Chorus, un film de François Delisle: Critique

Chorus n’est pas un film facile à appréhender. Caractérisé par un montage alterné qui de plus ne respecte pas la linéarité chronologique, on ne sait pas par quel bout le prendre, et pourtant il capte notre regard dès le premier plan.

SynopsisLe jour où leur fils a disparu, un après-midi après l’école, la vie d’Irène et Christophe s’est brisée. Chacun de son côté a survécu à sa façon, lui au Mexique, elle en reprenant sa carrière au sein d’une chorale. Dix ans après, un appel de la police les amène à se retrouver…

Lovely Bones

C’est un film taiseux. Cependant, il commence par le plan d’un homme qui se met à table, un détenu qui visiblement n’a pas fini de déballer tous ses crimes et qui raconte le début de ce qui semble être un crime perpétré sur un enfant. L’homme, à la voix douce et au physique débonnaire, affiche un calme qui contraste avec la violence doucereuse de ce qu’il raconte, et la scène fait froid dans le dos. Un récit dont on suivra le difficile épilogue plus loin dans le film. Dans le plan suivant  on voit un homme, le visage très fermé, marchant seul au bord de la mer ; on apprendra qu’il s’agit d’un rivage mexicain, et on comprend soudain pourquoi le film nous a fait penser au récent El Club du chilien Pablo Larraín. Puis la caméra de nouveau bifurque vers le Canada et s’attarde longuement sur un groupe de chanteurs dans une église, en train d’enregistrer une polyphonie médiévale, une mélopée belle mais infiniment triste.

Le prisonnier, c’est Jean-Pierre, un homme qui vient d’avouer l’assassinat du jeune Hugo qui a disparu une dizaine d’années auparavant. Au bord de la mer, c’est Christophe (Sébastien Ricard), le père de Hugo, et dans le chœur à l’église, Irène (Fanny Mallette), sa mère. Les évènements ont eu raison de ce couple qui s’est fracturé après la disparition de l’enfant.

Le québécois François Delisle raconte un moment précis de leur histoire : celui où, à la suite des révélations de Jean-Pierre, le couple a la confirmation de la mort de leur fils, après dix ans d’espoir et de désespoir. Le moment précis où ils accusent la perte, celui où ils ne peuvent plus se raccrocher que l’un à l’autre, ou au mieux, à eux-mêmes . Christophe et Irène se sont donc éloignés, faute sans doute de trouver les mots qui pourraient consoler l’autre, par crainte peut-être également de l’accabler de son propre chagrin. C’est tout cela que François Delisle réussit à montrer à travers sa mise en scène qui laisse aux sentiments tout le temps de s’exprimer, et ici les sentiments sont essentiellement submergés par la douleur. Le cinéaste en montre les symptômes par de petites touches fulgurantes, comme dans cette scène où l’amour se termine dans un torrent de larmes qui laisse l’autre partenaire pantois, ou cette autre scène où la vue d’un nouveau-né déclenche une détresse infinie… il montre les ravages de cette perte et de cette douleur au travers des relations tendues ou au contraire trop distendues que Christophe et Irène ont respectivement avec leur père (Pierre Curzi) et mère (Geneviève Bujold), les victimes collatérales de ce drame familial.

Le réalisateur, qui est également à l’écriture, à la photo et au montage, a choisi le noir et blanc, ou plus exactement le gris pour donner le ton de ce film grave et triste. Il avoue avoir été inspiré par les photographies de l’américain Mark Steinmetz pour les nuances de Chorus. Et même quand les deux protagonistes sont dans une phase d’accalmie, dans une tentative de paix intérieure, l’un au contact de la mer, l’autre dans l’exercice du chant, la tonalité du film est toujours très sombre, pour rappeler sans cesse au spectateur qu’il ne s’agit là que d’un répit passager, et que « chaque jour qui passe creuse le trou » comme dit Irène à sa mère désemparée…

Et pourtant, alors que Chorus ne parle que des émotions, expurgeant au maximum les contingents de la vie quotidienne pour ne laisser à vif que les blessures des personnages, il arrive difficilement à nous émouvoir. Le manque de consistance du film n’est pas vraiment en cause, puisque d’emblée, on sait que l’intrigue est mince et importe peu. Ce qui gêne, c’est la construction plutôt désincarnée du film. Ainsi, par exemple, l’utilisation des dialogues intérieurs en voix-off : en plus de trop surligner le jeu des deux acteurs qui n’en a vraiment pas besoin, ces dialogues très stylisés donnent un caractère trop cérébral au film, et pas suffisamment de corps à la relation des deux personnages qui sont pourtant atteints dans leur chair, au plus profond de leur corps par l’absence physique de ce fils devenu presque « imaginaire » pour son père Christophe. On observe aussi une certaine distance que le cinéaste semble prendre avec son propre sujet. Du coup, ce qui au départ est un minimalisme plutôt louable devient de la froideur, empêchant l’émotion de s’installer.

Racontant davantage la douleur que le deuil, Chorus est malheureusement comme écrasé par sa forme pour que l’émotion puisse s’épanouir pleinement. Malgré un jeu très intense de la part de Sébastien Ricard et surtout de Fanny Mallette, le spectateur reste sur sa faim, tant le film était porteur de promesses. Dans un genre similaire, où l’héroïne est également à la recherche d’une réponse par rapport à sa mère disparue, où le choix du cinéaste a également été ce noir et blanc à dominance de gris, et où le minimalisme était également le vecteur utilisé, Ida, le film du polonais Pawel Pawlikowski a été autrement plus bouleversant, car moins apprêté.

Chorus – Bande annonce

Chorus – Fiche technique

Titre original : Chorus
Date de sortie : 20 Janvier 2016
Réalisateur : François Delisle
Nationalité : Canada
Genre : Drame
Année : 2015
Durée : 97 min.
Scénario : François Delisle
Interprétation :   Sébastien Ricard (Christophe), Fanny Mallette (Irène), Geneviève Bujold (Gabrielle), Pierre Curzi (Jérôme), Antoine L’Écuyer (Antonin), Luc Senay (Jean-Pierre Blake), Didier Lucien (Hervé Laroche)
Musique : –
Photographie : François Delisle
Montage : François Delisle
Producteurs : François Delisle, Maxime Bernard
Maisons de production : Films 53/12
Distribution (France) : UFO Distribution
Récompenses : Grand prix pour François Delisle au Fünf Seen Film Festival, Grand prix pour François Delisle au Indianapolis International Film Festival
Budget : –

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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