65 – la Terre d’avant : un fossile comme un autre

Le paradoxe du T-Rex est intéressant : un grand corps imposant et un petit cerveau pour diriger toute sa férocité. C’est un peu le complexe que traîne cette énième aventure rocambolesque, qui a tout pour plaire à première vue, mais qui se révèle être un pseudo-survival, tout ce qu’il y a de plus inoffensif. Le dinosaure à Hollywood, c’est encore de la viande numérique qui ne fait ni chaud ni froid.

Sous l’impulsion de Sam Raimi et de Columbia Pictures, Scott Beck et Bryan Woods, à qui l’on doit le scénario de Sans un bruit, ont la lourde tâche de restituer l’ambiance que Jurassic World 3 : Le Monde d’après s’est refusé d’offrir à son public, à savoir un basculement de la chaîne alimentaire. Avec autant de fossiles à leur portée, les réanimer le temps d’une promenade sous tension catalysait déjà tout le concept du projet, un peu farfelu, mais que le dernier néophyte des grosses bébêtes ne manquera sous aucun prétexte, le seau de pop-corn en main.

La vie ne trouve pas toujours un chemin

Pourtant, il ne faudrait pas se mentir et plutôt commencer à admettre que les auteurs américains ont encore beaucoup à prouver. Leur contribution au film de genre se limite au slasher Haunt, qui doit tout à ses ancêtres. C’est bien là tout le problème lorsqu’on se lance dans une épopée spatiale qui tourne mal et qui ne prend même pas soin de masquer son pillage sur Interstellar ou encore sur le monumentale Jurassic Park. Le visuel n’aura donc pas de quoi dépayser le premier Terrien, 65 millions d’années après la fin de l’ère du crétacé.

C’est sans doute ce qu’on peut appeler une occasion manquée, de peu, cependant juste assez pour que le spectateur ait toujours un coup d’avance sur le scénario et les personnages. Il est alors inutile d’insister sur la défaillance du pilotage automatique en ouverture, qui a forcé l’atterrissage du vaisseau d’un explorateur. Il s’agit d’un concept dans l’identité du récit, sans surprise et sans un prédateur pour rattraper l’autre.

Extinction imminente

Pas le temps de s’émerveiller comme Steven Spielberg en admirant des diplodocus ou autres tricératops, les cinéastes ne cachent pas leurs intentions, focalisées sur la prédation de leurs jouets carnivores.

« Nous avions une devise : l’essentiel dans le suspense est ce que l’on ne voit pas », affirme le duo de réalisateurs. C’est en effet dans le hors-champ que la puissance de la suggestion peut gagner en efficacité. Le détour par la caverne en témoigne. Vient alors tout un panel sensoriel, tentant de consolider ce style. Malgré ce constat, l’incertitude autour des protagonistes est loin d’être maîtrisée. Le suspense n’a pas le temps d’exister avec une découpe aussi soutenue, ce qui donne le fort sentiment de ne pas avoir d’enjeux à défendre également.

L’argument du film, c’est pourtant les dinosaures, ce qui est un peu contradictoire, sachant que l’on souhaite minimiser leur présence, mais que l’on a également vendu comme le sujet de castagne avec l’ex-marine Adam Driver. Le comédien en impose toujours un peu plus et incarne un Mills perdu dans son esprit. Dommage que toute la mise en scène explicative mâche tout son jeu. On se contente alors d’enchaîner le héros à sa mémoire défaillante, jusqu’à dépendre d’hologrammes pour le forcer à culpabiliser. Il en résulte une guérison accélérée, qui écarte toute trace de solitude.

Fais ce que je dis, pas c’que je fais

Comme pour Sans un bruit, la barrière de langage est présente, mais se révèle moins pertinente ici, voire dispensable. Pas de langue des signes, sauf pour indiquer des directions ou pour mimer ce qui va de soi. Les auteurs semblent avoir oublié de justifier les contraintes, liées à l’environnement hostile dans lequel nos rescapés évoluent. Le cas de l’autre survivante parle de lui-même, ou presque, c’est pourquoi on ne développera pas pour un sou la jeune Koa (Ariana Greenblatt), si ce n’est reproduire le schéma identique du héros qui la sauve et qui se fait ensuite sauver. Leur complicité devrait pourtant être l’ADN de toute l’intrigue, du moins pour Mills, qui avance sans cesse, afin de surmonter un deuil.

L’épreuve ultime du T-Rex est là pour nous convaincre de ce qu’il ne faut pas faire pour garder son public en haleine, car tous les obstacles sont oubliables. En somme, 65 – la Terre d’avant n’est pas le plus convaincant aujourd’hui, en matière de divertissement. On trouvera de meilleures propositions dans le nanarland des Carnosaur et compagnie, mais certainement pas dans ce que Beck et Woods semblent entretenir, au pays du 7e lard, où le gras ne laisse ni place à l’intensité, ni place à l’émotion. Le fait de prendre ce genre de projet au sérieux est sans doute ce qui l’a conduit à sa propre extinction. Le gros caillou tombé du ciel n’y serait donc pour rien.

Bande-annonce : 65 – la Terre d’avant

Fiche technique : 65 – la Terre d’avant

Réalisation & Scénario : Scott Beck, Bryan Woods
Photographie : Salvatore Totino
Décors : Kevin Ishioka
Costumes : Michael Kaplan
Montage : Josh Schaeffer, Jane Tones
Musique : Chris Bacon, Danny Elfman
Production : Columbia Pictures, Bron Studios, TSG Entertainment
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Sony Pictures Releasing France
Durée : 1h33
Genre : Science-fiction, Thriller
Date de sortie : 15 mars 2023

Synopsis : Après un terrible crash sur une planète inconnue, le pilote Mills découvre rapidement qu’il a en réalité échoué sur Terre…il y a 65 millions d’années. Pour réussir leur unique chance de sauvetage, Mills et Koa, l’unique autre survivante du crash, doivent se frayer un chemin à travers des terres inconnues peuplées de dangereuses créatures préhistoriques dans un combat épique pour leur survie.

65 – la Terre d’avant : un fossile comme un autre
Note des lecteurs0 Note
1.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.