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Ma vie avec John F. Donovan : l’émouvante virée américaine de Xavier Dolan en DVD/Blu-Ray

Après un Prix du Jury et un Grand Prix glanés à Cannes, le jeune québécois Xavier Dolan a eu envie de changement. Et à l’aune d’un succès tel que le sien, la perspective d’une virée à l’international, comprendre ici chez l’Oncle Sam, s’est naturellement imposée. En résulte Ma Vie Avec John F. Donovan, où le cinéaste ausculte le star-system et ses ravages via le prisme d’une relation épistolaire entre un jeune garçon et une star hollywoodienne en pleine apogée. Le tout pour un film intimiste, subtil et, qu’on se le dise, sublime. 

Dix ans après la mort d’une vedette de la télévision américaine, un jeune acteur se remémore la correspondance jadis entretenue avec cet homme, de même que l’impact que ces lettres ont eu sur leurs vies respectives.

De l’autre coté de l’écran 

La singularité du cinéma de Xavier Dolan réside sans doute dans sa manière de filmer les marginaux, les laissés pour compte, les personnes en retrait. Chez eux, chaque silence, chaque gémissement, chaque mot veut dire beaucoup. De facto, s’immiscer dans leur vie a des airs de virée intime, on perçoit l’invisible, on capte leur psyché et in fine, on les comprend, eux et leurs tourments. Alors quand Dolan décide de suivre deux facettes de la célébrité, entre celle qui l’alimente (les fans) et celle qui la vit (parfois de manière involontaire), le tout dans le milieu de la télévision/cinéma, ça ne pouvait qu’augurer de bonnes choses. Bonnes au point d’avoir failli figurer au sein de la compétition du Festival de Cannes, mais là n’est pas la question. Sans doute le film était trop précieux, trop ambitieux pour Cannes, voire trop intime pour Dolan, qui, pour son premier film en langue anglaise, s’est mis en quête de dépeindre l’aura du star-system et comment elle est perçue des deux cotés de la barrière. Une sacrée besogne dont il sort pourtant vainqueur, principalement pour l’ADN qu’il a su injecter à cette histoire très américaine mais à la sensibilité résolument non-américaine. Un peu comme si Dolan avait mémorisé les us et coutumes, les codes de la représentation de la célébrité tels qu’on se les imagine depuis leur naissance aux US, mais que son tempérament de jeune premier canadien reprenait le dessus au moment de filmer. En résulte ainsi un film très autobiographique puisque difficile d’ignorer la sensibilité du bonhomme quand on sait que plus jeune, Dolan tournait dans des pubs et écrivait entre autre, à ses stars préférées. Aujourd’hui, le jeune fan qu’il était s’est mué en un artiste émérite, connu, acclamé; ce qui donne du sel à ce portrait de la célébrité et, qu’on se le dise, à cet éloge des faux-semblants et de l’identité. Et force est d’admettre que l’on parle d’identité dans ce film, entre cette star (Kit Harrington, plein de fêlures) et la liaison épistolaire qu’il a développée avec un jeune fan à des milliers de kilomètres de là (Jacob Tremblay, bouleversant). Au milieu, on retrouvera pléthore de personnages investis et profonds qui cachent finalement le noeud de l’intrigue: le John F Donovan du titre est un personnage « dolanien » dans le plus pur sens du terme, autrement dit un personnage désaxé, perdu, qui a du mal à assumer qui il est et surtout qui a du mal à porter son identité. Et autant dire qu’accoucher d’une quête identitaire dans le milieu le plus féroce qui soit, c’était assurément audacieux et Dolan l’a réussi haut la main. 

Une singularité bridée…

Hélas trois fois hélas, la vision partagée par Xavier Dolan n’aura pas le mérite d’une sortie à la hauteur de sa réputation puisque l’intimisme de Dolan se paie comptant : on n’aura ainsi qu’un maigre making-of et quelques scènes coupées (ironique quand on sait que le montage initial avoisinait les 4h de films incluant en plus Jessica Chastain). Le tout évidemment déployé sur un support DVD/Blu-Ray classique qu’on aurait aimé voir étoffé. Mais peut-être que c’est comme ça que Dolan capture à ce point la beauté chez ses personnages ; en travaillant leur simplicité, en les privant de l’artifice de la caméra. 

Ma Vie Avec John F. Donovan : Bande-annonce

Un film de Xavier Dolan avec Kit Harington, Natalie Portman, Jacob Tremblay

Synopsis : Dix ans après la mort d’une vedette de la télévision américaine, un jeune acteur se remémore la correspondance jadis entretenue avec cet homme, de même que l’impact que ces lettres ont eu sur leurs vies respectives.

Sortie du film le 17 Juillet chez TF1 Studio

Caractéristiques techniques du DVD : Image: 16/9compatible 4/3-2.39–Durée du film 2H03Audio: Français et Anglais 2.0 Dolby Digital/ 5.1 Dolby Digital. Sous-titres: sourds et malentendants
Caractéristiques techniques du Blu-ray™ : Image : 16/9 2.39:1 Widescreen –Durée du film 2H03. Audio : Français et Anglais DTS-HD Master Audio 5.1 Sous-titres: sourds et malentendants. Bonus du DVD et du Blu-ray™: Scènes coupées et Making-of

Years and years : « this is the world we built »

Décidément, les séries de l’année 2019 aiment nous mettre en scène la fin du monde. Cela permet de montrer l’état de nos peurs actuelles. Peur du nucléaire qui nous a donné Chernobyl ou Dark. Peur de l’Apocalypse socio-économico-politique de notre monde occidental dans la série britannique Years and years, de Russell T. Davies (créateur de Torchwood, Queer as folk…).

Au sens propre, il est possible d’affirmer que Years and years est une série d’anticipation, dans le sens que les scénaristes ont pris les situations sociale, politique et géopolitique actuelles et ont imaginé ce que cela donnera dans 5 à 10 ans. La série commence en 2024 et chaque épisode se déroule en une année différente. Cela permet de voir l’évolution de la situation sur le long terme, et de montrer comment de petits choix, des renoncements minimes peuvent avoir des conséquences hors de proportions.

Years and years nous propose de suivre la famille Lyons, une famille de la bonne bourgeoisie anglaise. Et chacun des membres de la famille va nous permettre de développer un des aspects de ce futur si angoissant.

Ainsi, avec Daniel, nous explorons la situation de plus en plus tendue des migrants. Daniel Lyons travaille pour les services du logement de Manchester, un emploi qui le met au contact des nombreux migrants qui arrivent en Angleterre en provenance des zones les plus dangereuses de la planète. Il va ainsi rencontrer Viktor, un Ukrainien qui a dû fuir son pays. Au fil des épisodes, Daniel et Viktor vont être les victimes des politiques migratoires et de ces conflits qui mettent les êtres humains dans des situations aussi absurdes que dangereuses, à la merci de passeurs peu scrupuleux ou de gouvernements xénophobes.

Le long des six épisodes qui forment la série, nous assistons à l’irrésistible ascension de Vivienne Rook, politicienne démagogue dont le personnage semble être un mélange de Nigel Farage et Matteo Salvini. Chaque intervention est volontairement choc, pour prouver qu’elle n’appartient pas à la classe politique habituelle. Elle prétend parler au nom du peuple en disant tout haut ce que beaucoup penseraient tout bas, et se dit proche du peuple. En ce nom, elle propose des solutions qui mettent en danger la pratique démocratique (comme faire passer un test de Quotient Intellectuel avant de donner le droit de vote). De plus en plus populaire, elle en vient même à séduire plusieurs membres de la famille Lyons, comme Rosie et Edith.

Stephen, quant à lui, permet à la série de se focaliser sur le déclassement social. Ayant une excellente situation financière, il va tout perdre en un instant dans l’effondrement des banques et se retrouver dans le cas d’un travailleur « überisé », obligé de cumuler jusqu’en 11 mini-emplois sous-payés pour pouvoir survivre. Et accepter tout, jusqu’à l’humiliation, pour avoir un poste.

Les nouvelles technologies ont pris de plus en plus d’importance, tous les membres sont connectés les uns aux autres en permanence, et communiquent avant tout par audio-conférences. Mais Bethany, une des filles de Stephen, veut aller plus loin : fanatique du monde virtuelle, elle veut y faire sa vie. Elle se déclare trans-humaine et désire abandonner son corps ou, au pire, l’améliorer par toute une série de procédés informatiques. Ce qui n’aura pas que des avantages.

Clairement, le monde du futur vu par les créateurs de Years and years est sombre. Dérèglement climatique, attaque nucléaire unilatérale, effondrement du modèle démocratique occidental, tout se mêle pour décrire un avenir angoissant.

Certes, il ne faut pas oublier deux ou trois scènes plus légères, voire franchement drôles (voir ce qu’Edith fait avec les restes de son père…). Et ces nombreux moments de vie qui sont autant de poses dans le déroulement des événements : les réunions familiales, les instants d’intimité… Les personnages sont tous parfaitement dessinés, caractérisés, ils sont attachants, complexes et jamais caricaturaux. L’interprétation est remarquable, tout en finesse et en intensité. Le rythme est très rapide grâce aux multiples situations et aux ellipses soigneusement disposées.

Le propos majeur de la série se dévoile finalement dans son dernier épisode, lors d’un mémorable discours de la grand-mère, Muriel : le thème de l’engagement personnel. Que faisons-nous alors que notre pays, que notre culture s’effondre sous nos yeux ? Que faisons-nous pour empêcher que les gouvernements illibéraux ne prennent le pouvoir ? Que tentons-nous pour que notre pays ne s’éloigne pas de ses valeurs démocratiques ? Muriel montre bien que les choix que nous avons à faire ne se font pas uniquement dans l’isoloir au moment des élections : changer le monde, cela se fait aussi par nos choix de consommation, par nos actions quotidiennes, par notre façon d’exprimer nos refus éventuels.

Lorsque Stephen cherche un nouvel emploi, plus stable et mieux rémunéré, son employeur dit qu’il ne veut « qu’un larbin qui dise Oui tout le temps ». Et Stephen s’oblige à ravaler ses opinions personnelles et, pire, ce qu’il sait être vrai, pour pouvoir se plier aux exigences de son patron. En aucun cas la série ne condamne cette attitude parfaitement compréhensible. Mais il s’agit d’illustrer l’idée que les démocraties s’effondrent parce que nous laissons faire. Les Vivienne Rook (Trump, Bolsonaro, Orban et autres) ne font que tirer profit de leur capacité à diriger un mécontentement socio-politique auquel tout le monde adhère à un moment ou à un autre (Edith, grande activiste politique et combattante pour les droits de l’homme, déclare cependant qu’elle soutient Rook car elle va mettre à bas la démocratie anglaise).

Jugée trop alarmiste par certains, Years and years présente cependant une situation hélas réaliste et nous oblige à regarder en face les conséquences possibles de nos décisions actuelles. Elle nous interroge sur notre attachement au modèle démocratique et humain de l’Occident, si malmené de nos jours.

Years and years : bande annonce

Years and years : fiche technique

Créateur et scénariste : Russell T. Davies
Réalisation : Simon Cellan Jones, Lisa Mulcahy
Interprétation : Anne Reid (Muriel Deacon), Rory Kinnear (Stephen Lyons), T’Nia Miller (Celeste Bisme-Lyons), Lydia West (Bethany Bisme-Lyons), Ruth Madeley (Rosie Lyons), Jessica Hynes (Edith Lyons), Russell Tovey (Daniel Lyons), Emma Thompson (Vivienne Rook)
Musique : Murray Gold
Photographie : Tony Slater Ling, Stephen Murphy
Montage : Billy Sneddon, Jonathan Lucas
Production : Jonathan Leather
Société de production : Red Production Company
Société de distribution : BBC
Genre : drame
Nombre d’épisodes : 6
Durée d’un épisode : 58 minutes

Royaume-Uni – 2019

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4

Lieux et Cinéma : le vertige de la voiture

Pendant ce cycle mensuel qu’organise Le Magducine sur les lieux au cinéma, la rédaction s’est posé la question de savoir comment était représentée la voiture dans la sphère cinématographique. Instrument de mort, fascination technique, objectivisation de la virilité, machine à remonter le temps ou fantasme de vitesse, le bolide qu’est la voiture entretient tout un tas de paradoxes. Nos rédacteurs se sont penchés sur le sujet à travers dix films marquants.

Drive de Nicolas Winding Refn

Sur le son magnétique de « Nightcall » (Kavinsky), Ryan Gosling déambule dans les rues d’un Los Angeles aussi attirant que menaçant. Au volant de sa Chevrolet Malibu de 1973, le jeune driver fait corps jour et nuit avec cette voiture mythique qui le définit à part entière. Cascadeur en journée, chauffeur tout terrain pour le crime organisé après le crépuscule, son véhicule est pourtant loin de constituer un simple instrument de travail. Il personnifie surtout un conducteur impassible, solitaire, mystérieux et déterminé. La voiture devient ainsi une source d’évasion, de fuite de la réalité quotidienne. Seul ou accompagné de sa voisine qu’il tente de secourir, le conducteur infatigable aux mains gantées sillonne un Los Angeles mafieux en quête de paix et d’amour. « Film de voiture » sombre et envoutant, Drive offre également une splendide séquence de course poursuite entre la Ford Mustang dirigée par le driver et une Chrysler 300 C. Grâce à ce chef d’œuvre signé Nicolas Winding Refn, Ryan Gosling et sa Chevrolet sont entrés au panthéon des icônes du septième art.   Ariane L. Emmanuelle

Duel de Steven Spielberg

Dans Duel, le premier long-métrage de Steven Spielberg, les monstres sont d’acier. Le film suit la course-poursuite entre David, un conducteur lambda, qui se retrouve chassé par un énorme camion. Ne cherchez pas, nous ne saurons jamais la raison de cette traque, ou l’identité du chauffeur menaçant. L’horreur vient donc s’immiscer assez rapidement. Quoi de plus terrifiant qu’une traque irraisonnée d’une personne dont on ne sait rien ? Dans les grandes plaines désertiques californiennes, les machines se substituent aux hommes et se livrent un défi effréné. Dans un récit presque muet, la masse impersonnelle du véhicule devient une créature anonyme dont il faut se débarrasser. Dans un registre fantastique, il pourrait s’agir d’un dragon, ici c’est un camion citerne. Qu’importe l’identité du conducteur, la menace roule et ne s’arrête jamais. Le véhicule en est presque possédé à l’instar de Christine, la voiture démoniaque du roman éponyme de Stephen King. Le plus petit face au plus grand, la caisse banale de David contre le poids lourd de ce conducteur anonyme, David contre Goliath, le duel qui se déroule devant nos yeux est celui de toutes les histoires : l’éternel pot de terre contre pot de fer.  Roberto Garçon 

Retour vers le futur de Robert Zemeckis

« If you’re gonna build a time machine into a car, why not do it with some style ! » s’exclamait le docteur Emett Brown. Car que cela soit une voiture, un grille-pain, une cabine téléphonique ou même un jacuzzi, lorsque l’on parle de voyage dans le temps au cinéma, il y a toujours une machine. Et c’est alors un choix ingénieux, de la part de Robert Zemeckis, de choisir comme modèle la DeLorean DMC 12, échec le plus retentissant de l’histoire de l’automobile. Son design futuriste et pourtant ringard dès 1985, année de sortie du film, faisait alors le parfait lien entre les différentes décennies que les protagonistes allaient visiter. Vue comme un réel vaisseau extra-terrestre par des fermiers de 1955, méprise pour un tas de ferraille en 2015, la DeLorean, Macguffin central et indissociable à l’intrigue, peut bien être considéré comme l’un des initiateurs du succès de cette saga. Près de 40 ans après son échec commercial, ce modèle est d’ailleurs devenu un objet culte, rare et extrêmement convoité par tout collectionneur, dépassant les frontières même du cinéma. La DeLorean n’est plus ringarde. Elle est désormais indémodable, intemporelle. Son voyage dans le temps s’est avéré réel.   Thomas Gallon

Mad Max de George Miller

Au fin fond de l’outback australien, le bruit tonitruant de bolides lancés à vive allure résonne à des kilomètres. Sur l’écran, une poursuite entre un chauffard nommé Nightrider et un policier au volant de la mythique Interceptor. Son nom : Max Rockatansky. Les véhicules, et notamment les voitures font partie intégrante de la saga dystopique issue de l’esprit de George Miller. Alors qu’elles servent à pourchasser les criminels sur les longues routes désertiques dans le premier film, elles deviennent de véritables destriers mécaniques dans la suite de la saga. Dans un monde où les ressources en essence se font de plus en plus rares, les survivants se battent pour le précieux or noir en faisant vrombir leurs mécaniques aux formes toutes plus ou moins loufoques. Que cela soit les sbires du terrible Humungus dans Road Warrior ou les War Boys d’Immortan Joe dans Fury Road, chacun rivalise d’ingéniosité pour donner naissance à de véritables monstres mécaniques armés de pare-chocs menaçants et de moteurs rutilants. Tout se résout alors sur le bitume lors de courses poursuites anthologiques telles des joutes entre chevaliers où Max le guerrier de la route affronte ces durs en cuirs aux tenues SM au rythme de la tôle froissée, des cris de guerre et des riffs d’un guitariste enflammé.   Maxime Thiss

Boulevard de la mort de Quentin Tarantino

Au volant de sa Chevrolet Nova, Stuntman Mike, ancien cascadeur psychopathe sillonne les routes américaines dans le but sadique de poursuivre des femmes et les tuer, tout en se ventant de posséder une voiture défiant la mort (« Death Proof »).

Dans « Boulevard de la mort », la Chevrolet n’a plus juste fonction de véhicule, mais d’arme redoutable, provocant de terribles et morbides accidents, dont les femmes deviennent inéluctablement victimes. C’est en seconde partie du film, qu’avec une Dodge Ranger, Mike devient à son tour victime de sa propre machine à tuer. Abernathy, Kim, Lee et Zoe, quatre femmes fatales, s’apprêtent à devenir les prochaines victimes du bolide de la mort. Mais ces dernières n’ont pas froid aux yeux. Elles-mêmes cascadeuses et pro de la mécanique, elles aussi aiment les sensations fortes que leur procurent les bagnoles.

Dans un genre à connotation masculine, « Boulevard de la mort » offre une nouvelle perspective du rôle des femmes dans l’univers du road-trip. Si dans « Thelma et Louise », la voiture est signe d’émancipation, « Boulevard de la mort » pousse encore plus loin la symbolique d’affirmation du pouvoir masculin. Au même titre qu’un revolver, la voiture, de par son aspect phallique, représente l’arme ultime de vengeance pour ces femmes d’abord agressées, puis agresseurs. Alors que Mike s’attaque à elles, celles-ci ne se laissent pas faire. Elles redoublent de violence et maitrisent la danse mortelle contre notre psychopathe du volant. Elles surenchérissent même, en blessant mortellement d’une balle à l’épaule notre agresseur jusqu’à ce qu’il batte en retraite.

Mais le coup final est encore asséné par les femmes, quand elles finissent par achever Mike en le rouant de coup. La belle Dodge, devient alors un cercueil de métal pour notre ancien cascadeur. La voiture dans Boulevard de la mort est alors à la fois une arme, un pouvoir d’émancipation et de vengeance, investi par les femmes.  LeCiné Calorix

Collateral de Michael Mann

Dans Collateral, le personnage joué par Jamie Foxx se sert de son taxi comme refuge. Lui qui est un peu paumé, rêve d’un ailleurs. Son quotidien monotone va être chamboulé par l’arrivée d’un client pas comme les autres. Le taxi va servir de lieu où la tension se joue, et finalement cet objet quotidien va se transformer en une passerelle vers la mort. C’est lui qui sert de navette entre les différents clients que Vincent doit rencontrer. Mais, désormais ce lieu si familier n’est plus sûr, et même si précédemment c’était ce qui le rattachait au monde, il n’aura d’autre choix que de s’en débarrasser volontairement pour s’extraire de sa délicate situation. Tout compte fait, ce petit taxi dans lequel il était confiné se révèle aussi être son salut.  Flora Sarrey

Point Limite Zéro de Richard C. Sarafian

Vanishing Point, Point Limite Zéro : « Et la challenger est toujours pourchassée, par la bande de lâches » Super Soul, un animateur de radio libre commente la course folle de Kowalski, un héros improbable prêt à défier toutes les forces de police pour gagner un pari dingue : traverser le pays en moins de 15 heures. Que ce soir une Ford Mustang, une 4 L ou ici une Dodge Challenger, les premiers rapports de la voiture au cinéma sont avec le temps et l’espace. 15 heures, Denver-San Francisco à faire dans un moteur qui ronfle tendrement au-delà des limitations de vitesse, la voiture blanche est ici un objet pop transgressif. Dans l’histoire, il faut faire plus vite que la police, mais aussi dans son propre avenir, quand les cinéphiles rajoutent une autre couche de marginalité à ces objets filmiques que sont les monsters cars des seventies, un cauchemar de prévention routière.
Reprise, singée, citée dans Mad max, chez Tarantino et Sam Peckinpah, la Dodge de Kowalski est un témoin méconnu et mésestimé des courses-poursuites au cinéma. Des pellicules d’une autre époque, celles du Vietnam, du Watergate, de territoires pas encore réduits à leurs portions congrues par un web artificiel. Il fallait les arpenter avec de bons destriers.   Romaric Jouan 

Crash de David Cronenberg

Sur les longues autoroutes, la vitesse est souvent l’ennemi de l’humain. Mais un simple accident, de larges meurtrissures et des cicatrices béantes, vont réveiller le monstre dévorant qui est en chacun de nous. C’est ça, l’essence même du moteur de Crash. Son carburant, c’est la mort et ses spasmes orgasmiques. La voiture est un objet de désir, celui qui nous rapproche du néant et du trop plein de vide. Elle n’est pas abordée comme étant un simple outil de puissance sexuelle, virile et machiste, au contraire, mais comme un instrument permettant de transcender sa surenchère, un objet qui prolonge les corps, qui confronte l’humanité à sa propre destinée: celle de choisir entre vivre et mourir ; ou les deux en même temps.

Crash voit la naissance d’une addiction, où l’Homme dépasse sa propre condition. Crash, c’est ce capitalisme qui végète, qui voit de jeunes adultes, presque maitres du monde, s’ennuyer, essayant alors tant bien que mal de travestir leur quotidien, et accroitre leur sensibilité. David Cronenberg, nous délivre un film organique qui prolonge notre vertige face à la mort, qui parle d’un amour transgenre, au romantisme mortel, où la technologie créée par l’homme, entraine la mutation de notre existence matérielle, mais aussi des liens les plus douloureux entre les humains. Comme dans Cosmopolis, la voiture est le lieu de tous les fantasmes, de toutes les transgressions, un lieu de culte qui devient l’autel du désir et de la réhabilitation à la vie.   Sébastien Guilhermet

Taxi Driver de Martin Scorsese

Son taxi est en quelque sorte le prolongement artificiel de Travis Bickle : à l’instar du héros de Martin Scorsese, il erre sans but dans la ville New York, s’aventure dans ses bas-fonds, se fraie un chemin parmi la « vermine » et la « racaille ». C’est parce que Travis est insomniaque qu’il prend un poste de chauffeur de nuit. C’est au volant de son véhicule jaune, et à travers ses vitres révélatrices, qu’il observe, indigné, la faune nocturne qui investit les rues new-yorkaises une fois le soleil couché. Il y a naturellement le titre du film, Taxi Driver, les plans serrés incessants sur le visage de Robert De Niro, les tirades en voix off accompagnant chaque trajet du chauffeur asocial et bientôt sociopathe.

Mais si le taxi occupe une place si centrale dans le long métrage de Martin Scorsese, c’est surtout parce qu’il contribue à déterminer son conducteur : il est le témoin de sa solitude, il le nantit d’un motif de colère, le confronte à des situations qui le troublent peu à peu, l’initie à la ville et ses dévoiements, ordonne ses déplacements et ses temps libres… Si le cheval permet aux héros des westerns de traverser les plaines et de se projeter vers leurs ennemis, le taxi de Travis Bickle lui permet de sillonner la mégalopole, d’exposer ce qui l’horrifie, puis de le véhiculer jusqu’au théâtre d’un règlement de compte sanglant. Il est le shérif de la ville, son justicier, un purificateur. Et c’est précisément en cela que Taxi Driver peut être appréhendé comme un western urbain, psychologique et désenchanté.   Jonathan Fanara

Mulholland Drive de David Lynch

Sur un fond violet, des corps dansent. Ça swingue dans tous les sens, les gestes désarticulés se fondent dans la masse sur le bruit des tambours et des envolées jazzy. Fondu sur un oreiller, caméra embrumée, la respiration d’un réveil, puis l’obscurité. Une limousine déambule dans la nuit hollywoodienne sous la musique envoutante et inquiétante d’Angelo Badalamenti. Avec cet intrigant prologue, la voiture sert d’invitation au voyage pour David Lynch. Une introduction à cette étrangeté impalpable et bizarre qu’est le rêve, ou le cauchemar ; la frontière entre les deux étant toujours floue chez le cinéaste américain.

Ce sommet lynchéen qu’est Mulholland Drive – sorte d’accomplissement ultime – renvoie à la filmographie entière de David Lynch où la voiture a toujours une place particulière. C’est un appel : au voyage vénéneux (Sailor & Lula), à la mélancolie (Une histoire vraie), à la folie (Lost Highway).  C’est l’objet esthétique par excellence qui, lorsque Lynch le filme à la première personne, permet d’accentuer la perte de contrôle, la sensation de vitesse, l’adrénaline. La fuite vers l’obscurité.   Jonathan Rodriguez

 

 

Critique du pilote de la série Family Business : Stone & Casher

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On se rappelle de Five, film de potes qui abordait déjà la question du cannabis. Avec Family Business, Igor Gotesman renoue avec son thème fétiche et se positionne en faveur de la légalisation de la weed, à travers une série barrée et comique, qui prône avant tout l’amitié et l’entraide à travers un récit familial léger et fun.

On ne va pas se mentir, lorsqu’on regarde la bande-annonce de Family Business, on est plus attirés par le casting que par le scénario. Mais quand l’épisode démarre, on se sent tout de suite plongé dans l’ambiance des comédies françaises des années 2000. Une famille juive, des tranches de vies rapidement enchaînées, une bande originale qui empreinte aux ambiances sonores de Kusturica. Pourtant, on a assez vite l’impression de se faire servir un plat réchauffé, sans doute à cause de fortes similarités avec « La vérité si je mens ». On regrette quelques ellipses mal amenées, quelques gags un peu poussifs, et beaucoup d’informations posées çà et là pour étoffer le contexte. On se doute bien que les scénaristes veulent présenter le contexte rapidement, sur une série qui n’a que 6 épisodes de 30 minutes.

Mais après quelques instants, le temps de se laisser prendre par l’ambiance, on s’amuse. Des vannes potaches mais efficaces, une rapidité de montage qui donne le rythme, le tout porté par un Jonathan Cohen en grande forme et à qui le rôle de Joseph, un businessman raté, va comme un gant. Après ses apparitions dans « Serge le Mytho », il a su garder cette légèreté de jeu, souvent à cheval sur de l’improvisation.

On notera quelques seconds rôles très efficaces. Gérard Darmon dans le rôle de Gérard (rôle de composition) ajoute une profondeur à la série, en jouant assez justement un père opiniâtre et déçu par son fils. Touché par un drame familial, il doit reprendre la boucherie de sa femme et tente de tout gérer. De l’autre côté, son fils Joseph se lance dans le business de la start-up, mais enchaîne les échecs.

Sur fond de drame familial, la légèreté des acteurs amène un contraste intéressant, et finalement on se laisse prendre au jeu car c’est divertissant. Heureusement, on n’est pas sur une énième tentative du cinéma français de faire dans l’humour un peu potache. Les scènes font sourire, c’est léger et ça fait du bien, même si le concept de départ n’est pas très original (on se rappelle de Weed) . Derrière cette légèreté apparente pourtant, on sent une envie de redonner de l’espoir à l’entreprenariat (une boucherie ou une « beucherie », ça reste une entreprise).

Deux des trois scénaristes (Igor Gotesman et Olivier Rosemberg) ont joué ensemble dans « un homme pressé » avec Luchini. Rejoints par François Uzan (« Le Mac », « Hibou »), ils représentent assez bien les trentenaires en manque d’inspiration qui, au détour d’une soirée, se retrouvent pour écrire.

Le but est-il de faire réfléchir à la dépénalisation (voire légalisation) du cannabis dans notre pays ? Peut-être. On n’est pas là non plus pour faire surchauffer les neurones. Plus qu’une prise de position, c’est plutôt un instant détente qui amène une légèreté nécessaire face à la morosité socio-économique que notre pays traverse.

Qui sait, peut-être que cela donnera à quelques-uns des idées de business ?

Bande-annonce : Family Business

Synopsis : Joseph, businessman raté de 35 ans, bosse toujours malgré lui dans la boucherie casher de son père Gérard. Lorsqu’il apprend que le cannabis va être légalisé, il a une idée de business : transformer la boucherie familiale en « Beucherie », à l’aide de ses potes et sa famille.

 

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Lieux et Cinéma : la barque, ou l’intranquillité du rêveur

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Alors que ce mois de juillet consacré aux lieux au cinéma bat son plein, il est temps de s’attarder, à mi-parcours, sur ce qui n’est de prime abord qu’un simple moyen de transport, mais qui devient dans le septième art un lieu à part entière : la barque, quelques uns de ses dérivés, et tous les souvenirs cinéphiles qu’elle ravive.

S’il m’est apparu rapidement comme nécessaire d’écrire cet article à la première personne, c’est que, pour une fois, l’objet d’étude s’y prête particulièrement. La barque, c’est le lieu de l’introspection, du cheminement psychologique, de l’errance spirituelle, du passage d’une réalité à une autre ; c’est l’occasion d’une fuite, d’une prise de distances, dans le calme et la lenteur. Et c’est enfin la création d’un mouvement, soit la définition même du cinéma. Il m’a donc semblé difficile, face à un objet hautement cinématographique et essentiellement symbolique, de dresser un exposé « classique » comme j’ai par ailleurs l’habitude d’en faire. Ici, pas de chapitres, pas de sous-parties : je vous propose plutôt de replonger dans près de trente souvenirs de barque au cinéma, sans ordre défini, avec pour unique guide les connexions que les films tissèrent entre eux dans ma mémoire – et, je l’espère, aussi dans la vôtre – au moment d’écrire ces lignes – ou de les lire.

Embarquons.

Ma première question fut d’abord d’essayer de retrouver quel était le plus vieux film mettant en scène une barque, du moins à ma connaissance. Je suis donc revenu aux frères Lumière, et en cette année 1895 où fut projeté le film intitulé Barque sortant du port, un court-métrage de seulement 50 secondes qui annonçait déjà tant de belles images à venir dans les décennies suivantes. Une simple barque passe devant la caméra et s’en va au loin. Le mouvement, la perspective : tout est là.

Immédiatement, mes plus vifs souvenirs surgirent. Je revis d’abord les deux scènes en barque de L’Aurore (1927) de Murnau, avec ce décalage entre, d’abord, l’aller vers la ville, où le calme ensoleillé du jour contraste avec la tension qui déchire le couple ; et puis le retour vers la campagne, où la tempête nocturne contraste avec l’amour et le bonheur retrouvés des fiancés. De l’effroi dans les deux cas, pour des raisons différentes. Forcément, je fis un bref crochet par Promenade dans la nuit (1921, Murnau toujours), où l’élément perturbateur arrive en barque depuis l’horizon, telle une malédiction jetée par les dieux sur le monde des hommes. Et d’un coup, je me retrouvai dans Les Oiseaux (1963) de Hitchcock, avec cette longue traversée en barque de Tippi Hedren, où chaque seconde culmine à un nouveau sommet de tension et de crispation.

De là, je me rappelai à quel point la barque pouvait être inquiétante au cinéma. Aussi repensai-je, dans un tout autre registre, à Kirikou et la Sorcière (1998) de Michel Ocelot, où une mystérieuse – mais non moins majestueuse – pirogue conduit d’elle-même les enfants jusqu’au repère de la maléfique Karaba. Me sentant un peu coupable de n’y penser que dans un second temps, je me dépêchai de rejoindre les enfants de La Nuit du chasseur (1955) de Charles Laughton, eux aussi lancés au fil de l’eau, non pas vers le maléfique Robert Mitchum, mais le plus loin possible de lui. Si les enfants de ces deux films échappent à leur malfaiteur, ce n’est pas vraiment le cas des personnages de Funny Games (1997) de Haneke, froidement jetés par-dessus bord. Ce n’est pas non plus le cas de Bernard Blier dans le Buffet froid (1973) de son propre fils, poussé d’une mémorable barque rouge par un Depardieu légèrement impulsif. C’est encore à moitié le cas dans le récent Under the Silver Lake (2018), où l’escapade en barque d’Andrew Garfield et Callie Hernandez, se croyant à l’abri des regards indiscrets, finit en mitrailles d’hélicoptère.

Bref, des barques comme lieux peu fréquentables, liés de près ou de loin à la mort, ou du moins au danger, il y en a beaucoup au cinéma. Or, soudain, je me revis enfant, accompagnant jusqu’à la terre ferme Miguel et Tulio, les fugitifs de La Route d’Eldorado (2000). Puis je me revis, enfant aussi, accompagnant Frodon, Sam, Pippin et Merry, pour – à l’inverse – fuir la terre ferme et échapper au Nazgul, au début du Seigneur des anneaux (2001). Car après tout, une barque, à l’origine, c’est fait pour survivre en cas de danger ou de naufrage. Alors certes, je doute encore de l’optimisation de l’espace dans les canots de sauvetage à la fin de Titanic (1997), d’autant que je me remémorai à peine L’Odyssée de Pi et cette barque spacieuse et drôlement solide, capable de faire cohabiter un tigre et un enfant pendant des jours entiers ! Je ne pus m’empêcher, à ce moment là, d’avoir une pensée émue pour ce jeune Johnny Depp recroquevillé dans sa barque à la fin de Dead Man (1995) de Jim Jarmusch, dérivant sur les flots tel un pharaon dans son sarcophage, pour échapper à ses poursuivants. Convaincu qu’il n’y avait pas plus inconfortable comme scène de barque au cinéma, je manquai d’oublier ce très bon court-métrage de Buster Keaton, Frigo, capitaine au long court (1921), où c’est toute la famille qui se retrouve entassée dans une minuscule bicoque. Certains sont mieux lotis que d’autres, y’a pas à dire…

Ne pouvant me résoudre à quitter Buster Keaton de si tôt, je cherchai parmi ses autres films d’éventuelles scènes de barques dans lesquelles replonger. Celle de L’Opérateur (1928) fut une révélation. Accompagné de son adorable petit singe, le personnage incarné par Keaton pose sa caméra dans une barque et filme des images à même les vagues. Au-delà de l’aspect comique de la séquence, je me rendis compte que prendre la barque pour référentiel du regard offrait une immersion sans pareille pour le spectateur. Je repensai alors à Andrei Roublev (1966) de Tarkovski, où la caméra filme l’errance méditative à même la barque, laquelle, prise dans le léger courant d’un lac, permet la réalisation d’un travelling horizontal de la rive en donnant à la fois une impression d’immersion totale, et en même temps d’extériorité à tout ce qui s’y passe (en l’occurrence, l’arrestation d’hérétiques sous les yeux impuissants d’Andrei).

L’extériorité à la terre ferme, le déplacement lent, le silence ambiant, l’introspection, la contemplation passive de ce qui se passe sur le rivage : tout ceci pourrait composer une grande métaphore de la caméra au cinéma. C’est pourquoi je me souvins de nombreuses scènes où des personnages profitent de ces moments de dérive en barque pour contempler, tels de véritables spectateurs, leur propre monde. Je retrouvai d’abord Raiponce (2012), admirant les lanternes de ses rêves s’élever dans le ciel. Puis une bribe de mémoire me ramena dans le Venise du Casanova (1976) de Fellini, où la mondanité observe avec amusement, depuis les gondoles, l’effondrement de son propre univers. Une mondanité qui me poussa bientôt sur les barques de Barry Lyndon (1975) de Kubrick, où les promenades quotidiennes sont l’occasion d’explorer d’autres facettes d’un inexorable et même ennui existentiel.

Une fois ennuyé de ne rien faire, mes divagations m’emmenèrent dans l’onirisme des Vacances de Monsieur Hulot (1953), où Jacques Tati, décidément peu dégourdi, se fait prendre en sandwich par sa propre barque lorsque celle-ci se brise en deux. Une barque, ce ne sont jamais que quatre ou cinq bouts de bois rapidement cloués, après tout… Je réfléchis alors à d’autres types de barques, et m’imaginai volant dans la barque-baignoire du Retour de Marry Poppins (2018), ou bien ramant assis sur le ventre du crocodile de La Princesse et la Grenouille (2009). Deux exemples qui me firent penser que la barque au cinéma est souvent le moyen d’évoquer le départ pour l’inconnu, le passage d’un monde à l’autre. Dans Harry Potter à l’école des sorciers (2001), c’est en barque que les élèves accèdent au château de Poudlard, symbolisant le passage du réel vers le fantastique. Dans The Truman Show (1998), c’est en bravant sa peur de l’eau et en embarquant dans un petit bateau de fortune que Jim Carrey, inversement, quitte l’illusion et rallie le monde réel. Et c’est encore en barque, à la fin du premier Seigneur des anneaux (2001), que Frodon et Sam scellent leur amitié et se mettent en route pour affronter leur destin.

Frissonnant à la simple évocation de cette scène bouleversante, j’eus également un pincement au cœur en me rappelant la mort de Boromir, qui me fit me dire que la barque comme lieu de passage vers l’au-delà était un motif récurrent au cinéma. Des barques avec beaucoup d’âmes anonymes et oubliées, qui transitent dans Pirates des Caraïbes : Le Secret du coffre maudit (2006). Des barques ne transportant qu’une seule urne funéraire, mais pas des moindres, comme celle du chef de clan dans Kagemusha (1980) d’Akira Kurosawa.

Mais ces pensées morbides furent rapidement chassées par les rires insouciants d’enfants. Soudain, le doux air d’une musique de Joe Hisaishi me téléporta dans la petite bourgade de Ponyo sur la falaise (2008) du maître Miyazaki, où Sôsuke et Ponyo échappent au ras-de-marée grâce à un petit bateau en plastique que cette dernière transforme en véritable petite embarcation. Des enfants sur une barque : il n’en fallut pas plus pour me souvenir, avec beaucoup de tendresse, des deux jeunes scouts amoureux de Moonrise Kingdom (2012) de Wes Anderson, prenant le large comme pour s’éviter le sérieux du monde adulte. Je me remémorai également les deux amants de Monika (1950) d’Ingmar Bergman, certes un peu plus vieux, mais tout aussi marginaux, fuyant la société en barque pour s’éclipser sur une île déserte. Mais irrémédiablement, cette volonté d’échapper à la société me parut vaine en repensant au Lifeboat (1944) de Hitchcock, où des naufragés reforment petit à petit un véritable microcosme social, sorte de « huis-clos marin » illustrant toute la noirceur et la manipulation inhérentes à l’instinct de survie humain.

Heureusement, grand optimiste que je suis, mes dernières pensées voguèrent vers d’autres eaux. Je fus rempli de légèreté en revoyant défiler les images de Capitaines courageux (1937) de Victor Fleming, où les parties de pêche en barque sont l’occasion pour un jeune garçon de bonne famille et un vieux loup de mer d’apprendre l’un de l’autre, et de tisser progressivement une amitié inattendue. Inévitablement, cette relation quasi-paternelle me rappela ce magnifique Disney largement mésestimé : La Planète au trésor (2002), où Jim est un moussaillon malmené par le cyborg capitaine du bateau volant, et où le canot de sauvetage – lui aussi volant – devient le symbole de la prise d’indépendance, de l’émancipation et du passage à l’âge adulte et ses responsabilités. Enfin, ces pensées positives et pleines d’espérance me portèrent à une ultime rêverie. Je me retrouvai assis dans la barque de Theo, le personnage des Fils de l’homme (2006) d’Alfonso Cuarón, accompagnant cette femme portant en elle un miracle : celui de la vie. Et alors que ce canot d’espoir s’engouffrait lentement dans la brume, telle l’humanité filant vers l’inconnu, je fis le chemin inverse, sortis du brouillard de mes souvenirs et revins tant bien que mal à moi-même, apaisé.

Questions de cinéma: interview de Nicolas Saada

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On a déjà écrit tout le bien que l’on pensait de Questions de cinéma, le beau livre d’entretiens de Nicolas Saada paru chez Carlotta. Mais nous ne pouvions en rester là, et nous en avons profité pour soumettre l’auteur à la question. Le résultat s’est avéré conforme à ce qu’on anticipait. Érudit, humble, rigoureux, passionné et généreux : Nicolas Saada se révèle aussi captivant que les artistes qui se succèdent dans son livre. Attention, ci-dessous Réponse(s) de cinéma en majuscules.

Le Mag du ciné: Il y a quelques années nous nous étions rencontrés à l’Arras film festival pour Taj Mahal. Vous m’aviez dit notamment qu’il était crucial de reconstruire un dialogue entre la critique et la création au cinéma. Est-ce l’une des motivations qui vous a conduit à publier ce livre d’entretiens, pour contribuer à cette reconstruction ?

Nicolas Saada: Je ne m’étais pas fixé ce but avec le livre, mais il est vrai qu’à l’arrivée, sa publication coïncide avec cette idée : je voulais qu’on puisse réaliser à quel point le cinéma nécessite une réflexion sur tous les outils techniques et humains mis à sa disposition.

Il y a toujours ce risque de prendre ce qu’on voit pour argent comptant, sans réaliser la difficulté, les méandres du processus de création d’un film.

« J’ai commencé à comprendre qu’un regard critique nécessitait aussi une forme d’engagement théorique, presque idéologique »

Le Mag du ciné: De Génération Starfix aux mooks Premiere Classics, on assiste aujourd’hui à une pléthore d’ouvrages qui proposent de faire (re)vivre au lecteur un âge d’or révolu, tout en légendant le regard critique qui l’a accompagné.

A l’inverse, on a le sentiment que vous faites attention à effacer votre propre « surmoi » critique. Est-ce inhérent à votre conception de l’exercice de l’interview, où y avait-il également une volonté d’appuyer cette dimension au cours de ces entrevues, pour régénérer votre conception du métier de critique, comme vous l’exprimez dans l’avant-propos ?

Nicolas Saada: J’étais un critique assez médiocre : relisez les textes, ils sont souvent très faibles. Mais il est difficile d’écrire sur le cinéma. Godard en parle dans 2 ou 3 choses que je sais d’elle : la difficulté de rendre la vérité des images par le langage.

Pour parler vite de mon expérience de critique, je dirais qu’elle s’est heurtée à mes insuffisances, jusqu’à la découverte d’un livre de Michael Baxandall, Formes de l’intentionqui étudie la difficulté de décrire verbalement toute expérience artistique ; dans un contexte historique et philosophique. Ce livre a été une révélation et une étape définitive dans mon impossibilité d’écrire sur le cinéma. A partir du moment où j’ai commencé à comprendre qu’un regard critique nécessitait aussi une forme d’engagement théorique, presque idéologique : écrire sur les films me devenait très difficile.

Je ne parle de que mon expérience. Je suis souvent surpris de lire des textes sur les films sortis en salles qui traduisent parfaitement mes impressions, ou mon ressenti ; parfois avec une écriture très inspirée.

Mais en revanche, je comprends moins comment un critique compare l’incomparable et analyse le style d’un cinéaste en le comparant à celui d’un autre, au lieu de chercher à expliquer ce qui lui est propre. On ne peut reprocher à Paul Thomas Anderson de ne pas être Pasolini. Je ne crois pas qu’un critique dans un autre domaine reprocherait à Leonard Cohen de ne pas chanter comme Freddie Mercury, ou à Matisse de ne pas peindre un paysage comme Cézanne.

Il y a un domaine où l’Histoire de l’Art a innové et reste très en avance sur la critique de cinéma, c’est celui des équivalences.

A l’inverse de la comparaison, l’équivalence permet de toujours mettre en lumière les points communs entre les œuvres et leurs auteurs, et aussi entre les formes d’art. Il y a un texte d’Elie Faure qui s’appelle Équivalences, et ce principe d’équivalence est souvent au cœur du cinéma de Godard.

Fédérico Zeri utilise ce principe dans Le Mythe Visuel de l’Italie, en comparant Le Caravage avec Pasolini. C’est une approche excitante, qui sous entendrait que le premier film n’est pas un film Lumière, mais existait déjà sous une autre forme, en peinture, en musique et en littérature. C’est encore plus vrai en musique : Le Ring de Wagner pose à peu près toutes les bases de la narration cinématographique hollywoodienne d’aujourd’hui, y compris dans son approche sérielle. Sans Le Ring on n’aurait sans doute pas les films Marvel ou la saga Star Wars. C’est aussi une hypothèse soutenue par Walter Murch, le monteur de Coppola. J’ai eu la chance de le rencontrer il y a quelques mois ; et il soutient cette idée assez provocatrice du cinéma comme un langage indépendant de son invention technique.

« La pratique du cinéma nécessite un équilibre entre une grande connaissance technique et un ressenti intime, intuitif de son histoire et de ses formes. »

Le Mag du ciné: Même s’il renvoie à un présent révolu, Questions de cinéma est un livre qui ne cesse de renvoyer à un futur aux contours incertains, encore aujourd’hui. Avez-vous eu le sentiment avec Les Cahiers d’avoir anticipé les bouleversements à l’œuvre, notamment le numérique ?

Nicolas Saada: Les Cahiers du cinéma a toujours été une revue curieuse de l’évolution du cinéma, et tournée vers l’avenir, et ce dès les années 80 avec l’équipe Toubiana/ Daney/Assayas/Tesson. Ils sont allés à l’époque à la rencontre de Coppola ou de Lucas, et leur posaient la question du futur numérique du cinéma.

Quand j’ai réalisé ces entretiens dans les années 90, on assistait déjà à une sorte de révolution. La télévision par câble et satellite était en train de devenir une norme, et surtout, des cinéastes comme Lars Von Trier, Harmony Korine, ou Vinterberg tournaient en vidéo leurs premiers films inventant tout un nouveau mode de création. Tout s’est passé en même temps, et c’était sans doute plus anarchique qu’aujourd’hui, moins concentré et peut-être plus libre.

Le Mag du ciné: Dans les entrevues, on remarque également une volonté de mettre d’abord l’accent sur les aspects les plus pragmatiques du processus de fabrication d’un film, avant de laisser la discussion s’ouvrir sur quelque chose de plus théorique. Était-ce un préalable que vous vous imposiez ?

Nicolas Saada: Toujours. D’abord parce qu’un cinéaste en promotion n’a pas envie de répondre continuellement aux mêmes questions, et encore moins s’il est avec un journaliste des Cahiers. Et à titre personnel, plus j’avançais dans un parcours (à l’Unité Fiction de Pierre Chevalier, à Radio Nova) mieux j’arrivais à cerner des questions plus pratiques ayant trait à l’origine et la fabrication des films.

J’ai appris beaucoup au cours de ces entretiens et ce que j’en retiens le plus c’est que la pratique du cinéma nécessite un équilibre entre une grande connaissance technique et un ressenti intime, intuitif de son histoire et de ses formes.

Les entretiens m’ont permis d’approcher un peu plus concrètement cette idée du cinéma, sans passer par l’épreuve douloureuse de l’écrit, et surtout en confrontant mes intuitions à l’expérience de ceux que je rencontrais. A chaque entretien, j’avais encore plus la conviction que je voulais réaliser des films et aussi défendre une idée très personnelle du cinéma.

Le Mag du ciné: Au fil des entrevues, vous semblez vouloir restituer le cinéma comme un art collaboratif, au détriment de la « politique des auteurs », ou du moins d’une certaine conception qui a eu tendance à ériger le cinéaste en unique créateur. Est-ce que, sans minimiser le rôle du réalisateur, on pourrait selon vous parler de politique des auteurs au pluriel dans votre approche, c’est-à-dire au sens ou plusieurs voix s’expriment dans le même film ?

Nicolas Saada: Je suis un défenseur acharné de La Politique des auteurs, même si parfois certains films réussis peuvent lui échapper : le plus bel exemple c’est Goldfinger qui était un des films préférés de Bresson.

J’ai travaillé dans une revue qui est indissociable de La Nouvelle Vague.

La Nouvelle Vague, qui a émané de cette revue, est un mouvement important, une sorte d’école, même si les personnalités qui en faisaient partie étaient très différentes.

Cette Nouvelle Vague en est aussi une parmi beaucoup d’autres dans l’histoire des arts : L’école de Vienne en musique, le groupe des Six en France, le nouveau roman, les Hussards, la bossa nova au Brésil, l’Impressionnisme en peinture, la Nouvelle Objectivité en Allemagne dans les années 30, les peintres de lAsh can school au début du XXème siècle à New York, ou même l’école de Brighton en Angleterre.

Pour moi, son influence est irréfutable et a sans doute suscité, ; de Prague à Tokyo, plus de vocations de cinéastes qu’aucun autre mouvement de cinéma en France.

Aujourd’hui encore, on continue d’accuser La Nouvelle Vague de tous les maux : elle aurait détruit le scénario (c’est faux), et fait du cinéaste une espèce d’enfant roi (ça reste à prouver).

Je crois que cette idée de pluriel dans le cinéma d’auteur a toujours été une de ses composantes : Raoul Coutard avec La Nouvelle Vague,  Dabadie avec Claude Sautet, ou Delerue avec Truffaut.

Tout cinéaste a besoin à un moment de se constituer une famille, une équipe, un entourage qui accompagne son travail. Mais ce n’est pas contradictoire avec la notion d’auteur, ni avec La politique des auteurs. D’ailleurs, dans les entretiens, trois « professionnels » du cinéma hollywoodien, qui travaillent dans l’industrie de l’époque, citent La Politique des auteurs comme une référence (Wesley Strick, Joel Silver et Martin Scorsese).

« On ne peut pas vouloir plaire au public sans essayer en retour de lui donner quelque chose, c’est-à-dire faire des films qui puissent correspondre à une idée personnelle de cinéma. Il s’agit d’une question presque morale. »

Le Mag du ciné: L’un des thèmes récurrents est la tension entre l’intention artistique qui génère les idées de cinéma et les impératifs commerciaux avec lesquelles elles doivent composer (je pense à l’interview de Joel Silver, où celle de Gus Van Sant, dont le Psycho incarne une anomalie complète à cet égard). Peut-on considérer que la survie de l’intention artistique dans un processus industriel comme l’un des thèmes du livre ?

Nicolas Saada: Oui, et ce thème est proche de mes préoccupations. Je suis convaincu qu’on peut essayer de faire un cinéma « industriel » sans en sacrifier l’exigence artistique. J’ai l’impression que c’est en train de se perdre de plus en plus. Mais pour moi, il s’agit d’une question presque morale. On ne peut pas vouloir plaire au public sans essayer en retour de lui donner quelque chose, c’est-à-dire faire des films qui puissent correspondre à une idée personnelle de cinéma, quitte à ce qu’elle passe entre les lignes, ou en l’occurrence « entre les plans ».

Enfant, puis adolescent, j’attendais toujours d’un film qu’il soit aussi une expérience, peu importe laquelle. Mais l’idée de sortir d’une salle de cinéma, avec le sentiment d’avoir « passé du temps » ne me satisfaisait pas. Poltergeist est autant une expérience qu’Aguirre la colère de Dieu.

Plus récemment, j’ai eu un choc avec Dunkerque de Christopher Nolan : c’est un film quasiment expérimental, fabriqué avec un entêtement qui montre que son réalisateur ne se laisse pas impressionner par le processus industriel du film.

Le Mag du ciné: Vous questionnez directement les aspects techniques du médium avec vos interlocuteurs, comme si vous exprimiez l’idée qu’on ne pouvait penser le cinéma et son avenir séparément de ses conditions matérielles d’expression. La technique a-t-elle toujours eu cette place dans votre propre système de pensée ?

Nicolas Saada: J’ai commencé à m’intéresser à la technique du cinéma au milieu des années 80, à cause de deux revues américaines : Cinefex et American Cinematographer. J’étais loin de comprendre ce qui y était expliqué mais certaines photos de fabrication de Star Wars ou E.T m’avaient vraiment marqué. L’évolution technique du cinéma a toujours eu une influence esthétique sur son histoire. Au moment des entretiens, les effets spéciaux numériques commençaient à apparaître au cinéma et les conséquences sur sa fabrication ont abouti au « tout numérique » d’aujourd’hui. Dés les années 90, certains plans truqués de films comme Jurassic Park ou Titanic ont fabriqués indépendamment du tournage : il n’y a pas de prises de vue optique, juste une fabrication de plans sur ordinateur. Le travail sur les films est devenu à cause de tout cela très morcelé et les responsables des effets spéciaux sont devenus parfois la deuxième équipe de mise en scène, sans jamais rencontrer le réalisateur.

Les grands cinéastes comme Kubrick, n’ont jamais délégué ces aspects techniques. Aujourd’hui je vois souvent des films où j’ai l’impression qu’il y a plus d’une voix dans le processus de création. Ça donne des résultats terriblement impersonnels ou parfois très incohérents. Il y a des exceptions, comme First Man de Damien Chazelle, Dunkerque justement, de Christopher Nolan, ou Avatar de James Cameron.

« J’ai vraiment besoin des films des autres, ceux du passé comme du présent, parce qu’ils m’aident, y compris dans mon désir de tourner. »

De même ; l’influence grandissante du style de certains chef opérateurs écrase parfois la personnalité des cinéastes avec qui ils travaillent. Plus on essaie de comprendre la technique, même intuitivement, mieux on partage le travail et les forces en présence sur un film, du découpage jusqu’au mixage. Un cinéaste doit être meilleur techniquement film après film, en apprenant aussi à déléguer ce qu’il ne maîtrise pas complètement. Mais ma curiosité pour la technique m’aide aussi dans mon travail de création, brisant parfois des interdits qu’on peut se fixer sur un film, en pensant que « c’est infaisable ».  A cela s’ajoute mon expérience de spectateur qui fait que ma mémoire trouvera toujours une image, une scène, qui correspondra à une intuition purement visuelle ou technique en m’aidant à trouver des solutions. .

Le Mag du ciné: Même si vous effacez derrière la conversation, on a la sensation qu’à travers les entrevues, c’est vraiment une conception personnelle du cinéma qui se dessine, comme si vous vous révéliez à travers la parole des autres (je pense notamment à vos deux films en tant que réalisateur). Qu’en pensez -vous ?  

Nicolas Saada: Sans aucun doute. Les cinéastes, acteurs, techniciens qui s’expriment dans ce livre ont tous en commun une envie d’excellence dans leur façon d’aborder ce métier. J’ai eu envie de faire des films après avoir lu Le cinéma selon Hitchcock de François Truffaut, parce que j’ai eu le sentiment en le lisant que le cinéma était un langage, un métier et aussi un art. Je cherche toujours à combiner les trois dès que j’aborde un nouveau projet pour le cinéma ou la télévision.

Faire des films est devenu le moyen de dialoguer avec ceux des autres. Aujourd’hui encore, je reste un spectateur de cinéma assidu. J’ai vraiment besoin des films des autres, ceux du passé comme du présent, parce qu’ils m’aident, y compris dans mon désir de tourner. Ce désir part d’un sentiment, d’une expérience émotionnelle forte, d’une sensation : mon goût de spectateur est indissociable de mon désir de cinéaste.

A cause de ça, je serai toujours plus stimulé et surpris par Suspiria d’Argento, Psycho, Holy Motors, ou Magnolia que par Moi, Daniel Blake, The Lobster, Les Tontons Flingueurs ou Un singe en hiver.

Le Mag du ciné: Le choix doit-être difficile, mais si vous deviez emporter l’une de ces interviews sur une île déserte, vous choisiriez laquelle ?

Nicolas Saada: Je suis incapable de vous répondre.

Remerciements à Elise Borgobello et Nicolas Saada.

Retrouvez Guillaume Méral sur son blog Critique ta mère!

Stranger things saison 3 : l’invasion des profanateurs de pop culture

Elle est sur des affiches, dans les talk-shows, les magazines et à peu près partout sur les réseaux sociaux : la saison 3 de Stranger Things a débarqué ce 4 juillet sur Netflix. Retour sur une saison installant la série pop au panthéon des blockbusters du petit écran.

(Attention, cette critique contient une révélation ou deux sur la saison 3.)

Stranger Things, c’est un effet de surprise démentiel et un succès un peu délirant dés le premier épisode, que beaucoup n’avaient pas vu venir. C’est vrai, qu’il y a-t-il dans les démarches de stylisation et de lissage d’années 80 où internet était pour nous le minitel ? Le téléphone portable une totale abstraction ? La coupe mulet une coupe à la mode ?

Je m’aime donc je suis

Parmi les critiques les plus souvent formulées envers Stranger Things, la stylisation et le lissage des années 80 et l’auto-citation. Après tout, on n’est jamais mieux servi que par soi-même pour aller chercher des galons. Car oui, les années 80, ce n’était pas forcément mieux avant. Cela a déjà été relevé, les frères Duffer, les créateurs de la série, tout comme la très large majorité du casting ne les ont pas connues. Les spectateurs du monde entier ont tous eu la sensation de voir des productions hommages à Amblin, ce style spielbergien et sa représentation des rêves d’enfants dans des banlieues paumées américaines : E.T (Steven Spielberg, 1982), bien sûr, mais aussi Explorers (Joe Dante, 1985). Ceci explique parfaitement la hype terrible que la série a reçu dès la première saison, avant que le souffle ne retombe quelque peu. Car la toile de fond des années 80 y est apparue également comme le sac à fan service qu’on a bien voulu servir à tous les abonnés Netflix. Très connectée aux réseaux sociaux, ce qui est un comble pour une oeuvre évoquant un temps où les portables étaient de grandes cabines de verres sur les trottoirs, les scripts ont réagi aux demandes et aux questionnement des fans à travers le monde. En bien comme en mal.

De ce côté-là, la saison 3 offre ce qui pourra apparaître comme une réaction : de l’auto-citation certes, mais pas totalement gratuite. Les flash-backs servent ainsi le travail de deuil essentiel à l’évocation de ceux qui sont partis, les plus récents, pour éviter les écueils déjà relevés lors de la saison inaugurale. Une levée de boucliers permettait déjà de relever les morts des personnages secondaires qui n’étaient pas évoquées par des scènes-clés, à l’image de la pauvre Barbara Holland (saison 1). Le procédé est surprenant de maturité, même si d’autres pourront légitimement l’appeler niaiserie ou autres joyeusetés dans des lectures différentes, mais il témoigne en tout cas pour la première fois du besoin de remettre en perspective des événements passés. Les premiers épisodes de la saison 3 cadrent bien ce besoin des spectateurs, au nom de la crédibilité et du respect du récit. Le cinéma pop parlant lui aussi beaucoup plus désormais de deuil que de mort, il est logique de constater que la série pop la plus en vogue depuis 3 saisons se mette au diapason.

Le visage d’un trou noir

Dans le sac des créateurs, des goodies, ces objets qui rappellent l’enfance de tous les petits occidentaux. A croire que les frères Duffer sont venus chez nous faire des vide-greniers pour aussi acheter des VHS. Tout le cinéma lovecraftien y est passé et y passera, de l’antre de la folie (John Carpenter, 1995) à The Thing, tout comme les franchises à succès allègrement évoquées jusqu’à l’extrême dans cette dernière saison. Mais une référence sautera parmi tant d’autres comme une sale bête aux yeux des fans assidus de SF : l’invasion des profanateurs de sépulture (Don Siegel, 1956). Cette référence est somme toute logique pour un pur film de guerre froide, pour la première version, au moment où la saison 3 choisit des antagonistes russes dignes d’une copie de James Bond fauchée. Elle enrichit la série d’un territoire nouveau, prompt à damer le pion aux critiques lui reprochant son manque de profondeur. Mais elle tend aussi le bâton pour se faire battre. Stranger Things, de saison en saison reste le trou noir englobant toute la pop culture nord-américaine sans vergogne, en la vidant de sa substantifique moelle. On y évoque donc John Carpenter, Joe Dante, mais aussi George Romero, soit de réels critiques d’un mode de vie incarné cette saison par le Mall de Starcourt, ce grand centre commercial menaçant la vie des petits boutiquiers de Hawkins, en préférant tailler leurs messages en biseaux plutôt que de les prendre en biais pendant les 8 épisodes de la saison. Il en va de même pour le classique de Don Siegel de 1956. Il était certes difficile pour le récit de reprendre à son compte dans une série grand public les arguments anti-communistes au pied de la lettre dans le monde de 2019, mais les servir dans une série clairement née et tournée vers le passé était peut-être un moyen d’apporter ce fond historique et, j’ose, archéologique, qui est aussi un intérêt du projet. Las, il semble ici que les Duffer adaptent en fait le remake de 1978, réalisé par Philip Kaufman, bien plus modéré sur la question et orienté vers l’action. A chacun de s’y construire une opinion et une envie de voir la suite : Stranger Things continuera à avaler les classiques, mais en en laissant de belles portions dans le cornet.

Une série d’acteurs ou de spectateurs ?

Il est impossible pour une série chorale de ne pas évoquer les acteurs et le casting, qui donne la part belle aux enfants (saisons 1 et 2) et aux ados désormais. Entourés de jeunes adultes et de figures parentales plus ou moins irresponsables, il est surprenant de percevoir que le casting d’origine, centré autour des enfants, de Winona Ryder et David Harbour n’est ainsi pas forcément le mieux servi par les scripts de cette troisième saison. L’enquête autour des événements se dévoile autour de quatre groupes, qui s’entrecroiseront lors des derniers épisodes. Je ressors mes fiches pour ne pas me perdre au milieu de tous ces personnages et le temps de vous dire que ma numérotation des groupes n’est absolument ni qualitative ni chronologique. Cette critique ne contient pas d’easter egg. Pour plus de confort, j’utiliserai ici le nom des personnages principalement. Suivez le plan.

Le premier groupe est le couple formé par Nancy et Jonathan. Une enquête journalistique classique des paranos des années 70, évoquant par exemple et toutes proportions gardées the parallax wiew (A cause d’un assassinat, Alan J Pakula, 1975) dans laquelle ils ont le malheur, et nous aussi, de croiser les personnages les plus stupides de l’histoire de la série: l’équipe de rédaction de la feuille de chou locale. Certes, ceci est assumé, joué et surjoué avec talent par Jake Busey, qui incarne un Bruce Lowe foncièrement macho, chambreur, vaniteux et donc totalement idiot. Mais comment concevoir malgré les vannes, pas toutes réussies, que de tels personnages puissent encore exister après les événements des deux premières saisons ? Cette trame narrative est ainsi confrontée, malgré son intérêt, à une hérésie scénaristique totale, se cognant allègrement de tout ce qui a été écrit auparavant, à l’encontre, on l’a vu plus haut, d’un réel effort pour mettre en scène le travail de deuil. Défaut de jeunesse ? Les discussions fleuriront sur ce point et tous les autres sur les réseaux sociaux. Rendez-vous en saison 4.

Un second groupe se construit autour de Dustin, Steve Harrington, Robin et le chef troll de la saison 3, la petite sœur de Lucas. Embarqués par Dustin dans l’exploration totalement dingue de leur centre commercial flambant neuf où ils vendent des glaces, Steve et Robin méritent assurément un grand pouce levé. Des dialogues au jeu d’acteur, Maya Thurman-Hawke et Joe Keery séduisent par une entente et une complicité perceptibles par tous et pour tous, au service d’une sous-intrigue de film d’espionnage cette fois-ci digne d’un vrai James Bond. On pense encore à la fibre de la guerre froide et de Moonraker (Lewis Gilbert, 1979), qui en est une incontournable référence. Du gigantisme de la base secrète sous leurs pieds aux délires paranoïaques d’une bande de barbouzes un peu bébêtes, cette trame narrative nous embarque bel et bien avec pertinence dans les images d’Epinal d’un cinéma lui aussi plutôt mythique des années 70. Au sein de ce groupe et de cette histoire-là, on retrouve Dustin, un des chouchous des fans, qui est aussi bien servi que dans les saisons précédentes, c’est à dire pas trop, tandis que la jeune sœur est de Lucas est une incontestable découverte très piquante.

Un troisième groupe se constitue autour du casting d’origine starifié (pauvres gosses) rejoints par Maxine, la petite sœur de Billy, qui les a rejoint depuis la saison 2. Ils ont donc loupé Dustin, rentré d’un mois de colonie de vacances, et se serrent les coudes pour enquêter sur des disparitions mystérieuses. Ressortez les goonies (Richard Donner, 1985) et ça du placard, nous y sommes encore. D’une manière générale, les jeunes acteurs apparaissent en roue libre, sans grande évolution de leurs personnages, en dehors d’une eleven que Maxine essaie de féminiser. En dehors de cela, le jeu d’acteur est toujours plus poignant chez Will et Maxine, à qui on fournit les scènes les plus difficiles. A employer pour ce groupe de personnages, le cœur même de la série, les mêmes images et références pop jusqu’à la corde, un danger pointe à l’horizon: la lassitude. Millie Bobby Brown, star du groupe des gosses depuis son passage dans le dernier triste épisode de Godzilla peut symboliser à elle toute seule la souffrance relative pour un acteur de ne pas véritablement avancer en une saison. Maxine, et dans un autre cadre, Billy, son grand frère ont été employés pour être des personnages clés de l’intrigue, a défaut d’être les plus iconiques, et bien leur en a pris.

Quant au dernier groupe… Vous voulez vraiment en parler ? C’est à dire que… Bon… Alors, rencontrons le chef Hopper et Joyce, jouée par Winona Ryder. Toujours pas? Je vous aurais prévenu. Ils se rejoignent donc dans une enquête sans grand intérêt scénaristique ni cinématographique, qui marquera beaucoup plus par ce qui devient un souci persistant de la série, qu’il faudra bien un jour affronter, un souci bien plus menaçant que tous les monstres de l’underworld : la prestation totalement accablante de Winona Ryder. Il suffit de jeter un œil ou deux à Show me a hero, où elle incarnait il y a peu une politicienne, pour percevoir l’ampleur du problème. Sur-jeu en roue libre, expressions faciales inadéquates, en survoltage permanent : n’en jetez plus, le massacre de l’image d’une icône pop est assumé. Jamais de mémoire de sérievore je n’ai subi une telle prestation, et elle interpelle beaucoup de monde, car elle tire également vers le bas le pauvre David Harbour, qui n’a pas plus à se mettre sous la dent du côté du scénario. Entre sa figure de père aimant/maladroit/protecteur et les assauts incohérents de sa partenaire de jeu, il ne pouvait que sombrer. Salut l’artiste. Comment Winona Ryder, grande actrice, s’il est besoin de le rappeler est-elle à ce point, consciemment ou non tombée dans une telle caricature ? Comment un tel résultat à l’écran a-t-il pu passer et être accepté sans encombres ? Voilà les plus grands mystères de Hawkins dévoilés lors de cette saison 3.

Tout ceci pose en tout cas une dernière question : la série vit-elle de ses acteurs ou de ses spectateurs ? Les années 80 recèlent d’exemples frappants de productions mises en avant par un succès public parfois exagéré, pour ne pas dire immérité. On ne souhaite donc pas aux choses étranges de croiser le destin de Dallas ou K2000. Ce serait très dur.

Enquête de quoi ?

Que cherche la série, au fond, nous faire peur, nous séduire, nous faire payer encore un an d’abonnement Netflix ? Voici une problématique, en guise de conclusion. Peut-on logiquement demander de la crédibilité, à défaut de réalisme, à une série dans laquelle après deux saisons de meurtres, de disparitions, d’arrestations et de la fermeture d’un laboratoire scientifique menaçant le monde, il n’y a toujours pas d’interventions de l’armée ? Mais où vont leurs impôts, à ces parents, et plus précisément ces pères de familles totalement dingues, qui laissent encore sortir leurs enfants à la cool, dans une région qui ferait passer la Vologne du petit Grégory pour le parc Astérix ? C’est peut-être de ce côté-là que l’avenir de la série sera, en cherchant peut-être un message à faire passer où à montrer encore plus de monstres à l’avenir. Il restera à se demander pourquoi, en 2019, autant de comptes du grand N rouge et de paires d’yeux la regarde autant, en s’écarquillant toutefois moins que ceux de Winona Ryder.

Stranger Things, saison 3 : bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=XGAw_FzwLSM

Stranger Things : Fiche technique

Distribution
Winona Ryder (VF : Claire Guyot) : Joyce Byers
David Harbour (VF : Stéphane Pouplard) : Jim Hopper
Finn Wolfhard (VF : Marie Facundo) : Mike Wheeler
Millie Bobby Brown (VF : Clara Soares) : Jane Hopper (née Ives) / Onze / Elfe
Gaten Matarazzo (VF : Kaycie Chase) : Dustin Henderson
Caleb McLaughlin (VF : Jennifer Fauveau) : Lucas Sinclair
Noah Schnapp (VF : Tom Trouffier) : Will Byers
Sadie Sink (VF : Clara Quilichini) : Maxine « Max » Mayfield
Natalia Dyer (VF : Alexia Papineschi) : Nancy Wheeler
Charlie Heaton (VF : Julien Crampon) : Jonathan Byers
Joe Keery (VF : Clément Moreau) : Steve Harrington
Dacre Montgomery (VF : Gauthier Battoue) : Billy Hargrove
Maya Hawke (VF : Emmylou Homs) : Robin

Titre original : Stranger Things
Création : Matt Duffer et Ross Duffer
Réalisation : Matt Duffer, Ross Duffer et Shawn Levy
Scénario : Matt Duffer et Ross Duffer
Direction artistique : Chris Trujillo
Décors : William G. Davis
Costumes : Kimberly Adams-Galligan et Malgosia Turzanska
Photographie : Tim Ives et Tod Campbell
Montage : Kevin D. Ross et Dean Zimmerman
Musique : Kyle Dixon et Michael Stein
Casting : Carmen Cuba
Production : Matt Duffer, Ross Duffer, Shawn Levy et Dan Cohen
Société de production : 21 Laps Entertainment
Société de distribution : Netflix
Pays d’origine : Drapeau des États-Unis États-Unis
Langue originale : anglais
Format : couleur
Genre : science-fiction, fantastique, drame, horreur
Durée : 45 – 65 minutes
Classification : Interdit aux moins de 12 ans ou 16 ans selon les épisodes.

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2.5

« Rosa » : photo de famille à travers le fascisme

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Coup d’essai, coup de maître. Rosa, le premier roman de l’auteur belge Marcel Sel, sonde l’Italie fasciste tout en racontant une histoire familiale en plusieurs temps, par le biais d’une narration déstructurée. La densité du récit, ses dédales spatiotemporels et la nuée de personnages qu’il porte en son sein contribuent à façonner une œuvre remarquable, probablement appelée à faire date.

Et si Rosa était déjà le roman de la maturité ? L’essayiste et polémiste Marcel Sel emploie une narration non linéaire pour révéler ses arches et personnages par bribes, de manière éparse, en baladant le lecteur de Bruxelles à Airole, des années 1940 à aujourd’hui, d’un loft dans une ancienne raffinerie de la capitale belge à la Decennale romaine du fascisme italien. Ce sens de la narration, déconstruite et proprement étourdissante, atteint une maîtrise telle qu’on peine à croire qu’il s’agit d’un premier roman. D’autant plus qu’une grande variété de thèmes vient se fondre dans les différentes scènes du livre : l’amour, les femmes (notamment les « Hannibales » chères au narrateur), le monde de l’art, les relations filiales, la Seconde guerre mondiale, le sort des Juifs… Dans une interview accordée au Mag du Ciné et datée du 24 juin 2019, Marcel Sel justifiait cette appellation de scènes : « Je suis un autodidacte. Je n’ai jamais fait de narratologie, ni d’études littéraires. Et quand j’ai décidé d’écrire un roman, j’ai au contraire été potasser les règles du scénario. Parce que j’adore le récit cinématographique […] Dès le départ, j’ai donc conçu mon premier roman comme un scénario, par scènes successives, souvent avec une unité de lieu. »

Trois motifs au moins irriguent Rosa d’un bout à l’autre : la peinture (Picasso, Spilliaert, Michel-Ange, Dubuffet, Gauguin…) ; les ponts (Pont-du-Noir fictif, pont du Secours, pont de la Magliana, pont du canal à la Porte de Flandre, pont du Tibre…) ; le souvenir/la mémoire (via Aaron, le Nonno, les carnets de notes, l’Italie post-fasciste et ses jugements oublieux du passé ou l’épicier et le Père aux secrets impénétrables). Le narrateur du roman vit aux crochets d’Albert, son père, le Père, qui lui commande un livre et menace de ne plus lui verser le moindre centime s’il ne s’exécute pas. Maurice, le Fils, décide alors de coucher sur papier l’histoire de sa grand-mère Rosa. Ce qui constitue une forme de vengeance : le Père ignore tout du passé de sa mère et de sa propre judéité. On remonte le fil de l’histoire en même temps que lui ; on prend racine dans l’Italie mussolinienne, puis en pleine Seconde guerre mondiale. Rosa se colore alors de teintes sombres : évocation des ambiguïtés morales et politiques de l’Italie des années 1930-1940, notamment à l’endroit des Juifs ; description des massacres perpétrés par les Oustachis croates ; énonciation des discriminations, des éliminations, des camps, mais aussi de la mise au ban, puis de la réhabilitation des communistes italiens…

Bien que juive, Rosa croit religieusement en son Duce. Elle se questionne même sur la légitimité de la protection des Juifs illégaux. Son désarroi n’en sera que plus grand. Quand elle comprend enfin la nature profonde du régime autoritaire italien, elle assènera : « Les Français ! Ils nous mettent dans des wagons à bestiaux ! Qui d’autre fait ça ? L’Italie va faire ça aussi ? Mon Italie ? Mon Duce ? Ce n’est pas possible ! Il me connaît, le Duce ! Il m’a regardée dans les yeux, tante Gia, au Decennale. Et maintenant, il voudrait nous déporter, Albert et moi ? Maman ? Elio ? Elle veut ça, mon Italie ? Je ne comprends plus qui je suis. J’ai fait tout ce que le Duce nous demandait. J’ai obéi. Je me suis battue. Et maintenant, je n’y ai plus droit ? Je suis une fiche rose, c’est ça ? Rosa, fiche rose ? Et Albert ? Une fiche rose aussi ? » Rosa, c’est l’Italie tout entière, abusée, mystifiée, anesthésiée par l’ordre et la promesse d’un renouveau. Sa mort dans les camps, c’est celle d’une nation dévoyée, assignée aux injonctions brutales et/ou racistes, incapable de porter sur elle-même la lucidité qu’elle réclame aux autres.

Tout est affaire de nuances et d’à-propos. Marcel Sel ne l’oublie jamais, ce qui explique que les multiples enchâssements de son récit donnent invariablement lieu à des séquences fortes, tantôt légères tantôt déchirantes. Il en va ainsi de la relation entre Maurice et Jane, d’une trahison qui n’en est pas une, de l’amour éternel entre Giovanna et Francesco, des considérations filiales entre le narrateur et son père, lesquelles sous-tendent tout le roman sans pour autant s’insérer dans la grande histoire qu’il comporte – celle de Rosa. Cette relation père-fils contrariée voit l’incommunicabilité s’ériger en puissant incubateur. Albert, le Père, ne fait en fait que reproduire les erreurs de Giorgio, le grand-père… Et une fois de plus, la notion d’héritage, dans son acception la plus large, accompagne les arches narratives de Marcel Sel. L’auteur ne cesse d’ailleurs de multiplier les degrés de lecture et examine notamment deux typologies de familles dans Rosa : la famille nucléaire classique d’Albert et Maurice, mais aussi celle de la nouvelle Italie de Benito Mussolini. Cette dernière apparaît plurielle, équivoque, parfois contradictoire, toujours arrimée à l’ordre et à la personnalisation du pouvoir. Après la déchéance du Duce, elle sera appelée à vouer aux gémonies les fidèles et à consacrer les repentis, fussent-ils tardifs, sans pour autant qu’il soit toujours possible d’établir une distinction nette entre eux.

Rosa, Marcel Sel
Onlit Éditions, mars 2017, 296 pages

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4.5

« Le Loup » de Jean-Marc Rochette nous emmène encore dans le Massif des Écrins, un an après « Ailefroide altitude 3954 »

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Au cœur des Alpes, dans le Massif des Écrins, les moutons de Gaspard se retrouvent soudain sous la menace d’un jeune loup. La tension monte, au rythme des saisons. Défié par le loup, le berger chasseur, solitaire et taciturne, défie la loi du parc protégé.

Jean-Marc Rochette est surtout connu pour Le Transperceneige (sur un scénario de Jacques Lob), paru dans la revue (A SUIVRE) d’octobre 1982 à juin 1983. L’édition en album date de 1984 (Casterman). Un roman graphique à l’univers post-apocalyptique revenu récemment sur le devant de la scène avec son adaptation cinématographique (2013), par le coréen Bong Joon-ho, le vainqueur de la Palme d’or au festival de Cannes 2019 avec Parasite.

Un bel écrin

Depuis quelques années, le dessinateur a eu l’envie de renouer avec ses premières amours en revenant s’installer dans la vallée du Vénéon (Isère). Jeune, il voulait devenir guide de haute montagne. Un accident l’a incité à chercher une autre voie. Il fait de la peinture, de la sculpture et donc de la BD. Après Ailefroide, altitude 3954 (Casterman – 2018) où, sous forme autobiographique, il illustre son amour pour la montagne, il montre avec Le Loup que le Massif des Écrins l’inspire toujours.

Rochette illustre un face-à-face entre Gaspard, un berger solitaire revenu de tout et un jeune loup. Sans surprise, Gaspard et le loup deviennent rapidement des ennemis irréductibles. Ils se cherchent, se flairent, se pistent, s’observent, se traquent. On s’attend à un duel à mort pouvant tourner dans un sens comme dans l’autre, car le loup se montre malin et aussi connaisseur du terrain que des faiblesses de son ennemi. L’issue, émouvante, surprendra et donnera à réfléchir.

Le dessinateur ne se contente donc pas d’illustrer un scénario sans faille. Avec ses dessins, il donne à sentir une ambiance : la solitude des grands espaces en altitude. De plus, il réussit à bien camper le caractère de ses personnages principaux (Gaspard et le loup). Les personnages secondaires (la postière, le cafetier du village), ne sont que des faire-valoir.

La question du territoire

Au centre de l’affrontement vient cette question du territoire. Avec son écrasante domination sur la planète, l’homme a fortement tendance à se considérer comme une créature supérieure ayant des droits fondamentaux sur l’espace qu’il occupe. Ici, le berger refuse la présence du loup dans le Massif des Écrins. A priori, il n’y a aucune communication possible entre l’homme et le loup. C’est la guerre, un point c’est tout. Mais, très intelligemment, le scénario montre qu’il ne faut pas se fier aux apparences, car finalement si, communication il y a. Non par le langage parlé, mais par celui des attitudes. Ainsi, le loup ne se contente pas de se rappeler ce qui lui a permis de survivre alors qu’il n’était encore qu’un louveteau devant survivre sans sa mère. Il sent ce que le berger prépare, y réagit en préparant son propre piège.

Les subtilités du scénario

On arrive ainsi à une situation montrant Gaspard s’intégrer aux éléments naturels, faire corps avec le Massif (il reste isolé dans un chalet durant toute la saison hivernale et chasse par besoin). On pourrait même le croire sur le point de laisser filer le peu d’humanité qu’il lui reste. Pourtant, le face-à-face va révéler des dimensions étonnantes dans sa relation avec le loup. Celui-ci n’a pas moins de raisons que Gaspard pour se sentir chez lui dans le Massif des Écrins, son habitat naturel. Mais c’est bien une tendance naturelle pour le loup que de s’attaquer aux moutons (du berger). L’analyse de Baptiste Morizot (4 pages de texte en fin d’album), laisse entendre que l’homme et le loup doivent apprendre à vivre ensemble parce que tous deux font partie d’un écosystème où chacun a son rôle. Mais la loi de la nature peut-elle prendre le pas sur celle du marché ? Morizot avance que l’homme s’est habitué depuis la nuit des temps à considérer le loup comme son ennemi en ne faisant qu’accumuler les griefs sans chercher à comprendre. Un fait imprégné dans l’imaginaire collectif, qu’on peut résumer par l’adage affirmant que l’homme est un loup pour l’homme.

A ce titre, montrer Gaspard mentir effrontément me paraît assez révélateur. Il s’agit non de justifier un comportement, mais de conserver sa position de chasseur. En ce sens, n’est-ce pas d’une certaine façon se mentir à soi-même ? L’affrontement, puis l’épilogue montrent que si Gaspard va jusqu’au bout de ses intentions, sa part d’humanité reste bien présente (ses hallucinations). Il réalise la force de sa pulsion de vie.

L’aspect technique

Le dessin de Rochette ne cherche jamais la séduction par la finesse du trait où la douceur des courbes que produirait la neige par exemple. Finalement, cela correspond plutôt bien au monde sauvage et dur qu’il montre, avec des relations conflictuelles entre l’homme et le milieu naturel. L’album peut aisément se lire d’une traite. Rochette ne fait jamais dans la surcharge (graphique ou verbale), il va à l’essentiel et utilise à bon escient une technique qu’il affectionne : une petite case insérée dans une plus grande, pour mettre l’accent sur des détails (aspect très cinématographique).

Les couleurs d’Isabelle Merlet conviennent parfaitement. Si les teintes sombres dominent, le blanc de la neige fait ressortir le jaune de la camionnette de la poste (tentative de rapports humains), ainsi que le vert des prés, dans un monde impitoyable.

Une vraie réussite où Rochette met beaucoup de lui-même tout en ouvrant beaucoup de pistes de réflexion. Parmi celles-ci, le territoire, sa conquête, sa légitimité et sa défense, ainsi que le vivre-ensemble et la notion de respect de l’autre (avec ses différences). N’oublions pas le besoin d’affirmation des générations montantes par rapport à celles installées et l’opposition entre la force et l’intelligence. Enfin, quelle est la part d’animalité dans les comportements humains ?

Le Loup, Jean-Marc Rochette & Isabelle Merlet 
Casterman, mai 2019, 102 pages 

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4

« Cachemire rouge » : en quête d’essence

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Le second roman de Christiana Moreau nous mène des steppes de Mongolie au Chinatown de Prato, dans le sillage d’une jeune nomade contrainte à l’exil. Le récit de Cachemire rouge foisonne d’enjeux, parmi lesquels l’amitié, l’exploitation des travailleurs, la migration, mais aussi la quête de liberté et de quiétude.

Cachemire rouge est un portrait de femmes. Bolormaa, une jeune nomade, doit quitter les steppes de Mongolie pour rejoindre les usines de confection textile d’Ordos. Elle se lie d’amitié avec XiaoLi, une Chinoise soumise aux mêmes cadences infernales, aux mêmes diktats capitalistiques, aux mêmes vilenies de leur employeur-violeur commun. Alessandra, une Italienne persévérante issue des classes populaires, cherche à s’affranchir d’une condition sociale précaire en perçant dans le prêt-à-porter de luxe en plein cœur de Florence. À ce tableau déjà riche s’ajoute la mère de Bolormaa, habituée à la vie traditionnelle dans les steppes et comptant désormais les minutes dans un appartement insipide de la Chine urbaine, où elle se sent désespérément inutile.

Cachemire rouge est aussi un témoignage poignant sur la migration. Il y a d’abord le sentiment de déracinement et de dépossession perçu par Bolormaa dès son arrivée à Ordos, et par les siens dès lors qu’ils doivent quitter les steppes de Mongolie. Il y a ensuite les économies, modestes mais patientes, parties en fumée pour rémunérer des passeurs souvent peu scrupuleux. Il y a enfin un enfer – les usines d’Ordos – auquel se substitue un autre – les ateliers de Prato, où les immigrés chinois s’exténuent jusqu’à quatorze heures d’affilée sur des machines. Lors d’un recensement récent, cette localité de Toscane comptait quelque 12% de Chinois. Il est de notoriété publique que cette « Petite Chine » se trouve effectivement sous l’emprise des Triades, dont elle constitue le centre névralgique, et que les immigrés étant redevables à la mafia chinoise, notamment pour leur passage en Europe, sont exploités dans ce qui relève de pratiques d’usure, de blanchiment et de traite humaine. Cela, Christiana Moreau le traduit de manière limpide, et avec talent.

L’exil de Bolormaa et XiaoLi constitue le fil conducteur du récit. Cachemire rouge y gagne en densité, puisqu’aux portraits de femmes et à la vision désenchantée d’un certain capitalisme se juxtaposent une ode à l’amitié poignante et une variété de décors parfaitement restitués – les steppes mongoles, les villes-champignons chinoises, les étendues sibériennes, le lac Baïkal, un Chinatown toscan… Christiana Moreau fait ainsi voyager le lecteur à travers l’espace, mais aussi le temps et les émotions. L’empathie ressentie à l’endroit de Bolormaa semble d’ailleurs nous mener directement à cette interrogation : le progrès tel qu’entendu par les libéraux (en économie) n’a-t-il pas mis à mal des modes de vie ancestraux, paisibles et respectueux de la nature ?

Ici, c’est l’essor de la Chine et de ses classes moyennes consuméristes qui se voit mis en cause. Mais dans la grande histoire du monde dans laquelle s’inscrit le développement chinois, on pourrait évoquer Christophe Colomb, Hernan Cortés ou Francisco Pizarro, coresponsables du génocide des Amérindiens. La lecture de Christiana Moreau peut également, en seconde intention, renvoyer au Jack London du Peuple de l’abîme (1903) : « Si l’on considère impartialement l’Innuit moyen et l’Anglais moyen, on voit immédiatement que la vie est plus clémente pour l’Innuit. Tandis qu’il ne souffre de la faim que pendant les moments vraiment critiques, l’Anglais, lui, en souffre toute sa vie. L’Innuit ne manque jamais de combustible, de vêtements ou bien de maisons, tandis que l’Anglais, lui, est toute sa vie à la recherche de ces trois éléments indispensables à la vie. »

Si Christiana Moreau n’a pas, comme Jack London, vécu plusieurs mois parmi les miséreux pour retranscrire leur quotidien, elle possède néanmoins l’humanité et l’acuité du regard nécessaires à la restitution de leurs douleurs et de leurs espoirs. C’est précisément cela qui rend la lecture de Cachemire rouge si recommandable.

Cachemire rouge, Christiana Moreau
Préludes, avril 2019, 272 pages

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3.5

Mario Bava – Le magicien des couleurs : la transgression du désir

L’ouvrage de Gérald Duchaussoy et Romain Vandestichele, Mario Bava – Le magicien des couleurs, convoque autant la recherche historique et la mise en perspective contextuelle de la filmographie de Mario Bava avec son époque que l’analyse purement technique d’un genre, le giallo. Un genre iconique au possible, nébuleux, baroque, imbibé de désir et qui éclabousse la rétine par sa volonté de transgression visuelle. 

De son attrait pour le dessin, sa manière de mettre en scène les mises à mort, sa volonté de réécrire l’horreur par le biais de l’image, sa mise en lumière du corps, sa fascination pour les couleurs ou son esthétisme de l’angoisse, le style unique de Mario Bava, parfois montré du doigt par le biais de cet héritage du cinéma bis, est ausculté sous toutes ses formes. Et la magie opère. Comme le titre du livre l’indique, Le magicien des couleurs, l’iconographie de la science du réalisateur est au centre de la recherche des deux auteurs : recherche autant documentariste que presque sensorielle. Et même si le titre aura pu nous laisser penser que l’oeuvre allait uniquement introduire cet aspect important de l’art même de Mario Bava, l’ouvrage quant à lui est beaucoup plus vaste, large dans son champ d’application, enrichi par des citations évocatrices, et presque exhaustif dans sa manière d’aborder le fonctionnement technique de Mario Bava, l’un des pionniers du genre qu’est le giallo.

Premier exemple et non des moindres, Le magicien des couleurs nous explique la place du cinéma italien d’après guerre et les liaisons entretenues par l’artisanat de Mario Bava avec les productions de commande et comment le cinéaste se sert de cela pour y introduire ses thématiques de prédiction. Ce qui pourrait paraître programmatique, voire schématique, est au final un préliminaire adéquat à l’étude de cas qu’est le cinéma de Mario Bava. Avec un style fluide, un agencement narratif ludique, servant alors la grande tenue de son argumentaire et la richesse de sa note d’intention, le livre de Gérald Duchaussoy et de Romain Vandestichele a cette double casquette qu’il arrive parfaitement à exprimer : au-delà de l’hommage, de la finesse des analyses de séquence, de l’amour passionné pour le cinéma et le cinéma de genre, se tient l’explication qui entoure la technique et l’artisanat d’un cinéaste, mais aussi et surtout la compréhension d’un mécanisme de création.

Plus les pages se tournent, plus les images nous reviennent en tête : 6 femmes pour l’assassin, Les trois visages de la peur, Le corps et le fouet, etc. Ces couleurs, cette importance de la musique, cette érotisation de la mort, cette innocence perpétuellement déchue, cette réalité diluée dans un semblant de fantastique ; l’écriture de Gérald Duchassoy et Romain Vandestichele en devient mémorielle. Avec une ambition humble mais fastidieuse, les deux écrivains parlent autant au cinéphile assidu du réalisateur qui auront le plaisir de se replonger dans le magma magnétique d’images créées par les films de Mario Bava qu’au néophyte qui, à la suite de cette lecture, n’auront qu’une seule envie : se plonger dans la longue et éclectique filmographie de l’esthète italien. 

Mario Bava – Le magicien des couleurs, Gérald Duchassoy et Romain Vandestichele
Lobster Films, juin 2019, 167 pages

Fat City, La Dernière Chance, de John Huston : boxer dans l’Amérique des paumés

John Huston est généralement reconnu comme un des créateurs du film noir. Et si le film de boxe s’est souvent imposé comme un des sous-genres représentatifs du film noir, avec des œuvres comme Nous avons gagné ce soir ou Plus dure sera la chute, c’est sur un chemin complètement différent que nous entraîne le grand réalisateur avec Fat City, La Dernière Chance.

Les quelques plans qui ouvrent le film annoncent vite la couleur et justifient, au passage, le titre original de Fat City, bien meilleur que celui donné en France. Nous voici à Stockton, ville délabrée, où les seules activités semblent être celles des machines détruisant les maisons. Ici, tout est figé, les pauvres hères peuplent les rues et le seul lieu rempli de vie est le bar. Toutes les personnes que nous croiserons dans le film sont des laissés-pour-compte, les perdants, ceux qui ont été oubliés par le Rêve Américain. De toute évidence, même dans cette période où la crise n’est pas encore arrivée (le film date de 1971), l’American Dream n’est pas passé par Stockton, Californie.

De fait, vivre ici signifie bien souvent être prisonnier de l’état d’esprit de la ville. Quoi qu’ils fassent, les personnages paraissent condamnés à l’échec. Lorsque l’on est tombé aussi bas, il semble impossible de se relever. Et même si Billy ou Ernie, les deux protagonistes du film, font des efforts, le résultat est décevant. Ainsi, plus qu’une ville elle-même, Stockton représente tout un monde, celui des abandonnés, des paumés. Lucero, le boxeur mexicain qui viendra combattre Billy et qui est le seul personnage du film à ne pas venir de Stockton, est pourtant exactement dans le même modèle de ces gens qui ont tout perdu, des sans-espoirs, des sans-lendemain.

Car les personnages de La Dernière Chance n’ont pas d’avenir. Aucun d’entre eux ne parle du futur (à part peut-être Ruben, l’entraîneur, mais le futur qu’il évoque est totalement illusoire). Billy ne parle que du passé, de ses anciennes victoires, de son ancienne célébrité, de son ex-femme. Trop jeune, Ernie n’a pas vraiment de passé dont il pourrait s’enorgueillir, mais il ne songe pas à l’avenir non plus. C’est un personnage qui se laisse aller dans le flux des événements : il ne contrôle rien, ne prend aucune décision, ne fait que suivre ce qu’on lui dit. Il fait de la boxe parce que Billy le lui a dit, il se marie parce que sa chérie est enceinte… Il n’a aucune prise sur les actes qui constituent sa vie. Il ne choisit rien.

 

La boxe, dans ce film, va être débarrassée de tous son romantisme ou son attirail de film noir. Huston se plait à éviter tout ce qui était déjà devenu des lieux communs du genre. Pas de success story du jeune homme qui se trouve être un génie du ring qui s’ignore. Pas d’arrangements en coulisse pour qu’un joueur se couche au troisième round. Pas de bookmaker foireux. Le match, dans La Dernière chance, est la rencontre de deux paumés. Huston parvient même à éviter le manichéisme que l’on pourrait croire inhérent au genre : lors du match final (le seul match à être filmé en intégralité et en temps réel), il suffit de quelques plans sur le visage de Lucero pour que le spectateur se sente aussi proche de lui que de Billy Tully. Le cinéaste prive le combat de tout enjeu, parce que l’on comprend très vite que quel que soit le vainqueur, cela ne changera rien au destin des personnages.

Lucero est d’ailleurs présenté par la caméra comme un second Billy. Le voir avant le match, étendu sur son lit dans une chambre minable, rappelle la scène d’ouverture où nous découvrons Billy exactement dans la même position et la même situation. La scène, à la fin du match, lors de laquelle les deux combattants s’enlacent, en dit long : ils se sont reconnus.

Dans La Dernière Chance, la boxe n’est pas ce qui peut permettre aux personnages de s’en sortir. La boxe est comme tout le reste à Stockton, elle est comme la vie ici : des espoirs qui retombent, des tentatives qui se soldent par des échecs, des réussites qui ne changent rien et ne permettent pas de sortir de la triste situation, ou des échecs qui se cumulent et qu’on tente d’oublier dans l’alcool ou le sexe. Ici, tout retombe, rien ne permet de s’élever durablement. Une scène est significative : Ruben achète à Ernie une superbe tenue flamboyante pour monter sur le ring. Ernie est le futur champion, c’est certain, et il y croit lui-même. Résultat : le temps d’un plan remarquablement ironique, voilà Ernie mis K.O. en 23 secondes.

 

Pour ce film qui lui tient à cœur, l’ancien boxeur John Huston adopte une réalisation sobre, dénué de gros effets et visuellement très proche du documentaire. Les personnages sont filmés frontalement, pour les mettre à nu. Le choix d’acteurs alors inconnus (Jeff Bridges sortait juste de La Dernière Séance, de Peter Bogdanovitch) renforce encore l’aspect documentaire d’un film où tout semble pris sur le vif.

Car ce qui importe ici est le caractère humain du film. Huston sait rendre chaque personnage attachant. Il ne juge personne, il montre des personnages dans la détresse, qui parfois essaient de s’en sortir mais qui bien souvent retombent et restent là où ils sont. Son refus du pathos ne fait que rendre le film encore plus émouvant. La Dernière chance est bien un film social, un film de déterminisme social même. Le film s’inscrit dans la lignée des œuvres sur les paumés du Rêve Américain, après Macadam Cowboy et avant L’Epouvantail. Il est impossible d’échapper à la Fat City.

La Dernière Chance : bande annonce

La Dernière Chance : fiche technique

Titre original : Fat City
Réalisation : John Huston
Scénario : Leonard Gardner, d’après son roman
Interprètes : Stacy Keach (Billy Tully), Jeff Bridges (Ernie Munger), Susan Tyrrell (Oma)
Photographie : Conrad Hall
Musique : Kris Kristofferson
Montage : Margaret Booth, Walter Thompson
Producteurs : Ray Stark, John Huston
Sociétés de production : Rastar Pictures, Columbia Pictures
Société de distribution : Columbia Pictures
Genre : drame social
Durée : 96 minutes
Date de sortie en France : 12 mai 1972

Etats-Unis- 1971

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4.5