El Club, un film de Pablo Larrían: critique

En forte résonance avec l’actualité récente du Chili, où un évêque accusé d’avoir couvert des agissements pédophiles vient pourtant d’être confirmé dans ses fonctions par le pape François, et ce malgré de très fortes protestations des catholiques eux-mêmes, au Chili comme dans les autres parties du globe, en forte résonance avec tous les pays du monde où l’église catholique a été montrée du doigt pour de faits similaires, El Club est une histoire née presque accidentellement lorsque le cinéaste Pablo Larraín est tombé sur un article de presse montrant le sort de Mgr Francisco Cox, un autre évêque du très pieux et conservateur Chili, « élargi » par sa hiérarchie vers une maison luxueuse en Europe au lieu de faire face à la justice de son pays.

SynopsisDans une ville côtière du Chili, des prêtres marginalisés par l’Eglise vivent ensemble dans une maison. L’arrivée d’un nouveau pensionnaire va perturber le semblant d’équilibre qui y règne…

Sin City

Une genèse accidentelle donc, mais une exploitation méthodique et glaçante de son sujet par le réalisateur, malgré un temps de tournage très limité. Commençant par une image aux tonalités tellement éteintes que l’on croirait voir un métrage en noir et blanc, El Club montre un homme (Alfredo Castro, un habitué des films de Pablo Larraín) au bord de l’océan qui joue avec son chien, un lévrier – « la seule espèce de chien mentionnée dans la Bible » -. Plus tard, il rejoint une maison un peu en retrait, où une femme nettoie la terrasse à grande eau, et un autre homme donne à boire à un vieillard sénile. Plus tard encore, on voit ces mêmes hommes assister de loin à une course de lévriers, à l’écart de la population. Seule la femme est au bord du champ de courses. Les scènes d’intérieur frappent par leur grain qui apporte encore plus d’opacité à film qui ne livre aucune de ses recettes à ce stade. Cette épaisse granulosité, et le gris bleu triste qui baigne la plus grosse partie du film sont le résultat du choix du cinéaste d’utiliser des filtres d’anciennes caméras soviétiques, de son choix de poser d’emblée une chape sur ces personnages.

L’histoire de ces hommes et de cette femme reste mystérieuse jusqu’à ce qu’un nouveau « pensionnaire », le père Lazcano, rejoigne le « Club » : il s’agit là en fait de curés écartés de leurs paroisses respectives pour diverses lourdes fautes, et qui vivent ici pour « prier et se repentir ». Les règles de vie, sommaires mais édifiantes –pas de douche prolongée, pas de masturbation, entre autres interdictions-, sont expliquées au nouveau venu par la femme, Sœur Monicá (époustouflante Antonia Zegeres, épouse complice du réalisateur à la ville, toute en sourires dangereusement naïfs), de manière assez abrupte, quasi surréaliste, conférant un humour noir et grinçant à la situation. On comprend petit à petit que ces hommes, sous la férule de cette femme, sont confinés dans cette maison isolée d’un village côtier isolé (la Boca de Navidad) , autant pour faire pénitence qu’en réalité pour se cacher.

A l’issue d’évènements dramatiques suivant l’arrivée de Lazcano, un autre prêtre, le père Garcia (Marcelo Alonso) est dépêché à la maison : un de ces « nouveaux curés » comme dit Sœur Monicá , un prêtre « très instruit… et très beau » comme dit comiquement le supérieur hiérarchique venu l’emmener ici. Il est là pour « gérer les situations de crise », autrement dit pour étouffer les scandales possibles liés aux évènements récents, sous couvert de thérapie psychologique en fouillant les âmes pour mieux les sauver. On découvre avec incrédulité les méfaits de ces prêtres et de cette sœur, car tous ont un lourd passé, et on observe avec encore plus d’incompréhension leur déni : déni de viol, de pédophilie, de rapt de bébé, de complicité de torture et de moult turpitudes humaines. Même leur homosexualité, mise au rang de crime, est niée.  Ce faisant, Pablo Larraín ne verse pas dans la condescendance :  il n’excuse rien, la crudité et le détail des accusations égrenées par une des victimes étant suffisamment explicites et accusateurs, mais il laisse le champ aux « délinquants » d’exposer leur point de vue candide, un point de vue façonné pour eux par leur église.

Le film du jeune chilien est une charge contre la grande hypocrisie de cette église, la pénitence et la prière étant la réponse divine et unique aux crimes commis, et en aucun cas la confrontation à la justice humaine. L’impunité et l’absence de culpabilité sont au centre du film. De fait, la prison dorée où on peut parier sur des courses de chien et boire à volonté n’est pas une vraie pénitence. La maison des prêtres, ce club d’un genre nouveau, symbolise l’église qui couve l’indéfendable en son sein, et le père Garcia quant à lui représente une vague conscience vite étouffée par la peur du scandale. Il est évident qu’à aucun moment, le souci de cet « homme instruit », qui veut incarner « la nouvelle église », n’a été de ramener ses frères à la Justice.

Les dernières scènes du film ne font que confirmer la détermination de tous à échapper au jugement des hommes, les protagonistes allant jusqu’à perpétrer les crimes les plus cruels.

Intelligemment construit, El club montre toutes les facettes de son sujet, l’impunité de certains prêtres fautifs, essentiellement pédophiles, depuis le point de vue presque insoutenable des victimes (personnifiées par le ténébreux Sandokan, lui même interprété par Roberto Farías, vu également dans No, le précédent film du réalisateur), jusqu’aux positions de l’église et des défroqués eux-mêmes, dans une mise en scène très stylisée malgré une fadeur apparente. Un film cathartique dans un des pays les plus conservateurs de l’Amérique, et qui ne fait pas toujours la part belle aux victimes de nombreux actes de pédophilie de la part de prêtres pas très catholiques, avec une vingtaine de prêtres recensés à ce jour…

El Club – Bande annonce 

El club – Fiche technique

Titre original : El Club
Date de sortie : 18 Novembre 2015
Réalisateur : Pablo Larraín
Nationalité : Chilien
Genre : Drame
Année : 2015
Durée : 98 min.
Scénario : Guillermo Calderón, Pablo Larraín, Daniel Villalobos
Interprétation : Roberto Farías (Sandokan), Antonia Zegers (Hermana Mónica), Alfredo Castro (Padre Vidal), Alejandro Goic (Padre Ortega), Alejandro Sieveking (Padre Ramírez), Jaime Vadell (Padre Silva), Marcelo Alonso (Padre García)…
Musique : Carlos Cabezas
Photographie : Sergio Armstrong
Montage : Sebastián Sepúlveda
Producteurs : Juan de Dios Larraín, Pablo Larraín
Maisons de production : Fabula
Distribution (France) : Wild Bunch Distribution
Récompenses : Grand Prix du jury (Ours d’Argent) : Berlinale de Février 2015
Budget : –

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.