Rabia : la rage de vivre

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3.5

Premier film éprouvant de la réalisatrice allemande Mareike Engelhardt, Rabia nous plonge dans l’enfer syrien d’une maison d’épouses destinées aux guerriers djihadistes. Un huis clos poignant, doublé d’un thriller psychologique, qui alerte, grâce à un sujet sensible, sur les sources et les dangers de l’endoctrinement. Comment devient-on le bras armé d’un système extrémiste, jusqu’à en perdre lentement toute humanité ? En posant cette question complexe, Rabia propose un témoignage glaçant du combat de jeunes femmes embrigadées. 

Synopsis : Poussée par les promesses d’une nouvelle vie, Jessica, une Française de 19 ans, part pour la Syrie rejoindre Daech. Arrivée à Raqqa, elle intègre une maison de futures épouses de combattants et se retrouve vite prisonnière de Madame, la charismatique directrice qui tient les lieux d’une main de fer. Inspiré de faits réels.

Présenté au Festival du Film Francophone d’Angoulême et lauréat du Prix d’Ornano-Valenti au Festival de Deauville 2024, Rabia relate le parcours de deux amies qui s’envolent pleines d’espoir pour la Syrie. En abordant les causes et les méthodes de l’enrôlement, Mareike Engelhardt s’empare d’un thème éminemment personnel. Marquée par l’engagement de ses grands-parents envers Hitler, elle s’interroge sur le processus de basculement de jeunes individus rêveurs, courageux mais fragiles. C’est un fait divers, un couple qui souhaitait faire exploser la Tour Eiffel pour célébrer leur mariage, qui lui donne l’idée initiale. La réalisatrice allemande a ensuite rencontré de nombreuses jeunes femmes revenues de Syrie, qu’elle a suivies pendant plusieurs années afin de murir son projet. Résultat douloureux de ce recueil d’expériences, Rabia compose un drame oppressant nous invitant à réfléchir sur l’enrégimentement de masse. 

Anatomie d’une fuite

Que recherchent les jeunes femmes qui quittent leur pays, leur famille et leur travail du jour au lendemain pour devenir épouses de combattants en Syrie ? Avec Rabia, Mareike Engelhardt donne des pistes de réponse à travers le portrait d’une française en quête d’affirmation et de liberté. Infirmière dans un service gériatrique, Jessica s’occupe essentiellement de la toilette des personnes âgées. Une fois rentrée, elle retrouve un père inattentif et acariâtre pour lequel elle semble invisible. Peu considérée à son travail comme à la maison, Jessica cherche avant tout un moyen de s’émanciper, d’obtenir du respect, une place dans la société, et surtout, son indépendance. La Syrie apparaît alors telle une porte de sortie, l’opportunité de prendre un nouveau départ. Dans l’espoir de se marier avec un séduisant guerrier djihadiste, qu’elle a contemplé seulement en photo, Jessica abandonne tout. 

Rabia révèle ainsi, avec une force brute, comment un groupe extrémiste utilise les rêves ou les émotions de jeunes individus afin de les soumettre à une idéologie. La réalisatrice allemande a d’ailleurs très clairement exprimé ses objectifs : « faire des films qui questionnent le monde » et éviter que de telles situations ne se reproduisent à l’avenir. En effet, avec un réalisme effrayant, le drame dépeint la maison d’épouses syrienne comme une vaste usine de reproduction destinée à assurer la prochaine génération de combattants. Pour autant, malgré sa retranscription d’expériences vécues, le film reste une fiction qui ne prétend aucunement à un traitement documentaire. 

Le thème de l’endoctrinement n’est certes pas inédit au cinéma. Projeté hors compétition au Festival de Cannes 2022, Rebel exposait déjà, à travers le cheminement de deux jeunes belges enrôlés par Daech, les écarts flagrants entre l’image héroïque que l’on peut percevoir, de l’extérieur, du groupe islamique, et la réalité. Alors que Rebel s’investissait dans les séquences d’action, Rabia s’attache davantage à construire une prison psychique consommant lentement l’humanité de ses protagonistes. Si Jessica se montre évidement naïve, elle apparaît aussi courageuse et farouchement déterminée, à l’image parfaite des jeunes filles revenues de Syrie que Mareike Engelhardt a interviewées. Des jeunes filles dont le rêve tourne rapidement au cauchemar face aux règles implacables de Daech et au joug violent de ses dirigeants. Dans Rabia, c’est une directrice sans pitié, inspirée d’une personne réelle, que Jessica doit affronter.

Le diable s’habille en burqa 

L’intrigue principale de Rabia tourne autour de la relation complexe nouée entre Jessica et la féroce gérante de la maison d’épouses. Respectivement interprétées avec force virtuosité par Megan Northam, découverte dans Les Passagers de la nuit, Pendant ce temps sur Terre, puis la série Salade grecque de Cédric Klapisch, et Lubna Azabal, déjà fabuleuse dans Incendies, les deux protagonistes se livrent à un subtil jeu de pouvoir. Entre figure maternelle de substitution et gourou effroyable, la directrice corrige Jessica avant de la prendre sous son aile, dans le but affiché de la reconstruire à sa propre image. Si une telle lutte féminine a bel et bien existé, tout comme la gérante elle-même, recherchée pour crimes contre l’humanité, l’affrontement demeure dramatisé. Sous l’emprise de cette dame de fer, Jessica se transforme. Elle réévalue ses valeurs, perd son empathie et prend dangereusement goût à l’exercice du pouvoir. Prisonnière d’un engrenage infernal dans lequel il est si facile de glisser, Jessica se retrouve vite confrontée à des dilemmes moraux.

À travers ce portrait de femmes, Rabia aborde également une question très actuelle, celle du sort des enfants européens restés en Syrie. Traité récemment dans le documentaire Daech, les enfants fantômes, ce sujet dramatique nous alerte sur un autre volet de l’endoctrinement djihadiste, réalisé par le biais du conditionnement de garçons et de filles éduqués strictement par le groupe extrémiste. Que faire de ces jeunes individus, appelés à prendre la relève des combattants islamistes actuels ? Sans fournir de réponse, le film remplit parfaitement sa mission : faire réfléchir et marquer. Grâce à ce film étouffant et très incarné, Mareike Engelhardt signe une première entrée fracassante derrière la caméra. Sa foi dans le cinéma comme véhicule d’informations et d’interrogations la conduira certainement à poursuivre à l’écran son étude minutieuse de thématiques politico-sociales.  

1 https://filmfrancophone.fr/fr/programmation/la-competition/rabia

Rabia – Bande-annonce

Rabia – Fiche technique

Réalisation : Mareike Engelhardt
Scénario : Mareike Engelhardt, Samuel Doux
Casting : Megan Northam (Rabia), Lubna Azabal (Madame), Natacha Krief, Lena Lauzemis…
Montage : Mathilde Van de Moortel
Photographie : Agnès Godard
Producteurs : Lionel Massol, Pauline Seigland
Sociétés de production : Arte France Cinema, Films Grand Huit, Starhaus Filmproduktion, Kwassa Films
Genre : drame, thriller
Durée : 1h34
France – Sortie le 27 novembre 2024

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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