FIFAM 2024 : La piel en primavera de Yennifer Uribe Alzate

En compétition officielle au FIFAM 2024, La piel en primavera est un portrait de femme, premier film de Yennifer Uribe Alzate. La réalisatrice colombienne y suit la libération sensuelle d’une agente de sécurité entre amour vécu, désir et réappropriation de son corps.

Il est question de peau dans le titre du premier film de Yennifer Uribe Alzate et de printemps, car La piel en primavera raconte l’histoire d’une éclosion. Pourtant, Sandra est déjà mère d’un ado de quinze ans, elle n’est pas dans les balbutiements d’un premier amour. D’ailleurs, elle pense ne plus avoir le temps d’avoir une relation à cause du fils en question, qu’elle élève seule. Ce n’est pas l’avis de sa collègue qui vend des sextoys et autres accessoires liés au plaisir pendant les pauses au centre commercial. Au départ, on voit Sandra prendre le bus 243, la caméra la suit, ne la lâche pas. On est immergés dans sa vie, les sons qu’elle entend. On sent que dans sa vie bien rodée, alors que son fils est amoureux, elle est sur le point d’accepter de commencer quelque chose de nouveau. Sans artifice et sans la grandiloquence d’Iris et les hommes, Yennifer Uribe Alzate raconte le trajet de Sandra vers son désir, ou plutôt vers le choix d’écouter son corps. On la voit effectivement toujours en mouvement, en action. Elle éprouve ce corps, le bichonne aussi un peu, l’habille, l’habite. Elle tente de lui donner forme. D’ailleurs, c’est lors de son trajet quotidien qu’elle commence une histoire d’amour et de sexe avec Javier, le chauffeur du bus.

La piel en primavera s’intéresse aux petits détails qui changent dans le quotidien de Sandra après cette rencontre avec Javier. La vie est toujours monotone, elle semble tourner en rond dans le centre commercial où elle travaille, ne se mêle pas particulièrement aux autres. Quand il y a une fête, c’est toujours au loin ou alors Sandra n’y participe pas vraiment. Yennifer Uribe Alzate filme la transformation de Sandra, par les vêtements qu’elle porte, par sa manière de se regarder et d’être regardée, comme si tous les regards, les effleurements, les changements étaient autant de premières fois. Ce n’est pas une révolution époustouflante mais bien de petites touches qui colorent différemment les journées de Sandra. Elle va plus vers les autres, et semble aussi s’écouter différemment. Elle ne tient pas compte du regard de son fils, qui a plus de mal à entrevoir le sens de ce changement, trouvant par exemple – mais il vit un chagrin d’amour – que le maquillage de sa mère fait trop « pute ». Sandra l’affronte sans cri, simplement en montrant qu’elle ne va pas plier devant cette injonction à paraître mère, en oubliant ses désirs. Sandra s’impose sans écraser, ni chercher à dominer. Simplement, elle sait faire comprendre quand elle n’est plus en accord avec ce qui se passe. Est-ce cela, la véritable révolution du regard féminin à l’écran ? On l’espère sincèrement tant la douceur apparente cache une immense force morale. Sandra avance, elle n’a pas le choix mais veut quand même faire des choix dans cette fuite en avant que sont ses journées de vie.

Yennifer Uribe Alzate filme ce portrait de femme en privilégiant les plans longs, en étirant le temps. Elle joue sur la répétition des trajets et y construit lentement la transformation de son héroïne. Il n’y a pas de grandes scènes, ni de moments de gloire, simplement une femme qui se tient droite. L’actrice Alba Liliana Agudelo Posada offre une partition très sensible et subtile à ce personnage qu’on pourrait croire pris dans une romance, mais qui ne s’attache pas à un simple rôle de princesse attendant le prince charmant. Sandra va avant tout reconquérir son corps, que la caméra dévoile, déshabille et décortique, mais sans jamais en faire un objet. On avance simplement avec Sandra dans ce printemps doucereux qui s’étire et la rapproche doucement d’une plénitude qu’elle ne doit qu’à elle-même. Pour se sentir mieux avec les autres, dit-on, il faut déjà (ré)apprendre à s’aimer soi-même, c’est ce que Yennifer Uribe Alzate raconte, filme et concrétise avec beaucoup de force, de pudeur. Elle fait de Sandra une héroïne du quotidien, à travers un scénario qui sait où il va et prend son temps pour nous offrir une dernière scène, riche d’une belle symbolique féministe.

La piel en primavera : Fiche technique

Synopsis : Sandra, la nouvelle agente de sécurité d’un centre commercial, croise le chemin de Javier, un chauffeur de bus dans sa tournée quotidienne. À travers diverses expériences du désir, elle vit sa propre libération.

Réalisation : Yennifer Uribe Alzate
Scénario : Yennifer Uribe Alzate
Interprètes : Alba Liliana Agudelo Posada , Luis Eduardo Arango, Julián López Gallego, Laura Zapata Acevedo
Durée : 1h32
Genre : drame

Festival

Cannes 2026 : La Vie d’une femme, portrait d’une guerrière moderne

Récompensée l'année dernière par un César pour son rôle d'enquêtrice dans "Dossier 137", sélectionné en Compétition au Festival de Cannes, Léa Drucker foule à nouveau le tapis rouge. L'actrice tout terrain interprète dans "La Vie d'une femme" une chirurgienne épanouie, libre et hyperactive, qui assume pleinement ses choix. En brossant le portrait de ce personnage affirmé par le prisme de ses relations à autrui, Charline Bourgeois-Tacquet compose un drame rythmé au cœur d'un monde hospitalier en déclin. Une bonne leçon de vie qui rend les femmes maîtresses de leur destinée sans les victimiser.

Cannes 2026 : Dua, un corps en guerre

Présenté à la Semaine de la Critique 2026, "Dua" de Blerta Basholli raconte l’adolescence dans un Kosovo au bord de la guerre, entre désir d’émancipation, peur de l’exil et mémoire intime.

Cannes 2026 : Quelques jours à Nagi, ce que le bois retient

Présenté à Cannes 2026, Quelques jours à Nagi est un drame sensible où Kōji Fukada explore l’art, le deuil et la reconstruction dans un Japon rural suspendu.

Cannes 2026 : In Waves, quand les émotions déferlent

Après le merveilleux "Planètes" de la précédente édition, la Semaine de la Critique cannoise propose en ouverture un nouveau film d'animation, "In Waves". Une splendide histoire d'amour et d'amitié au creux des vagues qui déferlent sur nous par salves d'émotions. Grâce à son animation sublime et à son traitement sensible de la perte et du deuil, "In Waves" compose une œuvre à la fois lumineuse et mélancolique. Une magnifique ode au cinéma et à la mer.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Cannes 2026 : La Vie d’une femme, portrait d’une guerrière moderne

Récompensée l'année dernière par un César pour son rôle d'enquêtrice dans "Dossier 137", sélectionné en Compétition au Festival de Cannes, Léa Drucker foule à nouveau le tapis rouge. L'actrice tout terrain interprète dans "La Vie d'une femme" une chirurgienne épanouie, libre et hyperactive, qui assume pleinement ses choix. En brossant le portrait de ce personnage affirmé par le prisme de ses relations à autrui, Charline Bourgeois-Tacquet compose un drame rythmé au cœur d'un monde hospitalier en déclin. Une bonne leçon de vie qui rend les femmes maîtresses de leur destinée sans les victimiser.

Cannes 2026 : Dua, un corps en guerre

Présenté à la Semaine de la Critique 2026, "Dua" de Blerta Basholli raconte l’adolescence dans un Kosovo au bord de la guerre, entre désir d’émancipation, peur de l’exil et mémoire intime.

Cannes 2026 : Quelques jours à Nagi, ce que le bois retient

Présenté à Cannes 2026, Quelques jours à Nagi est un drame sensible où Kōji Fukada explore l’art, le deuil et la reconstruction dans un Japon rural suspendu.