique dense et le pessimisme enfoui du propos : la lutte des classes dans Les Parapluies, l’inceste dans Peau d’âne, les violences policières dans Une chambre en ville, l’addiction aux jeux dans La Baie des Anges… Car oui, chez Demy, le terrible côtoie de très près le bonheur et, quoi que le spectateur puisse en penser, son cinéma, à l’allure de carrousel polychrome et de tourbillon symphonique, s’accomplit dans une forme de radicalité formelle, avec la complicité fondamentale de Michel Legrand, son « petit frère de cinéma » et compositeur attitré. Une cosmogonie « en-chantée » qui scrute les contours des corps glorieux sans les cerner complètement.
Très juste dans son intention, le documentairemontre également que, si Jacques Demy se définissait lui-même comme un « monstre marin gris-bleu aux couleurs changeantes », revendiquant avec fierté sa liberté idéaliste, il rêvait d’un cinéma trop grand pour lui, bien au dessus de ses moyens. Très tôt dans sa carrière — ironisant en interview sur le mastodonte Cléopâtre de Mankiewicz —, il fait l’amer constat que le film est une industrie de plus en plus coûteuse où l’argent tient tout à sa merci. Ce à quoi Walt Disney lui aurait répondu : « Si vous pouvez le rêver, vous pouvez le faire. » Sévan Lesaffre
Jacques Demy, le rose et le noir – Extrait
Synopsis : Jacques Demy, profondément lié à ses rêves d’enfant, est resté un moraliste inébranlable, engagé dans sa vision cinématographique. Bien qu’il n’ait réalisé que treize longs métrages, il a atteint le statut d’icône avec des succès tels que Les Parapluies de Cherbourg, Les Demoiselles de Rochefort et Peau d’âne. Sa filmographie, remarquablement cohérente mais relativement brève, est ponctuée de longues périodes de silence. La capacité de Demy à enchanter le public était enracinée dans ses luttes personnelles et ses doutes en tant qu’homme de spectacle, ce qui l’a établi comme l’un des plus grands artistes du cinéma français.
Jacques Demy, le rose et le noir – Fiche technique
Réalisation : Florence Platarets
Scénario : Frédéric Bonnaud
Production : Muriel Meynard, Rosalie Varda, Mathieu Demy
Montage : Jean-Baptiste Blanc
Musique : Matteo Locasciulli, Mattia Feliciani, Nicholas Thomas
Distributeur : Ex Nihilo
Durée : 1h28
Genre : Documentaire
Diffusion : sur Arte le 19 décembre 2024
Dans Trois amies, Emmanuel Mouret nous livre l’un de ces marivaudages dont il a le secret, sur les traces de Woody Allen et Eric Rohmer. Une radiographie délicate et drôle des amours contemporaines. Qui finit toutefois par tourner en rond…
Introduction et contexte : une trilogie cohérente
La première chose qui frappe le spectateur de Trois amies, c’est la parenté avec les deux précédents opus d’Emmanuel Mouret. Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait et Chronique d’une liaison passagère déployaient un camaïeu de motifs qui se retrouvent dans Trois amies. Volontaire ou non, il y a bien là une trilogie cohérente.
Sur le fond d’abord : il est question de radiographier le sentiment amoureux dans la France d’aujourd’hui. Érosion des sentiments, jalousie, mensonge aux autres et à soi-même, douleur de la passion ; tous ces thèmes éternels sont observés à la loupe dans le contexte actuel.
Sur la forme, on retrouve les invariants du style Mouret : primauté donnée à des dialogues très littéraires (au point de sonner parfois faux : cet opus n’échappe pas à la règle), situations vaudevillesques à la Marivaux ou à la Musset, musique classique pour illustrer ou relier les scènes, mélange d’humour et de gravité, attention portée aux arrière-plans. Autant de caractéristiques qui rangent fréquemment le cinéaste du côté de Woody Allen (auquel il fait directement référence ici par le lettrage de son titre) et Rohmer (l’un des personnages se nomme d’ailleurs Éric), auxquels on ajoutera Fassbinder pour son goût des sur-cadrages et l’importance des arrière-plans. Quelques références viennent ici compléter cette liste, puisque c’est une voix off qui ouvre le film, jouant du décalage entre ce qui est dit et ce qui est montré : on pense au Roman d’un tricheur de Guitry ou encore au Direktør de Lars Von Trier. Mais il y a plus car cette voix off est celle d’un mort, idée du savoureux Sunset Boulevard de Billy Wilder. Côté troupe, alors que Mouret se renouvelle constamment, c’est Vincent Macaigne, présent dans les trois films, qui assure la liaison, en alter ego du cinéaste qui a cessé de jouer dans ses films. On y gagne très largement au change…
S’il fallait encore convaincre de la continuité de cet opus par rapport aux deux précédents, il suffirait d’observer l’incipit du film. Après que la voix off nous a présenté quelques personnages vus dans le lycée où ils travaillent, précisant que Joan est le personnage central (« c’est elle qu’il faut regarder« ), Mouret propose plusieurs plans de Lyon, où se déroule l’action : le parc de la Tête d’Or, la place Bellecour, les quais de Saône… On se souvient alors que Chronique d’une liaison passagère s’achevait sur des plans de lieux vides, désertés par les deux héros de l’histoire. Ces lieux vides vont bientôt être peuplés des six personnages principaux. Trois femmes et trois hommes. Le narrateur ne va pas tarder à disparaître : puisqu’il s’agit d’un double du cinéaste, celui-ci se place en surplomb, observant ses personnages se démener comme des rats de laboratoire.
Trois façons de vivre l’amour au féminin : tête, cœur, corps
Trois femmes pour représenter trois façons de vivre l’amour aujourd’hui. Alice, incarnée par Camille Cottin, représente la tête, la raison : la passion ce n’est pas pour elle, elle se satisfait d’une liaison sans intensité qui apporte un ronronnant confort. Joan, jouée par India Hair, représente le cœur : elle a vu son amour s’étioler avec le temps et ne sait comment mettre fin à une relation faite encore de tendresse et de respect. Enfin Rebecca, sous les traits de Sara Forestier, représente le corps, la dimension sensuelle : elle est insatiable de relations charnelles.
On se doute de ce qui advenir : Alice va trouver le cœur et le corps avec son mari, suite à un détour par la jalousie ; Joan va osciller entre le corps, se donnant enfin à un bellâtre, et la tête, se résignant, suite à l’abandon de celui-ci, à la relation de pure tendresse qu’elle avait commencé par fuir ; enfin Rebecca trouvera une relation stable, susceptible de lui apporter tête et cœur.
Les hommes : entre sincérité et mensonge
Du côté masculin, trois personnages principaux également.
Victor (Vincent Macaigne donc), quitté par Joan, noie son chagrin dans l’alcool, ce qui aboutit à un accident mortel. C’était le seul personnage sincère et aimant. Il va être remplacé par Thomas (Damien Bonnard), aussi bien dans la salle de classe de français du lycée que dans la vie de Joan. Le sort s’acharne sur cette dernière puisque Thomas aura lui aussi tout de l’amoureux transi. Pour bien exprimer le parallèle entre les deux hommes, Mouret duplique mot pour mot la scène de la disparition de Victor : alors que le proviseur annonce aux élèves l’absence du prof, ceux-ci sautent de joie exactement de la même façon. Savoureux. Thomas avait assuré à Joan que quand on aime quelqu’un on accepte tout de cette personne. De manière programmatique, lorsqu’il apprendra qu’elle craqué pour son copain, il aura du mal à se tenir à cette belle résolution.
Éric (Grégoire Ludig), le mari d’Alice, la trompe avec Rebecca. Il forme avec son épouse un couple basé sur le mensonge, les deux ne cessant de se dire leur amour alors qu’ils ont la tête ailleurs. La situation engendre les effets comiques attendus, à coups de dialogues à double sens. Apprendre que sa femme a aussi une liaison va ranimer sa flamme, quand Alice fera de même. C’est Rebecca, bien involontairement intermédiaire entre les deux, qui essuiera les plâtres. Où l’on voit que ses sentiments pour Éric tenaient aussi du cœur…
Trois catalyseurs
Trois personnages masculins secondaires vont permettre à ces femmes d’évoluer.
Stéphane est un peintre célèbre qu’Alice a contacté suite à un rêve. Leur liaison prend fin lorsque Alice retrouve Éric. Il lui aura permis de renouer avec son « corps ». C’est Rebecca, tout émoustillée en tant que prof d’art plastique, qui lui rapporte les tableaux qu’il lui avait offerts. (Ces tableaux sont l’occasion d’un ressort comique puisqu’ils s’apparentent davantage à des croutes qu’aux chefs d’œuvre que laissait espérer la réputation du personnage !)
Martin est un beau gosse que Thomas a présenté à Joan. Il fera office de don Juan permettant à Joan d’éprouver les affres de la passion. Joan vit ainsi ce qu’elle a fait subir aux autres. Confrontée au silence de Martin, elle est d’abord convaincue que celui-ci a des scrupules par rapport à son ami Thomas. L’explication est bien plus simple : Martin a surjoué l’engagement pour la mettre dans son lit. Joan est toujours dans le cœur mais le cœur se refuse à elle…
Enfin, Antonin est un mâle pêché sur un site de rencontres – un marqueur de l’époque que le film ne pouvait éviter. Décevant, comme souvent pour ce type de contact. Heureusement, elle le retrouvera dans un autre contexte, plus favorable. Une façon de dire que les sites de rencontres créent une situation artificielle qui n’est pas propice aux sentiments.
Même si tout cela est bien articulé, l’édifice scénaristique finit par être passablement indigeste. Là où les 1h40 de Chronique d’une liaison passagère avaient le bon goût de se concentrer sur trois personnages principaux, les 2h de Trois amies fatiguent de ne pas savoir s’arrêter : les retrouvailles de Rebecca et Antonin sont un peu la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Suivie de près par la sempiternelle scène de fête en conclusion, ici chez Alice et Éric, un cliché du cinéma français contemporain. Joan, qui s’était juré de se ranger en se mettant avec Thomas, craque pour un petit jeune qui lui apporte un verre. Un pied de nez heureusement final : on n’aurait pas supporté que le manège reprenne de plus belle…
Joan et Victor : au cœur du récit
Zoomons sur eux puisqu’ils sont bel et bien les personnages principaux, ceux à qui l’on doit aussi les plus belles scènes.
Notons d’abord que Joan, le cœur, enseigne les maths, symbole de tête, quand Victor puis Thomas enseignent la littérature, ici plutôt placée sous le signe du cœur. Logique puisque seuls Victor puis Thomas sont « vrais » dans le film – du moins jusqu’au happy ending où tout le monde a évolué favorablement. Victor aime avec son cœur : s’il s’inquiète que Joan trouve des prétextes pour ne pas faire l’amour, c’est d’abord parce qu’il y voit un danger pour leur couple. Mais son amour est étouffant car il ne cesse de l’observer et de lui dire qu’il l’aime – notons que c’est aussi ce que font Alice et Éric, eux sur un mode hypocrite. Classiquement, un éloignement est décidé, Joan dormant dans le salon, Victor tentant de taire un peu ses ardeurs.
Après des mois, Victor se risque à montrer à Joan une maison qu’ils pourraient acheter. La scène distille un malaise digne de Ruben Östlund : la maladresse de Victor, registre naturel de Vincent Macaigne, culmine lorsqu’il attrape le visage de Joan pour lui lancer… qu’il va se montrer plus distant. Mais c’est la scène sous le porche qui constitue sans doute le sommet du film : « je te laisse une dernière chance de sauver notre histoire » lance-t-il en substance à Joan… puis « encore quelques secondes« . Le spectateur est partagé entre le rire et les larmes. Comme un lointain écho du « dans quelques instants je nous considère comme définitivement perdus » de Jean-Claude Duss, mais sur un mode plus ambigu…
Une deuxième scène est marquante, celle où Victor réapparaît sous forme de fantôme. Comme la mort de Victor, c’est une « psychanalyse accélérée » : Joan prend conscience de l’attachement qu’elle avait pour son ex mari. Victor l’aime toujours mais autrement : Mouret nous livre sans doute ici sa conception de la mort. L’âme existe toujours mais a perdu son enveloppe corporelle : elle n’est qu’amour, mais un amour débarrassé de tout caractère possessif. Un peu plus loin, Victor précise qu’il était dans la pièce mais que Joan ne le voit pas : la perception des énergies fines nécessite avant tout une disponibilité qu’elle n’a plus. C’est aussi dans la douleur qu’une brèche peut s’ouvrir afin de percevoir ce devant quoi on passe le plus souvent.
Joan, de son côté, est fort logiquement rongée par la culpabilité et s’en trouve asséchée intérieurement. Fait significatif, elle ne rit pas devant Buster Keaton alors que sa fille est hilare. (Précisons à ce sujet à l’adresse des Lyonnais le plaisir que procure le fait de voir à l’écran le Comœdia… dans lequel on découvre le film !) Si elle goûte un peu le bonheur lors d’un week-end à la ferme, elle n’ose franchir le pas vis-à-vis de Thomas. La similitude Victor-Thomas s’avère bloquante pour Joan, réactivant le traumatisme.
Énorme… comme au cinéma
La relation entre Victor et Joan est, on l’a vu, entourée de nombreuses autres. Pour goûter ce nouvel opus de Mouret, il faut donc être un fervent client du marivaudage, presque un fan du genre… et en accepter les multiples invraisemblances.
L’une passe assez bien par la loufoquerie assumée qu’elle contient : Alice, ayant rêvé d’un numéro de téléphone, trouve au bout du fil un amant de rêve, de surcroît peintre de renom qui rend jalouse sa copine Rebecca. Une histoire tellement énorme qu’elle emporte l’adhésion – en même temps que le sourire. Une autre invraisemblance est bien accueillie car elle sert directement le propos : Thomas emménage dans le même immeuble que Joan et a une fille exactement du même âge. Cette coïncidence-là permet de faire ressentir le retour de Victor sous l’apparence de Thomas.
On tique davantage sur certains ingrédients du scénario. Que Rebecca retrouve Antonin alors qu’elle postule dans une maison d’édition apparaît assez gratuit. Rebecca l’avait trouvé insupportable, elle craque à présent… D’une manière générale, c’est bien simple, dans Trois amies, dès que deux personnes se rencontrent, non seulement elles sont toutes les deux libres mais elles ont immédiatement envie de coucher ensemble. Dans la vraie vie, c’est un poil moins fréquent… Mentionnons aussi le magnifique appartement en plein centre de Lyon que visitent Martin et Joan. L’un est prof de musique, l’autre prof de maths mais ils vont pouvoir louer le vaste local qui doit coûter un bras. Nul besoin de gagner trois fois le montant du loyer pour eux ?… La dimension de conte moral façon Rohmer ne devrait pas inciter à négliger de tels détails.
Des lieux aux lieux communs
Le cinéma de Mouret est attentif aux lieux qu’il donne à voir, en particulier pour leur valeur d’arrière-plan. L’un de ses classiques est de montrer des œuvres d’art derrière les personnages renvoyant à ce qu’ils disent : ici, par exemple, trois bustes d’hommes intercalés entre les trois femmes au musée gallo-romain de Fourvière. La discussion cruciale entre Victor et Joan se passe sous un porche, lieu de passage vers autre chose. L’appartement que visite Joan avec Martin a des murs tout blancs, symboles d’un nouveau départ.
Mouret utilise fréquemment les cloisons : dans la scène où Joan avoue à Victor qu’elle n’est plus amoureuse de lui, les deux passent de pièce en pièce, entravés par les murs dans leurs déplacements. Un procédé dont Ozu était friand (par exemple dans Printemps précoce) et qu’utilise aussi Godard dans la scène de dispute initiale du Mépris. De même lors de la visite de l’appartement : des pans de mur défilent avant qu’on ne voie Joan oser embrasser Martin, comme si la jeune femme avait dû vaincre une ultime résistance avant de se lancer.
Du lieu au lieu commun, il n’y a qu’un pas, qu’un adjectif. Déplorons une nouvelle fois les scènes de bonheur sur fond de musique façon clip, qui ont pour fonction d’exprimer qu’un sentiment éclot entre deux personnages – Mouret est coutumier de ce très banal procédé. Pour ce qui est du fond, il faut tout de même reconnaître que ces Trois amies enfoncent largement des portes ouvertes. Les hommes qui trompent leur femme sont jaloux dès lors qu’on leur rend la pareil. Tomber amoureux peut faire souffrir. La passion ne dure qu’un temps. Rendre jaloux l’autre peut réveiller la flamme. Des sentiments trop empressés ont un effet repoussoir. « Souffrir, se tromper, c’est aussi ça être vivant« . Qui a lu Proust, Albert Cohen ou Kundera ne sera pas saisi de stupeur par ces révélations.
Riche, subtil, mais finalement pas si fécond : tel est le sentiment que donne Trois amies, troisième opus d’une trilogie qu’on espère achevée tant Emmanuel Mouret semble avoir fait le tour de la question. Certes, le sujet est inépuisable mais il n’est pas pour autant déclinable à l’infini sur le même ton, sous peine de lasser. Tout filon finit par s’épuiser.
Bande-annonce : Trois Amies
Fiche technique : Trois amies
Réalisateur : Emmanuel Mouret Scénaristes : Emmanuel Mouret, Carmen Leroi Casting principal : Camille Cottin : Alice, Sara Forestier : Rebecca Maillard, India Hair : Joan Belair, Damien Bonnard : Thomas Duval, Grégoire Ludig : Éric, Vincent Macaigne : Victor Harzouian, Éric Caravaca : Stéphane Leroi… Musique : Benjamin Esdraffo Photographie : Laurent Desmet Décors : David Faivre Costumes : Bénédicte Mouret-Cherqui Montage : Martial Salomon Son : Maxime Gavaudan, Jean-Paul Hurier, François Méreu Production : Frédéric Niedermayer Sociétés de production : Moby Dick Films, en coproduction avec Arte France Cinéma et Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma Société de distribution : Pyramide Distribution Pays de production : France Langue originale : Français Genre : Comédie dramatique, Romance Durée : 117 minutes Dates de sortie :
– Italie : 30 août 2024 (Mostra de Venise)
– Belgique, France, Suisse romande : 6 novembre 2024 Distinctions : Sélection officielle en compétition à la Mostra de Venise 2024
Premier film éprouvant de la réalisatrice allemande Mareike Engelhardt, Rabia nous plonge dans l’enfer syrien d’une maison d’épouses destinées aux guerriers djihadistes. Un huis clos poignant, doublé d’un thriller psychologique, qui alerte, grâce à un sujet sensible, sur les sources et les dangers de l’endoctrinement. Comment devient-on le bras armé d’un système extrémiste, jusqu’à en perdre lentement toute humanité ? En posant cette question complexe, Rabia propose un témoignage glaçant du combat de jeunes femmes embrigadées.
Synopsis : Poussée par les promesses d’une nouvelle vie, Jessica, une Française de 19 ans, part pour la Syrie rejoindre Daech. Arrivée à Raqqa, elle intègre une maison de futures épouses de combattants et se retrouve vite prisonnière de Madame, la charismatique directrice qui tient les lieux d’une main de fer. Inspiré de faits réels.
Présenté au Festival du Film Francophone d’Angoulême et lauréat du Prix d’Ornano-Valenti au Festival de Deauville 2024, Rabia relate le parcours de deux amies qui s’envolent pleines d’espoir pour la Syrie. En abordant les causes et les méthodes de l’enrôlement, Mareike Engelhardt s’empare d’un thème éminemment personnel. Marquée par l’engagement de ses grands-parents envers Hitler, elle s’interroge sur le processus de basculement de jeunes individus rêveurs, courageux mais fragiles. C’est un fait divers, un couple qui souhaitait faire exploser la Tour Eiffel pour célébrer leur mariage, qui lui donne l’idée initiale. La réalisatrice allemande a ensuite rencontré de nombreuses jeunes femmes revenues de Syrie, qu’elle a suivies pendant plusieurs années afin de murir son projet. Résultat douloureux de ce recueil d’expériences, Rabia compose un drame oppressant nous invitant à réfléchir sur l’enrégimentement de masse.
Anatomie d’une fuite
Que recherchent les jeunes femmes qui quittent leur pays, leur famille et leur travail du jour au lendemain pour devenir épouses de combattants en Syrie ? Avec Rabia, Mareike Engelhardt donne des pistes de réponse à travers le portrait d’une française en quête d’affirmation et de liberté. Infirmière dans un service gériatrique, Jessica s’occupe essentiellement de la toilette des personnes âgées. Une fois rentrée, elle retrouve un père inattentif et acariâtre pour lequel elle semble invisible. Peu considérée à son travail comme à la maison, Jessica cherche avant tout un moyen de s’émanciper, d’obtenir du respect, une place dans la société, et surtout, son indépendance. La Syrie apparaît alors telle une porte de sortie, l’opportunité de prendre un nouveau départ. Dans l’espoir de se marier avec un séduisant guerrier djihadiste, qu’elle a contemplé seulement en photo, Jessica abandonne tout.
Rabia révèle ainsi, avec une force brute, comment un groupe extrémiste utilise les rêves ou les émotions de jeunes individus afin de les soumettre à une idéologie. La réalisatrice allemande a d’ailleurs très clairement exprimé ses objectifs : « faire des films qui questionnent le monde » et éviter que de telles situations ne se reproduisent à l’avenir. En effet, avec un réalisme effrayant, le drame dépeint la maison d’épouses syrienne comme une vaste usine de reproduction destinée à assurer la prochaine génération de combattants. Pour autant, malgré sa retranscription d’expériences vécues, le film reste une fiction qui ne prétend aucunement à un traitement documentaire.
Le thème de l’endoctrinement n’est certes pas inédit au cinéma. Projeté hors compétition au Festival de Cannes 2022, Rebel exposait déjà, à travers le cheminement de deux jeunes belges enrôlés par Daech, les écarts flagrants entre l’image héroïque que l’on peut percevoir, de l’extérieur, du groupe islamique, et la réalité. Alors que Rebel s’investissait dans les séquences d’action, Rabia s’attache davantage à construire une prison psychique consommant lentement l’humanité de ses protagonistes. Si Jessica se montre évidement naïve, elle apparaît aussi courageuse et farouchement déterminée, à l’image parfaite des jeunes filles revenues de Syrie que Mareike Engelhardt a interviewées. Des jeunes filles dont le rêve tourne rapidement au cauchemar face aux règles implacables de Daech et au joug violent de ses dirigeants. Dans Rabia, c’est une directrice sans pitié, inspirée d’une personne réelle, que Jessica doit affronter.
Le diable s’habille en burqa
L’intrigue principale de Rabia tourne autour de la relation complexe nouée entre Jessica et la féroce gérante de la maison d’épouses. Respectivement interprétées avec force virtuosité par Megan Northam, découverte dans Les Passagers de la nuit, Pendant ce temps sur Terre, puis la série Salade grecque de Cédric Klapisch, et Lubna Azabal, déjà fabuleuse dans Incendies, les deux protagonistes se livrent à un subtil jeu de pouvoir. Entre figure maternelle de substitution et gourou effroyable, la directrice corrige Jessica avant de la prendre sous son aile, dans le but affiché de la reconstruire à sa propre image. Si une telle lutte féminine a bel et bien existé, tout comme la gérante elle-même, recherchée pour crimes contre l’humanité, l’affrontement demeure dramatisé. Sous l’emprise de cette dame de fer, Jessica se transforme. Elle réévalue ses valeurs, perd son empathie et prend dangereusement goût à l’exercice du pouvoir. Prisonnière d’un engrenage infernal dans lequel il est si facile de glisser, Jessica se retrouve vite confrontée à des dilemmes moraux.
À travers ce portrait de femmes, Rabia aborde également une question très actuelle, celle du sort des enfants européens restés en Syrie. Traité récemment dans le documentaire Daech, les enfants fantômes, ce sujet dramatique nous alerte sur un autre volet de l’endoctrinement djihadiste, réalisé par le biais du conditionnement de garçons et de filles éduqués strictement par le groupe extrémiste. Que faire de ces jeunes individus, appelés à prendre la relève des combattants islamistes actuels ? Sans fournir de réponse, le film remplit parfaitement sa mission : faire réfléchir et marquer. Grâce à ce film étouffant et très incarné, Mareike Engelhardt signe une première entrée fracassante derrière la caméra. Sa foi dans le cinéma comme véhicule d’informations et d’interrogations la conduira certainement à poursuivre à l’écran son étude minutieuse de thématiques politico-sociales.
Réalisation : Mareike Engelhardt Scénario : Mareike Engelhardt, Samuel Doux Casting : Megan Northam (Rabia), Lubna Azabal (Madame), Natacha Krief, Lena Lauzemis… Montage : Mathilde Van de Moortel Photographie : Agnès Godard Producteurs : Lionel Massol, Pauline Seigland Sociétés de production : Arte France Cinema, Films Grand Huit, Starhaus Filmproduktion, Kwassa Films Genre : drame, thriller Durée : 1h34 France – Sortie le 27 novembre 2024
La réalisatrice canado-suisse Léa Pool porte à l’écran le roman « Ör » de l’auteure islandaise Auður Ava Ólafsdóttir. Hôtel Silence met en scène Sébastien Ricard dans le rôle d’un homme au bord du précipice, rongé par une détresse existentielle, et dont les cicatrices intérieures répondent aux traumatismes enfouis d’un peuple anonyme meurtri par la guerre. Un drame sensible et lumineux sur les blessures et les errances de l’âme humaine et la force de vivre, encore.
Quinquagénaire récemment divorcé, torturé par une mélancolie à laquelle il ne voit plus d’issue, Jean, remarquablement interprété par Sébastien Ricard, annonce tristement à sa mère (Louise Turcot) qu’il n’a plus le goût de rien. Il s’exile donc vers un pays fictif dévasté par une guerre anonyme et dépersonnalisée, dans l’objectif d’y mettre fin à ses jours et de protéger sa fille des conséquences de son geste irréversible. Arrivé à bon port, Jean s’installe dans une chambre miteuse de l’hôtel monumental juché sur les plus hautes cimes d’un petit village en bordure de mer, habité par quelques rescapés du conflit, qui lui non plus ne dit pas son nom. C’est là, au contact d’étrangers plus démunis que lui encore, qu’il va se raviser, retrouver un élan d’humanité et donner un sens nouveau à son existence.
L’œil vide et la démarche raide, Sébastien Ricard erre dans le hall et les couloirs déserts du gigantesque palace Art déco en décrépitude, pierre angulaire du film dont l’architecture saillante et terriblement cinématographique y fait régner un calme plat. Toute la beauté du dispositif de mise en scène réside dans son extrême sobriété, Léa Pool optant pour une représentation abstraite et symbolique de la reconstruction mentale. En effet, Jean a apporté avec lui des outils de bricolage. Il rafistole lui-même peu à peu les lieux, apportant une aide précieuse aux propriétaires, clients et autres personnages fantomatiques qu’il rencontre aux alentours de l’hôtel, une manière sensorielle d’écouter sa détresse mutique, de maîtriser ses pulsions suicidaires et de se réconcilier avec son esprit. Baigné d’une magnifique lumière glaciale, Hôtel Silence tire aussi sa puissance du contraste saisissant entre la beauté froide des images et la hideur de la catastrophe hors champ que l’on sent poindre dans le délabrement ambiant. Le décor se présente ainsi comme un espace double, partagé entre deux réalités, l’une de façade, exposée au regard (l’hôtel vu du dehors), et l’autre cachée (la chambre), propice aux fantasmes du protagoniste, atteint dans sa virilité impuissante qu’il va soudain remettre en marche. Le film change alors de tonalité et se fait chrysalide pour accompagner sa mue. Aux plans resserrés sur un lieu de vie trop étroit, répondent les gros plans sur le visage abîmé de l’acteur dont les traits tendus ressemblent à un paysage dévasté duquel on perçoit les moindres vibrations. En réponse au passé trouble de Jean, l’ouverture vers la mer dessine la belle anamorphose d’un horizon habillé d’espoir.
S’il souffre d’un manque de rythme et de quelques longueurs, Hôtel Silence interroge pleinement l’époque et revient aux thèmes de prédilection des œuvres les plus intimes de sa réalisatrice — on pense notamment à La femme de l’hôtel (1984), À corps perdu (1988) ou encore à Emporte-moi (1999). Dans l’une des plus belles séquences du film, Léa Pool insère même du méta-cinéma en restaurant une salle de spectacle abandonnée, nichée dans les entrailles de l’hôtel, citant au passage La Mécano de la Générale de Keaton. Une promenade intime, lucide, souvent tendre, parfois méchante, au cœur des tourments d’un écorché vif, qui emprunte l’escalier de secours puis chemine dans le long corridor de la guérison. À ce jour, le film n’a pas trouvé de distributeur en France. Sévan Lesaffre
Hôtel Silence – Bande-annonce
Synopsis :Jean décide de partir en voyage dans un pays détruit par la guerre. Son mal de vivre lui semble vite dérisoire face au sort de ceux qui l’accueillent en s’accrochant au moindre espoir de reconstruction. Il redécouvre alors un sens à son existence. Une histoire profonde, empreinte de lumière, d’un homme en quête de réparation.
Hôtel Silence – Fiche technique
Réalisation et scénario : Léa Pool
Avec : Sébastien Ricard, Lorena Handschin, Jules Porier, Irène Jacob, Louise Turcot, Paul Ahmarani…
Production : Lyse Lafontaine, François Tremblay, Élisa Garbar
Photographie : Denis Jutzeler
Montage : Michel Arcand
Costumes : Marjolayne Desrosiers
Musique : Mario Batkovic
Distributeur : Les Films Opale
Durée : 1h41
Genre : Drame
Sortie : Prochainement
Le FIFAM 2024 a dévoilé son palmarès lors de la cérémonie de clôture, suivie de la projection de Dracula de Francis Ford Coppola. Entre le 15 et le 22 novembre, 127 films ont été projetés, les spectateurs ont pu croiser une soixantaine d’invités et découvrir 8 film en avant-première. La figure du vampire a régné sur le festival, avec également de très beaux films présentés dans la sélection « afrofurismes et futurismes africains », notamment Neptune Frost. Parmi les films en avant-première, nous avons repéré Les Reines du drame qui sort en salles le 27 novembre 2024. Enfin, le FIFAM sélectionne également des documentaires, courts et moyens métrages parmi lesquels Combien danseront sur ta langue ?, Queen Size, I was never really there, Car wash, Fatme, Pacific Club, To exist under suspicion et Reset, nous ont marqués. La catégorie filmer seul.e a également mis en lumière le très beau Maman déchire.
Pour vous parler de nos coups de cœur de ce festival, voici un poème qui dit l’amour du cinéma, des vampires, qui raconte le goût du sang, l’empreinte de la douleur mais surtout met en lumière des voix qui s’élèvent dans l’art pour raconter le monde :
Il a planté ses crocs dans sa jugulaire.
Mots venus de l’enfance qui ont marqué la romancière.
Le sens et le poids des mots dit-elle encore.
Qui sont venus raconter le sang sur les corps.
Mon enfant intérieur hurle tout bas
Il veut venir au creux de mes bras
J’attends de lui qu’il me murmure tous ses maux
Je veux hurler un tas d’horreurs, les dire tout haut
Qui a planté ses crocs dans ma jugulaire ?
Je goûte le sang et j’y prends goût
Sur l’écran, elle boit le sang qui vient d’elle
Celui des patients inquiets,
de tout le sexe consommé
Même le cœur des enfants
Rien ne suffit à la sauver, la rassasier
Alors elle consomme et consume
Celle qu’elle aime ou plutôt qui l’aime
L’une adore, l’autre dévore
Corps à corps troublés
L’enfance s’est envolée « Il est plus facile de nourrir un système que de le détruire »
Heureusement que les poètes rêvent d’autre chose
que de moutons électriques
Je suis née dans ma trente deuxième année
Il faut tuer la mère filme-t-elle
Pour créer
Écouter les Spice Girls
Puis lire Monique Wittig
Une même logique scande-t-elle
S’émanciper
Écrire des journaux du Liban ou d’ailleurs
Liberté sang pour sang
Et enfin
laisser des crocs percer nos jugulaires.
Inspiré par : Maman déchirede Emilie Brisavoine @emiliebrizz Les reines du drame d’Alexis Langlois @rikiki_nabote
Combien danseront sur ta langue de Louis-Barthélemy Rousseau Neptune Frost de Anisia Uzeyman et Saul Williams Diaries from Lebanon de Myriam El Hajj.
Merci au Book club de France Culture pour les souvenirs d’autrice et les mots si puissants qui ouvrent ce poème.
(mais je n’oublie pas Pacific Club de Valentin Noujaïm, La piel en primavera de Yennifer Uribe Alzate et bien sûr Vampire humaniste cherche suicidaire consentant de Ariane Louis-Seize)
Le Palmarès
Le jury longs métrages du 44e Festival International du Film d’Amiens était composé de :
Hakima El Djoudi (Artiste), Pauline Girardot Chevaucheur (Déléguée générale de Documentaire sur grand écran), Juliette Grimont (Programmatrice du cinéma Gyptis à Marseille), Guslagie Malanda (Actrice, curatrice d’art) et Helio Pu (Cinéaste, monteur).
Il a décerné les prix suivants :
GRAND PRIX
La Piel en primavera de Yennifer de Yennifer Uribe Alzate
Colombie, Chili – 2024 – 1h40
MENTION SPÉCIALE LONG MÉTRAGE – MENTION SPÉCIALE PRIX DU JURY ÉTUDIANT – PRIX DU PUBLIC
Mon gâteau préféré de Maryam Moghaddam et Behtash Sanaeeha
Iran, France, Suède, Allemagne – 2024 – 1h37
PRIX DU JURY – PRIX DU JURY ETUDIANT
Kouté vwa de Maxime Jean-Baptiste
Belgique, France, Guyane française – 2024 – 1h17
MENTION SPÉCIALE PRIX DU JURY
L’homme-vertige de Malaury Eloi-Paisley
France, Guadeloupe – 2024 – 1h17
PRIX DOCUMENTAIRE SUR GRAND ÉCRAN
Diaries from Lebanon de Myriam El Hajj
Liban, France, Qatar, Arabie Saoudite – 2024 – 1h50
Le jury courts et moyens métrages du 44e Festival International du Film d’Amiens était composé de :
Taj Faqiri-Choisy (acteur), Louise Gerbelle (chargée de diffusion pour la plateforme Préludes), Paloma López (réalisatrice).
Il a décerné les prix suivants :
GRAND PRIX MOYEN MÉTRAGE
Gisèle et moi d’Hélène Froc
France · 2022 · 32 minutes
MENTION SPÉCIALE MOYEN MÉTRAGE
Campus monde de N’tifafa Y. E. Glikou
France, Sénégal, Bénin – 2023 – 53 minutes
Ça y est, clap de fin pour l’Arras Film Festival. Un quart de siècle qui se termine, un deuxième qui commence, et à en juger par les entrées records de cette année, une longévité amenée à perdurer. À quoi tient la longévité d’un festival ? Si l’on s’en tient à l’exemple de l’Arras Film Festival, nous dirions ceci : donner aux gens l’envie de se retrouver, tout simplement. Et ce, en leur donnant la conviction que le cinéma, vécu ensemble et pas chacun de son côté, constitue encore l’un des meilleurs moyens pour affronter le monde. Même (et surtout) quand celui-ci va mal.
On a appris beaucoup de choses cette année à travers la sélection de l’Arras Film Festival. Surtout qu’il ne fallait pas se leurrer : on est dans la mouise, et pas qu’un peu. Le monde saigne de tous les côtés, entre la montée de l’extrême droite, la balkanisation des territoires et des individus, le retour du darwinisme social sous la bannière du « vivre-ensemble » … Une semaine après l’élection américaine, on s’est rappelé qu’il ne fallait pas s’en remettre au karma pour prévenir le pire. Le cinéma sert aussi à ça, à générer un éclair de lucidité nullement incompatible avec sa dimension d’évasion. C’est une expérience humaine, avant et après tout : on en apprend autant sur les autres que sur soi-même.
Que faire ? Se planquer la tête dans le sable, pleurer toutes les larmes de son corps en attendant que la tempête se passe ? Non. Déjà, faire ce que la gauche s’échine à ne pas faire des deux côtés de l’Atlantique : prendre acte de l’obsolescence des anciens modèles de pensée et des vieux totems immunodéficients. À cet égard, l’Arras Film a proposé des films qui, pour le pire ou -le plus souvent- pour le meilleur, ont joint le geste à la parole, la forme avec le fond.
Le champ/contre-champ n’est plus une évidence, mais une convention en attente de transgression nécessaire comme une autre (Jouer avec le Feu, Le Choix du Pianiste, Julie se Tait) ; les grands récits des archétypes à réinventer (les westerns de résistance pacifique, The Gardener’s Year et The Trap, Toutes pour Une et son Alexandre Dumas à l’épreuve de l’empowerment post Me Too en hashtags, Un Ours dans le Jura et son Franck Dubosc en mode Fargo redistributif) ; les terres d’accueil des tribus (trop) lourdes à payer pour ses soupirants (le « film d’horreur bureaucratique » The Hunt for Meral O, le deuil comme outil de résistance dans Dwelling Among The Gods, Au Pays de Nos Frères et sa parole chorale empêchée sur trois générations…).
Il faut casser, mettre à plat et reconstruire. Laisser la jeunesse aux dents longues et ses formes parfois venues d’ailleurs planter ses crocs dans la carotide du médium (Little Jaffna, Aïcha, Brûle le Sang). Et surtout, laisser le cinéma être le cinéma : un espace de rêves et d’illusions, susceptible d’altérer la réalité de la vie de tous les jours un spectateur à la fois. Bref, il ne faut pas s’excuser de rêver à l’impossible (Le Quatrième Mur), de croire à l’incroyable (Par Amour), de partir loin sans ticket de retour (U Are the Universe), d’avoir la tête en l’air pour le plaisir de regarder les étoiles.
C’est ce que dit finalement Saint Ex, le beau rêve murmuré de Pablo Agüero, qui clôture cette édition : au cinéma, le faux vaut très bien pour lui-même, et n’a pas vocation à démêler le vrai. Car dans un monde au bord du gouffre, les rêves constituent peut-être le meilleur endroit pour s’armer contre la réalité. Et de l’affronter, ensemble.
En compétition au festival Les Œillades d’Albi, Jane Austen a gâché ma vie, premier long-métrage de Laura Piani, esquisse le délicat portrait d’Agathe, une libraire trentenaire célibataire qui se rêve écrivaine. Un personnage romanesque touchant embarqué dans une course au bonheur ayant le visage flou de l’incertitude, interprété avec mélancolie par Camille Rutherford, et dont les espoirs sentimentaux, façonnés par la littérature britannique de Jane Austen, sont mis à mal par la monotone réalité.
Dans ce premier long-métrage, Laura Piani joue avec les codes de la comédie de mœurs à l’anglaise pour raconter la quête d’un désir inavoué vers son accomplissement intime. Célibataire trentenaire et dépressive, Agathe croit encore au mythe du prince charmant. Elle aspire à vivre une histoire d’amour aussi vibrante que celles décrites dans les romans de Jane Austen. Hélas, la réalité se montre bien souvent décevante face aux promesses enchantées de la littérature. Travaillant dans la librairie parisienne Shakespeare and Co., la jeune femme nourrit en secret l’ambition de publier son premier roman. Encouragée par son collègue et ami Félix qui remarque son potentiel créatif, elle intègre une résidence d’écrivains de deux semaines à Bath, en Angleterre. Confrontée à ses doutes, Agathe se lance à corps perdu dans un voyage initiatique qui va l’amener à réaliser son rêve d’écriture, mais aussi la révéler sur le plan amoureux.
Au cœur de Jane Austen a gâché ma vie réside d’abord la tendresse amusée avec laquelle Laura Piani filme cet alter ego joyeusement chaotique, délicieusement piquant, qui, face à l’élan romanesque de sa conscience, se crispe de peur à l’idée de souffrir à nouveau et préfère se réfugier dans l’illusion heureuse de la solitude. Ici en effet, l’extrême pudeur de la vie intime et des désirs naissants d’Agathe, dialogue à la fois avec l’ironie et le romantisme politique de la littérature de Jane Austen, dont la plume est notamment réputée pour avoir déconstruit les impératifs sociaux. Cédant par curiosité aux avances de Félix qui brise soudain leur amitié ordinaire en lui déclarant sa flamme, la jeune femme, lasse de fantasmer sur son verre de saké, incapable d’écrire une seule ligne de son roman, va cependant répondre au coup de foudre du bel Oliver, héritier de la famille de l’auteure d’Orgueil et Préjugés, à la fois chevalier servant et sex-symbol british, troublant sosie de Hugh Grant. Il y a ensuite une beauté simple dans les contours harmonieux de ce triangle amoureux, dans les marivaudages qui ne se prennent jamais vraiment au sérieux, venus panser les plaies d’un deuil profondément enfoui et ravivé à plusieurs reprises lors de gags qui font leur petit effet.
Aux côtés de Pablo Pauly et Charlie Anson, tous deux impeccables dans les rôles de ces irrésistibles séducteurs, la charmante Camille Rutherford (Nos vies formidables, Felicità, Rivière) insuffle une mélancolie affectueuse à son personnage lunaire, insolent, superbement décalé, lequel ne peut s’épanouir qu’en quittant la grisaille monotone de sa zone de confort pour aller côtoyer d’autres âmes en peine, et affronter en personne les ruines du passé qui habitent l’élégant manoir familial de Jane Austen. S’il a tendance à caler à mi-parcours lorsque la réalisatrice tente un virage plus appuyé vers un trop-plein de références aux comédies romantiques britanniques des années 1990, ce premier film plein de fraîcheur demeure néanmoins incarné par le paysage de la campagne vallonnée anglaise, et porté de bout en bout par l’étrangeté poétique et le regard tourmenté de Camille Rutherford. Sans bouder le caméo final du vénérable documentariste Frederick Wiseman, récitant un poème de toute beauté. Une jolie réussite. Sévan Lesaffre
Jane Austen a gâché ma vie – Bande-annonce
Synopsis :Agathe a autant de charme que de contradictions. Elle est célibataire mais rêve d’une histoire d’amour digne des romans de Jane Austen. Elle est libraire mais rêve d’être écrivain. Elle a une imagination débordante mais une sexualité inexistante. La vie n’est jamais à la hauteur de ce que lui a promis la littérature. Invitée en résidence d’auteurs en Angleterre, Agathe devra affronter ses peurs et ses doutes pour enfin réaliser son rêve d’écriture… et tomber amoureuse.
Jane Austen a gâché ma vie – Fiche technique
Réalisation et scénario : Laura Piani
Avec : Camille Rutherford, Pablo Pauly, Charlie Anson, Annabelle Lengronne, Liz Crowther, Alan Fairbairn, Lola Peploe, Alice Butaud, Roman Angel, Frederick Wiseman, Pierre-François Garel…
Production : Gabrielle Dumon
Photographie : Pierre Mazoyer
Montage : Floriane Allier
Décors : Agnès Sery
Costumes : Flore Vauvillé
Musique : Peter von Poehl
Distributeur : Paname Distribution
Durée : 1h34
Genre : Comédie dramatique
Sortie : 22 janvier 2025
Présenté en compétition officielle au FIFAM 2024, Diaries from Lebanon est un documentaire de Myriam El Hajj. Il suit le combat de trois libanais à travers le regard d’une femme engagée pour son pays, même quand tout s’effondre. Chacun des protagonistes s’interroge sur le sens de leur combat et l’avenir d’un pays qui traverse de multiples crises.
Diaries from Lebanon s’ouvre sur le discours d’espoir et d’union de Joumana, femme politique engagée, qui s’attend à être élue députée. Or, même après la victoire, elle est finalement déclarée perdante. Corruption ? C’est ce contre quoi elle lutte en faisant de la politique, malgré les menaces et l’éloignement avec sa famille proche. La réalisatrice, en voix off, s’interroge sur comment sauver ceux qu’elle aime. On rencontre ensuite Perla Joe, artiste activiste et engagée qui est de la révolution du 17 octobre 2019. Quand on la rencontre, elle n’est pas encore entourée de la liesse de la rue, on l’entend s’exprimer, faire sortir sa peine et sa rage face à l’injustice. Elle n’y croit pas et sa révolte pessimiste nous touche en plein cœur. C’est une de ses chansons qui viendra clôturer le film, pour lui laisser le choix de dire que le combat continue, malgré la violence, la mort et le découragement. La colère cependant est son moteur : « Les choses doivent changer et ceux qui ne comprennent pas ça, rentrez chez vous et réfléchissez-y ». Elle interpelle ceux qu’elle croise et à travers eux, la caméra de Myriam El Hajj, avec laquelle se noue le dialogue. Joumana la réconforte. Joumana qui peu à peu ne sait plus si le choix des urnes est le bon. Quant à George, qu’on rencontre chez son barbier (et coiffeur), il n’apprécie pas la tournure de la révolution, lui qui s’est battue par les armes. Peu à peu, le soin de son corps va devenir moins fréquent au même rythme que sa certitude d’avoir mené le bon combat s’évapore et qu’il se remet à hanter la nuit.
Myriam El Hajj filme la clameur de la rue, en immersion totale, avant de la faire résonner dans les rues vidées de la période covid. Elle livre une parole qui veut un changement, mais qui peine à sentir où va cette voix, qui semble se perdre, ne pas être entendue. Et puis, il y a le 4 août 2020. L’explosion du port de Beyrouth et la survie des trois protagonistes, tous touchés par ce drame immense. Dans la poussière, la mort et la reconstruction, les voix se font encore plus redoutables, interrogatives et habitées. Les corps flanchent, mais les cœurs sont encore au changement, exception faite peut-être de George. George était pendant la guerre civile libanaise « le père de la nuit », car il ne dormait jamais. D’ailleurs, il ne raconte pas vraiment ce qui s’est passé pendant la guerre, Myriam doit chercher à faire émerger cette parole. La réalisatrice relie tous ces récits très différents, et étalés sur quatre années, en rappelant quelques éléments clefs, mais surtout en offrant avec sa voix off son histoire politique et privée. Elle donne ainsi une autre dimension à son récit, un fil conducteur et une force poétique. Ce que raconte Diaries from Lebanon résonne aussi fort que l’explosion du 4 août qui semble transpercer le film et les destinées. Le documentaire sait aller chercher l’élan de liberté, même fugace, et regarder son sujet en face. Ce n’est pas une œuvre qui répond ou donne la clef pour sortir de la souffrance, le Liban est « entre trois murs », dit Perla Joe : « la mer, le conflit Israël-Palestine et la Syrie ». Ce journal est une plongée dans la déchirure d’un pays où il faut quand même tenter de vivre, de construire, même si sauver ceux qu’on aime n’est pas toujours possible. Reste qu’on peut se lever, dire « non » et filmer frontalement ceux qui veulent changer les choses : « Ce que je savais, c’est que j’étais en train de faire un film sur trois personnages dont au moins deux (les femmes) se battent pour survivre, pour changer les choses, et elles continuent de rêver à ce changement. C’est ça, la force du film. J’ai compris ça très vite, mais je n’avais pas un point de vue qui me soit propre sur tout cela, parce que j’étais au coeur des événements et les vivais avec mes personnages » (voir interview de Myriam El Hajj, février 2024).
Impossible de parler de Diaries from Lebanon sans penser au magnifique roman de Juliette Elamine, Les Enfants de la vie, dont beaucoup de passages résonnent avec le quotidien filmé par Myriam El Hajj. Voici un extrait mettant en scène la vision de Georges, grand-frère de Joumana dans le roman, très attaché à son pays et pris dans des considérations politiques et combatives tout au long des crises qu’il traverse : « J’étais heureux dans cette destinée. Ce qui pouvait faire pencher la balance était en fait ce sur quoi je n’avais aucune emprise : l’équilibre et l’avenir de mon pays. Certes, le Liban regorgeait de beautés, mais il ne pouvait nous offrir ni stabilité ni sécurité. Sa position stratégique au cœur de la poudrière du Moyen-Orient, son histoire et sa situation géopolitique en sac de nœuds le rendaient aussi passionnant que dangereux. Pourtant, ce pays me faisait vibrer et me donnait à rêver : j’avais la patrie chevillée au corps. Le Liban déversait insidieusement son poison dans mes veines et faisait battre mon cœur depuis que j’étais enfant (…) Des dizaines d’années seraient nécessaires pour espérer bousculer tout un pays, le redresser, détruire et rebâtir ses fondations gâtées pour enfin amorcer les changements profonds dont il avait besoin. Et ces dizaines d’années, j’en disposais (…) : mon désir le plus ardent était de les lui offrir ». Depuis la France, l’autrice s’engage pour le Liban à travers ses écrits, tout comme la réalisatrice, elles racontent pour donner corps, faire entendre de multiples voix.
Diaries from Lebanon : Fiche technique
Synopsis : Les armes, les urnes ou la rue. Tel est le choix de George, Joumana et Perla-Joe. Trois destins, un même désir de changer un pays malade : le Liban. Comment continuer à rêver quand tout s’effondre autour de nous ?
Réalisation : Myriam El Hajj
Scénario : Myriam El Hajj
Montage : Anita Perez
Genre : documentaire
Durée : 1h50
On avait vraiment envie d’y croire en ce suspense d’épouvante. Aussi bien par son sujet sur la religion que son concept de piège en huis clos ou encore par la présence de Hugh Grant en méchant. Mais ce serait oublier qu’on retrouve le duo de cinéastes qui nous avait gratifiés d’un sacré nanar l’an passé : 65 – La Terre d’avant. Un autre film au concept aguicheur, mais baigné dans la science-fiction cette fois, qui se révélait complètement raté. Avec Heretic, la catastrophe est clairement moindre mais le long-métrage est plein de défauts, entre un début interminable et excessivement bavard, un sujet religieux bien trop survolé alors qu’il était passionnant et des zones d’ombre en veux-tu en voilà, associées à de trop grosses facilités. Et puis on n’a pas vraiment peur… Bref, on peut clairement passer son chemin !
Synopsis :Deux jeunes missionnaires de l’église mormone d’une petite ville du Colorado font du porte à porte dans l’espoir de convertir les habitants. Le soir venu, après une journée infructueuse, elles décident de frapper à la porte d’une maison isolée. C’est le charmant Mr Reed qui les y accueille. Mais très vite, les jeunes femmes réalisent qu’elles sont tombées dans un piège. La maison est un véritable labyrinthe où elles ne pourront compter que sur leur ingéniosité et leur intelligence pour rester en vie…
La promesse et la note d’intention de Heretic étaient purement et simplement alléchantes. Jugez plutôt : une production horrifique du petit studio qui monte en la matière avec la société Neon (A24), Hugh Grant en méchant psychopathe, un huis-clos avec des pièges sournois et un discours que l’on soupçonne peu enclin à caresser la religion dans le sens du poil. La bande-annonce et l’affiche ont confirmé cela et ont fait monter l’attente intelligemment. Las, on sort de la projection bien peu emballé et clairement déconfit. C’était oublier qu’à la barre de cette petite série B au postulat original on retrouve un duo de cinéastes qui nous avait lâché l’une des plus grosses bouses cinématographiques de l’an passé : le navet de science-fiction mêlant voyages dans le temps et dinosaures 65 – La Terre d’avant avec Adam Driver.
La catastrophe d’une telle ampleur n’est pas au rendez-vous avec Heretic. C’est tout de même moins mauvais, on note donc une progression pour Scott Beck et Ryan Woods. Ils se frayent donc un chemin dans l’épouvante axée sur le suspense psychologique avec un (tout petit) peu plus de réussite, mais tout cela reste majoritairement décevant. On sent que Hugh Grant se régale en vilain tortionnaire qui s’amuse de ses proies tel un ogre dans la maison en pain d’épices, mais cela ne suffit pas à nous distraire. Le côté huis clos de cet étrange lieu est également intrigant, mais mal exploité. Quant au discours sous-jacent sur les religions et leur bêtise, il est passionnant mais bien trop survolé. Pour une demi-douzaine de répliques intéressantes et qui prônent une réflexion sur le sujet, on a droit à des tunnels de dialogues interminables, peu convaincants et clairement inintéressants.
Les actrices qui accompagnent Grant, l’inconnue Chloe East et la Sophie Thatcher de Yellowjackets ont beau être irréprochables, il faut se rendre à l’évidence : Heretic n’est jamais captivant et l’ennui pointe souvent le bout de son nez. Surtout dans une première partie qui n’en finit pas. On a droit à une petite heure de dialogues parfois pertinents, mais souvent soporifiques, sur la religion et la mise en bouche aurait mérité d’être raccourcie de moitié ! Lorsque tout cela se réveille un tant soit peu et entre dans le vif du sujet, ce n’est pas toujours bien négocié et maîtrisé non plus. La photographie est sombre, le côté « trois acteurs et trois pièces » fait pauvre et les rebondissements n’ont pas vraiment de sens.
Et cela se répercute également sur les motivations profondes du personnage de Hugh Grant qui se révèlent peu crédibles, tout comme la conception de sa maison. En outre, il subsiste une palanquée de zones d’ombre qui s’accumulent durant le récit. Alors même pris sous le prisme d’un conte auquel on pense parfois, cela enlève toute crédibilité à cette histoire ainsi que la patience déjà mise à rude épreuve du spectateur. On ne va pas les énumérer, mais les incohérences ou les facilités pullulent. Bref, tout comme les actrices, on n’a qu’une envie, c’est de sortir de cette maison, mais on en sort frustré. Frustré qu’une thématique si inusitée dans le cinéma d’horreur (la foi, les religions, leurs similitudes, leurs contradictions, …) soit gâchée dans ce suspense psychologique ne faisant pas peur et dont la tension est plus proche de l’encéphalogramme plat que de l’addiction.
Bande-annonce – Heretic
Fiche technique – Heretic
Réalisateurs : Scott Beck & Ryan Woods.
Scénaristes : Scott Beck & Ryan Woods.
Production : A24.
Distribution: Le Pacte.
Interprétation : Hugh Grant, Sophie Tactcher, Chloe East, …
Genres : Suspense – Psychologique – Épouvante.
Date de sortie : 27 novembre 2024.
Durée : 1h50.
Pays : États-Unis.
Sixième long-métrage de Jacques Otmezguine projeté en ouverture du festival Les Œillades d’Albi, Le Choix du pianiste met en scène le jeune Oscar Lesage, brillant interprète de l’émouvante partition de François Touraine, grand virtuose du piano au destin ébranlé par les heures sombres de la Shoah. Un drame historique à la fois ample et profond dans lequel le réalisateur de Prunelles Blues raconte en trois périodes éclatées la trajectoire sinueuse et sacrificielle d’un amour scellé à jamais par la musique symphonique.
Sixième long-métrage de Jacques Otmezguine, Le Choix du pianiste narre une grande histoire d’amour sur fond de Seconde Guerre mondiale et de musique classique. Alors qu’il n’a que dix ans, François Touraine tombe sous le charme de Rachel, sa professeure de piano, qui se consacre à faire de lui un grand virtuose. Mais l’éducation bourgeoise de ses parents s’oppose farouchement à ce coup de foudre artistique, qui, selon eux, le conduira à sa perte. Refusant la voie plus convenue que voudrait lui tracer un père autoritaire, le jeune François choisit de cultiver son talent en cachette et intègre le Conservatoire de musique. Hélas, l’Allemagne nazie occupe la France et Rachel, qui est juive, n’est pas épargnée par le conflit. Avec pour seule arme son instrument, François n’a d’autre choix que de trahir ses convictions et sa patrie en partant jouer pour l’ennemi à Berlin, dans le seul but de protéger la femme qu’il aime de la déportation.
Pia Lagrange, actrice, Jacques Otmezguine, réalisateur, Nelly Kafsky, productrice et Laurence Côte, actrice, présents aux Œillades.
Fragmentant la trame en trois strates enchevêtrées, le réalisateur compose un objet esthétique soigné qui témoigne de sa maîtrise de l’espace-temps et de son intelligence de l’ellipse. Derrière les apparats très codifiés du drame en costumes, Le Choix du pianiste est un film plus charnel que didactique, sans démonstration appuyée, évitant à tout prix la surenchère grandiloquente de la mise en spectacle, pour laisser place à la dramaturgie musicale d’une émotion narrative brute. Grâce à cette approche ophulsienne de la mise en scène, Jacques Otmezguine parvient à personnifier l’époque la plus sombre de notre histoire, à interroger avec nuance le rôle et la condition bouleversés de l’artiste dans cette période particulièrement trouble, et à offrir un formidable éclairage musical sur la vie artistique pendant l’Occupation.
Grand cri d’amour à elle seule, l’œuvre immortelle de Frédéric Chopin résonne ici comme le support tragique de la romance : elle donne corps à l’âme endeuillée de cet instrumentiste fictif (lequel rencontre de vraies figures historiques telles que Karajan, Furtwängler, Cortot ou encore Paré), amoureux désespéré expulsant toute sa douleur dans le lyrisme des concertos. En effet, Touraine, auquel le charismatique Oscar Lesage prête l’humilité de sa silhouette élancée, fait face à un profond mal de vivre. Alors que l’ombre de la haine antisémite a déchiré son cœur et réduit son idylle en cendres, le jeune virtuose est comme un piano froid, brisé, privé de musique, auquel on a arraché les cordes ; il doit apprendre à composer avec la pesante mélodie de l’absence de sa dulcinée (la mystérieuse Pia Lagrange), qu’il tente de combler dans les bras d’une autre jolie jeune femme, Annette (campée par la pétillante Zoé Adjani). De cette union réparatrice qui lui offre une forme de rédemption, naît une seconde Rachel, symbole de leur amour éternel, triomphant de la jalousie collaborationniste incarnée par la sœur de François.
Épousant le mouvement voluptueux de la musique, capturant comme rarement au cinéma la puissance de l’orchestre symphonique, la caméra s’accorde à la pulsation amoureuse de ce triangle kaléidoscopique, et capture l’assombrissement de la lumière à mesure que la guerre fait rage hors champ. Cinéaste accompli, Jacques Otmezguine puise l’essence et le tempo de l’enamourement dans l’attraction des êtres, la cinégénie des comédiens, l’alchimie des corps qui se repèrent, se regardent et s’aimantent mutuellement. Il aime figer les choses, les suspendre, et surtout laisser fermenter les sentiments, comme le souligne notamment ce plan sublime sur le portrait spectral de la professeure, posé là, au bord du piano, dans l’attente du retour de son élève bien aimé. Une ode moderne à la résistance, à la paix et à l’amour, qui doit autant à la minutie de sa reconstitution qu’à la présence théâtrale de ses jeunes interprètes. Sévan Lesaffre
Le Choix du pianiste – Bande-annonce
https://www.youtube.com/watch?v=sHk8aOStPHU
Synopsis :À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, François Touraine, grand virtuose du piano, n’a d’autre choix que de partir jouer en Allemagne pour sauver la femme qu’il aime, sa professeure. Rachel est juive dans une époque qui ne le permet plus… À son retour en France, il n’est plus que l’ombre de lui-même lorsqu’il rencontre Annette. Elle fera un geste incroyable pour lui permettre de remonter sur scène.
Le Choix du pianiste – Fiche technique
Réalisation et scénario : Jacques Otmezguine
Avec : Oscar Lesage, Pia Lagrange, Zoé Adjani, Philippe Torreton, Laurence Côte, André Manoukian, Andréa Ferréol, Nathan Desnyder, Nicolas Vaude, Luc Béraud…
Production : Nelly Kafsky
Photographie : Lubomir Bakchev
Montage : Constance Alexandre
Décors : Denis Renault
Costumes : Edith Vesperini, Stéphane Rollot
Musique : Dimitri Naïditch
Distributeur : Destiny Films
Durée : 1h46
Genre : Drame
Sortie : 29 janvier 2025
En compétition officielle au FIFAM 2024, La piel en primavera est un portrait de femme, premier film de Yennifer Uribe Alzate. La réalisatrice colombienne y suit la libération sensuelle d’une agente de sécurité entre amour vécu, désir et réappropriation de son corps.
Il est question de peau dans le titre du premier film de Yennifer Uribe Alzate et de printemps, car La piel en primavera raconte l’histoire d’une éclosion. Pourtant, Sandra est déjà mère d’un ado de quinze ans, elle n’est pas dans les balbutiements d’un premier amour. D’ailleurs, elle pense ne plus avoir le temps d’avoir une relation à cause du fils en question, qu’elle élève seule. Ce n’est pas l’avis de sa collègue qui vend des sextoys et autres accessoires liés au plaisir pendant les pauses au centre commercial. Au départ, on voit Sandra prendre le bus 243, la caméra la suit, ne la lâche pas. On est immergés dans sa vie, les sons qu’elle entend. On sent que dans sa vie bien rodée, alors que son fils est amoureux, elle est sur le point d’accepter de commencer quelque chose de nouveau. Sans artifice et sans la grandiloquence d’Iris et les hommes, Yennifer Uribe Alzate raconte le trajet de Sandra vers son désir, ou plutôt vers le choix d’écouter son corps. On la voit effectivement toujours en mouvement, en action. Elle éprouve ce corps, le bichonne aussi un peu, l’habille, l’habite. Elle tente de lui donner forme. D’ailleurs, c’est lors de son trajet quotidien qu’elle commence une histoire d’amour et de sexe avec Javier, le chauffeur du bus.
La piel en primavera s’intéresse aux petits détails qui changent dans le quotidien de Sandra après cette rencontre avec Javier. La vie est toujours monotone, elle semble tourner en rond dans le centre commercial où elle travaille, ne se mêle pas particulièrement aux autres. Quand il y a une fête, c’est toujours au loin ou alors Sandra n’y participe pas vraiment. Yennifer Uribe Alzate filme la transformation de Sandra, par les vêtements qu’elle porte, par sa manière de se regarder et d’être regardée, comme si tous les regards, les effleurements, les changements étaient autant de premières fois. Ce n’est pas une révolution époustouflante mais bien de petites touches qui colorent différemment les journées de Sandra. Elle va plus vers les autres, et semble aussi s’écouter différemment. Elle ne tient pas compte du regard de son fils, qui a plus de mal à entrevoir le sens de ce changement, trouvant par exemple – mais il vit un chagrin d’amour – que le maquillage de sa mère fait trop « pute ». Sandra l’affronte sans cri, simplement en montrant qu’elle ne va pas plier devant cette injonction à paraître mère, en oubliant ses désirs. Sandra s’impose sans écraser, ni chercher à dominer. Simplement, elle sait faire comprendre quand elle n’est plus en accord avec ce qui se passe. Est-ce cela, la véritable révolution du regard féminin à l’écran ? On l’espère sincèrement tant la douceur apparente cache une immense force morale. Sandra avance, elle n’a pas le choix mais veut quand même faire des choix dans cette fuite en avant que sont ses journées de vie.
Yennifer Uribe Alzate filme ce portrait de femme en privilégiant les plans longs, en étirant le temps. Elle joue sur la répétition des trajets et y construit lentement la transformation de son héroïne. Il n’y a pas de grandes scènes, ni de moments de gloire, simplement une femme qui se tient droite. L’actrice Alba Liliana Agudelo Posada offre une partition très sensible et subtile à ce personnage qu’on pourrait croire pris dans une romance, mais qui ne s’attache pas à un simple rôle de princesse attendant le prince charmant. Sandra va avant tout reconquérir son corps, que la caméra dévoile, déshabille et décortique, mais sans jamais en faire un objet. On avance simplement avec Sandra dans ce printemps doucereux qui s’étire et la rapproche doucement d’une plénitude qu’elle ne doit qu’à elle-même. Pour se sentir mieux avec les autres, dit-on, il faut déjà (ré)apprendre à s’aimer soi-même, c’est ce que Yennifer Uribe Alzate raconte, filme et concrétise avec beaucoup de force, de pudeur. Elle fait de Sandra une héroïne du quotidien, à travers un scénario qui sait où il va et prend son temps pour nous offrir une dernière scène, riche d’une belle symbolique féministe.
La piel en primavera : Fiche technique
Synopsis : Sandra, la nouvelle agente de sécurité d’un centre commercial, croise le chemin de Javier, un chauffeur de bus dans sa tournée quotidienne. À travers diverses expériences du désir, elle vit sa propre libération.