Lieux et Cinéma : la barque, ou l’intranquillité du rêveur

Alors que ce mois de juillet consacré aux lieux au cinéma bat son plein, il est temps de s’attarder, à mi-parcours, sur ce qui n’est de prime abord qu’un simple moyen de transport, mais qui devient dans le septième art un lieu à part entière : la barque, quelques uns de ses dérivés, et tous les souvenirs cinéphiles qu’elle ravive.

S’il m’est apparu rapidement comme nécessaire d’écrire cet article à la première personne, c’est que, pour une fois, l’objet d’étude s’y prête particulièrement. La barque, c’est le lieu de l’introspection, du cheminement psychologique, de l’errance spirituelle, du passage d’une réalité à une autre ; c’est l’occasion d’une fuite, d’une prise de distances, dans le calme et la lenteur. Et c’est enfin la création d’un mouvement, soit la définition même du cinéma. Il m’a donc semblé difficile, face à un objet hautement cinématographique et essentiellement symbolique, de dresser un exposé « classique » comme j’ai par ailleurs l’habitude d’en faire. Ici, pas de chapitres, pas de sous-parties : je vous propose plutôt de replonger dans près de trente souvenirs de barque au cinéma, sans ordre défini, avec pour unique guide les connexions que les films tissèrent entre eux dans ma mémoire – et, je l’espère, aussi dans la vôtre – au moment d’écrire ces lignes – ou de les lire.

Embarquons.

Ma première question fut d’abord d’essayer de retrouver quel était le plus vieux film mettant en scène une barque, du moins à ma connaissance. Je suis donc revenu aux frères Lumière, et en cette année 1895 où fut projeté le film intitulé Barque sortant du port, un court-métrage de seulement 50 secondes qui annonçait déjà tant de belles images à venir dans les décennies suivantes. Une simple barque passe devant la caméra et s’en va au loin. Le mouvement, la perspective : tout est là.

Immédiatement, mes plus vifs souvenirs surgirent. Je revis d’abord les deux scènes en barque de L’Aurore (1927) de Murnau, avec ce décalage entre, d’abord, l’aller vers la ville, où le calme ensoleillé du jour contraste avec la tension qui déchire le couple ; et puis le retour vers la campagne, où la tempête nocturne contraste avec l’amour et le bonheur retrouvés des fiancés. De l’effroi dans les deux cas, pour des raisons différentes. Forcément, je fis un bref crochet par Promenade dans la nuit (1921, Murnau toujours), où l’élément perturbateur arrive en barque depuis l’horizon, telle une malédiction jetée par les dieux sur le monde des hommes. Et d’un coup, je me retrouvai dans Les Oiseaux (1963) de Hitchcock, avec cette longue traversée en barque de Tippi Hedren, où chaque seconde culmine à un nouveau sommet de tension et de crispation.

De là, je me rappelai à quel point la barque pouvait être inquiétante au cinéma. Aussi repensai-je, dans un tout autre registre, à Kirikou et la Sorcière (1998) de Michel Ocelot, où une mystérieuse – mais non moins majestueuse – pirogue conduit d’elle-même les enfants jusqu’au repère de la maléfique Karaba. Me sentant un peu coupable de n’y penser que dans un second temps, je me dépêchai de rejoindre les enfants de La Nuit du chasseur (1955) de Charles Laughton, eux aussi lancés au fil de l’eau, non pas vers le maléfique Robert Mitchum, mais le plus loin possible de lui. Si les enfants de ces deux films échappent à leur malfaiteur, ce n’est pas vraiment le cas des personnages de Funny Games (1997) de Haneke, froidement jetés par-dessus bord. Ce n’est pas non plus le cas de Bernard Blier dans le Buffet froid (1973) de son propre fils, poussé d’une mémorable barque rouge par un Depardieu légèrement impulsif. C’est encore à moitié le cas dans le récent Under the Silver Lake (2018), où l’escapade en barque d’Andrew Garfield et Callie Hernandez, se croyant à l’abri des regards indiscrets, finit en mitrailles d’hélicoptère.

Bref, des barques comme lieux peu fréquentables, liés de près ou de loin à la mort, ou du moins au danger, il y en a beaucoup au cinéma. Or, soudain, je me revis enfant, accompagnant jusqu’à la terre ferme Miguel et Tulio, les fugitifs de La Route d’Eldorado (2000). Puis je me revis, enfant aussi, accompagnant Frodon, Sam, Pippin et Merry, pour – à l’inverse – fuir la terre ferme et échapper au Nazgul, au début du Seigneur des anneaux (2001). Car après tout, une barque, à l’origine, c’est fait pour survivre en cas de danger ou de naufrage. Alors certes, je doute encore de l’optimisation de l’espace dans les canots de sauvetage à la fin de Titanic (1997), d’autant que je me remémorai à peine L’Odyssée de Pi et cette barque spacieuse et drôlement solide, capable de faire cohabiter un tigre et un enfant pendant des jours entiers ! Je ne pus m’empêcher, à ce moment là, d’avoir une pensée émue pour ce jeune Johnny Depp recroquevillé dans sa barque à la fin de Dead Man (1995) de Jim Jarmusch, dérivant sur les flots tel un pharaon dans son sarcophage, pour échapper à ses poursuivants. Convaincu qu’il n’y avait pas plus inconfortable comme scène de barque au cinéma, je manquai d’oublier ce très bon court-métrage de Buster Keaton, Frigo, capitaine au long court (1921), où c’est toute la famille qui se retrouve entassée dans une minuscule bicoque. Certains sont mieux lotis que d’autres, y’a pas à dire…

Ne pouvant me résoudre à quitter Buster Keaton de si tôt, je cherchai parmi ses autres films d’éventuelles scènes de barques dans lesquelles replonger. Celle de L’Opérateur (1928) fut une révélation. Accompagné de son adorable petit singe, le personnage incarné par Keaton pose sa caméra dans une barque et filme des images à même les vagues. Au-delà de l’aspect comique de la séquence, je me rendis compte que prendre la barque pour référentiel du regard offrait une immersion sans pareille pour le spectateur. Je repensai alors à Andrei Roublev (1966) de Tarkovski, où la caméra filme l’errance méditative à même la barque, laquelle, prise dans le léger courant d’un lac, permet la réalisation d’un travelling horizontal de la rive en donnant à la fois une impression d’immersion totale, et en même temps d’extériorité à tout ce qui s’y passe (en l’occurrence, l’arrestation d’hérétiques sous les yeux impuissants d’Andrei).

L’extériorité à la terre ferme, le déplacement lent, le silence ambiant, l’introspection, la contemplation passive de ce qui se passe sur le rivage : tout ceci pourrait composer une grande métaphore de la caméra au cinéma. C’est pourquoi je me souvins de nombreuses scènes où des personnages profitent de ces moments de dérive en barque pour contempler, tels de véritables spectateurs, leur propre monde. Je retrouvai d’abord Raiponce (2012), admirant les lanternes de ses rêves s’élever dans le ciel. Puis une bribe de mémoire me ramena dans le Venise du Casanova (1976) de Fellini, où la mondanité observe avec amusement, depuis les gondoles, l’effondrement de son propre univers. Une mondanité qui me poussa bientôt sur les barques de Barry Lyndon (1975) de Kubrick, où les promenades quotidiennes sont l’occasion d’explorer d’autres facettes d’un inexorable et même ennui existentiel.

Une fois ennuyé de ne rien faire, mes divagations m’emmenèrent dans l’onirisme des Vacances de Monsieur Hulot (1953), où Jacques Tati, décidément peu dégourdi, se fait prendre en sandwich par sa propre barque lorsque celle-ci se brise en deux. Une barque, ce ne sont jamais que quatre ou cinq bouts de bois rapidement cloués, après tout… Je réfléchis alors à d’autres types de barques, et m’imaginai volant dans la barque-baignoire du Retour de Marry Poppins (2018), ou bien ramant assis sur le ventre du crocodile de La Princesse et la Grenouille (2009). Deux exemples qui me firent penser que la barque au cinéma est souvent le moyen d’évoquer le départ pour l’inconnu, le passage d’un monde à l’autre. Dans Harry Potter à l’école des sorciers (2001), c’est en barque que les élèves accèdent au château de Poudlard, symbolisant le passage du réel vers le fantastique. Dans The Truman Show (1998), c’est en bravant sa peur de l’eau et en embarquant dans un petit bateau de fortune que Jim Carrey, inversement, quitte l’illusion et rallie le monde réel. Et c’est encore en barque, à la fin du premier Seigneur des anneaux (2001), que Frodon et Sam scellent leur amitié et se mettent en route pour affronter leur destin.

Frissonnant à la simple évocation de cette scène bouleversante, j’eus également un pincement au cœur en me rappelant la mort de Boromir, qui me fit me dire que la barque comme lieu de passage vers l’au-delà était un motif récurrent au cinéma. Des barques avec beaucoup d’âmes anonymes et oubliées, qui transitent dans Pirates des Caraïbes : Le Secret du coffre maudit (2006). Des barques ne transportant qu’une seule urne funéraire, mais pas des moindres, comme celle du chef de clan dans Kagemusha (1980) d’Akira Kurosawa.

Mais ces pensées morbides furent rapidement chassées par les rires insouciants d’enfants. Soudain, le doux air d’une musique de Joe Hisaishi me téléporta dans la petite bourgade de Ponyo sur la falaise (2008) du maître Miyazaki, où Sôsuke et Ponyo échappent au ras-de-marée grâce à un petit bateau en plastique que cette dernière transforme en véritable petite embarcation. Des enfants sur une barque : il n’en fallut pas plus pour me souvenir, avec beaucoup de tendresse, des deux jeunes scouts amoureux de Moonrise Kingdom (2012) de Wes Anderson, prenant le large comme pour s’éviter le sérieux du monde adulte. Je me remémorai également les deux amants de Monika (1950) d’Ingmar Bergman, certes un peu plus vieux, mais tout aussi marginaux, fuyant la société en barque pour s’éclipser sur une île déserte. Mais irrémédiablement, cette volonté d’échapper à la société me parut vaine en repensant au Lifeboat (1944) de Hitchcock, où des naufragés reforment petit à petit un véritable microcosme social, sorte de « huis-clos marin » illustrant toute la noirceur et la manipulation inhérentes à l’instinct de survie humain.

Heureusement, grand optimiste que je suis, mes dernières pensées voguèrent vers d’autres eaux. Je fus rempli de légèreté en revoyant défiler les images de Capitaines courageux (1937) de Victor Fleming, où les parties de pêche en barque sont l’occasion pour un jeune garçon de bonne famille et un vieux loup de mer d’apprendre l’un de l’autre, et de tisser progressivement une amitié inattendue. Inévitablement, cette relation quasi-paternelle me rappela ce magnifique Disney largement mésestimé : La Planète au trésor (2002), où Jim est un moussaillon malmené par le cyborg capitaine du bateau volant, et où le canot de sauvetage – lui aussi volant – devient le symbole de la prise d’indépendance, de l’émancipation et du passage à l’âge adulte et ses responsabilités. Enfin, ces pensées positives et pleines d’espérance me portèrent à une ultime rêverie. Je me retrouvai assis dans la barque de Theo, le personnage des Fils de l’homme (2006) d’Alfonso Cuarón, accompagnant cette femme portant en elle un miracle : celui de la vie. Et alors que ce canot d’espoir s’engouffrait lentement dans la brume, telle l’humanité filant vers l’inconnu, je fis le chemin inverse, sortis du brouillard de mes souvenirs et revins tant bien que mal à moi-même, apaisé.

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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