« Introduction à Thorstein Veblen » : un savant marginal ?

Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray

Alice Le Goff introduit avec nuance et exhaustivité la pensée interdisciplinaire de Thorstein Veblen. Elle éclaire à la fois les travaux et la personnalité de l’économiste et sociologue d’origine norvégienne.

Cette Introduction à Thorstein Veblen met à mal certaines idées reçues. Alice Le Goff s’intéresse à la biographie du penseur d’origine norvégienne, ainsi qu’aux théories qu’il a enfantées. Veblen a-t-il vraiment été ce garçon peu sociable ayant du mal à s’intégrer en Amérique ? A-t-il effectivement connu une enfance pauvre et malheureuse ? S’est-il laissé influencer par les mouvements populistes de son époque ? Par trois fois, la réponse est non, et l’auteure, maître de conférences en philosophie, y apporte toutes les nuances nécessaires.

Très tôt, Veblen argue que le socialisme puise sa force d’un mécontentement populaire : même si le sort des plus défavorisés s’améliore, la compétition sociale et l’acquisition de biens de consommation à l’utilité discutable font qu’ils se sentent plus pauvres « en termes d’importance économique comparée ». Une concurrence interindividuelle, fondée sur la distinction sociale, agit alors sur les ressentis – et les ressentiments, serait-on tenté d’ajouter – de chacun. Devenu plus tard assistant à Chicago, Thorstein Veblen est aux premières loges pour assister à l’émergence du progressisme, la mutation de l’enseignement supérieur, le développement urbain et industriel. En plus de la philosophie, l’économie et l’anthropologie, il se penchera alors sur la physiologie et la biologie, par le truchement de son collègue Jacques Loeb.

En tant qu’assistant professor, Veblen a la réputation d’être inaccessible, opposé aux examens et trop proche de certaines étudiantes – une réputation exagérée, mais savamment entretenue par sa femme après leur divorce. Il rejoint Stanford, puis l’Université du Missouri, mais publie surtout entretemps sa Théorie de la classe de loisir, qui fait de lui (sur un malentendu) une idole parmi les radicaux. Quand il quitte le monde universitaire, c’est pour intégrer la rédaction du journal pour intellectuels libéraux The Dial. En quelques années, il annonce la crise économique, la montée des autoritarismes et la résurgence de conflits armés. Un tiercé gagnant. Au moment de décéder en 1929, son état mental est interpellant : il déclare entendre des voix.

Racisme, équilibre économique…

Après une longue introduction biographique, Alice Le Goff se penche sur les apports interdisciplinaires – philosophie, anthropologie, sociologie, économie, psychologie – de Thorstein Veblen. Ce dernier s’intéresse à la résistance des préconceptions téléologiques des physiocrates et de la première génération des économistes classiques. Selon Veblen, les physiocrates seraient restés prisonniers de structures providentialistes animistes. L’animisme comprend alors deux types de croyance : dans un ordre économique harmonieux opérant via des lois immuables et dans l’amélioration constante de cet ordre. Ces chaînes de pensées n’échappent pas à Adam Smith si l’on en croit la théorie de la main invisible.

À la métaphysique providentialiste guidant les classiques de la première génération succède une métaphysique de la normalité n’admettant pas de contrainte extra-causale sur les événements, mais se concentrant sur l’établissement des conditions de l’équilibre économique. Thorstein Veblen met en cause la manière dont les néoclassiques envisagent l’homme comme un « calculateur éclairé des plaisirs et des peines oscillant tel un globule homogène de désir de bonheur sous l’impulsion de stimuli qui le déplacent sans le modifier ». Il défend une analyse génétique des institutions économiques. Il s’agit de dévoiler les mécanismes causaux pesant sur leur développement. La notion de causalité cumulative, reliée à l’idée qu’individu et structure sociale interagissent en permanence, guide la pensée veblenienne. Les habitudes tendent à structurer les institutions qui, en retour, sélectionnent les habitudes susceptibles de les renforcer.

Dans l’un des nombreux encadrés de l’ouvrage, Alice Le Goff pose la question du racisme chez Veblen. Si ce dernier a repris l’idée d’identifier les types raciaux sur base d’indices céphaliques, il a aussi rejeté le concept de la pureté des races et mis l’accent sur les apports de l’immigration et de l’hybridité raciale. De même, il a attaqué le mouvement eugéniste qui s’est développé aux États-Unis sous l’égide de l’économiste Irving Fisher.

Institutions, capitalisme…

Pour Veblen, les institutions évoluent en fonction des interactions entre elles et les instincts humains – travail bien fait, artisan, sympathie sociale – ou le contexte matériel et technique. Le penseur distingue quatre étapes de développement : le stade sauvage, le stade barbare, l’institutionnalisation de la propriété et l’ère des machines. Veblen argue que le capitalisme est instable et met en avant le rôle prépondérant du facteur technologique. Il oppose l’artisan et le financier en des termes ne souffrant aucune ambiguïté. Le financier n’a selon lui pas les compétences techniques requises pour assurer la bonne marche industrielle. Les propriétaires des équipements sont des hommes d’affaires ; ils ne maîtrisent pas les processus productifs. Crise et dépression seraient par ailleurs des phénomènes relevant davantage des affaire des prix et de processus de capitalisation que de production ou de consommation. Thorstein Veblen avance que dans les périodes fastes, l’usage du crédit s’intensifie, ce qui fait de lui à la fois la cause et l’effet de l’emballement du marché. L’immobilier et son recours aux techniques publicitaires pour augmenter les prix au-delà d’une valeur supposée sont décrits comme le jeu américain par excellence.

Veblen rejoint Rousseau à au moins deux reprises : dans l’idée que l’institution de la propriété privée repose sur une usurpation ; à l’égard des logiques de distinction n’émergeant qu’au stade avancé de l’évolution sociale. Alice Le Goff résume avec clarté les pensées et écrits du sociologue américain. Les surplus alimentaires aboutissent à l’apparition des premiers groupes parasitaires – prêtres, magiciens et guerriers. Une première hiérarchisation sociale apparaît alors. Les sportifs sont qualifiés d’immatures et les activités auxquelles ils s’adonnent ne sont autre que des simulacres de la guerre. Les institutions universitaires se professionnalisent en même temps qu’elles sont vampirisées par une logique gestionnaire et commerciale. Se pose aussi la question de l’élitisme technocratique, parfois reproché au penseur.

La distinction sociale, l’environnement, le socialisme...

Avec le passage des sociétés aristocratiques aux sociétés commerciales et libérales, la consommation devient, plus encore que le loisir, un vecteur de distinction statutaire. La compétition et la richesse ne relèvent plus de la guerre ou de la religion, mais du commerce. Alors que les sociétés occidentales s’urbanisent, la consommation va primer sur le loisir comme mode d’affichage de l’honorabilité. On préfère des produits artisanaux aux produits industriels malgré des imperfections visibles. C’est l’effet Veblen, la consommation ostentatoire, la théorie de la distinction sociale. Plus un bien est cher, plus on le consomme. Les gens achètent tel ou tel bien non en raison de qualités supérieures – fonction manifeste –, mais bel et bien pour leurs capacités à donner lieu à des marqueurs statutaires – fonction latente.

Les écrits de Veblen comportent également une dimension écologique. Il traite du rapport à l’environnement, du gaspillage et des pratiques prédatrices des entrepreneurs. Veblen décrit l’exploitation des ressources naturelles pour répondre aux besoins imaginés par la publicité. Il s’érige ainsi en précurseur de la sociologie environnementale. En outre, il se méfie de tout renforcement d’un État qu’il imagine au service des classes supérieures. Il dit des démocraties qu’elles sont ostentatoires, car plus attachées à la proclamation de principes démocratiques et au rituel les mettant en exergue qu’à la réduction des rapports de pouvoir dissymétriques structurant la vie politique. Brillamment condensés, les travaux de Thorstein Veblen comportent également des réflexions sur le féminisme, la mode ou le pouvoir, autant de spécificités qu’Alice Le Goff restitue avec un souci de justesse et de limpidité.

Introduction à Thorstein Veblen, Alice Le Goff
La Découverte, mai 2019, 128 pages

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