« Orwell » : portrait d’un visionnaire

Orwell est un magnifique portrait couché sur planches. Il exhume les différentes strates biographiques ayant préfiguré l’écrivain engagé que deviendra Eric Blair (de son vrai nom) : un anticolonialisme né de ses fonctions dans la police birmane, une sensibilité politique exacerbée par la vie dans les tranchées espagnoles lors de la Guerre civile, un socialisme déterminé par ses enquêtes parmi les ouvriers les plus démunis de Grande-Bretagne. Le scénariste français Pierre Christin rend hommage à celui qu’il définit lui-même comme un « maître à penser ».

Cette bande dessinée se clôture en scrutant l’héritage de George Orwell. Et l’auteur de citer le Brazil de Terry Gilliam, une récupération politique parfois infondée et un propos visionnaire à l’actualité toujours brûlante – novlangue, fake news, manipulations, etc. Ce n’est pas pour rien que les premières pages de l’ouvrage explorent les différentes possibilités de conter l’écrivain et journaliste britannique : sa trajectoire, la pluralité de ses expériences, les diverses tonalités qui s’y rattachent et même ses jugements définitifs sur toute une série de choses – des comics à la cuisine britannique en passant par le golf ou le cricket – nous projettent d’un lieu, d’un sentiment, d’une conviction à l’autre. Orwell est une immensité difficile à saisir, sinon en la cartographiant minutieusement et en veillant à conférer à chacune de ses aspérités la mesure adéquate.

Cette difficulté n’est pas la seule à laquelle va être confronté le scénariste Pierre Christin, lui-même auteur de dystopies, dont la célèbre série de bandes dessinées Valérian et Laureline. Porter George Orwell sur planches nécessite en effet de privilégier les tranches de vie visuelles, de créer de toutes pièces des dialogues éclairant l’intimité de cette personnalité hors du commun, au risque de romancer, voire de dénaturer. Pour demeurer au plus près de son objet d’étude, Pierre Christin a alors décidé d’introduire des extraits issus des propres écrits d’Orwell, ce qui permet de mêler au récit biographique « imaginaire » des éléments factuels incontestables. C’est ainsi qu’à plusieurs reprises dans cette bande dessinée l’auteur britannique se raconte lui-même à la première personne. Une singularité qui rend l’entreprise plus passionnante encore.

Les dessins de Sébastien Verdier allient finesse et élégance. Ils nous transportent d’un bout à l’autre de la vie de George Orwell, des bancs de Saint Cyprian où le futur écrivain fut rudoyé à Eton où il fut admis en tant qu’élève boursier, puis en Espagne durant la Guerre civile et dans le Londres bombardé de la Seconde guerre mondiale… Eric Blair de son vrai nom, l’auteur grandira au fil de ses expériences : il découvre le racisme dans la police birmane, les différences de classe en observant un quartier-maître anglais dérober de la nourriture, la misère et la valeur des petites gens en explorant les bas-fonds londoniens à la manière d’un Jack London, ou en vivotant « dans la dèche à Paris », où un emploi de plongeur le place hiérarchiquement sous le gérant, les chefs du personnel, les cuisiniers, les grooms ou les serveurs, bref sous toute la faune d’un établissement hôtelier français basique. Anecdote ô combien révélatrice : là-bas, on exigera de lui qu’il rase sa moustache, en arguant qu’il s’agit d’un privilège réservé à certaines personnes.

Crédits : Dargaud.
Extrait de la bande dessinée « Orwell », visible sur le site de l’éditeur.

On l’a laissé entendre, les planches sont superbes. Le plus souvent en noir et blanc, elles s’enluminent occasionnellement de couleurs, pour mettre en exergue un objet symbolique (coussins brodés, homards, romans, drapeaux, roses, oiseaux, sang…) ou lors de quelques rares parenthèses. George Orwell y est présenté tour à tour comme un « conservateur » et « anarchiste », un « socialiste aussi intransigeant que critique », un homme considérant les travaillistes comme les « auxiliaires du grand capital » et conscient de « l’influence désastreuse, débilitante, qu’a le chômage sur toute personne ». On observe ses débuts tâtonnants dans l’édition, ses reportages d’immersion sous identité cachée, son désamour logique pour les Chemises noires d’Oswald Mosley et bien plus irrationnel pour… les Écossais. On apprend sa passion pour les fleurs et le bricolage, sa détestation du bruit, de la radio et du mobilier moderne. On constate que la politique l’a d’abord fasciné – son engagement en Espagne, durant la Guerre civile, dans le POUM, puis dans la Garde nationale en Grande-Bretagne – avant de le rebuter – les communistes en Espagne jetant ses amis révolutionnaires en prison, le marxisme dévoyé, le stalinisme barbare, les tirailleurs sénégalais considérés par la France comme de la chair à canon…

Deux histoires sentimentales parsèment la bande dessinée : celle, de jeunesse, avec Jacintha et celle, plus tardive et aboutie, avec Eileen, une Irlandaise aux idées politiques proches des siennes, avec laquelle il achètera une maison (bombardée durant la Seconde guerre mondiale) et adoptera un enfant (peu de temps avant qu’elle ne décède des suites d’une opération). Eric Blair/George Orwell finira lui-même grandement fragilisé par la tuberculose. Il sera plusieurs fois hospitalisé (jamais sans sa Remington). Cela ne l’empêchera toutefois pas d’accéder à la reconnaissance en publiant deux chefs-d’œuvre à la fin de sa vie, La Ferme des animaux et 1984. Non contents de narrer tous ces événements avec passion et précision, Pierre Christin et Sébastien Verdier parviennent à rendre à l’auteur britannique l’hommage qu’il mérite, sans béatitude et en ne sacrifiant rien, ou si peu, de ce qu’il fut.

Orwell, Pierre Christin et Sébastien Verdier
Dargaud, juin 2019, 160 pages

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4.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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