« Introduction à Thorstein Veblen » : un savant marginal ?

Alice Le Goff introduit avec nuance et exhaustivité la pensée interdisciplinaire de Thorstein Veblen. Elle éclaire à la fois les travaux et la personnalité de l’économiste et sociologue d’origine norvégienne.

Cette Introduction à Thorstein Veblen met à mal certaines idées reçues. Alice Le Goff s’intéresse à la biographie du penseur d’origine norvégienne, ainsi qu’aux théories qu’il a enfantées. Veblen a-t-il vraiment été ce garçon peu sociable ayant du mal à s’intégrer en Amérique ? A-t-il effectivement connu une enfance pauvre et malheureuse ? S’est-il laissé influencer par les mouvements populistes de son époque ? Par trois fois, la réponse est non, et l’auteure, maître de conférences en philosophie, y apporte toutes les nuances nécessaires.

Très tôt, Veblen argue que le socialisme puise sa force d’un mécontentement populaire : même si le sort des plus défavorisés s’améliore, la compétition sociale et l’acquisition de biens de consommation à l’utilité discutable font qu’ils se sentent plus pauvres « en termes d’importance économique comparée ». Une concurrence interindividuelle, fondée sur la distinction sociale, agit alors sur les ressentis – et les ressentiments, serait-on tenté d’ajouter – de chacun. Devenu plus tard assistant à Chicago, Thorstein Veblen est aux premières loges pour assister à l’émergence du progressisme, la mutation de l’enseignement supérieur, le développement urbain et industriel. En plus de la philosophie, l’économie et l’anthropologie, il se penchera alors sur la physiologie et la biologie, par le truchement de son collègue Jacques Loeb.

En tant qu’assistant professor, Veblen a la réputation d’être inaccessible, opposé aux examens et trop proche de certaines étudiantes – une réputation exagérée, mais savamment entretenue par sa femme après leur divorce. Il rejoint Stanford, puis l’Université du Missouri, mais publie surtout entretemps sa Théorie de la classe de loisir, qui fait de lui (sur un malentendu) une idole parmi les radicaux. Quand il quitte le monde universitaire, c’est pour intégrer la rédaction du journal pour intellectuels libéraux The Dial. En quelques années, il annonce la crise économique, la montée des autoritarismes et la résurgence de conflits armés. Un tiercé gagnant. Au moment de décéder en 1929, son état mental est interpellant : il déclare entendre des voix.

Racisme, équilibre économique…

Après une longue introduction biographique, Alice Le Goff se penche sur les apports interdisciplinaires – philosophie, anthropologie, sociologie, économie, psychologie – de Thorstein Veblen. Ce dernier s’intéresse à la résistance des préconceptions téléologiques des physiocrates et de la première génération des économistes classiques. Selon Veblen, les physiocrates seraient restés prisonniers de structures providentialistes animistes. L’animisme comprend alors deux types de croyance : dans un ordre économique harmonieux opérant via des lois immuables et dans l’amélioration constante de cet ordre. Ces chaînes de pensées n’échappent pas à Adam Smith si l’on en croit la théorie de la main invisible.

À la métaphysique providentialiste guidant les classiques de la première génération succède une métaphysique de la normalité n’admettant pas de contrainte extra-causale sur les événements, mais se concentrant sur l’établissement des conditions de l’équilibre économique. Thorstein Veblen met en cause la manière dont les néoclassiques envisagent l’homme comme un « calculateur éclairé des plaisirs et des peines oscillant tel un globule homogène de désir de bonheur sous l’impulsion de stimuli qui le déplacent sans le modifier ». Il défend une analyse génétique des institutions économiques. Il s’agit de dévoiler les mécanismes causaux pesant sur leur développement. La notion de causalité cumulative, reliée à l’idée qu’individu et structure sociale interagissent en permanence, guide la pensée veblenienne. Les habitudes tendent à structurer les institutions qui, en retour, sélectionnent les habitudes susceptibles de les renforcer.

Dans l’un des nombreux encadrés de l’ouvrage, Alice Le Goff pose la question du racisme chez Veblen. Si ce dernier a repris l’idée d’identifier les types raciaux sur base d’indices céphaliques, il a aussi rejeté le concept de la pureté des races et mis l’accent sur les apports de l’immigration et de l’hybridité raciale. De même, il a attaqué le mouvement eugéniste qui s’est développé aux États-Unis sous l’égide de l’économiste Irving Fisher.

Institutions, capitalisme…

Pour Veblen, les institutions évoluent en fonction des interactions entre elles et les instincts humains – travail bien fait, artisan, sympathie sociale – ou le contexte matériel et technique. Le penseur distingue quatre étapes de développement : le stade sauvage, le stade barbare, l’institutionnalisation de la propriété et l’ère des machines. Veblen argue que le capitalisme est instable et met en avant le rôle prépondérant du facteur technologique. Il oppose l’artisan et le financier en des termes ne souffrant aucune ambiguïté. Le financier n’a selon lui pas les compétences techniques requises pour assurer la bonne marche industrielle. Les propriétaires des équipements sont des hommes d’affaires ; ils ne maîtrisent pas les processus productifs. Crise et dépression seraient par ailleurs des phénomènes relevant davantage des affaire des prix et de processus de capitalisation que de production ou de consommation. Thorstein Veblen avance que dans les périodes fastes, l’usage du crédit s’intensifie, ce qui fait de lui à la fois la cause et l’effet de l’emballement du marché. L’immobilier et son recours aux techniques publicitaires pour augmenter les prix au-delà d’une valeur supposée sont décrits comme le jeu américain par excellence.

Veblen rejoint Rousseau à au moins deux reprises : dans l’idée que l’institution de la propriété privée repose sur une usurpation ; à l’égard des logiques de distinction n’émergeant qu’au stade avancé de l’évolution sociale. Alice Le Goff résume avec clarté les pensées et écrits du sociologue américain. Les surplus alimentaires aboutissent à l’apparition des premiers groupes parasitaires – prêtres, magiciens et guerriers. Une première hiérarchisation sociale apparaît alors. Les sportifs sont qualifiés d’immatures et les activités auxquelles ils s’adonnent ne sont autre que des simulacres de la guerre. Les institutions universitaires se professionnalisent en même temps qu’elles sont vampirisées par une logique gestionnaire et commerciale. Se pose aussi la question de l’élitisme technocratique, parfois reproché au penseur.

La distinction sociale, l’environnement, le socialisme...

Avec le passage des sociétés aristocratiques aux sociétés commerciales et libérales, la consommation devient, plus encore que le loisir, un vecteur de distinction statutaire. La compétition et la richesse ne relèvent plus de la guerre ou de la religion, mais du commerce. Alors que les sociétés occidentales s’urbanisent, la consommation va primer sur le loisir comme mode d’affichage de l’honorabilité. On préfère des produits artisanaux aux produits industriels malgré des imperfections visibles. C’est l’effet Veblen, la consommation ostentatoire, la théorie de la distinction sociale. Plus un bien est cher, plus on le consomme. Les gens achètent tel ou tel bien non en raison de qualités supérieures – fonction manifeste –, mais bel et bien pour leurs capacités à donner lieu à des marqueurs statutaires – fonction latente.

Les écrits de Veblen comportent également une dimension écologique. Il traite du rapport à l’environnement, du gaspillage et des pratiques prédatrices des entrepreneurs. Veblen décrit l’exploitation des ressources naturelles pour répondre aux besoins imaginés par la publicité. Il s’érige ainsi en précurseur de la sociologie environnementale. En outre, il se méfie de tout renforcement d’un État qu’il imagine au service des classes supérieures. Il dit des démocraties qu’elles sont ostentatoires, car plus attachées à la proclamation de principes démocratiques et au rituel les mettant en exergue qu’à la réduction des rapports de pouvoir dissymétriques structurant la vie politique. Brillamment condensés, les travaux de Thorstein Veblen comportent également des réflexions sur le féminisme, la mode ou le pouvoir, autant de spécificités qu’Alice Le Goff restitue avec un souci de justesse et de limpidité.

Introduction à Thorstein Veblen, Alice Le Goff
La Découverte, mai 2019, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Vaiana, la légende du bout du monde » n’est pas le pire remake, mais c’est de loin le plus inutile

"Vaiana, La légende du bout du monde" (2026), remake live-action de Disney, déçoit sur toute la ligne. Animation ratée, prestations fades de Dwayne Johnson et Catherine Laga'aia, effets visuels décevants malgré un budget de 250 millions de dollars... un naufrage face à l'excellent film original.

Evil Dead Burn : Le feu des aveux

En confiant "Evil Dead Burn" à Sébastien Vaniček, Sam Raimi a fait le bon choix. Le réalisateur de Vermines signe un sixième épisode généreux, où le trauma familial et la violence conjugale nourrissent l'horreur démoniaque. Porté par une Souheila Yacoub habitée, le film brûle de l'intérieur avant même que les Deadites n'entrent en scène.

L’Inconnue : le trouble de Jésus et de Marie

"L'Inconnue" est un film qui ne ressemble à aucun autre. Arthur Harari y filme l'indicible : l'égarement de l'âme dans un corps qui n'est plus le sien. Porté par Léa Seydoux en madone hagarde et Niels Schneider en Christ sacrifié, ce thriller de l'inconscient nous happe et nous largue, laissant planer un doute vertigineux : savons-nous vraiment qui nous sommes ? Un film opaque, charnel, parfois insaisissable, mais dont la grâce primitive nous hante longtemps après le générique

Kwaïdan (1964) de Masaki Kobayashi : le temps suspendu des spectres

Si sa durée et son rythme peuvent représenter une épreuve exigeante pour le public d’aujourd’hui, "Kwaïdan" n’a en revanche rien perdu de sa poésie et de son enchantement des sens. Une œuvre inclassable et envoûtante.

C’est un navet ? C’est un étron ? Non, c’est Supergirl !

Pourtant rompu aux films mettant en scène des outsiders et des femmes fortes, Craig Gillespie rate complètement le coche avec son "Supergirl" qui n'arrive jamais à n'être plus qu'un banal épisode "filler" laid et inconséquent dans un univers étendu DC pourtant en pleine croissance. Désespérant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.