Les Tableaux de l’ombre : Jean Dytar explore le Louvre à sa façon

En prenant comme postulat initial que les personnages des tableaux du Louvre sont des créatures qui prennent vie sous son crayon, Jean Dytar s’ouvre la voie d’une intrigue menée de main de maître et dont l’originalité se dévoile progressivement.

Fruit d’un partenariat Delcourt/Louvre éditions, cet album destiné à un public jeune, vingt-sixième titre de la collection Louvre éditions, montre notamment la vitalité de l’entreprise Louvre. Le plus grand musée d’art et d’antiquité au monde ne se contente pas de vivre sur ses acquis. La direction a compris que pour rester le musée le plus visité au monde (10,2 Millions de visiteurs en 2018), le Louvre doit entretenir sa réputation. S’ouvrir au neuvième art représente un signe fort et intelligent, car la BD intéresse un public de plus en plus large, en rapport avec la diversité de styles, d’inspirations et d’horizons des dessinateurs. D’ores et déjà, la collection est à l’image de celles des œuvres du musée, avec des valeurs sûres (Jirō Taniguchi, Enki Bilal, Etienne Davodeau, etc.) et des artistes promis à un bel avenir comme Jean Dytar, auteur de cet album, après notamment La vision de Bacchus, prix Cheverny des Rendez-vous de l’Histoire à Blois en 2014, et du très remarqué Florida (2018), roman graphique racontant intelligemment la vie mouvementée du cartographe Jacques Le Moynes (vers 1553-1588). A noter que Jean Dytar fait partie des dessinateurs ayant établi leur réputation sans la moindre série à son actif.

A la découverte du Louvre

L’album commence avec un jeune garçon qui n’en peut plus. Assis, il laisse son regard errer. Pas n’importe où, puisque ses yeux se posent ni plus ni moins que sur La dentellière (1669-1671) de Vermeer, l’une des vedettes du musée. Quelle n’est pas sa surprise de constater qu’elle esquisse un sourire dans sa direction. L’épuisement a pu le faire rêver. Son groupe (sa classe) est trop loin pour qu’il puisse la retrouver. Il lui faudra l’aide d’une surveillante pour que tout rentre dans l’ordre. Mais le dessinateur (et scénariste) s’est ouvert la voie d’un fantastique qui devrait fonctionner auprès du public visé. Après cette introduction, il s’intéresse à un ensemble de cinq petits tableaux (35,5 x 27 ou 26,5 cm) Allégorie des cinq sens (vers 1630-1640) d’Anthonie Palamedes, peintre néerlandais méconnu, surtout par rapport à des Vermeer ou Rembrandt. Cet ensemble fait face à une Vue d’intérieur ou Les pantoufles (1654-1662 – 103 x 70 cm) de Samuel van Hoogstraten qui fascine nettement plus les visiteurs.

Le Louvre s’anime

Les personnages des cinq sens de Palamedes se mettent à commenter la détresse du garçon perdu, soudain dans leur salle. Décidément, il se passe quelque chose de pas banal avec les personnages représentés sur les tableaux du Louvre. Seul témoin de ce phénomène, le garçon en conservera un souvenir tenace. Le dessinateur tient le fil de son récit et ce sont les lecteurs/lectrices qui désormais veulent en savoir plus. Le pari de Jean Dytar est d’ores et déjà réussi car, avec ses dessins (fixes, comme les tableaux) aux traits nets parfaitement lisibles, il crée du mouvement aux yeux des lecteurs/lectrices. Car, les personnages ne vont pas se contenter de s’exprimer, ils vont également bouger, se déplacer. Le cœur de l’intrigue : une tentative de révolte des personnages ignorés du grand public au détriment des vedettes. Ce sera l’occasion d’une belle réflexion sur la célébrité. Comment et pourquoi devient-on célèbre ? Pourquoi la notoriété peut-elle varier au gré des époques et pourquoi notre époque entretient-elle un rapport pas toujours très sain avec la célébrité ? Le dessinateur illustre ceci en faisant intervenir la figure du youtuber Cyprien, personnage qualifié de sympa, mais dont le cas se trouve réglé, sans doute volontairement, en quelques cases.

Références

L’intrigue verra quelques rebondissements nous rendant familiers les personnages de ces tableaux représentant les cinq sens et quelques autres qui se retrouvent, de nuit. On assiste à une ébauche d’histoire d’amour ainsi qu’à quelques réceptions qui amènent des confrontations savoureuses. Ainsi, l’auteur joue très astucieusement avec le mystère entourant le personnage de Mona Lisa, celle qui a posé pour La Joconde de Léonard de Vinci. Mona Lisa vient à ces réceptions, lunettes de soleil sur le nez, telle une star fatiguée de supporter les flashs des touristes à longueur de journée. Mais ce n’est pas tout… Autre situation amusante avec un trio inattendu : Rembrandt façon triplé. Pourquoi trois figures du même peintre ? Parce qu’il a réalisé de nombreux autoportraits, versions de son époque des selfies d’aujourd’hui. Les amateurs apprécieront la finesse d’un détail : à cette occasion, le trio Rembrandt voit passer un personnage nommé Saskia, comme le prénom de sa première épouse !

On a également droit à une situation particulière, avec un personnage qui ouvre un exemplaire de la BD Les tableaux de l’ombre. On peut supposer que l’illustration de couverture (très réussie et représentative du style de l’album, avec ses jolies couleurs et son focus sur une surface ronde à l’aspect vernissé) était prête, fait inhabituel, avant la fin de la réalisation des dernières planches. Surtout, le personnage se voit dans la BD, rappelant un effet utilisé par Marc-Antoine Mathieu dans Le processus (Delcourt – 1993), l’un des albums de sa série des aventures de Julius-Corentin Acquefacques. La référence ne doit rien au hasard, car Marc-Antoine Mathieu a conçu le deuxième album de la série Louvre éditions (Les sous-sols du Révolu – 2006), à l’époque en partenariat avec l’éditeur Futuropolis. Visant un public jeune, Jean Dytar ne va pas aussi loin que Marc-Antoine Mathieu (référence dans l’expérimentation de la narration par le medium BD). On peut cependant imaginer que les jeunes lecteurs/lectrices y repenseront dans quelques années en découvrant les albums de Marc-Antoine Mathieu. C’est dire si l’album de Jean Dytar ne se contente pas de mettre en valeur les collections du Louvre.

Vanité

Le point le plus critiquable de l’album vient à mon avis du fait qu’à partir d’un certain moment (pour les besoins de l’intrigue), les personnages des tableaux poursuivent leur dialogue et leur action propre pendant les heures d’ouverture du musée au public. Ça passe mais fait perdre un peu en crédibilité. Par contre, le jeu sur le temps qui passe avec des impressions qui restent est très intéressant. On constate aussi que la révolte des personnages est finalement assez vaine, car ils ne maîtrisent rien et surtout pas leur position dans le musée.

Jouons un peu

Pour conclure, l’album propose un plus très intéressant avec plusieurs jeux possibles. En fin d’album, une planche vierge permet de laisser libre cours à son imagination. On peut aussi envisager d’aller au musée pour vérifier la disposition des tableaux et faire le point sur son rapport personnel à la notoriété. L’ensemble représentant L’allégorie des cinq sens de Palamedes fait-elle bien face à la Vue d’intérieur de Samuel van Hoogstraten ? Surtout, les pages de garde de l’album présentent une sélection des tableaux du Louvre. On peut passer du temps à identifier les personnages de l’album dans ces tableaux. On s’aperçoit alors que dans l’album, certains personnages proviennent bien de tableaux des collections du Louvre, mais ne figurent pas sur ces pages de garde. J’ai identifié un autoportrait d’Albrecht Dürer ainsi que Les époux Arnolfini de Jan van Eyck. Peut-être y en a-t-il d’autres ?

Les Tableaux de l’ombre, Jean Dytar 
Delcourt, mai 2019, 68 pages (+ 2 pages pédagogiques sur  l’allégorie)

 

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3.5

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