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Mon Frère de Julien Abraham : une plongée au coeur des centres éducatifs fermés

Après La Cité Rose, Julien Abraham poursuit son travail sur la jeunesse avec Mon Frère, et nous emmène au cœur de la violence des Centres Éducatifs Fermés. Un film qui lorgne entre réalisme pur et fiction pour un résultat aussi puissant que maladroit.

Le point de départ c’est Teddy, jeune réservé et sans histoire, qui débarque dans un monde violent dont il ne maîtrise ni les codes, ni les règles. Ce monde est celui des CEF – Centres Éducatifs Fermés – structures créées en 2002, comme une alternative à l’incarcération pour mineurs ayant commis des actes délictueux ou criminels.

« Sur le principe, on ne peut qu’être d’accord avec une institution qui permet d’éviter la prison pour les mineurs. Dans la réalité, c’est évidemment plus compliqué, et il est bien difficile d’enrayer la spirale de violence dans laquelle nombre de ces jeunes se débattent. C’est cette complexité qui m’intéresse : le sentiment de fatalité, bien sûr, mais aussi la liberté que chacun conserve de refuser la violence. » Julien Abraham

Vous l’aurez compris, Mon Frère est dans la droite lignée des drames sociaux institutionnels avec pour trame la violence d’une société – comme c’était déjà le cas de Consequences de Darko Stante, sorti fin juin. Le tout réside alors dans la recherche d’un cinéma-vérité, d’aller puiser dans le réel afin d’y donner une authenticité. C’est tout l’enjeu et la réussite du second film de Julien Abraham. Au travers des scènes d’une véritable justesse, le film dépeint la violence brutale animant ces jeunes : la défiance de l’autorité mais aussi les codes, les règles et les coutumes régissant ces milieux.

Des séquences éloquentes qui mettent en lumière la complexité de la gestion de ces institutions, le travail délicat des éducateurs et démontre avec son propos que toute violence est le fruit de traumatismes enfouis. C’est notamment grâce à un travail de documentation de trois ans et demi, que le film tend vers ce réalisme mais aussi au casting qui s’appuie sur des jeunes venant de structures socio-éducatives, tous très bien dirigés. Pour le reste on retrouve en rôle principal le rappeur MHD ainsi que Jalil Lespert, Aissa Maïga ou encore Matthieu Longatte (aka Bonjour Tristesse).

L’occasion aussi pour le film d’aborder la psychoboxe, une discipline inventée par des psychologues pour déclencher la parole grâce à la boxe. C’est d’ailleurs de là qu’est parti le projet : « Il fallait qu’on comprenne que le but de la psychoboxe est de faire parler le corps, et ainsi de libérer la parole. La violence que subit le patient – même si les coups ne sont pas portés- provoque chez lui des souvenirs. Il y a souvent, par exemple, une perte de mémoire dans le cas de parricides, parce que c’est le choc le plus violent qui puisse arriver à un enfant » souligne le réalisateur.

Des qualités naturalistes intrinsèques au projet qui sont malheureusement ampoulées par l’injection, souvent un peu grossière et appuyée, d’une trame fictionnelle. La mise en scène un peu lourde n’aide pas avec ses multiples flash-back, pas toujours bien sentis, où l’on flirte par moments avec le pathos. Le long métrage quitte alors un naturalisme de circonstance pour une fiction trop surlignée nous amenant sur une conclusion bâclée.

Il n’en demeure pas moins que Mon Frère aborde des questions sensibles sur le cheminement de la violence, ses causes et ses conséquences bien qu’il aurait mérité un traitement plus profond de ses thématiques en restant très proche d’un réalisme qui se suffisait à lui-même.

Mon Frère – Bande Annonce

Mon Frère – FICHE TECHNIQUE

Réalisation : Julien Abraham
Interprétations : MHD, Darren Muselet, Aïssa Maïga, Jalil Lespert, Matthieu Longatte
Scénario : Julien Abraham, Jimmy Laporal-Trésor, Almamy Kanoute
Composteur : Quentin Sirjacq
Production : Sadia Diawara, Nicolas Blanc, Thibault Abraham
Directeur photographie : Julien Meurice
Durée : 1h36
Genre : Drame
Date de sortie : 31 juillet 2019
Distributeur : BAC Films France 

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Lieux et cinéma: le pont de Brooklyn, un new-yorkais très célèbre

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« Ici on construit des ponts, pas des murs » Vous vous rappelez cette punchline de London Breed, président du conseil de San Francisco, en réponse aux premiers actes de la politique migratoire du grand blond ? Les ponts marquent le territoire et l’espace en tendant les bras, quand on ne tiendrait pas dix minutes en le faisant: aux États-Unis les grands câblés se font même rouler sur le dos depuis plus d’un siècle. Retour sur la vie cinématographique d’un des plus connus d’entre eux, le pont de Brooklyn.

Brooklyn, ça sonne pour un touriste dans la grande pomme. On va le faire souvent parmi les premiers spots, pour les premières photos, pour marcher là où des personnages ont marché. Le quartier, devenu aujourd’hui DUMBO, jusqu’au Manhattan Bridge est devenu très bobo mais était en 1867 une vraie banlieue prolo qui terrorisait les New-yorkais. Nombreux venaient se plaindre de l’afflux de brigands fraîchement immigrés, ou dans leur esprit d’immigrés fraîchement brigands, si cette folie venait à être érigée. Manque de bol, John Augustus Roebling va au bout de ses idées, pas du chantier (il meurt avant l’inauguration de 1883, alerte biopic) et après un premier échec 20 ans plus tôt il lance la construction d’un futur décor de cinéma à ciel ouvert en 1867. Gangs of New York (M. Scorsese, 2003) c’est l’époque où dans le cahier des charges de chaque chantier est tacitement inclus un nombre de morts à ne pas dépasser. 27 pour un gros amas d’acier où passent 1800 voitures et 150 000 personnes par jour, selon cet article c’est tout de même quelque chose.

Marqueur historique incontournable, il est l’équivalent des Twin Towers du premier âge New-yorkais. Il était une fois l’Amérique (S. Leone, 1984) puis Scorsese le sacralisent comme pilier de la construction de la nation, quand le cinéma indépendant arty le place dans le décor. Brookyn village, Brooklyn Yiddish, Brooklyn tout ce vous voulez, la structure décore de ses brins d’acier les arrières-plans, c’est un géant de fer tapis dans l’ombre. Si aujourd’hui vous pouvez déguster des cafés latte et des burgers veggies sous la grosse bête, c’est aussi parce sous les rivets, une ville respire et que tous veulent passer ici, pour flâner, drapés dans une mélancolie contemplative, comme dans Manhattan (W. Allen, 1979). Regarder les voitures, les cyclistes râleurs (et très rapides) passer tambour battant d’un bord à l’autre, c’est accepter avec plaisir d’être mis de côté, d’être quelqu’un qui refuse d’être acteur pour mieux se laisser porter et contaminer par l’énergie de ceux qui sont au-dessus des ponts et les traversent. Faites gaffe, c’est souvent bouchonné et attaqué par des dragons géants. Godzilla (R. Emmerich, 1998) s’emmêle dans ses câbles, alors que dans Cloverfield, le nouveau-né de 150m de haut le détruit irrémédiablement.

Les super-héros y font des tournées promo, c’est sûr, de Batman aux Avengers en passant par Spider-Man, le local de l’étape. Pour lui, il y a toujours une occasion de le défendre, quand dans le monde parallèle de Gotham, la chauve-souris masquée doit affronter sa destruction. Bane coupe littéralement les ponts dans le dernier Batman de Nolan, et c’est une image très forte construisant un des plus puissants antagonistes d’un héros à cape.

Traversé par les migrants fuyant les famines, les guerres et la misère, squatté par les héros intellos méditant entre deux âges en se penchant dans le vide, détruit encore dans Je suis une légende (F. Lawrence, 2007), dans une scène très coûteuse et pompeuse pour apporter du corps à un film post-apo un peu vide, le pont de Brooklyn, c’est juste un pont et tous les ponts à la fois. C’est un lieu de pèlerinage, percé de rivets rappelant qu’il est plus vieux que le Titanic, mais pas encore assez pour arrêter ces conneries. Il sera encore sur pas mal d’affiches, dans des tonnes de scènes et acceptera vos selfies quand vous viendrez à votre tour lui taper sur l’épaule, parce que, « tu sais mec, tu me rappelles tel film… » Proche par l’écran, loin par la géographie, qui reste assez premier degré sur les kilomètres à parcourir, il restera légendaire tant qu’il ne deviendra pas un pont trop loin. Mais ça, c’est une autre histoire.

Lieux et Cinéma : les capitales au cinéma

Comment ne pas parler des villes lorsque l’on parle de lieux au cinéma ? Et quel meilleur moyen de revenir sur celles sublimées par la caméra que de s’attarder sur les capitales, villes de pouvoir et d’Histoire ? Le Mag du Ciné vous emmène dans son journal de bord et vous fait découvrir tous les recoins cachés, ou non, des capitales de cinéma.

Seoul, ville plurielle

Séoul est architecturalement pluriel, socialement disparate, cinématographiquement fascinant. Cette année, le Festival de Cannes a couronné Parasite, lequel investit deux Séoul antinomiques : la ville des classes populaires, parfois misérable, et celle des classes supérieures, nantie de villas luxueuses et de quartiers embourgeoisés. Dans The Host, du même Bong Joon-ho, c’est le fleuve Han qui se voit mis à l’honneur à travers l’avènement d’un monstre, tandis que Dernier train pour Busan plante sa caméra dans la salle des pas perdus de la gare de la capitale. Déjà dans les années 1930, la ville faisait l’objet de tous les fantasmes : dans Fisherman’s Fire (1939), d’Ahn Chul-yeong, l’exploitation des femmes provinciales et la prostitution s’inscrivent en toile de fond. La ville apparaît alors à la fois comme une menace et une opportunité. Plus tard adviennent des films d’espionnage – Séoul n’est qu’à quarante kilomètres de la Corée du Nord – et des œuvres telles que Madame Freedom (1956) ou Les Fleurs de l’enfer (1957), où les  femmes au foyer soumises, mais aspirant à l’émancipation, tiennent lieu d’héroïnes . Les mutations urbaines ensemenceront quant à elles les années 1960-1980, avec des films tels que The Insect Woman (1972).

De prime abord, Séoul se manifeste à l’esprit comme une ville de béton et d’acier, par ses gratte-ciels titanesques, son absence d’horizon, son centre urbain tentaculaire, ses ponts imposants et ses échangeurs routiers inextricablement enlacés. La représentation mentale ne fait pas un pli : Séoul, c’est le quartier animé de Jongno-gu, ni plus ni moins. On en oublierait presque les villes-satellites de Uijeongbu (Oasis, Délinquant juvénile) ou de Paju (Old Boy). Mais aussi le village traditionnel de Bukchon Hanok (Hill of Freedom, The Day He Arrives), les temples bouddhistes, le canal de Cheonggyecheon ou encore le marché de Myeong-dong. Ville de contrastes, Séoul possède une identité multiple, fait cohabiter modernité et tradition, riches et pauvres, joies et douleurs. Des buildings de Gangnam aux habitats modestes de Ssangmun en passant par le cosmopolite Itaewon, des ensembles paupérisés de Barking Dog Never Bite au Séoul labyrinthique de Na Hong-jin, la capitale sud-coréenne arbore une pluralité de visages et une plasticité (décors, tonalités, situations) qui n’ont d’égal que la richesse d’« Hallyuwood ». Et si la période récente a vu Séoul s’imposer comme une métropole du polar, de la vengeance et de l’action, personne ne sait de quoi ses lendemains cinématographiques seront faits.

Paris, lumières d’une ville éternelle

Chacun a son Paris. Mettez-y dix visiteurs curieux, et vous en ressortirez avec dix récits différents de la ville. Berceau du romantisme, ville folle de par sa vie nocturne, territoire de musée et de culture, repaire d’emmerdeurs, Paris est tout à la fois. Alors il était logique que quand le cinéma s’en empare, Paris ne soit jamais la même ville. Rappelons qu’il s’agit de la ville la plus filmée au monde et que l’histoire même du cinéma est intimement liée à la vieille Lutèce. La première projection cinématographique publique était réalisée à Paris en 1895. En 2013, par exemple, la ville accueillait 113 longs-métrages, 116 fictions télévisées, 145 courts-métrages, 60 documentaires, 200 spots publicitaires et 170 films d’école. Le Paris carte postale, celui qui fait ruer les touristes, a été exporté à l’international par Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet qui sublimait les petites ruelles de Montmartre. Woody Allen utilisait la capitale dans son Midnight in Paris pour raconter la nostalgie et le romantisme à travers des balades dans le temps et sur les ponts de la ville. Moulin Rouge de Baz Luhrmann en prenait le lieu emblématique pour en faire un spectacle anachronique rythmé par les mouvements du french cancan. Mission Impossible : Fallout filmait le Paris qui n’avait jamais été autorisé à ses locaux pour en pousser les limites de l’adrénaline à travers une virée en moto mémorable. Si la Tour Eiffel est à la fenêtre de tous les appartements dans le cinéma étranger, dans notre 7ème art hexagonal l’évocation touristique de Paris se fait plus discrète. La plupart du temps, les appartements hausmanniens ne servent que de décor à un cinéma qui a oublié de se délocaliser et de raconter autre chose que sa capitale. Sa dimension historique n’est cependant pas oubliée, dans La Traversée de Paris de 1956, Autan-Lara délivrait un récit sur l’occupation dans la capitale (même si tout était quasiment tourné en studio). Divines de Houda Benyamina et La Haine de Matthieu Kassovitz sortaient un peu de la ville pour placer leur récit en banlieue et raconter une certaine misère sociale. Car Paris est tout à la fois, on peut tout raconter avec Paris. Un grand complot international dans Da Vinci Code, un drame choral dans Paris de Cédric Klapisch, la lutte entre les polices dans 36 quai des Orfèvres. Ce que finit par représenter Paris, c’est la force de l’évocation d’une ville. D’un lieu où chacun a su y terrer des souvenirs, de par les voyages, les films ou les cartes postales de Montmartre et des Champs-Elysées. Une ville où tout peut se raconter vu que tout s’y passe. Avec des si, on mettrait Paris en bouteille disait Jean-François Alata. On a fini par la mettre sur l’écran pour l’éternité.

Rome, ville de cinéma

Paris n’a pas le monopole du romantisme, Rome est aussi ancrée dans cette représentation. Pour saisir chaque recoin secret d’une ville, rien ne vaut les déambulations hasardeuses et les rencontres heureuses avec des lieux historiques par leur beauté ou leur passé. Benigni fait vagabonder son taxi dans Night on Earth de Jim Jarmush, Audrey Hepburn déambule à bord d’un Vespa dans Vacanze Romane, et Vittorio de Sica y fait se déplacer Antonio à vélo dans Le Voleur de Bicyclette. Errer dans les rues, en découvrir les places et les fontaines, autant de chemins et de directions que l’on serait prêt à prendre l’avion dès demain après avoir contemplé les allers et venues des personnages dans les rues de la capitale italienne. Comme toute grande ville, Rome a ses monuments et le cinéma le lui rend bien. Nanni Moretti s’empare du Vatican, lieu si à part de cette cité, dans Habemus Papam et fait partir Michel Piccoli à nouveau dans les ruelles romaines où l’on retrouve encore ce gout de l’errance, et de la découverte des lieux. Plus récemment, The Young Pope avait également occupé le lieu sacré le temps d’une série portée par Jude Law. La fontaine de Trévi, lieu emblématique de la capitale italienne y verra quant à elle les amoureux de Fellini se désirer dans La dolce vita dans une scène devenue mythique grâce à la baignade interdite et sensuelle d’Anita Ekberg. Mais des promenades entre les grands monuments, il ne ressort parfois que l’envie de rester cultiver son amour dans une chambre et de sentir l’air sensuel italien jusqu’à travers les draps. Dans Room in Rome, la sensualité débordante en ferait presque oublier le cadre merveilleux qu’est Rome autour de ces deux femmes auxquelles la ville éternelle ajoute un peu de romantisme. Dans To Rome with love, l’amour croise les murs extérieurs de la ville pour conquérir un peu d’éternité à travers des histoires pourtant parfois éphémères.

Rome est aussi marquée par son histoire. De l’époque antique caractérisée par les gladiateurs dont le Colisée devient le théâtre dans le film de Ridley Scott au nazisme de la Seconde Guerre Mondiale dans Rome, ville ouverte ou encore La Ciociara, Rome a, comme beaucoup de capitales, une histoire qu’elle porte chaque jour et dont le paysage actuel en est encore empreint avec les vestiges notamment du forum romain et du si célèbre Colisée. Rome est ville de cinéma et mériterait bien davantage de références pour saisir toute la richesse de sa représentation au cinéma mais l’on s’arrêtera sur une image notable qui liera à jamais la ville à cet art : la Cinecitta montré dans Le Mépris annonçant les difficultés rencontrées par le cinéma italien, dont on gardera pourtant les plus grands chefs d’oeuvre du septième art.

Berlin, le défilé de l’Histoire

Dans Les Ailes du désir, de Wim Wenders, lorsque Peter Falk songe à Berlin, il évoque « Emil Jannings, von Stauffenberg et Kennedy ». Trois personnalités qui ont marqué des époques successives de l’histoire de la capitale allemande. L’identité cinématographique de Berlin se dessine surtout en fonction des époques historiques représentées.
Emil Jannings était un des acteurs les plus célèbres de la période muette du cinéma allemand. Il représente l’Allemagne d’avant le IIIème Reich, celle de la République de Weimar, en particulier avec le chef d’œuvre de Murnau, Le Dernier des hommes. En incarnant un fier portier d’hôtel qui se retrouve relégué aux toilettes, il figure toute une partie de la population allemande de son temps qui est confrontée à la pauvreté, à l’hyper-inflation et au chômage. Berlin est alors une ville symbole d’une fracture sociale et de criminalité. C’est une plongée dans cette ville souterraine que l’on retrouve dans la série Berlin Alexanderplatz, adaptation du roman d’Alfred Döblin, réalisée par Rainer Werner Fassbinder en 1980.
Claus von Stauffenberg est l’officier de la Wehrmacht qui s’est retrouvé au centre de la tentative d’attentat contre Hitler connu sous le nom d’opération Walkyrie, et que l’on voit incarné par Tom Cruise dans le film Walkyrie de Bryan Singer ou Gérard Buhr dans La Nuit des généraux d’Anatole Litvak. Cela donne une autre image de Berlin : la capitale du IIIème Reich, la ville des Jeux Olympiques de 1936 (montrés dans Les Dieux du Stade, de Leni Riefenstahl), celle aussi de La Chute.
Enfin, le président américain Kennedy, auteur d’un fameux discours devant la Porte de Brandebourg, représente l’époque de la Guerre Froide et du fameux mur qui divisa la ville. Un mur souvent représenté, que ce soit de façon comique dans Un deux trois, de Billy Wilder, ou avec la poésie de Wenders : c’est devant le mur de Berlin que l’ange des Ailes du désir va perdre ses ailes et devenir humain. Certains iront même jusqu’à reproduire le monde communiste de Berlin Est pour que la chute du mur ne choque pas leur mère (Good Bye Lenin !).

Tokyo, le calme et la tempête

Tokyo est une mégalopole aux multiples facettes, une ville que l’on pense connaitre mais qui dissimule un nombre incalculable de secrets, où il faut parfois savoir se faufiler entre une flore apaisante et ancestrale (le temple du Maneki-Neko) et une modernisation urbaine étouffante (Akihabara). Et c’est tout le plaisir de ce lieu où l’on peut divaguer dans la joie impérissable de quartiers sucrés comme Shimo-Kitazawa ou alors s’évader dans le brouhaha hypnotique de Shibuya ou Odaiba. Il est parfois aisé de s’appesantir dans les petites ruelles verdoyantes de Tokyo comme si l’on était dans un film de Naomi Kawase, qui en plus de nous promener dans les joyeusetés enfantines de la ville, nous fait aussi découvrir les saveurs culinaires des dorayakis, pâtisseries d’une Cité aux nombreuses odeurs (Les Délices de Tokyo). Une ville « monde » où il est parfois grisant de se sentir isolé autour de cette immensité et de se voir englouti par la foule, puis de se laisser porter par cette atmosphère presque « shoegaze » (Lost in Translation de Sofia Coppola).

Mais Tokyo n’est pas un simple lieu de pèlerinage ou de calme, même s’il est réellement confortable de s’y sentir léger, heureux, seul ou en famille : là où des cinéastes comme Ozu et Kore Eda aspirent à capter la douceur intrinsèque des petits lotissements d’une immense ville, tout en se confrontant aux questionnements sociaux et à l’énergie parfois destructrice d’une ville et d’un pays en perpétuels mutation. Une ville parfois rigide, occupée par ses règles et son conformisme qui en oublie une partie de sa jeunesse (Kids Return de Takeshi Kitano). Car derrière ces lueurs du soleil, cette magie, cette sérénité, et cet aigre goût de la vie, Tokyo surprend par son versant monstrueux, incandescent, sa noirceur presque nihiliste, d’un point de vue démographique mais aussi matérialiste ;  idée représentée par les Salarymen d’oeuvres comme Tetsuo ou Tokyo Fist de Shinya Tsukamoto. Une ville où le travail et la compétition sont des objectifs de vie. C’est alors que cette mosaïque de couleurs se ternit et devient une structure organique et déshumanisée, prête à tout dévorer sur son passage.

Petit à petit, le soleil se couche, le labeur et les longues journées de travail s’amenuisent et font place à la nuit nippone, ses salles d’arcade, ses bars et ses boites de strip tease et ce n’est pas les tournoiements incessants et fluorescents d’Enter The Void de Gaspar Noé qui vous diront le contraire : une ville aux mille visages mais aussi et surtout aux mille excès. Un lieu où les hommes et femmes s’affranchissent de leurs moeurs et ne se donnent aucune limite, quitte à sombrer dans le néant et la débauche féminicide comme en atteste Guilty of Romance de Sono Sion ou même The Brutal Hopelessness of love de Takashi Ishii. Même les yakusas les plus aguerris perdent pieds très rapidement (Ichi the Killer). Oui ,Tokyo est une ville rebelle, le genre de ville où il faut avoir le coeur bien accroché pour s’y frotter. Mais le voyage ne sera pas vain. Loin de là. 

https://www.youtube.com/watch?v=hwTmc8L8TaA

Bonjour, de Yasujirō Ozu : Autant en emporte le vent…

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Joyeusement sarcastique, délicieusement insolent, Bonjour sort en version restaurée 2K le 31 juillet 2019.

C’est parce qu’il s’était laissé aller à l’impudeur deux ans auparavant, avec un Crépuscule à Tokyo sombre et méchamment désabusé, que Yasujiro Ozu se sent obligé de revenir à une forme de légèreté, au sautillant et au burlesque de ses débuts, afin d’étayer son propos et d’affirmer une sérénité revendiquée : si on ne peut rien face à l’avancée du monde, on peut toujours privilégier l’honnêteté à l’hypocrisie, les valeurs humaines à celles purement pécuniaires. C’est ce que nous indique en substance Bonjour, relecture habile de Gosses de Tokyo, où une grève de la parole, déclenchée par des enfants espérant d’obtenir une télévision, se transforme en acte militant contre les conventions hypocrites et les dangers d’une société déshumanisante : les mots vains, répétés machinalement, et les positions égoïstes sont soudainement remplacés par une posture rebelle, faite de jeu de main et d’acte de pets, pour une communion nouvelle, une authenticité retrouvée.

Tout l’art d’Ozu réside dans sa capacité à trouver la bonne distance, la juste position, pour scruter l’individu, la société, ou le monde, faisant de son cinéma celui de la vérité et de l’authenticité. Pour ce faire, il adapte minutieusement sa mise en scène (recours au champ/contrechamp et au plan tatami pour être à hauteur d’Homme ; mise à distance pudique des sentiments humains en filmant à travers l’embrasure d’une porte ou un objet placé au premier plan…), et utilise bien souvent le regard de l’enfant pour percevoir ce chaos que tout le monde fait mine d’ignorer. Personnage essentiel, qu’il soit premier ou second rôle, l’enfant est le trublion qui perturbe un monde trop sage, il est le désinvolte qui renvoie l’adulte à ses propres contradictions, il est celui à travers lequel la disharmonie se révèle : en se murant dans le silence par caprice, les sales gosses de Bonjour ne se contentent pas de remettre en cause l’autorité parentale, ils interrogent l’adulte sur sa soumission au diktat social ! Dans Gosses de Tokyo, si on se souvient bien, c’était la résignation du père à n’être qu’un sous-fifre qui était stigmatisée. Cette fois-ci, Ozu affine son propos et pointe du doigt l’effacement de l’individu derrière les conventions sociales : à force de tourner en boucle, les paroles n’ont plus sens tout comme les relations humaines, à force de jouer constamment un rôle (social), l’humain tend à ne plus exister…

Ainsi, comme les temps ont changé, Bonjour délaisse le Chaplin (ou le cinéma muet classique) perceptible dans Gosse de Tokyo pour lorgner du côté de Tati et son sens de la satire sociale. Ce n’est plus une famille qui est au centre de toutes les attentions, mais bel et bien un quartier populaire dont la vie ou le fonctionnement ordinaire évoque bien sûr celui du pays tout entier.

Ozu en profite pour prouver sa maîtrise d’un cinéma moderne qu’il a longtemps repoussé, en réalisant un travail remarquable sur les sonorités, les couleurs, le rapport à l’espace et la géométrie des lieux : parfaitement segmenté, quadrillé, avec ces maisons invariablement identiques, ces ruelles étroites qui font communiquer irrémédiablement les foyers entre eux, le quartier devient un véritable théâtre populaire où la promiscuité est grande et l’intimité incertaine, où chaque plan prend l’aspect d’une scène sur laquelle se jouent inlassablement les mêmes numéros, avec les mêmes personnages robotisés, avec les mêmes discours maintes fois rebattus, avec la même existence morne et sans intérêt.

Le ton railleur et ironique fait rapidement son effet : on se délecte de cette vie sociale qui tourne au ridicule, avec cette théâtralisation des échanges qui se caractérise par un ballet incessant des corps (gestes mécaniques, valse des personnages qui se succèdent au centre de la piste…) et des mots (avec ces ragots qui se propagent de maison en maison). Mais surtout, on apprécie la justesse d’un trait qui met finement en exergue une réalité sociale qui n’a rien de joyeuse, puisqu’on y parle de précarité, du sort réservé aux aînés, des fantasmes du consumérisme ou encore de l’américanisation grandissante. Sous des dehors légers et badins, Bonjour n’évoque rien d’autre que le Japon post-Hiroshima qui se reconstruit sur les dollars et l’individualisme.

Bien sûr le propos reste plutôt modeste, concentré essentiellement sur la futilité et l’hypocrisie des rapports sociaux. Doucement caustique, Ozu se sert du « motus et bouche cousue » prôné par les deux frangins pour investir pleinement le registre burlesque et opposer ainsi le jeu social des adultes à celui bien plus naturel des enfants. Ça peut paraître un peu facile a priori mais ça fonctionne car Ozu s’en remet uniquement à la pertinence de l’image, et au talent de ses comédiens. Ainsi, alors que les adultes sont enfermés dans un rôle social bien défini (celui du père de famille, du professeur, etc.), les enfants transpirent de liberté et réinventent des rapports sociaux moins formatés et donc plus authentiques. Le running gag du pétomane est en cela très parlant, puisque les enfants élaborent un langage non verbal précis (un index pour libérer un vent, un pouce pour la parole…) et établissent de véritables règles sociales : l’échec condamne à l’exclusion, tandis que le pétomane est introduit au sein du cercle des amis : alors que la société adulte engendre la disharmonie, celle des enfants est harmonieuse car authentique.

Comme le dit le professeur d’anglais : « Ce sont les choses inutiles qui rendent la vie aimable ». Et si les formules toutes faites, tournées en ridicule par les enfants, peuvent paraître inutiles, elles favorisent quand même la vie en société. Ozu le sait très bien et invite simplement son spectateur à ne pas s’effacer totalement derrière les conventions. Ainsi, lorsque la télévision apparaît enfin au sein du foyer, on pourrait croire à une victoire des enfants et à une défaite de l’ordre social. Il n’en est rien, la vie ordinaire reprend ses droits avec des enfants qui s’amusent et vont à l’école, et des parents qui veillent au grain… Seulement, une chose a changé, c’est la nature des échanges qui est moins formatée et plus humaine, comme l’atteste ce sourire qui illumine le visage du père. Quant aux autres, ceux qui restent prisonniers des conventions, ils risquent de passer à côté de l’essentiel, comme ces deux amoureux qui se perdent en banalité au lieu de laisser parler le langage du cœur…

Synopsis : Dans une ville de la banlieue de Tokyo, la vie suit tranquillement son cours : les mères de famille s’occupent de leur intérieur tout en jalousant celui des autres, les pères se croisent au café du coin et s’inquiètent de leur retraite à venir, tandis que les fils passent leur temps à regarder la télévision chez un voisin jugé trop excentrique. Un soir, les jeunes Minaru et Isamu pressent leurs parents pour avoir leur propre poste de télévision, en vain : l’aîné se met alors en colère face à l’hypocrisie des adultes et décide de faire une « grève de la parole », aussitôt suivi par son jeune frère…

Rétrospective Yasujiro Ozu en 10 films : bande-annonce

Bonjour : fiche technique

Réalisation : Yasujiro OZU
Distribution : Koji Shidara, Masahiko Shimazu, Chishū Ryū, Kuniko Miyake
Scénario : Kogo NODA et Yasujiro OZU
Musique : Toshiro Mayuzumi
Directeur de la photographie : Yuharu Atsuta
Production : Shôchiku
Format : couleurs
Genre : Comédie
Durée : 94 minutes
Date de sortie en version restaurée : 31 juillet 2019 chez carlotta

Japon-1959

Bonjour, de Yasujirō Ozu : Autant en emporte le vent…
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Hommage à Julien Dugois

Il n’y a pas de bons mots pour dire au revoir ou adieu, juste des souvenirs et de la tendresse à partager une dernière fois. Hommage à Julien Dugois.

Pillier du site à sa création lorsqu’il s’appelait alors CinéSeriesMag, Julien a été l’un des éléments essentiels à la croissance de la rédaction. Passionné, connaisseur, leader, il avait su donner à la rubrique cinéma un visage particulier et rempli de contenus de qualité. Parti puis revenu, Julien aimait l’ambiance collective qui émanait de cette rédaction et l’avait poussé à revenir.  Il nous a quittés dans la nuit du jeudi 18 juillet, il était alors évident pour la rédaction de s’adresser une dernière fois à lui. Certains perdent un collègue, d’autres un ami, mais une chose est sûre, le cinéma perd l’un de ses plus grands admirateurs. La rédaction adresse ses chaleureuses pensées et son soutien à sa famille.

Quelques mots pour toi…

Roberto : Julien. Je ne réalise toujours pas. Lorsque j’ai fait ta connaissance, c’était à travers Internet, tu étais ce chef qui ponctuais toujours tes phrases et semblais sec. A la fin de chacune de mes critiques, tu me résumais ce que tu en avais pensé en une phrase. Puis peu à peu, nous nous sommes vus. Au festival de Cannes, à Paris. J’ai découvert que derrière ces points, il y avait cet homme tendre, balourd, si cultivé avec parfois des petits mots de trop. Ces mots de trop me manquent. Ces mots si justes quand tu parlais de cinéma. Et tous les autres. Tu respirais la gaieté, mais savais faire preuve de rigueur dès lors qu’on touchait au 7ème art. Tu nous seras éternel, chaque prochaine séance de cinéma sera pour toi, pour ce catalogue que tu tenais. Tu nous seras éternel.

Gwennaëlle : Tu riais fort, tu parlais fort, pas toujours au bon moment, mais si ta présence laissera un vide c’est justement parce que quand tu étais là, la Terre entière le savait. Le genre de bonhomme à hurler « Palme du Cœur » au milieu d’un Grand Théâtre Lumière en plein Festival de Cannes, le genre d’homme qui n’avait honte de rien et c’est peut être l’une des raisons pour laquelle ton personnage était fascinant. On était pas toujours d’accord, même assez rarement, on se disputait souvent et pourtant, il y a une chose sur laquelle on tombait toujours d’accord, c’était la puissance du cinéma et souvent, la beauté de l’Amour. Il y a des gens qui laissent des souvenirs impérissables, tu fais partie de ces bouts de ma vie que je ne pourrai jamais oublier. En même temps, comment oublier ces débats sans fin sur le dernier film de Kechiche, comment oublier tous ces échanges vifs sur le féminisme, comment oublier d’avoir monté les marches avec toi alors que tu portais des sandales et une chemise à fleurs, comment oublier ton goût farfelu pour la nourriture, tes visites surprises lorsque je travaillais, ta volonté d’aider sans cesse, ta générosité, et comment oublier ces séances de cinéma et cette dernière qu’on ne pourra jamais faire, Dead Man. Je pourrai faire la liste de tous les moments marquants que j’ai vécus en ta présence, la conférence de presse cannoise, des films, des grands films durant lesquels tu n’avais pas toujours les yeux ouverts mais que pourtant, tu semblais apprécier. « Tu me réveilles si je m’endors » tu disais à chaque séance cannoise, ton petit rôle de figuration, pour lequel tu avais été volontaire sans hésiter car quand il s’agit de rendre service, tu étais présent, lorsque je tournais un court métrage et qu’à chaque changement de plan, tu te retrouvais dans le cadre alors que tu t’étais endormi. Et l’on riait. Je retiens de toi toutes tes maladresses et ton envie de toujours bien faire, de ne jamais blesser ou de t’en vouloir dans la seconde, lorsque c’était le cas, je retiens de toi ta capacité à me consoler quand je sortais en larmes d’un film que pourtant, tu avais détesté. Je t’ai demandé un jour de me faire une liste de films et le lendemain elle était faite, il serait peut être temps que je la commence. Au revoir l’ami, je garde de toi des souvenirs heureux et des rires trop forts qui résonnent encore.

Kevin L. : J’ai rencontré Julien à Paris. Je ne me rappelle plus comment. Il était déjà dans la rédaction du site. Moi aussi à l’époque. On avait sans doute dû prendre un café ensemble. Ou peut-être que c’était à une projection presse ou à une avant-première. Mais au fond, c’est pas important. Ce qui est important, c’est la relation que j’ai entretenue avec Julien ces dernières années. A y repenser, passer des soirées à débattre cinéma avec une ardeur que je n’aurais jamais cru capable chez quelqu’un, c’était un délice. Julien était un sacré personnage. Il était bourru, sans gêne, haut en couleur, éminemment sympathique. Typiquement le genre de personnage fantasque qu’on ne croit trouver qu’au cinéma. Ça lui correspondait bien. Combien de fois me-suis-je retrouvé gêné devant des amis à moi, ou parfois même des inconnus. Il n’avait aucun filtre et c’était sa plus grande qualité. Au fond de moi, ces moments d’embarras m’amusaient au plus haut point. Je savais que peu importe la raison pour laquelle on allait se voir, ça allait être animé. Au fur et à mesure des années passées, il est progressivement devenu quelqu’un de proche, presque un ami. Ce genre d’amis à qui l’on ne dit pas grand chose sur sa vie, avec qui l’on garde une certaine distance entre notre espace privé et notre passion commune et prenante. Cet ami que l’on estime, que l’on apprécie et que l’on est toujours ravi de revoir. On a été ensemble au Festival de Cannes 2017 pour le compte de la rédaction. C’était tellement intense. Enchaîner les projections, aller en soirées, écrire toute la nuit, dormir trois heures et recommencer. Cannes est une parenthèse hors-norme dans la vie des cinéphiles et des professionnels du cinéma. Je suis content de l’avoir fait avec lui. Je me rappelle le regard que l’on s’est lancé à la fin de la projection de A Beautiful Day de Lynne Ramsay. Un regard approbateur et surexcité, on avait trouvé notre film de l’année. On a été dithyrambiques sur ce film. On en a parlé toute la nuit. Ressentir la frénésie et l’épuisement mental du Festival de Cannes nous a un peu plus rassemblés. Il y a des moments avec lui que je n’oublierai jamais. Je repense avec un large sourire à mon retour en France après un premier voyage en Australie. On avait assisté à la projection de The Room de Tommy Wiseau au Grand Rex. On s’était vêtus de la même manière que Tommy, soit en costumes débraillés bien trop larges pour nous. On s’est tellement marrés. Hors-cinéma, je me rappelle également de la demi-finale et de la finale de la coupe du monde 2018 que l’on avait regardée sur les écrans géants de Paris avant de défiler avec euphorie sur les Champs-Elysées. Julien s’en fichait du football. Mais il aimait la joie et l’enthousiasme fédérateur autour d’un tel événement. C’était surtout l’occasion pour lui de hurler à tue-tête, d’enlever son t-shirt et de taper dans les mains. On était fous. On était heureux ces soirées-là.

J’ai pris un café avec lui, la veille où il nous a quittés. Je venais de rentrer d’un an de voyage. Je ne l’avais pas revu depuis cette finale victorieuse. Il avait l’air d’aller bien. Apaisé, ravi d’arriver à la fin de son contrat professionnel. Il voulait prendre du repos et des vacances. On a évidemment très longuement parlé de cinéma. Il m’a longuement parlé de la critique qu’il avait rédigée du film Persona non grata de Roschdy Zem pour le compte de A voir A lire. Il l’avait détesté d’une haine qui me faisait mourir de rire. Il était animé, furieux contre ce film. On s’est quittés, en lui promettant que j’allais lire son papier. Je l’ai lu dans la nuit. Je lui ai envoyé un message : « J’ai lu ta critique de Persona non grata. C’était beau »
Il ne m’a jamais répondu. J’ai les yeux humides. Putain il va me manquer..

Béatrice : La dernière fois que je t’ai vu, Julien, c’était à ce festival parisien où j’étais membre du jury pour le compte de notre site. Et toi, tu étais là, comme certainement tu as dû participer à tous les festivals, toutes les rétrospectives, toutes les avant-premières.Ta passion du cinéma était viscérale, littéralement. Cette crise en 2016 je crois, en pleine séance de ciné ! Mais toujours tu partais à la conquête d’un nouveau film… Nous allions voir souvent les mêmes films. Je lisais systématiquement tes critiques, ici ou ailleurs, toujours j’aimais les lire. Tu lisais aussi les miennes, tu n’étais pas toujours d’accord, mais toujours tu étais respectueux de mes arguments. Tu vas laisser une place vide dans mon univers ciné. Repose en paix, mon ami.

Louis : Alors que je n’étais encore qu’un gamin, un minot, fougueux et surtout très borné, j’ai débarqué dans la grande famille Cinésérie-Mag. Quand j’étais en difficulté, Antoine Delassus, Sara Art venaient souvent à la rescousse et surtout toi, Julien. Malgré mon jeune âge, tu m’as toujours considéré comme un confrère à part entière, une plume singulière, ce dont je ne suis toujours pas persuadé. Tu as cru en moi, toujours, avec tes mots, tes conseils, tes phrases qui te ressemblaient et qui n’appartenaient qu’à toi. Jusqu’à enfin te rencontrer, lors de mon premier vrai Festival de Cannes en 2017. Un coup de téléphone, une bière partagée et cet internaute rigoureux, ferme mais juste s’est transformé en homme attachant, tendre, drôle et profondément gentil. Ta cinéphilie, rare par sa vigueur, va me manquer, tout comme tes petites phrases qui faisaient de toi cet être unique. Au revoir, camarade, je regrette de ne pas avoir été plus à tes côtés.

Zoran : Je me souviens de notre première rencontre comme si c’était hier. Et elle fut… étonnante. Nous étions tous les deux, sans le savoir, à l’avant première du biopic sur Steve Jobs réalisé pas Danny Boyle. Sans prétention aucune, et pour tuer le temps, je mets une photo sur le groupe Facebook de la rédaction. Quelques minutes passent et au milieu de l’assemblée un homme se lève et crie « Est ce qu’il y a un Zoran dans la salle ? ». Cet homme, c’était toi Julien. Sans le savoir, et rouge de honte, ne sachant pas à qui j’avais affaire, je glisse un peu plus dans mon fauteuil sans répondre. Tout cela pour qu’au final, je vienne te voir à la fin et que nous échangions quelques mots. Puis nous nous sommes recroisés de nombreuses fois, discutions cinéma, mais pas que. Étions d’accord parfois, en désaccord, souvent. Merci Julien d’avoir été un repère lorsque je vivais dans la capitale française, un point d’attache lorsque j’allais aux projos presse. Merci pour tes sages paroles et tes critiques acerbes. Merci pour la personne que tu étais. Une chose est sûre, tu vas nous manquer.

Kevin B. : J’ai commencé à CinéserieMag en Novembre 2015. Julien fut celui qui a corrigé ma première critique. En fonction de ses différentes remarques, mais aussi de nos discussions pour lesquelles on était rarement d’accord, j’ai beaucoup appris avec lui, bien que je n’aie pas eu la chance de le rencontrer. Tous les jours, je prenais plaisir à regarder son album de films visionnés sur Facebook afin d’avoir son ressenti. Sa mort est un choc !

Sara : Julien a été un pilier du site, nous avons eu une relation de passionnés, on s’est engueulés, on s’est marrés… Il tenait à ce site, et ça se voyait, j’étais partie faire des courses, un samedi, il ne me voit pas dans le groupe et sans aucun filtre il me dit qu’est ce que tu fous, il y a des articles à mettre en ligne, ça m’avait fait rire, me suis dit oh beh dis donc il ne blague pas avec les articles… Je voulais qu’il revienne car sa passion du cinéma est vraie, sincère et l’un des derniers gros souvenirs que j’ai avec lui concerne sa dernière accréditation cannoise, il m’a fait rire sur le coup…. Lui avait l’habitude de m’appeler pour dire qu’il était allé voir un film, ou encore qu’il était dans le métro tout simplement, et croyez moi ça va me manquer car ce gars je l’aimais il avait en lui un tel enthousiasme…

Sébastien : L’une de ses dernières lubies de rédacteur était de mettre au point son top 100 des films de la décennie. Son film numéro 1 aurait été Birdman, film qui représente bien le personnage qu’il était. Je me rappelle encore de son regard presque écœuré et rigolard lorsque je lui ai dit que le mien serait Under the Skin de Jonathan Glazer. Julien laissera une trace en chacun de nous et c’est peu de le dire. Sa prestance, son bagout, sa fougue. Parfois en colère, parfois trublion, parfois charmeur dans ses heures les plus glorieuses mais souvent drôle et avec un grand cœur sur la main. Le genre de rencontre qui ne laisse pas indifférent. Je pourrais raconter de nombreuses anecdotes sur son passage dans ma vie (sa bonhomie et son franc-parler assez dévastateur), mais ça serait trop long tellement il y a de choses à dire et tellement j’ai de souvenirs dans la tête. Nos délires à n’en plus finir sur le film Mektoub My Love (Ophélie Bau) ou le film Liberté d’Albert Serra  (« Qu’est ce que c’est que ce bras d’enfant ») en sont l’exemple type. Nos discussions au bord de plage, les débats cinéphiles dès le lever du soleil de la colocation ou autour d’un verre de Coca (il détestait le Pepsi) sont nombreuses. Le point d’orgue de notre amitié était les deux Festivals de Cannes que nous avions passés ensemble. Et le Festival de Cannes 2020 aura une saveur différente sans lui, surtout lorsqu’après deux séances du matin, nous allions à notre Kebab préféré juste à côté de la Croisette. Il était un homme bon avec une âme d’enfant, un cinéphile averti et un ami attentif. Le genre de personne avec qui vous pouviez rire pendant des heures de la même blague sans vous en lasser. Ses tongs et ses chemises à fleur vont nous manquer. Parfois « seul contre tous », comme le personnage de Philippe Nahon du film de Gaspar Noé (un de ses films préférés), il est maintenant à jamais dans nos coeurs. A bientôt mon Juju. 

Chris : Il n’y a pas que dans les films que l’on a l’occasion de rencontrer des personnages. Cela arrive parfois aussi dans sa propre vie, au détour d’un Palais des Festivals bondé et envahi par les costumes à nœuds papillon, déboule joyeusement Julien pour qui, sandales, chemise hawaïenne et bermuda constituent le meilleur attirail Cannois. Julien, c’est aussi le meilleur compagnon de route des mendiants du Festival qui, pancartes haut levées, traquent les invitations. En sa compagnie, on sait que la pancarte sera toujours soutenue par des phrases lancées (« donnez-lui une invitation svp, elle est vraiment gentille! ») avec le bagout qui le caractérise. Julien, je n’ai croisé ton chemin que le temps du Festival, mais lorsque l’on sait que nous, immenses passionnés, on l’attend autant que Noël ce Festival, on se rend compte que l’on s’est rencontrés de la meilleure des manières. Tu as passé la porte d’une nouvelle salle obscure qui t’était inconnue, puisse t’elle t’offrir les plus flamboyantes des péloches collègue, à bientôt.

Antoine : L’amitié, c’est un peu comme le Big Bang en somme. D’abord le néant puis ensuite, on ne sait par quel moyen, mais celle-ci perdure, grandit et on en vient à oublier qu’elle n’a pas toujours existé. Toi Julien, tu étais mon Big Bang. Je ne sais pas où je t’ai rencontré pour la première fois, ni ce que j’ai pu te dire, mais je sais que ça a crée quelque chose. Un tout petit rien, qui magie du cinéma aidant, s’est mué en une réelle amitié. Du genre de celle qu’on éprouve quotidiennement. Chez toi, ça passait par des appels qui relataient ta quasi boulimie cinéphile, ou tu t’improvisais autant critique assidu & passionné que psychologue, par des signes d’affection souvent maladroits mais toujours sincères. Et c’est sans doute ça qui me manquera le plus chez toi : ta sincérité. Car à l’heure où il est notoirement accepté d’enquiller les ronds de jambes pour se faire bien voir, toi tu n’en avais que faire de tout ça. Tu assumais tout. Que ça soit parler fort, manger beaucoup, se faire remarquer, peu importe, tu assumais qui tu étais et en ça, on ressentait la boule d’amour qui te servait de carcasse. Tu étais autant aimant qu’attendrissant, aussi drôle que désespérant (par moments, rassure-toi) et c’est peu dire que ce mélange atypique me manquera, car comme j’ai pu souvent te le dire, tu étais comme qui dirait un mentor pour moi. Tu m’apprenais la vie (du mieux que tu la connaissais), tu me parlais avec passion, avec envie de tous ces films dont je n’avais jamais entendu parler, tu m’invitais constamment à la Cinémathèque qui à t’entendre aurait mérité de te faire une chambre tellement tu y restais. Si bien que je retiens de toi, outre l’ami et le mentor, les contours d’une personne vraie. Le genre de personne qu’on aurait tous envie de côtoyer, tant ta désinvolture légendaire ne manquait pas d’amplifier ta bonhommie déjà king-size. Je pourrais continuer comme ça pendant des heures, à relayer anecdotes cocasses sur anecdotes cocasses, mais je sais aussi que de là-haut, tu serais hilare de voir le panégyrique que je te fais car aussi adorable sois-tu, tu étais aussi quelqu’un de très modeste donc je vais m’en arrêter là. Merci pour m’avoir aidé, soutenu, apprécié, toléré, bref tu comprendras que tu as eu une place importante pour moi et j’espère que depuis là-haut, les films sont biens. Adieu mon pote.

Jules : Julien. Notre rencontre était encore toute récente. C’était cette année, à Cannes, où nous allions passer deux semaines dans le même appartement, tels deux inconnus partageant leur petit déjeuner et qui allaient bientôt devenir amis. Car tu ne pouvais pas ne pas être attachant, avec ta petite voix, ton gros ventre, tes chemises à fleurs et tes sandales. Un personnage. Nous avons partagé de si bons moments, de cinéma bien sûr, lorsque nous discutions le long de la plage entre la Croisette et l’appartement, lorsque tu me narguais avec bienveillance en passant devant moi dans les files d’attente (la faute à ton badge press bleu, salaud) ; mais nous avons également partagé des moments plus simples qui m’auront tout autant marqué : fouiller un Carrefour Market à la recherche de cervelas, te voir couper tes rondelles de saucisson au réveil, ou bien engloutir des quantités gigantesques de tartare – toujours au réveil – ; et puis refuser un Pepsi dans un bar, plein de mépris pour ce serveur qui t’avait pourtant promis un Coca (les gens n’ont pas de parole, c’est dingue). Tu m’as fait rire, tu m’as inspiré, tu m’as même gêné parfois de par ton franc-parler et tes sorties publiques détonantes. Nous partagions une même chambre, une même passion, une même amitié. C’était seulement hier, pourtant j’ai l’impression que ça fait si longtemps, tant l’aventure fut intense et créatrice de liens profonds, avec Gwen, Seb et toi. L’an prochain, nous boirons un grand verre en ton nom, en même temps que nous célébrerons le cinéma. Car pour moi, tu fais finalement partie de l’âme du festival de Cannes. Je t’y ai rencontré, je t’y ai dit adieu. Et ne t’en fais pas, cette fois, je ferai en sorte d’avoir un véritable Coca Cola. Le goût n’est absolument pas le même, tu avais bien raison.

Give me Liberty de Kirill Mikhanovsky : Les joyeuses tribulations de l’autre Amérique

Le deuxième long métrage du Russo-Américain Kirill Mikhanovsky, Give me Liberty est un beau film résolument optimiste et joyeux sur fond d’une réalité pas toujours drôle.

Synopsis Vic, malchanceux jeune Américain d’origine russe, conduit un minibus pour personnes handicapées à Milwaukee. Alors que des manifestations éclatent dans la ville, il est déjà très en retard et sur le point d’être licencié. A contrecœur, il accepte cependant de conduire son grand-père sénile et ses vieux amis Russes à des funérailles. En chemin, Vic s’arrête dans un quartier afro-américain pour récupérer Tracy, une femme atteinte de la maladie de Lou Gehrig. C’est alors que la journée de Vic devient joyeusement incontrôlable…

Comédie exotique d’une nuit d’été

Le mois de juillet touche à sa fin, mais semaine après semaine, il s’installe une bonne sensation d’avoir échappé à l’habituel désert estival. Cette fois-ci, c’est Give me Liberty, le deuxième film de Kirill Mikhanovsky, qui nous a enchanté, petits défauts y compris.

Give me Liberty est un film qui ne laisse aucun répit, frénétique de bout en bout, à l’inverse de son stoïque protagoniste Vic (Chris Galust, lumineux débutant), au volant de son minibus. Il résume sur 110 minutes 24 heures de la vie d’un jeune homme charmant, serviable, foncièrement bon et aimable. Vic est une sorte d’ambulancier, chargé de transporter dans un van personnalisé mais fatigué, des personnes atteintes de handicaps multiples et variés. Les occupations de ces dernières sont à l’avenant. Quand certains vont à un entretien pour un job, l’interviewé aussi cabossé que son coach, un autre va à un concours de chant, tandis qu’un autre encore vitupère dans le vide et sans jamais s’arrêter pendant que Vic l’aide à vêtir son corps déformé par une obésité plus que morbide. Ces acteurs sont des non-professionnels, et la vérité qui se dégage d’eux, mais surtout le respect qui se dégage du regard du cinéaste suffiraient à remplir le panier d’émotions du film. Lui-même un Russe venu s’installer aux USA, à Milwaukee dans le Wisconsin comme son personnage, Kirill Mikhanovsky a exercé ce métier d’ambulancier au service de personnes handicapées avant de devenir cinéaste, et son regard bienveillant transperce le film.

Vic est fils et petit-fils d’immigrés russes, et sur la route de sa tournée, il fait un détour au détriment de ses clients, pour vérifier que son grand-père, un peu sénile, est prêt comme prévu pour l’enterrement d’une des leurs. Le film s’intéressera pour une large partie à une communauté de Russes vivant tous dans cet immeuble, dans une partie de la ville plutôt défavorisée. Ces immigrés d’un certain âge, qui ne se sont pas moulés entièrement à l’Amérique, feront l’objet de scènes truculentes dans le minibus de travail qu’une fois de plus Vic détourne de son trajet professionnel pour rendre service à son grand-père et ses amis russophones en les emmenant au fameux enterrement. Le film prend alors l’allure d’un documentaire émaillé de chants folkloriques et de bavardages incessants d’où émergent même des considérations pas vraiment méchantes mais tout de même teintées de racisme lorsque Tracy (formidable Lauren « Lolo » Spencer) , une Afro-Américaine atteinte de la maladie de Charcot (et une militante de cette cause dans la vraie vie) monte dans le bus. C’est cacophonique, mais comme dit un des personnages du film « c’est la vie, it is what it is »

Vic appuie fort  sur l’accélérateur, il est en retard partout à force de services rendus, et la force du film réside dans l’agencement de cette agitation, voire de ce vacarme, entre son patron qui ne cesse d’appeler pour savoir où il est, les Russes qui parlent , qui chantent , qui crient, la jeune handicapée mentale fan d’Elvis qui se prépare à tue-tête à son concours, et Tracy qui hurle à l’arrière du minibus, consternée par le retard qui s’accumule et les entretiens de son poulain qui deviennent inaccessibles les uns après les autres. C’est étourdissant parfois, et le cinéaste et sa coscénariste Alice Austen n’ont pas été avares de situations burlesques, mais in fine, l’énergie qui en émerge, qui n’est pas sans rappeler celle de Tangerine, l’excellent film de Sean Baker, est véritablement positive, communicative et joyeuse.

Rien n’est laissé au hasard dans le film de Kirill Mikhanovsky. Chaque moment de Give me Liberty est comme une pierre à l’édification d’un feel good movie, très émouvant et drôle en même temps, mais qui n’a pas oublié de mettre en avant des réalités sociales dures que peu de cinéastes sont enclins à montrer à l’écran, celle des personnes différentes, celle des communautés de migrants, et Milwaukee est une terre américaine de migration par excellence; celles des quartiers pauvres, de la violence policière et de tout ce qui fait aussi de l’Amérique ce qu’elle est. Give me Liberty est un bon film, un beau film qui n’hésite pas à expérimenter (incursion du noir et blanc, habileté de montage, etc.), porteur d’espoir en ces temps quelquefois troubles. Une belle comédie exotique d’une nuit d’été.

Give me Liberty – Bande annonce

Give me Liberty – Fiche technique

Titre original : Give me Liberty
Réalisateur : Kirill Mikhanovsky
Scénario : Kirill Mikhanovsk, Alice Austen
Interprétation : Lauren ‘Lolo’ Spencer (Tracy), Chris Galust (Vic), Maxim Stoyanov (Dima), Darya Ekamasova (Sasha), Zoya Makhlina (la mère de Vic),Dorothy Reynolds (la grand-mère de Tracy) , Sheryl Sims-Daniels (la mère de Tracy), Steve Wolski (Steve), Michelle Caspar (Michelle), Ben Derfel (Nate)
Photographie : Wyatt Garfield
Montage : Kirill Mikhanovsky
Producteurs : Walter S. Hall, Michael Manasseri, Kirill Mikhanovsky,Sergey Shtern, Val Abel, Alice Austen, George Rush, Coproducteurs : Lisa Alfelt, Boris Frumin
Maisons de production : Give me Liberty Productions
Distribution : Wild Bunch Distribution
Durée : 110 min.
Genre : Comédie
Date de sortie : 24 Juillet 2019
USA – 2019

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4

La casa de papel saison 3, aux armes !

Il est de ces séries dans lesquelles la simple présence de ses personnages suffit à nous enchanter, nous charmer. Nul doute que La casa de papel en fait partie car malgré la répétition d’un schéma narratif déjà présent dans les deux parties précédentes, elle parvient à entraîner dans son nouveau braquage qu’est cette saison 3.

La bande du Professeur a fait son grand retour sur Netflix le 19 juillet et peu de choses ont changé à l’exception près que l’amour a pris davantage de place au début de la saison et que ce deuxième braquage sera rythmé par les sentiments des personnages jusqu’alors amorcés.

Le processus est toujours le même et demeure efficace. On suit dans des flashbacks des morceaux de vie de nos braqueurs ou plutôt de ceux qui sont censés attirer le plus de public à savoir Tokyo, Rio, le Professeur et Raquel. Pour les autres, rien de plus ne sera véritablement dévoilé et ce malgré le final choisi pour le moins inattendu au vu de ce qui a été dévoilé avant. Forcément, cette saison 3 se fixe sur ces quatre personnages, ce n’est pas pour nous déplaire, bien au contraire, ils vont chacun leur tour, faire valser les émotions à travers leurs histoires, leurs déclarations, leurs retrouvailles et leurs adieux.

Mais ce qui ressort de cette série, c’est cette capacité à captiver malgré un scénario peu surprenant, évidemment les chutes font toujours leur effet et les rebondissements avec mais la formule n’évolue guère. Ce qui aurait pu lasser va finalement continuer d’entraîner, sans grande surprise mais avec toujours un savoir faire qui anime. Comme la bande de braqueurs captive la foule et influence la population espagnole, le public s’en retrouvera tout aussi envouté. Dans un système manichéen inversé où les supposés méchants font le bien et les supposés gentils se retrouvent être le mal, quelle est la valeur de cette influence ? Est-elle saine d’ailleurs ? La foule suit le groupe comme elle suivrait le gourou d’une secte ou un leader politique. Parce qu’après tout, la série est aussi romanesque que politique.

Des flashbacks similaires aux deux premières parties dans lesquels on plonge dans la préparation du braquage et dans les cours aussi philosophiques que pédagogiques du Professeur, au message même de la bande qui fait pleuvoir les billets, la réflexion est là. Que pouvons nous faire ? Quel est notre rôle ? Celui de réfléchir et d’agir pour changer la construction du monde dans lequel on évolue où le pouvoir est à l’argent. C’est en tout cas ce qu’Alex Pina souhaite montrer dans sa série, inspirée du mouvement des Indignés de la Puerta del Sol. C’est donc dans cette tendresse certaine envers les protagonistes et cette atmosphère politique que l’on apprend peu à peu à s’attacher à chacun des personnages dans lesquels chacun pourra s’identifier aisément pour finir poing levé cette saison 3 avec l’envie, alors, de sortir dans la rue crier notre mécontentement face au système. Mais comme la dernière réplique le dira le plus justement, jusqu’où faut-il vraiment aller pour ses idées ?

Ce n’est pas un braquage, ou un doigt d’honneur au système, c’est la guerre.

La Casa de Papel saison 3 : Bande Annonce

Fiche technique

Création : Álex Pina
Réalisation : Jesús Colmenar, Alex Rodrigo, Alejandro Bazzano, Miguel Ángel Vivas et Javier Quintas
Scénario : Esther Martínez Lobato, Javier Gómez Santander, Pablo Roa, Fernando Sancristóval, David Barrocal et Esther Morales
Avec Úrsula Corberó, Itziar Ituño, Álvaro Morte, Paco Tous, Pedro Alonso, Alba Flores, Miguel Herrán, Jaime Lorente, Esther Acebo, Enrique Arce
Costumes : Rosa Solano
Photographie : Miguel Ángel Amoedo
Montage : Luis Miguel González Bedmar, Verónica Callón, David Pelegrín, Regino Hernández, Raquel Marraco, Raúl Mora et Patricia Rubio
Effets spéciaux : Juan Antonio Gómez
Musique : Manel Santisteban et Iván Martínez Lacámara

Les Tableaux de l’ombre : Jean Dytar explore le Louvre à sa façon

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En prenant comme postulat initial que les personnages des tableaux du Louvre sont des créatures qui prennent vie sous son crayon, Jean Dytar s’ouvre la voie d’une intrigue menée de main de maître et dont l’originalité se dévoile progressivement.

Fruit d’un partenariat Delcourt/Louvre éditions, cet album destiné à un public jeune, vingt-sixième titre de la collection Louvre éditions, montre notamment la vitalité de l’entreprise Louvre. Le plus grand musée d’art et d’antiquité au monde ne se contente pas de vivre sur ses acquis. La direction a compris que pour rester le musée le plus visité au monde (10,2 Millions de visiteurs en 2018), le Louvre doit entretenir sa réputation. S’ouvrir au neuvième art représente un signe fort et intelligent, car la BD intéresse un public de plus en plus large, en rapport avec la diversité de styles, d’inspirations et d’horizons des dessinateurs. D’ores et déjà, la collection est à l’image de celles des œuvres du musée, avec des valeurs sûres (Jirō Taniguchi, Enki Bilal, Etienne Davodeau, etc.) et des artistes promis à un bel avenir comme Jean Dytar, auteur de cet album, après notamment La vision de Bacchus, prix Cheverny des Rendez-vous de l’Histoire à Blois en 2014, et du très remarqué Florida (2018), roman graphique racontant intelligemment la vie mouvementée du cartographe Jacques Le Moynes (vers 1553-1588). A noter que Jean Dytar fait partie des dessinateurs ayant établi leur réputation sans la moindre série à son actif.

A la découverte du Louvre

L’album commence avec un jeune garçon qui n’en peut plus. Assis, il laisse son regard errer. Pas n’importe où, puisque ses yeux se posent ni plus ni moins que sur La dentellière (1669-1671) de Vermeer, l’une des vedettes du musée. Quelle n’est pas sa surprise de constater qu’elle esquisse un sourire dans sa direction. L’épuisement a pu le faire rêver. Son groupe (sa classe) est trop loin pour qu’il puisse la retrouver. Il lui faudra l’aide d’une surveillante pour que tout rentre dans l’ordre. Mais le dessinateur (et scénariste) s’est ouvert la voie d’un fantastique qui devrait fonctionner auprès du public visé. Après cette introduction, il s’intéresse à un ensemble de cinq petits tableaux (35,5 x 27 ou 26,5 cm) Allégorie des cinq sens (vers 1630-1640) d’Anthonie Palamedes, peintre néerlandais méconnu, surtout par rapport à des Vermeer ou Rembrandt. Cet ensemble fait face à une Vue d’intérieur ou Les pantoufles (1654-1662 – 103 x 70 cm) de Samuel van Hoogstraten qui fascine nettement plus les visiteurs.

Le Louvre s’anime

Les personnages des cinq sens de Palamedes se mettent à commenter la détresse du garçon perdu, soudain dans leur salle. Décidément, il se passe quelque chose de pas banal avec les personnages représentés sur les tableaux du Louvre. Seul témoin de ce phénomène, le garçon en conservera un souvenir tenace. Le dessinateur tient le fil de son récit et ce sont les lecteurs/lectrices qui désormais veulent en savoir plus. Le pari de Jean Dytar est d’ores et déjà réussi car, avec ses dessins (fixes, comme les tableaux) aux traits nets parfaitement lisibles, il crée du mouvement aux yeux des lecteurs/lectrices. Car, les personnages ne vont pas se contenter de s’exprimer, ils vont également bouger, se déplacer. Le cœur de l’intrigue : une tentative de révolte des personnages ignorés du grand public au détriment des vedettes. Ce sera l’occasion d’une belle réflexion sur la célébrité. Comment et pourquoi devient-on célèbre ? Pourquoi la notoriété peut-elle varier au gré des époques et pourquoi notre époque entretient-elle un rapport pas toujours très sain avec la célébrité ? Le dessinateur illustre ceci en faisant intervenir la figure du youtuber Cyprien, personnage qualifié de sympa, mais dont le cas se trouve réglé, sans doute volontairement, en quelques cases.

Références

L’intrigue verra quelques rebondissements nous rendant familiers les personnages de ces tableaux représentant les cinq sens et quelques autres qui se retrouvent, de nuit. On assiste à une ébauche d’histoire d’amour ainsi qu’à quelques réceptions qui amènent des confrontations savoureuses. Ainsi, l’auteur joue très astucieusement avec le mystère entourant le personnage de Mona Lisa, celle qui a posé pour La Joconde de Léonard de Vinci. Mona Lisa vient à ces réceptions, lunettes de soleil sur le nez, telle une star fatiguée de supporter les flashs des touristes à longueur de journée. Mais ce n’est pas tout… Autre situation amusante avec un trio inattendu : Rembrandt façon triplé. Pourquoi trois figures du même peintre ? Parce qu’il a réalisé de nombreux autoportraits, versions de son époque des selfies d’aujourd’hui. Les amateurs apprécieront la finesse d’un détail : à cette occasion, le trio Rembrandt voit passer un personnage nommé Saskia, comme le prénom de sa première épouse !

On a également droit à une situation particulière, avec un personnage qui ouvre un exemplaire de la BD Les tableaux de l’ombre. On peut supposer que l’illustration de couverture (très réussie et représentative du style de l’album, avec ses jolies couleurs et son focus sur une surface ronde à l’aspect vernissé) était prête, fait inhabituel, avant la fin de la réalisation des dernières planches. Surtout, le personnage se voit dans la BD, rappelant un effet utilisé par Marc-Antoine Mathieu dans Le processus (Delcourt – 1993), l’un des albums de sa série des aventures de Julius-Corentin Acquefacques. La référence ne doit rien au hasard, car Marc-Antoine Mathieu a conçu le deuxième album de la série Louvre éditions (Les sous-sols du Révolu – 2006), à l’époque en partenariat avec l’éditeur Futuropolis. Visant un public jeune, Jean Dytar ne va pas aussi loin que Marc-Antoine Mathieu (référence dans l’expérimentation de la narration par le medium BD). On peut cependant imaginer que les jeunes lecteurs/lectrices y repenseront dans quelques années en découvrant les albums de Marc-Antoine Mathieu. C’est dire si l’album de Jean Dytar ne se contente pas de mettre en valeur les collections du Louvre.

Vanité

Le point le plus critiquable de l’album vient à mon avis du fait qu’à partir d’un certain moment (pour les besoins de l’intrigue), les personnages des tableaux poursuivent leur dialogue et leur action propre pendant les heures d’ouverture du musée au public. Ça passe mais fait perdre un peu en crédibilité. Par contre, le jeu sur le temps qui passe avec des impressions qui restent est très intéressant. On constate aussi que la révolte des personnages est finalement assez vaine, car ils ne maîtrisent rien et surtout pas leur position dans le musée.

Jouons un peu

Pour conclure, l’album propose un plus très intéressant avec plusieurs jeux possibles. En fin d’album, une planche vierge permet de laisser libre cours à son imagination. On peut aussi envisager d’aller au musée pour vérifier la disposition des tableaux et faire le point sur son rapport personnel à la notoriété. L’ensemble représentant L’allégorie des cinq sens de Palamedes fait-elle bien face à la Vue d’intérieur de Samuel van Hoogstraten ? Surtout, les pages de garde de l’album présentent une sélection des tableaux du Louvre. On peut passer du temps à identifier les personnages de l’album dans ces tableaux. On s’aperçoit alors que dans l’album, certains personnages proviennent bien de tableaux des collections du Louvre, mais ne figurent pas sur ces pages de garde. J’ai identifié un autoportrait d’Albrecht Dürer ainsi que Les époux Arnolfini de Jan van Eyck. Peut-être y en a-t-il d’autres ?

Les Tableaux de l’ombre, Jean Dytar 
Delcourt, mai 2019, 68 pages (+ 2 pages pédagogiques sur  l’allégorie)

 

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3.5

« Introduction à Thorstein Veblen » : un savant marginal ?

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Alice Le Goff introduit avec nuance et exhaustivité la pensée interdisciplinaire de Thorstein Veblen. Elle éclaire à la fois les travaux et la personnalité de l’économiste et sociologue d’origine norvégienne.

Cette Introduction à Thorstein Veblen met à mal certaines idées reçues. Alice Le Goff s’intéresse à la biographie du penseur d’origine norvégienne, ainsi qu’aux théories qu’il a enfantées. Veblen a-t-il vraiment été ce garçon peu sociable ayant du mal à s’intégrer en Amérique ? A-t-il effectivement connu une enfance pauvre et malheureuse ? S’est-il laissé influencer par les mouvements populistes de son époque ? Par trois fois, la réponse est non, et l’auteure, maître de conférences en philosophie, y apporte toutes les nuances nécessaires.

Très tôt, Veblen argue que le socialisme puise sa force d’un mécontentement populaire : même si le sort des plus défavorisés s’améliore, la compétition sociale et l’acquisition de biens de consommation à l’utilité discutable font qu’ils se sentent plus pauvres « en termes d’importance économique comparée ». Une concurrence interindividuelle, fondée sur la distinction sociale, agit alors sur les ressentis – et les ressentiments, serait-on tenté d’ajouter – de chacun. Devenu plus tard assistant à Chicago, Thorstein Veblen est aux premières loges pour assister à l’émergence du progressisme, la mutation de l’enseignement supérieur, le développement urbain et industriel. En plus de la philosophie, l’économie et l’anthropologie, il se penchera alors sur la physiologie et la biologie, par le truchement de son collègue Jacques Loeb.

En tant qu’assistant professor, Veblen a la réputation d’être inaccessible, opposé aux examens et trop proche de certaines étudiantes – une réputation exagérée, mais savamment entretenue par sa femme après leur divorce. Il rejoint Stanford, puis l’Université du Missouri, mais publie surtout entretemps sa Théorie de la classe de loisir, qui fait de lui (sur un malentendu) une idole parmi les radicaux. Quand il quitte le monde universitaire, c’est pour intégrer la rédaction du journal pour intellectuels libéraux The Dial. En quelques années, il annonce la crise économique, la montée des autoritarismes et la résurgence de conflits armés. Un tiercé gagnant. Au moment de décéder en 1929, son état mental est interpellant : il déclare entendre des voix.

Racisme, équilibre économique…

Après une longue introduction biographique, Alice Le Goff se penche sur les apports interdisciplinaires – philosophie, anthropologie, sociologie, économie, psychologie – de Thorstein Veblen. Ce dernier s’intéresse à la résistance des préconceptions téléologiques des physiocrates et de la première génération des économistes classiques. Selon Veblen, les physiocrates seraient restés prisonniers de structures providentialistes animistes. L’animisme comprend alors deux types de croyance : dans un ordre économique harmonieux opérant via des lois immuables et dans l’amélioration constante de cet ordre. Ces chaînes de pensées n’échappent pas à Adam Smith si l’on en croit la théorie de la main invisible.

À la métaphysique providentialiste guidant les classiques de la première génération succède une métaphysique de la normalité n’admettant pas de contrainte extra-causale sur les événements, mais se concentrant sur l’établissement des conditions de l’équilibre économique. Thorstein Veblen met en cause la manière dont les néoclassiques envisagent l’homme comme un « calculateur éclairé des plaisirs et des peines oscillant tel un globule homogène de désir de bonheur sous l’impulsion de stimuli qui le déplacent sans le modifier ». Il défend une analyse génétique des institutions économiques. Il s’agit de dévoiler les mécanismes causaux pesant sur leur développement. La notion de causalité cumulative, reliée à l’idée qu’individu et structure sociale interagissent en permanence, guide la pensée veblenienne. Les habitudes tendent à structurer les institutions qui, en retour, sélectionnent les habitudes susceptibles de les renforcer.

Dans l’un des nombreux encadrés de l’ouvrage, Alice Le Goff pose la question du racisme chez Veblen. Si ce dernier a repris l’idée d’identifier les types raciaux sur base d’indices céphaliques, il a aussi rejeté le concept de la pureté des races et mis l’accent sur les apports de l’immigration et de l’hybridité raciale. De même, il a attaqué le mouvement eugéniste qui s’est développé aux États-Unis sous l’égide de l’économiste Irving Fisher.

Institutions, capitalisme…

Pour Veblen, les institutions évoluent en fonction des interactions entre elles et les instincts humains – travail bien fait, artisan, sympathie sociale – ou le contexte matériel et technique. Le penseur distingue quatre étapes de développement : le stade sauvage, le stade barbare, l’institutionnalisation de la propriété et l’ère des machines. Veblen argue que le capitalisme est instable et met en avant le rôle prépondérant du facteur technologique. Il oppose l’artisan et le financier en des termes ne souffrant aucune ambiguïté. Le financier n’a selon lui pas les compétences techniques requises pour assurer la bonne marche industrielle. Les propriétaires des équipements sont des hommes d’affaires ; ils ne maîtrisent pas les processus productifs. Crise et dépression seraient par ailleurs des phénomènes relevant davantage des affaire des prix et de processus de capitalisation que de production ou de consommation. Thorstein Veblen avance que dans les périodes fastes, l’usage du crédit s’intensifie, ce qui fait de lui à la fois la cause et l’effet de l’emballement du marché. L’immobilier et son recours aux techniques publicitaires pour augmenter les prix au-delà d’une valeur supposée sont décrits comme le jeu américain par excellence.

Veblen rejoint Rousseau à au moins deux reprises : dans l’idée que l’institution de la propriété privée repose sur une usurpation ; à l’égard des logiques de distinction n’émergeant qu’au stade avancé de l’évolution sociale. Alice Le Goff résume avec clarté les pensées et écrits du sociologue américain. Les surplus alimentaires aboutissent à l’apparition des premiers groupes parasitaires – prêtres, magiciens et guerriers. Une première hiérarchisation sociale apparaît alors. Les sportifs sont qualifiés d’immatures et les activités auxquelles ils s’adonnent ne sont autre que des simulacres de la guerre. Les institutions universitaires se professionnalisent en même temps qu’elles sont vampirisées par une logique gestionnaire et commerciale. Se pose aussi la question de l’élitisme technocratique, parfois reproché au penseur.

La distinction sociale, l’environnement, le socialisme...

Avec le passage des sociétés aristocratiques aux sociétés commerciales et libérales, la consommation devient, plus encore que le loisir, un vecteur de distinction statutaire. La compétition et la richesse ne relèvent plus de la guerre ou de la religion, mais du commerce. Alors que les sociétés occidentales s’urbanisent, la consommation va primer sur le loisir comme mode d’affichage de l’honorabilité. On préfère des produits artisanaux aux produits industriels malgré des imperfections visibles. C’est l’effet Veblen, la consommation ostentatoire, la théorie de la distinction sociale. Plus un bien est cher, plus on le consomme. Les gens achètent tel ou tel bien non en raison de qualités supérieures – fonction manifeste –, mais bel et bien pour leurs capacités à donner lieu à des marqueurs statutaires – fonction latente.

Les écrits de Veblen comportent également une dimension écologique. Il traite du rapport à l’environnement, du gaspillage et des pratiques prédatrices des entrepreneurs. Veblen décrit l’exploitation des ressources naturelles pour répondre aux besoins imaginés par la publicité. Il s’érige ainsi en précurseur de la sociologie environnementale. En outre, il se méfie de tout renforcement d’un État qu’il imagine au service des classes supérieures. Il dit des démocraties qu’elles sont ostentatoires, car plus attachées à la proclamation de principes démocratiques et au rituel les mettant en exergue qu’à la réduction des rapports de pouvoir dissymétriques structurant la vie politique. Brillamment condensés, les travaux de Thorstein Veblen comportent également des réflexions sur le féminisme, la mode ou le pouvoir, autant de spécificités qu’Alice Le Goff restitue avec un souci de justesse et de limpidité.

Introduction à Thorstein Veblen, Alice Le Goff
La Découverte, mai 2019, 128 pages

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4

« Orwell » : portrait d’un visionnaire

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Orwell est un magnifique portrait couché sur planches. Il exhume les différentes strates biographiques ayant préfiguré l’écrivain engagé que deviendra Eric Blair (de son vrai nom) : un anticolonialisme né de ses fonctions dans la police birmane, une sensibilité politique exacerbée par la vie dans les tranchées espagnoles lors de la Guerre civile, un socialisme déterminé par ses enquêtes parmi les ouvriers les plus démunis de Grande-Bretagne. Le scénariste français Pierre Christin rend hommage à celui qu’il définit lui-même comme un « maître à penser ».

Cette bande dessinée se clôture en scrutant l’héritage de George Orwell. Et l’auteur de citer le Brazil de Terry Gilliam, une récupération politique parfois infondée et un propos visionnaire à l’actualité toujours brûlante – novlangue, fake news, manipulations, etc. Ce n’est pas pour rien que les premières pages de l’ouvrage explorent les différentes possibilités de conter l’écrivain et journaliste britannique : sa trajectoire, la pluralité de ses expériences, les diverses tonalités qui s’y rattachent et même ses jugements définitifs sur toute une série de choses – des comics à la cuisine britannique en passant par le golf ou le cricket – nous projettent d’un lieu, d’un sentiment, d’une conviction à l’autre. Orwell est une immensité difficile à saisir, sinon en la cartographiant minutieusement et en veillant à conférer à chacune de ses aspérités la mesure adéquate.

Cette difficulté n’est pas la seule à laquelle va être confronté le scénariste Pierre Christin, lui-même auteur de dystopies, dont la célèbre série de bandes dessinées Valérian et Laureline. Porter George Orwell sur planches nécessite en effet de privilégier les tranches de vie visuelles, de créer de toutes pièces des dialogues éclairant l’intimité de cette personnalité hors du commun, au risque de romancer, voire de dénaturer. Pour demeurer au plus près de son objet d’étude, Pierre Christin a alors décidé d’introduire des extraits issus des propres écrits d’Orwell, ce qui permet de mêler au récit biographique « imaginaire » des éléments factuels incontestables. C’est ainsi qu’à plusieurs reprises dans cette bande dessinée l’auteur britannique se raconte lui-même à la première personne. Une singularité qui rend l’entreprise plus passionnante encore.

Les dessins de Sébastien Verdier allient finesse et élégance. Ils nous transportent d’un bout à l’autre de la vie de George Orwell, des bancs de Saint Cyprian où le futur écrivain fut rudoyé à Eton où il fut admis en tant qu’élève boursier, puis en Espagne durant la Guerre civile et dans le Londres bombardé de la Seconde guerre mondiale… Eric Blair de son vrai nom, l’auteur grandira au fil de ses expériences : il découvre le racisme dans la police birmane, les différences de classe en observant un quartier-maître anglais dérober de la nourriture, la misère et la valeur des petites gens en explorant les bas-fonds londoniens à la manière d’un Jack London, ou en vivotant « dans la dèche à Paris », où un emploi de plongeur le place hiérarchiquement sous le gérant, les chefs du personnel, les cuisiniers, les grooms ou les serveurs, bref sous toute la faune d’un établissement hôtelier français basique. Anecdote ô combien révélatrice : là-bas, on exigera de lui qu’il rase sa moustache, en arguant qu’il s’agit d’un privilège réservé à certaines personnes.

Crédits : Dargaud.
Extrait de la bande dessinée « Orwell », visible sur le site de l’éditeur.

On l’a laissé entendre, les planches sont superbes. Le plus souvent en noir et blanc, elles s’enluminent occasionnellement de couleurs, pour mettre en exergue un objet symbolique (coussins brodés, homards, romans, drapeaux, roses, oiseaux, sang…) ou lors de quelques rares parenthèses. George Orwell y est présenté tour à tour comme un « conservateur » et « anarchiste », un « socialiste aussi intransigeant que critique », un homme considérant les travaillistes comme les « auxiliaires du grand capital » et conscient de « l’influence désastreuse, débilitante, qu’a le chômage sur toute personne ». On observe ses débuts tâtonnants dans l’édition, ses reportages d’immersion sous identité cachée, son désamour logique pour les Chemises noires d’Oswald Mosley et bien plus irrationnel pour… les Écossais. On apprend sa passion pour les fleurs et le bricolage, sa détestation du bruit, de la radio et du mobilier moderne. On constate que la politique l’a d’abord fasciné – son engagement en Espagne, durant la Guerre civile, dans le POUM, puis dans la Garde nationale en Grande-Bretagne – avant de le rebuter – les communistes en Espagne jetant ses amis révolutionnaires en prison, le marxisme dévoyé, le stalinisme barbare, les tirailleurs sénégalais considérés par la France comme de la chair à canon…

Deux histoires sentimentales parsèment la bande dessinée : celle, de jeunesse, avec Jacintha et celle, plus tardive et aboutie, avec Eileen, une Irlandaise aux idées politiques proches des siennes, avec laquelle il achètera une maison (bombardée durant la Seconde guerre mondiale) et adoptera un enfant (peu de temps avant qu’elle ne décède des suites d’une opération). Eric Blair/George Orwell finira lui-même grandement fragilisé par la tuberculose. Il sera plusieurs fois hospitalisé (jamais sans sa Remington). Cela ne l’empêchera toutefois pas d’accéder à la reconnaissance en publiant deux chefs-d’œuvre à la fin de sa vie, La Ferme des animaux et 1984. Non contents de narrer tous ces événements avec passion et précision, Pierre Christin et Sébastien Verdier parviennent à rendre à l’auteur britannique l’hommage qu’il mérite, sans béatitude et en ne sacrifiant rien, ou si peu, de ce qu’il fut.

Orwell, Pierre Christin et Sébastien Verdier
Dargaud, juin 2019, 160 pages

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4.5

« Aiôn » : double détresse

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Ludovic Rio publie chez Dargaud Aiôn, une bande dessinée de science-fiction articulée autour du capitaine Lexi Néel, dont la mission commerciale et l’hyper-sommeil se voient brusquement interrompus par un signal de détresse venu d’une ancienne colonie scientifique…

Un même homme se trouve derrière le scénario et le dessin d’Aiôn. Ludovic Rio, puisque c’est de lui qu’il s’agit, résume ainsi son projet en quatrième de couverture : « Le temps est une expérience. » Ce mystère savamment entretenu servira de fil conducteur à la bande dessinée, ancrée dans la science-fiction la plus traditionnelle, et plus spécifiquement dans le sous-genre diffus du space horror.

Jugez plutôt. Le capitaine Lexi Néel est chargée par l’A.S.E. de traverser la galaxie pour livrer des marchandises. Un androïde la sort de son hyper-sommeil pour un code 304 en provenance d’un satellite forestier abritant une ancienne colonie scientifique. Quand elle arrive sur place, elle trouve une station gardée par une intelligence artificielle, le cadavre décomposé d’un docteur en physique, Elliot Lorentz, et son carnet de notes précieusement cryptées…

Crédits : Dargaud.
Extrait de la bande dessinée « Aiôn », visible sur le site de l’éditeur.

Partant, il s’agira de démêler les nœuds de l’histoire. Que veut réellement Maxine, cet androïde inquiétant qui semble conspirer contre les humains ? Le capitaine Elliot Lorentz ne cache-t-il pas lui-même un secret inavouable ? Comment expliquer le bond dans le passé du capitaine Néel ? À ces questions relativement attendues s’ajoutent des considérations plus profondes, sur les paradoxes temporels, sur les réalités alternatives, sur les lois d’Asimov, et notamment ses impératifs parfois contradictoires, ou sur les limites moralement acceptables de la recherche et du progrès scientifique.

Dans des cases souvent épurées et propres à l’immersion, Ludovic Rio porte une autre thématique, développée en quelques bandes, mais participant avec force à la caractérisation de son héroïne. Lexi se sent coupable d’avoir abandonné sa fille. Confrontée à une situation financière compliquée, elle l’a laissée sur terre pour prendre les commandes d’une mission spatiale grassement rémunérée. Comme elle l’explique elle-même à Elliot, ceux qui acceptent de tout plaquer ainsi n’ont tout simplement pas le choix. Ce personnage socialement déterminé n’en oublie pas pour autant sa fille, comme en témoigne plusieurs fois l’observation religieuse – et douloureuse – d’une photographie.

Malgré ses quelque 130 pages, Aiôn se lit d’une traite, sur un rythme échevelé. Les amateurs de science-fiction ne seront probablement pas surpris de rencontrer certains motifs incontournables du genre, mais devraient apprécier de percer à jour un mystère spatiotemporel en compagnie d’une héroïne lucide, quelque peu écorchée et résolument attachante.

Aiôn, Ludovic Rio
Dargaud, 132 pages, mai 2019

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3.5

Melancholia, de Lars Von Trier : la planète ennemie en elle

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Chez Lars Von Trier, la robe de la mariée n’est plus que lambeaux échevelés, à l’instar des embryons de son esprit que la vie a déjà délaissés. Les cheveux pèsent sous le poids de l’eau salée du désespoir et de l’abandon. Le courant amer de la souffrance qui, en apparence semble bercer cette femme, la mène en réalité vers l’océan de l’oubli et de la disparition. La mélancolie va nous heurter, la mélancolie va nous tuer…

Melancholia confronte l’infiniment petit (l’être humain), à l’infiniment grand (l’Univers), la dépression à la fin du monde, la peur de vivre à la peur de mourir… Il se lit comme un tableau, se subit comme la confrontation avec une phobie. Il faut connaître la souffrance pour la comprendre. Lars Von Trier invite à suffoquer, à se vider de tout instinct de vie pour comprendre ce que cela représente de ne plus avoir la force de lutter contre les pulsions de mort. Et pourtant…  Il dit aussi le caractère irréversible et déchirant de la fin du monde. De la fin du monde et de la fin de son monde surtout.

Le film possède aussi un caractère biblique certain. Il se scinde en deux parties. Deux parties qui conduisent inéluctablement à l’Apocalypse. Apocalypse qui est le connecteur logique entre ces deux chapitres, entre ces deux histoires, lorsque l’on a compris que la seconde est tout simplement l’allégorie de la première. L’être écrasé et vidé par le poids de sa souffrance est-il autre chose que cette Terre frappée de plein fouet par cette mystérieuse Melancholia qui grossit à vue d’œil et qu’on ne peut stopper ? Qu’on ne peut stopper…On en revient forcément à Justine. Justine et les stupides et si violentes injonctions au bonheur dont on jonche son chemin déjà si boueux. Comme si la tristesse ne s’installait qu’en des situations « propices » ! Ah, qu’elle serait belle et douce alors cette tristesse… Qu’il serait aisé de lutter contre la souffrance si on pouvait l’étouffer sous un bonheur de façade. Et puis, comment donc vous faire comprendre à vous, « sains d’esprit », que nous, « les claudicants », « les tarés » et autres « brisés »,  rien ne nous effraie plus que le néant… Pardon, nous nous égarons… Difficile de faire autrement lorsque l’on rencontre de tels frères et sœurs de fiction il faut dire…

Melancholia n’est pas un film sur la mort. C’est un film sur la vie qui nous échappe. C’est un film qui confronte, en deux actes donc,  deux états d’esprits face à ce sentiment précis, la volonté de disparaître (Justine) et la peur que cela arrive (Claire). C’est un mariage entre deux luttes opposées, mais aussi entre deux âmes vouées à la même fin. Le lien des deux chapitres, outre l’aspect allégorique évoqué plus haut, est alors aussi d’ordre narratif. C’est d’abord Claire qui tente d’apaiser Justine, de faire taire sa souffrance en déguisant le réel. Mais c’est finalement bel et bien cette dernière qui assumera ce rôle. Un moyen pour Von Trier de faire taire le pathos en montrant que la personne qui l’on voudrait secourir en apparence est parfois celle qui nous protégera le mieux. Un malade peut-être un héros (on pense par là même à Donnie Darko, de Richard Kelly), et cela passe par le délaissement de cette vulgaire étiquette de victime qu’on voudrait lui imprimer sur la peau.

Melancholia est une cabane dans laquelle il faut se préparer à se sentir à l’étroit. C’est un cauchemar bleu déliquescent où la menace est autant dissimulée entre les entrailles que dans l’infini du ciel qui nous recouvre tel un couvercle de pénitence. Si le passage sur Terre est pour certains semblable au chemin de croix qui sépare tristement Tristan et Iseult, il ne faut pas oublier que les plantes qui s’épanouissent sur leurs tombes finissent par s’entrelacer…

Synopsis : À l’occasion de leur mariage, Justine et Michael donnent une somptueuse réception dans la maison de la sœur de Justine et de son beau-frère. Pendant ce temps, la planète Melancholia se dirige vers la Terre…

Melancholia : Bande-Annonce

Melancholia : Fiche Technique

Titre : Melancholia
Réalisation : Lars von Trier
Scénario : Lars von Trier
Direction artistique : Simone Grau
Décors : Jette Lehmann
Costumes : Manon Rasmussen
Photographie : Manuel Alberto Claro (en)
Montage : Molly Marlene Stensgaard, aidée de Morten Højbjerg
Supervision des effets spéciaux : Peter Hjorth
Musique : Prélude de Tristan und Isolde de Richard Wagner (pour le thème principal)
Production : Meta Louise Foldager et Louise Vesth (de)
Sociétés de production : Zentropa, Memfis Film, Slot Machine, BIM Distribuzione et Trollhättan Film AB, en coproduction avec arte France Cinéma et une aide au financement de Eurimages
Sociétés d’effets spéciaux : Dansk Speciel Effekt Service et Filmgate
Société de distribution : Nordisk Film
Pays d’origine : Danemark, Suède, France, Allemagne, Italie et Espagne
Langue originale : anglais