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Cycle HBO : « Six Feet Under », la mort n’a jamais paru si douce

Revoir – ou dans mon cas, découvrir – une série du calibre de Six Feet Under a quelque chose d’à la fois émouvant, pertinent rétrospectivement, et, avouons-le, un peu effrayant. Retour sur l’une des séries de HBO les plus appréciées de tous les temps, aussi brutale émotionnellement que légère et salutaire.

Ce qu’il y a d’effrayant, c’est l’appréhension liée au sentiment « d’arriver après tout le monde », 15 ans trop tard, et de ne pas vivre la série avec l’intensité que la découverte d’alors aurait pu offrir. Et donc, la peur d’être déçu – ce ne fut pas le cas. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est de comparer la réalisation, l’écriture, le rythme de cette série appartenant au « premier âge d’or » de HBO, avec la décennie d’autres créations qui ont suivi. Il y a là un intérêt quasi historique, Six Feet Under faisant partie des pionniers ayant établi les jalons de la série télévisée moderne. Ce qu’il y a d’émouvant, enfin, c’est de constater que la magie n’a absolument pas souffert des années, que l’émotion demeure intacte ; et c’est aussi se dire que si ces personnages mémorables sont à jamais figés dans le temps, leurs interprètes, eux, ont tous vieilli et connu des trajectoires pas forcément à la hauteur de leur talent.

Synopsis : La série raconte le quotidien d’une famille, les Fisher, qui est à la tête d’une société de pompes funèbres à Los Angeles, Fisher & Sons, fondée par le père de famille Nathaniel Fisher. À sa mort, ses deux fils, Nathaniel Jr. (Nate”), qui a toujours dit ne jamais vouloir prendre la suite de son père, et David, homosexuel introverti, reprennent l’entreprise familiale dont ils viennent d’hériter ; Ruth, sa veuve, doit assumer son rôle de femme ; Claire, benjamine de la famille, s’efforce de trouver sa voie.

Résumée ainsi, l’intrigue ne donne qu’un mince aperçu de la complexité thématique, de la richesse de l’écriture et de l’immense galerie de personnages forts que la série développera au fil des saisons. Pour être honnête, résumer Six Feet Under est impossible. Son créateur, Alan Ball, place tout l’intérêt de son œuvre dans les relations entre ses personnages, leurs doutes, leurs failles et leur passion. Chaque épisode débute sur la mort d’un inconnu, parfois brutale, absurde, drôle, tragique, injuste ou simplement douce. De là, l’entreprise des Fisher se chargera de l’embaumement, puis de la cérémonie funéraire. Tel est le schéma standard de chaque épisode, auquel viennent s’ajouter les véritables intrigues, celles qui sont dans un premier temps en arrière-plan et qui, petit à petit, se révèlent être les enjeux les plus importants : la vie de famille, le deuil, le rapport quotidien à la mort, l’héritage, le mariage, le sexe, la drogue, la carrière professionnelle, l’amitié, l’amour, et bien d’autres thématiques toujours traitées avec pertinence et profondeur. Et pour lier ce flot de réflexions, la série peut compter sur une tonalité unique en son genre : à la fois tragique et ironique, parfois franchement drôle voire ridicule. Une atmosphère indescriptible qui s’avère finalement thérapeutique, parce qu’elle permet d’aborder des sujets graves, qu’ils soient intimes ou sociaux, inhérents aux Fisher ou à l’Amérique tout entière, le tout avec gravité et légèreté – comme toute chose devrait être prise au quotidien.

La mort vous va si bien

La thématique principale de Six Feet Under est indéniablement la mort, et le rapport que chaque personnage entretient avec son inéluctabilité et sa proximité. Ainsi, le contraste entre l’entreprise funéraire des Fisher et la manière dont les membres de cette famille appréhendent leur propre mort interpelle à plus d’un titre : il ne suffit de travailler dans le « business de la mort », comme ils le qualifient eux-mêmes, pour être moins angoissé par la disparition de ses proches, voire de soi-même. Si Federico, l’embaumeur, semble particulièrement détaché, Nate et David, les frères Fisher, ne cessent d’être hantés par l’âme de tous ceux qui périssent et atterrissent dans leur maison funéraire. Le spectateur prendra l’habitude voir les morts de « se réveiller » sous forme de fantômes, et s’adresser aux Fisher pour questionner leurs certitudes, réveiller leurs doutes, voire agir comme des morceaux de conscience et les aiguiller dans leur vie respective. Ces discussions entre morts et vivants, qui se déroulent intégralement dans l’esprit torturé des personnages principaux, sont mises en scène comme si elles avaient réellement lieu, les rendant d’autant plus déstabilisantes pour eux comme pour les spectateurs.

De manière générale, la frontière entre le réel et le fantasmé est sans cesse mise en défaut par le montage et la narration, qui, en ce sens, sont d’une exemplarité hors norme. Souvent, le spectateur voit les personnages concrétiser des actions qui les obsèdent ou dire tout haut ce qui les ronge intérieurement, avant que la scène ne se rembobine brutalement quelques instants avant le début de l’action ou du dialogue, faisant comprendre au spectateur que les choses auraient pu se passer autrement si tel ou tel personnage avait, à tel ou tel moment, agi selon ce qui l’anime au plus profond de son être. Cette manie de créer imaginairement (mais encore une fois, très concrètement à l’écran) de nouveaux embranchements, des alternatives à la réalité, est une façon intelligente d’apprendre à connaître la psychologie des personnages ; non pas didactiquement, mais toujours empiriquement, au fur et à mesure que ces « visions » s’accumulent. Sans en dévoiler la substance, le final de la série est d’une émotion rarement égalée, parce qu’il joue une ultime fois sur cette faculté de projection d’un personnage en particulier, laissant le spectateur cette fois-ci indécis sur la réalité, sur la concrétisation ou non de ce qu’il voit.

Pour en revenir au thème central, il semble que l’entreprise funéraire des Fisher soit une manière pour eux d’apprendre à dompter cette mort qui contamine de plus en plus leur famille au fil des saisons. La confrontation avec les familles endeuillées qui défilent permet à chaque fois une remise en question et un apprentissage personnels : sur la question du deuil, de comment honorer les morts, de l’injustice et de la spontanéité que ces disparitions peuvent présenter, ou au contraire la libération qu’elles entraînent parfois. Mais, surtout, les Fisher sont sans cesse amenés à constater la grande fragilité de la vie, eux-mêmes en proie à de graves maladies (physiques comme psychologiques). De là, le besoin de s’évader : par la drogue (tout le monde fume des joints, les jeunes comme les vieux), par la célébration du moment présent, par les souvenirs, par les visions et l’imaginaire, et surtout par un retour au corps dans son sens le plus charnel et animal.

Sexe, mensonges et vie d’égos(aux)

Devant une impossibilité à communiquer et à se comprendre destructrice des relations familiales, amicales comme amoureuses, le sexe devient le dernier bastion d’un rapport direct et authentique à l’autre. Bien sûr, les ébats sexuels seront le point de départ de nombreuses disputes, de tromperies, de mensonges et de larmes ; mais ils permettront presque toujours aux personnages de retrouver un sentiment de plénitude, et surtout de vitalité, alors que tout s’effondre autour d’eux. La sexualité apparaît comme centrale dans l’épanouissement des personnages, dans leur construction identitaire mais aussi sociale.

David, gay introverti, luttera pendant longtemps contre lui-même, acceptant progressivement d’assumer son homosexualité face au monde et, encore plus difficile, à sa famille. Dans une Amérique encore peu ouverte aux orientations sexuelles autres qu’hétéronormées, le couple que formeront David et Keith offrira sans doute les séquences les plus passionnantes, déchirantes et parfois révoltantes de la série, traitant la question frontalement, sans jamais tomber dans les stéréotypes, jusque dans la question du mariage homosexuel.

De son côté, Nate formera d’abord avec Brenda un couple libertin et très ouvert, qui permettra de poser la question de la fidélité, du couple exclusif, de la jalousie, de la liberté sexuelle. Les retrouvailles avec Lisa feront basculer le destin de Nate vers une forme plus traditionnelle de la vie de famille, en soulignant alors les limites, les absurdités et la rigidité de ce modèle – sans ne jamais donner de leçon de morale sur quel type de relation serait soi-disant la plus saine, mais illustrant à quel point chaque individu est différent et plus ou moins adapté à ce que la société et la morale exigent de lui dans ce domaine.

Ruth, mère vieillissante et veuve un peu vieux jeu, se découvrira une nouvelle jeunesse en rencontrant un certain nombre d’hommes, avec qui la relation sexuelle sera toujours beaucoup débattue et mise au premier plan. À ce titre, George, l’un des meilleurs personnages à être arrivés en cours de route, sera sans doute son meilleur interlocuteur et compagnon de voyage au cœur de la question sexuelle. Dans Six Feet Under, la sexualité se veut débridée et sans tabou, quel que soit l’âge.

Claire, quant à elle, de par sa jeunesse et son ouverture d’esprit mêlée de curiosité irrépressible, sera le sujet de nombreux arcs narratifs, pas toujours aussi passionnants les uns que les autres, mais qui balayeront la question de la sexualité sous à peu près tous ses aspects : avec Gabe, le jeune rebelle marginal ; avec Russel, l’homosexuel refoulé ; avec Edie, jeune femme extravagante avec qui elle expérimentera une relation lesbienne ; avec Ted, l’homme viril et élégant. Parmi les réflexions que ses nombreuses relations apporteront, celle de l’avortement sera particulièrement saisissante dans son traitement. Là encore, la série est décidément précoce par rapport à la réalité du monde.

Même les personnages les plus secondaires auront toujours, à un moment donné, une importance liée à la question sexuelle : que ce soit Billy, posant la périlleuse question de l’amour incestueux, ou encore Roger et ses orgies bisexuelles, sans oublier l’important Federico et son détour par le monde de la prostitution. Et si le sexe devient le point commun de tous les personnages, c’est aussi ce qui semble être l’un des rares sujets de conversation que les Fisher puissent tenir à cœur ouvert. Une famille décidément en avance sur son temps.

Une affaire de famille

La famille – venons-y, car c’est sans doute le troisième pilier thématique de Six Feet Under – est la toile de fond de toute la série, par-dessus laquelle les réflexions sur la mort ou sur la sexualité se développent. Fondement viscéral de tous les personnages, la question familiale sera leur raison d’être. Pour Nate, le retour dans le foyer, le remplacement d’une figure paternelle laissée vacante, le rôle de grand frère, d’amant, de mari, et finalement de père à son tour. Pour David, la famille sera d’abord l’assurance d’une sécurité, d’une acceptation que le monde extérieur ne semble pas encore prêt à lui offrir, avant de s’émanciper et de fonder son propre cocon familial, ouvrant là encore une réflexion sur l’adoption, la GPA et autres formes de parentalité inhabituelles et polémiques. Pour Ruth, voir grandir ses enfants et petit à petit quitter la maison remettra en doute son autorité, son éducation, voire même l’amour de ses enfants pour elle, jusqu’à que le remariage pointe le bout de son nez et la sorte de son marasme sentimental. Pour Claire, enfin, le délitement du cercle familial s’accompagnera d’un sentiment de solitude profond, de nécessité de trouver sa voie à son tour – d’où ses errements, ses nombreux retours en arrière, cette impossibilité à conserver des relations pérennes.

Et si chaque membre de la famille développera progressivement sa propre vision de la famille, de la fraternité ou de la parentalité ; si leurs chemins seront amenés à diverger, et que leurs relations ne seront pas toujours au beau fixe, l’amour indéfectible qu’ils se porteront fera la force de cette famille à qui tous les malheurs semblent arriver, à qui la vie ne sourit que par abrupts à-coups, et à qui chaque infime bonheur sera suivi d’une tragédie doublement plus forte.

Des hystéries, des mensonges, des morts, des déceptions, des accidents, il y en aura eu. Et pourtant, Six Feet Under n’est à aucun moment misérabiliste, tire-larme, et encore moins démagogique ou moralisateur. Sa valeur thérapeutique est peut-être justement due à cette capacité à toujours affronter la réalité à travers la subjectivité arbitraire des personnages, que l’on détestera parfois, que l’on adorera ensuite, mais qui ne laisseront jamais indifférent en ceci qu’ils font certainement parti des personnages les plus humains et complexes jamais écrits au cinéma, sur petit et grand écran confondus. À l’image de ce final déchirant, à la fois doux et amer, beau à en pleurer, Six Feet Under parle de la vie et de la mort, de la famille, de la sexualité, du temps qui passe, des souvenirs et des regrets – bref, des choses qui s’avèrent finalement les plus importantes et difficiles à questionner dans la vie d’un individu, et qui atteignent ici un degré d’authenticité et de justesse tel que n’importe quel spectateur est, à un moment ou l’autre, forcément touché en plein cœur par cette famille Fisher si parfaite et imparfaite à la fois. Si humaine.

Générique : Six Feet Under

Fiche technique :  Six Feet Under

Genre : Série dramatique
Création : Alan Ball
Pays d’origine : États-Unis
Chaîne d’origine : HBO
Nombre de saisons : 5
Nombre d’épisodes : 63
Durée : 55 minutes
Diffusion originale : 3 juin 2001 – 21 août 2005

Note des lecteurs4 Notes
5

« Construire un récit » : donner corps à un scénario

Aux Impressions nouvelles paraît le nouvel ouvrage d’Yves Lavandier, auteur, cinéaste, expert en narratologie et script doctor. Construire un récit nous apprend, étape par étape, comment façonner un scénario et désamorcer les nombreux pièges inhérents à l’écriture cinématographique.

Pitch dramatique, fondations, caractérisation, scène-à-scène, continuité dialoguée, exigences fondamentales… : dans Construire un récit, Yves Lavandier procède par étape, accompagne le créateur potentiel dans la mise en place de son œuvre et martèle quelques idées-forces censées déjouer les nombreux pièges d’écriture. Parmi elles, on retrouve notamment la nécessité de s’appuyer sur l’essentiel, de ne pas en faire des tonnes, d’éviter les inversions chronologiques vaines, de régler de potentielles lacunes par des jeux de permutations, de penser les personnages et leur cheminement trajectoriel en amont, d’intégrer du conflit, de respecter les respirations du récit (actes dramatiques, scènes de retombée) ou encore de se faire relire.

On comprend rapidement l’importance des règles dramaturgiques et la course d’obstacles que peut constituer la rédaction d’un scénario. Yves Lavandier raconte par exemple comment l’inconscient et les « actes manqués » peuvent s’introduire insidieusement dans une œuvre de fiction, pourquoi se cramponner à un sujet peut amener à négliger quelque chose d’encore meilleur et dans quelle mesure le didactisme, les dialogues de soulignage ou les phases d’exposition trop longues peuvent s’inviter par mégarde dans un récit. Sur la culture générale, l’auteur a une jolie formule : un savoir, c’est une cacahuète en apesanteur ; une idée, ce sont deux cacahuètes qui entrent en collision ; plus on a de savoirs, donc de cacahuètes, plus on a de chances que ces dernières forment des idées en se rencontrant les unes les autres.

Yves Lavandier évoque les intentionnalités et fait la démonstration de leur systématisme en s’appuyant sur ce que beaucoup considèrent pourtant comme un contre-exemple : Jurassic Park. Derrière l’apparat technique et à travers les strates du spectacle figure bel et bien un message : on ne joue pas avec la nature. Dans le même ordre d’idée, il note que Retour vers le futur, sous des dehors innocents, traite du complexe d’Oedipe. Puisqu’il existe toujours un point de vue, il convient de l’appréhender au mieux pour le transmettre de la meilleure des façons. Un peu plus loin, l’auteur pose la question de l’originalité (qui doit être pondérée), de l’identification du lecteur/spectateur dans le cas des récits choraux, de la ventilation des différents actes dramatiques, des temps émotionnels, de l’ironie dramatique (par exemple lorsque le spectateur dispose d’une information que le personnage n’a pas), des récits d’intrigue (focalisés sur l’action) et des récits de caractère (focalisés sur les personnages), des trajectoires internes et de leur justification, de l’enjeu et de l’objectif (deux éléments qui se confondent trop souvent).

Au fil des chapitres se dessine une méthode de travail précieuse, permettant aux auteurs de construire sur des bases solides tout en évitant certains défauts conceptuels typiques. Mais que l’on se rassure : bien qu’avant tout destiné aux créateurs de fictions, Construire un récit passionnera aussi tous ceux qui, de près ou de loin, s’intéressent à l’écriture et l’élaboration d’un film ou d’une série. Il offre à tous des grilles d’analyse nouvelles qui jetteront peut-être une lumière inattendue sur telle ou telle œuvre.

Quelques faits à ne pas négliger :
La conception et la caractérisation d’un personnage n’exigent pas plus de trois traits de caractère et quelques nuances. Son introduction doit idéalement être forte et mémorable.
L’arène (le lieu) permet de créer du contraste, de mettre en place ou renforcer une dimension symbolique (King Kong), voire de caractériser certains personnages (l’appartement luxueux du Dîner de cons).
La structure est capitale en ce qui concerne la vraisemblance, le sens et l’unité du récit.
Il faut souvent aller à l’essentiel, ne garder que les idées les plus fortes et structurantes.
Un scénario doit démarrer en trombe (sans toutefois que les auteurs se renient) : les lecteurs reçoivent tellement de projets qu’ils décident souvent dès les premières pages si la lecture vaut la peine d’être poursuivie ou non.
L’ironie dramatique permet de faire participer le spectateur.

Construire un récit, Yves Lavandier
Les Impressions nouvelles, septembre 2019, 384 pages

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4

Atlantique de Mati Diop : une réalité dakaroise magnifiquement au-delà du réel

La Franco-Sénégalaise Mati Diop a peaufiné son Atlantique, un film qui ne ressemble à aucun autre, aussi ancré dans la réalité que quasiment mythologique, avec un départ en mer au centre du récit. Une réussite qui mérite amplement le Grand Prix obtenu à Cannes.

Synopsis : Dans une banlieue populaire de Dakar, les ouvriers d’un chantier, sans salaire depuis des mois, décident de quitter le pays par l’océan pour un avenir meilleur. Parmi eux se trouve Souleiman, qui laisse derrière lui celle qu’il aime, Ada, promise à un autre homme. Quelques jours après le départ en mer des garçons, un incendie dévaste la fête de mariage d’Ada et de mystérieuses fièvres s’emparent des filles du quartier. Issa, jeune policier, débute une enquête, loin de se douter que les esprits des noyés sont revenus. Si certains viennent réclamer vengeance, Souleiman, lui, est revenu faire ses adieux à Ada.

Tropical Malady

Mati Diop a mis 15 ans entre son premier court métrage et Atlantique, son premier long. 15 ans certainement d’un long mûrissement, dont les 5 derniers qui ont été passés à construire véritablement le film. Car voilà un premier long incroyablement riche, époustouflant de beauté. Tourné à Dakar, le film a de multiples facettes, mais comme son titre l’indique, sa pierre angulaire est cet océan Atlantique qui avale les hommes aussi bien que les rêves.

Ada (Mame Bineta Sane, magnifique) est une très jeune femme promise à Omar, un riche expatrié qui vit en Italie, mais qu’elle n’aime pas. Au lieu d’Omar, Ada est amoureuse de Souleiman (Ibrahima Traoré), un simple ouvrier qu’elle aime rejoindre en cachette au bord de l’océan. Au début du film, Souleiman et ses camarades sortent d’une discussion stérile avec le chef du riche chantier sur lequel ils travaillent, relative à la revendication des salaires impayés depuis plusieurs mois, revendication balayée d’un revers de la main. Sur leur route du retour vers leur banlieue sinistrée, les ouvriers ne commentent pas la réunion, au contraire ils chantent, un chant faussement joyeux et réellement désespéré. On saura un peu plus tard que ces jeunes ont pris la mer le soir-même. Dès ces premières minutes, l’atmosphère du film est installée. La violence des situations, sociale, économique, politique, est évoquée partout, mais n’est jamais appuyée. Tout se passe comme si les choses arrivaient dans un monde qui n’existe pas vraiment. Dakar est solaire, la caméra de Claire Mathon lave l’image de tout ce qui n’est pas nécessaire à l’avancement du métrage.

Car des violences larvées, il y en a partout dans le film. Réalisé par un autre, le métrage aurait accentué différemment sur la gabegie dans un pays où les salaires ne sont pas payés, où l’impasse économique du coup entraîne les jeunes gens à prendre la mer en dépit de tout bon sens. Il aurait pointé le scandale de la perdition en mer des pirogues qui ne sont pas taillées pour aller jusqu’en Espagne. Il se serait écrié sur l’archaïsme des mariages forcés, des visites médicales prénuptiales, sur la corruption et/ou l’incompétence des pouvoirs publics, des policiers, et on en passe. Mais ici, tout est dit sous une forme un peu irréelle, fantastique, avec un faux détachement qui touche d’autant plus.

Atlantique est un film habité. La mer elle-même l’habite, présente de nuit comme de jour, symbole à la fois d’évasion et d’enfermement. Les images de l’Atlantique sont belles, oniriques, mystérieuses et contribuent à accentuer le fantastique apporté par le traitement de la cinéaste. Les fantômes peuplent également le métrage, ceux des garçons brisés en mer, qui reprennent possession des amoureuses restées à quai, comme une réminiscence de l’injustice que la vie et les hommes leur ont faite. Des séquences de surnaturel simples mais efficaces, saisissantes car extrêmement bien mises en scène et qui ne perdent jamais de vue la réalité que la cinéaste veut transmettre.

Mati Diop est une femme franco-sénégalaise élevée et qui a grandi en France, et à qui l’Afrique a donc manqué pendant son adolescence. Atlantique est un film qui parle de cette jeunesse africaine, « par procuration » dit la cinéaste elle-même ; une jeunesse et ses espoirs, ses doutes, sa vie dakaroise, tout simplement. Et pourtant, paradoxalement, , il y a par moments des ressemblances entre ces jeunes femmes ancrées à Dakar, et la Bande de filles de Céline Sciamma, de splendides jeunes filles de banlieue bien parisienne et d’origine africaine, splendides dans leur appétit de vivre, dans leur solide amitié, dans leur clairvoyance quant à la nécessité de se tenir les coudes. Cette même force se dégage de ces deux bandes de jeunes filles, qui se déploie face à une adversité et une violence du contexte social, économique, familial, dans lequel elles évoluent.

Atlantique est un très beau film qui n’est pas sans rappeler certaines œuvres d’Apichatpong Weerasekathul, dont Mati Diop se déclare être admirative. Sa manière de partir d’une situation réaliste pour s’évader vers une direction plus onirique, plus mythologique s’inscrit complètement dans la même démarche que son aîné thaïlandais, pour notre plus grand bonheur. Atlantique est un film qui mérite amplement le Grand Prix qui lui a été donné à Cannes, et qui vaut largement par lui-même plutôt que d’être qualifié du film de la première femme noire sélectionnée à Cannes, d’ailleurs un symbole qui ne doit pas rester au stade du symbole. Définitivement !

Atlantique : Bande annonce

Atlantique : Fiche technique

Réalisateur : Mati Diop
Scénario : Mati Diop, Olivier Demangel
Interprétation : Mame Bineta Sane (Ada), Ibrahima Traore (Souleiman), Aminata Kane (Fanta), Nicole Sougou (Dior), Babacar Sylla (Omar), Amadou Mbow (Issa), Ibrahima Mbaye (Moustapha), Abdou Balde (Cheikh), Diankou Sembene (Mr. Ndiaye)
Photographie : Claire Mathon
Montage : Aël Dallier Vega
Musique : Fatima Al Qadiri
Producteurs : Rémi Burah, Olivier Père, Jean-Yves Roubin, Cassandre Warnauts
Maisons de production : Cinekap, Frakas Productions, Les Films du Bal
Distribution : Ad Vitam Distribution
Récompenses : Grand Prix, Festival de Cannes – 2019
Durée : 104 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 02 Octobre 2019
France | Senegal | Belgique- 2019

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4.5

Rétrospective Coppola : Coup de coeur, la peur du vide

Alors que le festival Lumière va bientôt ouvrir ses portes et honorer Francis Ford Coppola, il est temps de revenir sur l’une des œuvres les plus maudites de son auteur : Coup de Cœur. Un film rejeté par le public lors de sa sortie, mais dont l’ambition esthétique et l’amour pour le cinéma méritent la découverte à bien des égards.

Juste avant la sortie de ce film, Francis Ford Coppola venait de réaliser successivement : Le Parrain, Conversation Secrète, Le Parrain II et Apocalypse Now. Il va s’en dire que le cinéaste américain était à son apogée, au sommet de son art, proclamé et cité comme étant l’un des plus grands. Après le tournage mouvementé que fut Apocalypse Now, et c’est un doux euphémisme, Coppola voulut retrouver une tranquillité de création, un certain contrôle sur les évènements. Sauf que tranquillité chez Coppola n’est pas forcément synonyme de manque d’ambition. Au contraire et c’est ce qui malheureusement fit sa renommée mais aussi entraina sa chute, d’une certaine manière. Financièrement Coup de Cœur fut un four total et mit en faillite le réalisateur, qui n’a eu de cesse dans le futur, de vouloir renflouer les caisses suite à cet échec cuisant au box-office.

Pourtant, Coup de Cœur ne mérite pas le rejet qu’il a pu connaitre. Proposition formelle indescriptible, le long métrage est un hommage à un certain visage de l’Amérique, à ce vestige que sont les comédies romantiques et les comédies musicales. Pour ce faire, le réalisateur fit même construire comme décorum, pour ce film entièrement tourné en studio, toute une rue de Las Vegas, montrant cette soif de cinéma et de grandiloquence qui caractérise parfaitement l’œuvre de Coppola. Et lorsqu’on voit le travail de Damien Chazelle et son équipe sur La La Land, on aperçoit rapidement l’influence même de Coup de Cœur dans l’esprit de jeunes réalisateurs de maintenant. Au regard de ces plans chromatiques à outrance, de cette architecture des plans nous faisant passer d’un plateau à un autre comme si nous étions dans l’esprit même des personnages, de cette errance parmi les lumières ou même de cette surabondance de néons qui accentuent le virage émotionnel de l’image, Coup de Cœur est un coup de maitre visuel, qui crie de tous les côtés son amour pour le cinéma.

Une épopée initiatique d’un couple se déchirant, et qui durant une courte nuit, vivra chacun de son côté une folle aventure. Alors que l’un souhaite une vie paisible, l’autre cherche un petit goût d’aventure. Certes, Coup de Cœur est parfois criblé de défauts : à trop sentir le vernis du cinéma, à peaufiner ses moindres mouvements, le long métrage manque parfois de pouls, de vie ou même de liberté. Ce qui paraît contradictoire au vue de l’ingéniosité formelle de l’œuvre. Sauf que le scénario semble parfois balbutier, manquant d’incarnation, englué dans ses saynètes de « studio », loin de la folie douce des Parapluies de Cherbourg, à titre d’exemple, notamment à cause d’un duo – de personnages et d’acteurs – parfois antipathique mais dont l’émotion qui s’en dégage arrive toujours à poindre le bout de son nez grâce à la créativité esthétique de Coppola, par la bande son magnifique de Tom Waits et Crystal Gayle ou le charme et la spontanéité des deux personnages secondaires que sont Ray et Leila, joués par les savoureux Raul Julia et Nastassja Kinski.

De ces deux derniers proviennent le souffle épique et la pointe de magie de Coup de Cœur : deux protagonistes, qui à l’image de la mise en scène du film, essayent d’exorciser le couple à sortir de sa routine, à entrevoir la magie de la nuit nostalgique des grandes chorégraphies dansantes, à dépasser son quotidien et sentir cette douce odeur de désir. Ce film de Coppola, qui n’est pas qu’une simple lubie farfelue ou un ratage complet pour beaucoup, est un film qui mérite le coup d’œil à défaut d’y ressentir son cœur. 

Bande annonce – Coup de Cœur

Synopsis : Apres cinq ans de vie commune, la routine et la banalité se sont installées dans les rapports de Frannie et Hank. A la suite d’une dispute orageuse, le couple se sépare. Ils partent alors a la découverte de nouveaux visages et d’idylles au charme doux-amer…

Fiche Technique – Coup de coeur

Réalisateur : Francis Ford Coppola
Avec Raul Julia, Nastassja Kinski, Teri Garr
Genre : Comédie musicale
Durée : 1h50
Date de sortie : 29 septembre 1982

 

Un été sans maman mais avec Grégory Panaccione

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Toujours aussi inspiré, Grégory Panaccione propose une histoire tournant autour d’une fillette venue passer ses vacances à la mer, en Italie. Si elle ne comprend pas l’italien, elle va néanmoins aller de surprise en surprise.

Pour des raisons indéterminées, la mère de Lucie laisse la fillette à un couple d’amis, en Italie, pour l’été. La femme doit avoir à peu près le même âge que sa maman, souriante et avenante. Lui fait un peu ours, avec sa bonne bedaine et sa tête tout droit sortie de Match (2014), précédent opus de Panaccione (également dessinateur pour Un océan d’amour scénarisé par Wilfrid Lupano), même année et racontant un match de tennis (belle réussite soit dit au passage). Ils n’ont pas d’enfant. Quant à Lucie, elle doit avoir quelque chose comme huit ans, un âge où sensibilité, curiosité bougeotte et imagination dominent.

Arrivée en Italie

L’album commence avec le voyage en voiture vers l’Italie. Visiblement, Lucie ne déborde pas d’enthousiasme. Mais, fidèle à ses habitudes, Panaccione nous la joue sans dialogue. Autant dire que cela fonctionne très bien, car il n’a pas son pareil pour proposer des situations, des attitudes, des mimiques qui en disent long. Pourtant, son dessin n’est pas spécialement fouillé et ne vise pas non plus une esthétique particulièrement léchée. De plus, il propose encore une fois un album en noir et blanc (ainsi que du gris). Ajoutons qu’il s’y entend parfaitement pour suggérer des mouvements.

Quelques pistes permettent de comprendre ce que Panaccione propose ici. D’abord, ces quelques mots sur la quatrième de couverture :

« Cet été, Lucie va en Italie.
Elle est déposée par sa maman chez un couple d’amis qui ne parlent pas français.
Des vacances pas ordinaires vont commencer. »

En exergue, on lit également (petits caractères) « Cet ouvrage est aussi un hommage à mes deux grands maîtres : Miyazaki et Moebius. » Le maître japonais du cinéma d’animation qu’on ne présente plus et un dessinateur BD, tous deux avec des imaginaires particulièrement féconds qui tendent vers l’onirisme.

Et trois lignes en dessous, on lit également (toujours en petits caractères) : « Merci à Gianni (un vrai rescapé de l’« Annamaria ») pour son histoire.

La tragédie de 1947

Une brève qui incite à chercher des renseignements sur l’« Annamaria ». Ils figurent après la dernière planche et en petits caractères (sans doute exprès, pour qu’on ne s’y intéresse qu’après la lecture de l’album) :

« Le 16 juillet 1947, le bateau à moteur « L’Annamaria » transporte 84 enfants, principalement des garçons, âgés de 4 à 13 ans, orphelins de guerre milanais, invités par la colonie de la « Solidarité nationale » de Loano, ainsi que quelques passagers. Le bateau est en voyage vers l’île de Gallinara. Vers dix-huit heures, L’Annamaria fait naufrage à une centaine de mètres de la rive après avoir heurté un poteau soutenant le drainage des égouts de la ville et malheureusement coupé à fleur d’eau. Peu de passagers savent nager. Meurent noyés 43 enfants. Un autre meurt plus tard, à l’hôpital, ainsi que trois femmes et une de leurs filles. L’épave finira à 4 mètres de profondeur, marquée d’une entaille de quarante centimètres par cinquante. »

Enfin, dernière page avant la première planche, on trouve une note de l’auteur : à lire calmement.

Pas si muet que ça

Longtemps dénué du moindre dialogue, l’album n’est finalement pas muet. Comme si Panaccione s’était retenu aussi longtemps qu’il pouvait, avant de placer ce qui devenait indispensable (créant au passage une belle surprise). Il faut dire que son histoire n’est pas aussi simple qu’elle paraît au premier abord. Le dessinateur apporte une dimension fantastique qu’on devine vaguement d’après l’illustration de couverture. On pourra toujours attribuer cette dimension à l’imagination de la fillette et au moins en partie au caractère évidemment onirique de certains épisodes.

Les découvertes de Lucie

Toujours est-il que la fillette, bien qu’accueillie correctement, se trouve un peu livrée à elle-même, puisqu’elle ne comprend pas ce que ses hôtes lui disent. Bon, elle comprend l’essentiel par gestes. Mais elle se débrouille, observe et va à droite à gauche. Elle découvre des photos (datées : 1947-1977), des traces de pieds minuscules sur le sable, se fait un ami de son âge sur la plage, découvre une pâquerette comme si une main la lui tendait du côté du robinet d’alimentation d’eau de la maison. Et puis, elle s’amuse avec un cerf-volant et trouve un livre lui promettant d’apprendre l’italien en 100 leçons.

Ensuite, la situation lui échappe totalement et on ne sait pas toujours quoi en penser. Il faut découvrir l’histoire de L’Annalisa pour interpréter. Avec sa sensibilité d’enfant, Lucie a probablement découvert l’histoire du drame sur Internet et elle fantasme là-dessus à sa façon. L’ensemble est très émouvant, poétique et d’une belle originalité. Avec une belle liberté, l’album met en scène les peurs et espoirs de l’enfance, tout en rendant hommage aux univers de ses maîtres es-rêveries. A noter la place de choix occupée par le chien incroyablement expressif qui accompagne le plus souvent Lucie. Autres animaux bien présents : les poissons. Ils apparaissent tardivement (fin du premier tiers environ), mais apportent un tour totalement inattendu à l’intrigue.

Le travail de l’auteur

Ce que Panaccione apporte à cette histoire, ce sont des situations qui n’auraient leur équivalent qu’avec (éventuellement) le cinéma d’animation. Son imaginaire et son talent graphique lui permettent d’emporter le lecteur dans un univers où tout peut arriver. Sans même chercher à se mettre dans la peau de l’enfant, il réussit à capter l’attention pendant pas moins de 276 pages (format 23 x 16,5 cm) qui peuvent se lire d’une traite, en confrontant des personnages auxquels tout un chacun peut d’identifier à des situations incongrues. Il imagine des moyens de communiquer, des péripéties souvent inattendues (en particulier parce que Lucie fait des découvertes qu’elle ne devrait pas) et propose quelques doubles planches à caractère onirique qui contribuent à créer une atmosphère très personnelle. Bien entendu, il organise ses planches selon ses besoins narratifs, le plus souvent avec trois bandes dans la hauteur et un nombre de cases assez variable.

Une BD étonnante, inspirée et émouvante qui confirme le talent de Grégory Panaccione.

Un été sans maman, Grégory Panaccione
Editions Delcourt (collection shampooing), janvier 2019, 280 pages

Note des lecteurs1 Note
3.5

Gustav Klimt, par Susie Hodge : vie en tableaux d’un peintre fasciné par les femmes

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Les éditions Larousse nous proposent, depuis le 18 septembre dernier, un superbe ouvrage signé Susie Hodge, historienne de l’art, consacré au « magicien des couleurs », Gustav Klimt. Un objet beau et passionnant pour tout amateur de peinture.

Le livre se divise en deux parties : la première, textuelle – bien qu’aérée par des œuvres illustrant le propos –, permet de plonger au cœur de la vie familiale et professionnelle d’un génie pas comme les autres dans la Vienne de la fin du XIXe siècle. Sous forme de petits paragraphes sans lien véritable des uns aux autres, ce sont des pans de la jeunesse de Klimt qui sont contés au lecteur, ses études, ses réussites et ses échecs professionnels. Mais le plus intéressant, c’est de découvrir la psychologie du peintre, qui semblait sans cesse à contre-courant de son époque : en termes de style pictural, comme d’idéaux sociétaux, et, surtout, concernant la représentation et la liberté des femmes. L’auteure s’arrête sur certains des tableaux les plus fameux du peintre, ceux qui firent polémique, ceux qui firent l’unanimité, et surtout ceux qui marquèrent à chaque fois un tournant dans sa vie et dans sa peinture.

En savoir plus sur le contexte d’époque est judicieux, et permet de comprendre par exemple pourquoi Klimt utilisait tant les couleurs : c’est que l’Art académique (usage de couleurs éclatantes) était très en vogue dans la Vienne des années 1880, et Klimt avait appris le métier sous l’égide de cette école. Mais il ne s’y conforma pas longtemps, inspiré par les autres grands artistes de sa génération (Munch, Kandinsky, Matisse) qui repoussaient les limites de l’art dans leur pays respectif. On découvre donc un artiste, plein de génie et de talent, qui s’est imprégné des codes et courants artistiques en vigueur pour mieux se les réapproprier et les dépasser, les transcender en y injectant ses influences de l’art antique et classique notamment, de ses nombreuses lectures, de sa grande connaissance de l’histoire de l’art.

Petit à petit, il développe un style pictural vraiment expérimental et personnel, teinté de symbolisme. Il devient la figure de proue et le président de la Sécession de Vienne, un courant s’efforçant de s’ouvrir aux artistes étrangers, et inversement de faire connaître leurs travaux dans d’autres pays. En bref, Klimt fut l’un des grands noms à combattre l’isolement culturel viennois, fuyant cet entre-soi mondain de la capitale. On retrouve dans ses œuvres des ornements byzantins, des formes aux accents asiatiques, des feuilles d’or qu’il ramena de ses visites en Italie. Klimt était avant tout un grand consommateur d’art, écumant les musées, expositions et autres galeries, à la recherche d’inspirations nouvelles. Et cette immense et insatiable curiosité le poussa à vouloir créer une forme d’art totalisant, qui mêlerait techniques, symboles, mythologies, modes d’expression de toutes les cultures du monde. D’ailleurs, l’usage récurrent de toiles carrées était une manière, selon lui, de représenter le Tout de l’univers.

Cette volonté totalisatrice aurait pu aboutir à des œuvres surchargées, illisibles – certaines le sont, mais sans que ce ne soit un défaut. Au contraire, les peintures de Klimt dégagent à la fois sensualité, pureté, simplicité et profondeur. Les portraits sont d’un réalisme épatant, les paysages presque oniriques, les allégories féminines éminemment érotiques. Rapidement acclamé, le style de la Sécession de Vienne est adopté par les cercles artistiques qui parlent bientôt de « style Sécession », pour désigner des ambiances lumineuses et douces, chaleureuses, printanières, lorgnant parfois vers l’impressionnisme.

L’âge d’or de sa peinture – littéralement –, sera bien entendu ce qu’on appellera le « cycle d’or », à savoir toute une série de tableaux lourdement ornés de feuilles d’or et d’argent, qui feront sa renommée et l’originalité de ses travaux. Vers la fin de sa vie, le doré laissera sa place au bleu, tout aussi éclatant, et peut-être même davantage expressif ; les ornements se feront plus rares, moins chargés.

Toute cette évolution, la deuxième partie du livre permet d’en rendre compte, non sans émerveillement. À l’occasion d’une galerie de tableaux profuse et sobrement annotée, couvrant plus de cent pages, l’évolution du style comme des objets peints se constate aisément. Et surtout, parcourir les innombrables représentations de femmes interpelle sur l’actualité de sa peinture. Klimt avait un rapport particulier avec la gente féminine : on compte de nombreuses liaisons avec ses modèles, beaucoup d’amantes, au moins quatorze enfants illégitimes (mais aucun mariage), et une obsession pour le corps féminin célèbre à travers ses peintures. Il rendait les corps sensuels voire érotiques, jouait sur des allégories pour déconstruire des tabous sexuels de son époque. Il peint beaucoup les femmes fortes, provocantes, redoutables, à commencer par Athéna, représentée avec son armure et ses armes – contre-pied d’une époque qui enjoint la femme à être sage et docile. La nudité explicite de ses nus fait d’ailleurs scandale auprès de la bourgeoisie viennoise, tout comme les regards d’audace qui choquent la bienséance féminine. Son Nuda Veritas sera en ce sens reçu dans un flot d’injures.

« Il donnait à voir toutes les formes de la féminité, symboliques et physiques, en accentuant certains aspects tels que la force, l’enfance, la grossesse, la vieillesse et la perte de beauté physique ». […] « Certains historiens ont décrit Klimt comme un prédateur sexuel. D’autres ont affirmé qu’il exploitait voire haïssait les femmes, mais ses tableaux suggèrent qu’il n’avait que du respect et de l’admiration pour elles, même lorsqu’il peignait la vieillesse. »

Ainsi, l’ouvrage pourrait difficilement être meilleur et proposer un parcours de lecture plus pertinent. La lecture des analyses de Susie Hodge laisse rapidement place à la lecture des tableaux de Klimt lui-même, et leur symbolisme – parfois obscur, mais stimulant – pousse forcément à la contemplation. Et en plus de son contenu, l’ouvrage est d’une qualité remarquable. Le prix (12,90€) aurait pu atteindre le double que ce n’eût pas été scandaleux, tant l’impression des couleurs et l’épaisseur du papier glacé rendent hommage aux tableaux originaux. Un bel objet, qui plus est passionnant. Et des peintures plus actuelles que jamais…

Gustav Klimt, Susie Hodge
Larousse, septembre 2019, 128 pages

« Atlas historique de l’Afrique De la préhistoire à nos jours » : histoire d’un continent qui a fait l’Histoire

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Les éditions Autrement sortent un atlas consacré à l’Histoire de l’Afrique, coordonné par François-Xavier Fauvelle, professeur au Collège de France, et Isabelle Surun, professeure à l’université de Lille. Clair et instructif à défaut d’être exhaustif, il vient combler un vide dans son domaine, prenant garde d’éviter les clichés d’une Afrique essentialisée et envisagée seulement d’après le repère de la période coloniale.

« L’homme africain n’est pas assez rentré dans l’Histoire », avait affirmé l’ancien président français Nicolas Sarkozy en 2007, lors de son fameux discours de Dakar, rédigé par son conseiller Henri Guaino. Au-delà de l’évidente dimension paternaliste du discours, plusieurs choses interpellent dans cette phrase. Qui est cet « homme africain » ? Est-il marocain ou malgache, éthiopien ou sénégalais ? Et pourquoi seulement se soucier de « l’homme », d’ailleurs ? Un homme qui, pas plus que sa mère, sa sœur ou sa fille, ne serait donc pas (assez) « rentré » dans l’Histoire. S’il n’y est pas « rentré », on doit en conclure que celle-ci se déroule ailleurs qu’en Afrique. Henri Guaino est un homme lettré, il n’est pas sans ignorer que l’Afrique a une Histoire, comme chaque continent en a une, mais il sous-entend que celle-ci est d’une valeur moindre à celle, mettons, de l’Europe. L’homme africain, essentialisé, masculinisé, infantilisé (« la nostalgie du paradis perdu de l’enfance »), ne rentrerait vraiment dans l’Histoire que s’il intégrait celle de son ancien colonisateur. S’il cessait d’être africain, en somme.

L’Atlas historique de l’Afrique paru chez les éditions Autrement, et supervisé par les historiens François-Xavier Fauvelle et Isabelle Surun, ne cite pas ce discours mais semble y répondre en évoquant dans sa conclusion « l’inventivité des sociétés africaines dans l’appropriation, la transformation et la réinvention des formes culturelles », affirmant que « déni[er] aux acteurs africains leur capacité à faire histoire » équivaut à « rééditer symboliquement cette violence », celle de la colonisation. La démarche consiste ici à « renouer les fils, dans l’espace et dans le temps, entre les sociétés qui s’y sont côtoyées ou succédé, aussi bien qu’avec celles, plus lointaines, des autres continents », en s’appuyant sur des exemples choisis en tous lieux et à toute époque de l’Histoire africaine.

L’Afrique n’est cependant pas un bloc homogène, et il faut ainsi se méfier de toute essentialisation. De même, concevoir cette Histoire selon une trame chronologique avant / pendant / après la colonisation revient à regarder le continent africain uniquement dans le cadre de ses rapports avec l’Europe et le reste du monde, rapports qui, du reste, sont très largement antérieurs à l’arrivée des premiers explorateurs portugais à la fin du XVème siècle. Fauvelle et Surun ont ainsi opté pour un division en cinq périodes : l’Afrique ancienne (de la préhistoire au XVème siècle), l’ère moderne (XVème-XVIIIème), l’Afrique souveraine du XIXème siècle, l’Afrique coloniale et enfin l’Afrique depuis les années 1960.

Un tel découpage, qui plus est dans un atlas d’une centaine de pages, nécessite évidemment de faire des choix. L’intérêt de cet atlas réside notamment dans sa tendance à éviter de s’attarder sur les périodes et les événements que le lecteur est susceptible de déjà bien connaître, comme l’Egypte pharaonique ou la guerre d’Algérie. Lorsqu’il le fait, c’est sous un angle qui sort des chemins battus (les origines et l’idéologie derrière l’apartheid plutôt que le récit de sa chute). Pour le reste, il s’agit de faire ressortir la variété qui caractérise l’Histoire de l’Afrique, en retraçant celle d’importants Etats disparus (le Borno au XVIème siècle, le Sokoto au XIXème), mais aussi celle d’Etats qui ont dans l’ensemble subsisté sous d’autres noms (le Dahomey/Bénin ou l’Ashanti/Ghana) et de certaines régions qui ont su évoluer sous différentes formes pendant des siècles tout en conservant une certaine unité (Ethiopie).

La volonté de remettre l’Afrique au centre de l’Histoire du monde constitue l’autre point fort de cet ouvrage. Prenant soin de rappeler que l’« homme africain » qu’était homo sapiens est sorti d’Afrique il y a 115000 ans pour se propager aux quatre coins du globe, les auteurs remettent en perspective toutes les connexions établies au sein du continent (ni le Sahara ni la forêt équatoriale ne constituèrent des barrières) et hors de celui-ci, au niveau de l’interface méditerranéenne ou de l’ouverture sur l’Arabie, l’Inde et la Chine, opérée notamment par la civilisation swahilie. Quant à l’implantation progressive de l’islam dans une large moitié nord du continent, elle recoupe ces deux dimensions géographiques, par son origine extérieure au continent et son influence majeure sur le développement du commerce médiéval.

Au fur et à mesure qu’on se rapproche de notre période, apparaît toutefois l’unique défaut de cet atlas : trop court et ne visant nullement à l’exhaustivité, il laisse de côté certaines régions (l’Afrique australe hors Afrique du Sud, le Maghreb) et certains Etats sur lesquels il aurait été intéressant de revenir (songeons par exemple à la création du Liberia au XIXème siècle par des Américains blancs désireux d’y envoyer les esclaves affranchis). De même, s’il revient de manière très claire sur certains conflits complexes (le génocide rwandais, les guerres en RDC) ou sur la question des migrations (très majoritairement internes au continent), l’Atlas fait l’impasse sur certaines questions tout aussi brûlantes : la présence de groupes islamistes dans certains pays (Mali, Nigeria), les enjeux du réchauffement climatique sur le continent, ou encore les contours de ce qu’on appelle désormais la Chinafrique. En somme, les textes et les cartes présents dans cet atlas sont tous clairs et instructifs, mais on en aurait justement aimé un peu plus. Pour une future réédition ?

Atlas historique de l’Afrique. De la préhistoire à nos jours, François-Xavier Fauvelle et Isabelle Surun (dir.)
Autrement, octobre 2019, 96 pages

Maigret, Docteur ès crimes, de Jean-Baptiste Baronian

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Le 4 septembre 1989 mourait Georges Simenon. Trente ans plus tard, il est toujours temps de se plonger dans son œuvre gigantesque pour en découvrir la cohérence. Jean-Baptiste Baronian, à travers son ouvrage Maigret, Docteur ès crimes, paru aux éditions Les Impressions Nouvelles, dresse le portrait d’un des plus célèbres policiers de fiction du XXème siècle.

Jean-Baptiste Baronian est un passionné. Cela se sent à chaque page de ce court livre (120 pages, la durée moyenne d’un roman de Simenon, ou peu s’en faut). Il connaît le roman policier dans son ensemble, comme le prouve son introduction, qui prend la forme d’un bref historique schématique du genre, ce qui permettra de mieux situer l’originalité du personnage de Jules Maigret. Tout au long de son Maigret, Docteur ès crimes, il va étudier la personnalité, les habitudes, mais aussi les ambiguïtés de ce personnage unique. Et il va le faire avec force exemples, citant des situations précises issues des romans et nouvelles du grand écrivain belge, mais aussi des textes de critiques, des extraits d’interviews de Simenon.

Tout cela permet de dresser le portrait d’un homme complexe. Sous certains aspects, Maigret est l’inverse de Sherlock Holmes, par exemple. Là où le détective anglais est rigide, accroché à une méthode scientifique dont il ne démord jamais, le commissaire français semble agir un peu au gré de son humeur. D’ailleurs, Baronian nous rappelle que l’humeur de Maigret est bien changeante : le policier passe de la jovialité et la chaleur humaine aux grognements bougons de l’homme contrarié, et le déroulement des enquêtes en est d’autant affecté.

Baronian commence son livre sur un fait essentiel. Ce commissaire qui semble ne pas avoir de méthode en cache quand même une : l’empathie. Avec lui, une enquête policière consiste à se glisser dans la peau des personnages, de la victime en particulier, connaître son rythme de vie, le milieu d’où elle provient, ses actions quotidiennes, etc. Tous les romans de Simenon, aussi bien ceux de la série Maigret que les « romans durs », sont basés sur ce principe : l’humanité.

Et finalement, c’est cela aussi la caractéristique principale du commissaire. Simenon a fait de lui un être humain, avec ses contradictions, ses zones d’ombre parfois, mais aussi avec cette infinité de petits détails, qui s’ajoutent les uns aux autres au fil des romans, et qui donnent cette épaisseur humaine à un personnage : des réminiscences de l’enfance arrivant de façon imprévue, ces verres de fine ou de bière qu’il prend un peu partout (et un peu tout le temps aussi), les hésitations, voire les erreurs, les colères ou les tendresses, et même cette attente de la retraite…

La grande qualité de Maigret, Docteur ès crimes est donc de nous faire découvrir ce personnage grâce à une vaste connaissance jamais pédante mais toujours passionnée. Et tout cela sans jamais dévoiler entièrement le mystère qui règne autour du personnage et qui lui donne une stature d’autant plus grande.

De plus, le livre de Baronian dégage une atmosphère similaire à celle des romans de Simenon : la présence de la Seine, l’odeur de la pipe, le Paris des années 40, les pavillons de banlieue, les gargotes au bord de l’eau, les bars pour mariniers (à juste titre, Baronian cite le motif de l’eau, la péniche, les mariniers, motif qui revient très régulièrement chez Simenon en général et dans les aventures de Maigret en particulier), etc.

De plus, au fil d’un chapitre, Baronian cite les points communs troublants entre Simenon et son personnage principal. Et ainsi, tout au long de son livre, il laisse de petites pistes de réflexion qui donnent envie de se replonger dans les romans pour approfondir tous ces propos.

En bref, un bon livre pour les amateurs du célèbre commissaire.

Maigret, Docteurs ès crimes, Jean-Baptiste Baronian
Les Impressions Nouvelles, octobre 2019, 125 pages

Euphoria : Confessions d’une enfant du siècle

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Un des plus beaux tours jamais réalisés par l’art est celui qui consiste à nous livrer des œuvres qui, l’une après l’autre, dans toute leur individualité et leur diversité, vont venir accompagner, ou plutôt « coller » aux différentes périodes que nous sommes amenés à affronter dans notre vie. Comme le dessin que l’on aurait fidèlement reproduit à l’aide d’un papier calque viendrait se superposer de manière parfaite sur le tracé source, l’œuvre vient se caler dans le sillage d’un moment et d’un état d’esprit donné. Et, sincèrement, on a beau croire qu’on commence à connaître cette sensation, le vertige qu’elle procure ne perd jamais de sa puissance.

Si l’on se perdait à définir la vie comme un tunnel, serait-il à l’image de celui, sanglant, sale et sans fond d’Irréversible ? Ou bien posséderait-il en son extrémité cette fameuse lumière bénie des grandes, et supposées belles, phrases toutes faites que l’on nous assène et nous rabâche avec suffisance ? Etant donné que les réponses exactes et délicieusement précises n’existent pas, nous nous aventurerons à trouver un entre-deux aussi pertinent que possible. Enfin, entre-deux que Sam Levinson a dépeint à notre place, au fil des épisodes d’Euphoria, mieux que nous n’aurions sûrement jamais pu le faire. l’entre-deux est donc bel et bien un tunnel mais, pour peu que l’on y prête suffisamment attention, un tunnel éclairé, en son sein, par une lumière étrange, vacillante et surtout, aussi sombre que colorée. Sous l’amas de paillettes sublimes, attend patiemment la plus solaire des noirceurs…

Avez-vous remarqué à quel point, depuis deux paragraphes déjà, nous repoussons le moment où il nous faudra vraiment parler d’Euphoria à part entière ? C’est étrange ce sentiment qui mêle envie irrépressible de s’exprimer sur ce que l’on vient de voir (enfin, de vivre) et peur, appréhension palpable de le faire. Bon, cessons de nous défiler et de tergiverser et, tandis que défilent les heures d’une nouvelle nuit subtilement subtilisée par Levinson, faisons face, ajustons le poids et l’ordre des mots, confions-nous sur ces 24 heures passées en tête à tête avec son œuvre, pour le meilleur, comme pour le pire…

Un peu plus haut, vous pouviez lire notre hypothèse maladroite sur l’entre-deux crucial que serait notre vie ici-bas, et donc celle d’Euphoria, dont les personnages doivent affronter le poids du corps qui se cambre encore et encore, et de la tête que l’on brinqueballe négligemment entre deux murs dangereusement rapprochés. Le corps, la tête, sont deux entités qui communiquent sans cesse, se répondent, s’insultent, s’aiment et se détestent. Nos personnages auront beau, au sein même de cette génération qui opère la fuite en avant de la souffrance et de la demande d’amour constante, hurler et ruer, la sentence est là, tranchante et aiguisée. C’est la sentence qui est tombée comme un couperet sur une « drôle d’époque » biberonnée aux faux-semblants, aux nudes, à l’hypocrisie violente (et en premier lieu dégagée par les anciens et leur morale puritaine nauséabonde) et, en conséquence, aux petites gélules que l’on avale plus vite que son petit-déjeuner. C’est cette petite fille à qui on diagnostique nombre de « troubles » en tout genres, dont on ne connaît que le nom, et que l’on condamne à la paralysie de la souffrance pérenne qui n’a pas de racine.

Car, non, Rue, c’est vrai, tu n’as pas été violée ou agressée, si ce n’est par cette société dont tu ne pourras jamais te chausser tant sa pointure témoigne de l’énormité de tout ce que cette première exige de toi. Oui, Rue, tu vas souffrir à en crever et tu auras beau te gaver de toutes les substances que tu veux, tes moments d’euphorie, ces instants suspendus où la lumière glisse sur ton visage tandis que tu quittes le sol souillé par ta souffrance et celle des autres, tes moments d’euphorie ne seront que sensations passagères, éphémères. C’est vrai, tout n’est pas éphémère, « certains sentiments sont profonds », mais les sentiments, comme les émotions, sont des papillons volatiles et très susceptibles. Alors oui, toi comme moi sœur bénie de fiction, si on le pouvait, on serait quelqu’un d’autre, quelqu’un de différent, mais ces papillons qui t’habitent sont aussi là pour nous rappeler que c’est impossible et que c’est là la croix la plus imposante qu’il nous faudra sûrement porter.

Euphoria porte sur son dos la maladie des enfants de notre siècle pour l’emmener danser dans une nuit noire et profonde, pourtant sans cesse traversées de flashs colorés. Elle est là pour rappeler que la souffrance, plus qu’un état passager, est pour ces mêmes enfants une condition. Une triste condition sine qua non au bonheur des instants qui ne durent pas mais que, peut-être, à l’instar de la douleur, nous autres sommes amenés à ressentir plus intensément que quiconque. Euphoria a la nervosité de notre génération, mais aussi ses fêlures et ses cassures. Euphoria est un objet qui plane au-dessus des âmes malades en leur rappelant la luminosité de leur détresse, la colère de leurs erreurs, la force de leur amour et leur besoin féroce, inconditionnel d’être objet de l’amour des autres.

Tout ce papier n’est que fouillis, désordre, maelstrom de sensations et d’émotions qu’on peine à exprimer. Pardonnez-nous cela mais croyez bien que ce désordre est à l’image de la façon dont l’œuvre nous a terrassés. Le « je » enfin, pour quelques lignes, pour, peut-être, le pourquoi de cet article. Cela fait maintenant 24 heures que, sommeil agité, douche et repas rapidement avalés mis à part, je me suis enfermée, en tête à tête avec Euphoria et Rue Bennett. J’ai quitté le dernier épisode, j’ai laissé ma sœur, en tremblant de la tête aux pieds, secouée de sanglots bruyants et cathartiques. Pendant 24 heures, sur une infinité de d’aspects, j’avais été comprise comme bien rarement. De mes yeux à ma peau, en passant par mon moi intérieur, c’est comme si, l’espace de 8 épisodes, je ne m’appartenais plus, dévouée que j’étais à l’art de Levinson qui me prenait tout. Ou bien Est-ce l’inverse ? L’objet ne m’a-t-il pas permis de m’appartenir comme jamais, de m’explorer à tâtons, centimètre carré par centimètre carré, en me donnant tout ce qu’il est possible de donner ? Ce que je sais c’est que, comme le hasard n’existe pas, il n’aurait existé moment plus propice dans ma vie pour vivre ces 24 heures pendant lesquelles, sans se taire, mais avec plus de douceur sûrement, les papillons nourris de ce qu’on nomme « dépression » et par conséquence emmurés dans mon âme, ont quitté mon propre corps pour venir se poser sur l’écran et ainsi, transformé une série en un souvenir pérenne et bouleversant de ma propre existence…

Euphoria : Bande-annonce

 

Chambre 212 : Non, je ne regrette rien…

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Article 212 du Code civil : les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, assistance.

212, c’est aussi 2 + 1, ou 2 = 1 +2, ou encore le 1 au centre pour dire qu’il faut être deux de chaque côté pour former cette unicité centrale.

Mais l’atteint-on jamais vraiment cette fameuse unité centrale ? Cela veut-il dire que pour se prétendre couple, il faut en oublier son individualité, sa personnalité, pour devenir cet être hermaphrodite dont parlait Platon ? Il paraît difficile d’imaginer un tel couple dans l’univers de Christophe Honoré, faiseur de personnages hauts en couleurs, loquaces, qui prennent de la place et jouent allègrement avec l’espace. C’est sûrement pour cela que l’on voit, dés les premières dizaines de minutes du film, Maria se couvrir de son écharpe et quitter le domicile conjugal, laissant Richard dans son pauvre t-shirt jaune de cocu, pour partir… de l’autre côté de la rue.

Respectivement d’un côté et de l’autre de la rue, ces deux amants toisent la rue déserte de leur histoire, de leurs histoires. Car ce n’est pas vraiment un couple qui se déchire, mais plutôt deux individualités qui ne se trouvent plus. Et parfois, pour pratiquer la plus riche des introspections, il faut réussir à quitter sa propre enveloppe corporelle pour se regarder d’un peu plus haut, d’un peu plus loin. Voir « où ça a merdé », c’est-à-dire, où l’on a laissé de côté sa volonté propre, ses désirs et ses rêves pour se plier à la dure loi du choix. Choix de vie, choix de partenaire, choix de carrière… On se force à choisir comme si tout cela allait, à terme, faire sens. Et c’est bel et bien en cela que les personnages d’Honoré détonnent, rafraîchissent l’air mis en boîte du quotidien. Chez lui, on peut-être une femme et un Don Juan, on peut aimer son jeune élève sans que rien n’y soit malsain, on peut se consoler auprès de celui que l’on prend pour l’amant de sa femme… Les codes n’existent pas, ou bien ses protagonistes s’interrogent sur comment les faire voler en éclat.

Regarder ce qu’a été sa vie, ce qu’elle aurait pu être, la trajectoire qu’elle semble indubitablement suivre, semble sans cesse s’accompagner du goût doux-amer des regrets, de la nostalgie, voire de la mélancolie. Mais, chez Honoré, on apprend à croire au destin, à l’absence de hasard et au fait qu’on est exactement là où on doit être. On apprend, après avoir tout de même visité la pièce vintage qu’elle abrite, à refermer la porte du passé, à quitter la chambre des souvenirs et des actes manqués qui sont à lier à la finitude du passé. Si nous ne sommes plus jeunes, nous l’avons été, et cette jeunesse-là nous aura laissé les plus belles des stigmates : nos petites intuitions.

« Jamais plus, Nous ne mordrons au même fruit, Ne dormirons au même lit, Ne referons les mêmes gestes, Jamais plus, Ne connaîtrons la même peur, De voir s’enfuir notre bonheur, Et du reste désormais… »
Si nous sommes incapables de nous séparer, apprenons au moins à nous rencontrer à nouveau, ce sera notre propre vision de cette « loi des couples qui durent ». N’oublions jamais l’une et l’autre de nos visions respectives pour créer notre propre langage qui, s’il ne sera jamais complètement commun, nous permettra de nous adresser l’un à l’autre avec la même grammaire…

Honoré aime ses personnages d’un amour sans borne, paré d’une innocence infantile sublime. Il filme ses acteurs avec ce même amour, avec cette même admiration béate (magnifique introduction en forme de face à face Super 8 avec Chiara Mastroianni). Il les invite à se découvrir eux-mêmes, à trouver la paix avec leur moi du passé pour le faire collaborer avec celui du présent, puis du futur… Il leur apprend que grandir, c’est aussi changer, et que l’évolution qui suit le fil des années tend à un but simple en vérité, s’apaiser et s’aimer un petit peu plus…

Chambre 212 : Bande-annonce

« Le Poison » : itinéraire d’un alcoolique

Le Poison est proposé pour la première fois en France en Haute Définition. Rimini Éditions ressort le chef-d’œuvre de Billy Wilder en DVD et Blu-ray.

Le Poison est diffusé pour la première fois en 1945, soit douze ans après la fin de la prohibition aux États-Unis. L’alcoolisme continue pourtant de préoccuper les pouvoirs publics et les organisations conservatrices, même si la consommation moyenne des Américains croîtra encore dans les décennies suivantes. Billy Wilder cristallise les enjeux sociaux et sanitaires de cette accoutumance dans un film appelé à faire date, puisqu’il remportera notamment l’Oscar du Meilleur film et le Grand Prix à Cannes (l’ancienne Palme d’or).

Don Birnam est un écrivain désargenté ayant sombré dans l’alcool depuis six longues années. Le Poison narre l’un de ses week-ends où, au lieu de partir à la campagne avec son frère Wick et sa petite amie Helen, il part écumer les bars et noie son dépit, plus que jamais, au fond d’une bouteille. Ray Milland campe avec maestria ce « malade » aux promesses mensongères, incapable de rester seul sans retomber dans ses travers, connu de tout le voisinage pour son alcoolisme et ostracisé à cause de lui. Don est toutefois conscient de son état : dès les premiers instants du film, il devine ce qu’on pourrait penser de lui et de son frère, à savoir « l’infirmier et son malade ». Évoquer la maladie prend tout son sens dans la gradation proposée par le récit : on commence avec une bouteille pendant à la fenêtre, on passe aux cachettes secrètes (dans l’aspirateur, derrière le carrelage de la salle de bains, dans le lustre, etc.) et on finit dans un établissement médicalisé, avec une vision quasi cauchemardesque, impliquant toute une série de toxicomanes…

Entretemps, Billy Wilder aura donné cours à toute sa science pour restituer en images l’alcoolisme de son antihéros : des cercles de verres sur une table, une chute en vision subjective, un zoom sur un spiritueux, une séquence hallucinatoire avec souris et chauve-souris, des gros plans édifiants, une bouteille en surimpression dans un imperméable, dix dollars volés à une femme de ménage ou à une inconnue au cours d’une soirée et des tirades ne souffrant aucune ambiguïté – « il faut que je sache que j’en ai », « une sorte de maladie », « pourvu qu’il soit seul avec une bouteille de whisky, plus rien d’autre ne compte »… En vingt-cinq minutes et avant même un flashback donnant du corps au personnage, le spectateur appréhende déjà parfaitement la psyché fragile de Don Birnam et les problèmes induits par son penchant pour la bouteille.

Dans le flashback, l’écrivain raté prend peur en découvrant la respectabilité des parents d’Helen, elle-même journaliste au Time. Plus tard, on apprend que les autres locataires de son immeuble sont gênés par ses excès et que son frère le soutient financièrement à bout de bras, notamment en payant son loyer. Dans le bien nommé Le Poison, l’alcoolisme est exclusivement traité sous l’angle tragique, alors que la comédie était son réceptacle naturel jusque-là. L’œuvre de Billy Wilder est également intéressante à d’autres égards : pour sa manière de peindre la ville comme un personnage, pour la restitution partielle de son époque (les Noirs serviles dans les toilettes d’un bar, les bijouteries fermées pour Yom Kippour, la femme en soutien indéfectible de l’homme…) ou pour la mise en abîme qu’elle comporte (Don cherche à écrire un roman sur l’alcoolisme qu’il intitulera La Bouteille).

On pourra toutefois regretter un discours fléché, très moralisateur, et une musique parfois envahissante. Mais cela reste de l’ordre du détail comparativement aux qualités de mise en scène, de dramatisation et de caractérisation à l’œuvre dans le long métrage de Billy Wilder.

BONUS ET TECHNIQUE

La version anglaise bénéficie d’un son de qualité, mais les deux versions françaises sont moins satisfaisantes. Le nouveau master HD présente des contrastes soignés, une image stable, sans papillonnage prononcé, un grain homogène et un piqué appréciable, à l’exception notable des séquences plus sombres où le grain tend à s’accentuer et où l’image est moins stable – quand elle ne laisse pas franchement à désirer.

Le film est accompagné des suppléments suivants :
– une conversation entre les journalistes Mathieu Macheret et Frédéric Mercier, où il est question de l’intérêt de Billy Wilder pour l’adaptation du roman de Charles Jackson, du côté film noir introspectif, de la place de la ville dans le métrage, du cercle comme motif, du passage expressionniste à l’hôpital, de la projection-test abominable ou encore de l’anti-romantisme du film.
– un livret de 28 pages, Boire et déboires, rédigé par le journaliste Marc Toullec (que la rédaction n’a pas reçu et sur lequel elle ne peut dès lors pas se prononcer).

USA 1945 Noir et Blanc 103 mn Image : 1920 x 1080p HD – 1.37 – 4/3 Son : Anglais Dual Mono DTS HD – Français Dual Mono DTS HD Sous-titres : Français

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3.5

Fallen Angels : l’anthologie de polars noirs débarque en DVD chez Elephant Films

Retour sur Fallen Angels et son édition DVD à l’occasion de sa récente sortie vidéo chez Elephant Films (Magnum, Miami Vice). Au programme : la découverte d’une série d’anthologie de polars noirs surprenante, servie par un casting cinq étoiles tant devant que derrière l’écran.

Brochettes de stars devant et derrière la caméra pour Fallen Angels, une série d’anthologie méconnue portée & marquée par Propaganda Films

Diffusée entre 1993 et 1995, Fallen Angels n’a hélas pas connu le succès escompté. Deux saisons constituent cet intriguant objet télévisuel, développé en collaboration avec Mirage Enterprises, Showtime Networks par Steve Golin, ici aussi producteur pour Propaganda Films, la fameuse société co-crée par David Fincher, Nigel Dick, Sigurjón Sighvatsson et lui-même. Pour rappel, Propaganda Films est célèbre tant pour les talents qui y ont mûri – Antoine Fuqua, Michael Bay, Spike Jonze, entre autres – que ses travauxautour du clip et sa volonté d’allier narration et stylisation/expérimentation de l’image. Comme le rappelle Benoit Marchisio dans son essai Génération Propaganda (disponible aux éditions Playlist Society) :  plusieurs « séries verront le jour dans les bureaux de Propaganda Films : Hotel Room, encore avec David Lynch(cf. l’équipe a en effet travaillé sur la conception de Twin Peaks), pour HBO (…) ; Fallen Angels (…) « packagé » pour Showtime ; ou encore Salute your shorts, programme culte de la chaîne Nickelodeon. »

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Brendan Fraser formidable dans « Professional Man » – Copyright : Elephant Films / Sony Pictures Home Entertainment

Ce n’est pas tout, la série a été produite par Sydney Pollack, cinéaste à qui l’on doit Les Trois Jours du condor, On achève bien les chevaux, ou encore Tootsie. La présence de grands noms américains de l’image se retrouve aussi à la réalisation : ainsi retrouve-t’on aussi au génériques de jeunes talents comme Steven Soderbergh ou encore Emmanuel Lubezki à la photographie de l’épisode réalisé par le jeune Alfonso Cuaron, et d’autres déjà bien installé dans le paysage hollywoodien : Tom Hanks, Tom Cruise – à sa première et unique réalisation. Ce n’est pas tout, devant la caméra s’exercent une quantité de talents reconnus – Gary Oldman, Alan Rickman, Gary Busey, Danny Glover – et à leurs débuts : Brendan Fraser, Benicio Del Toro, John C. Reilly, Danny Trejo entre autres.

En bref, Fallen Angels possède un casting de luxe, autant derrière que devant l’écran. Ce fait n’est pas juste l’illustration d’une unique volonté d’attirer le spectateurs et les profesionnels devant cette vitrine de talents. La série a partagé, on le sait, et comme on l’a découvert, certains épisodes sont plus faibles que d’autres, malgré l’équipe devant et derrière l’objectif. Parce-que tous ces beaux noms au générique sont surtout synonymes d’une promesse : celle de l’expérimentation, marque de Propaganda Films. L’imagerie du film noir se retrouve ici vivace avec une histoire pleine de rebondissements et la réalisation tout en mouvement de Tom Cruise (saison 1 – épisode 4), distordue et hyper-stylisée avec l’esthétique « clip » de Phil Joanou (saison 1 – pilote), et renouvelée avec un découpage néo-classique d’une exigence formidable sous la direction de Steven Soderbergh (saison 1 – épisode 3 & saison 2 – épisode 2). Comme pour toute série d’anthologie, certains épisodes sont plus faibles que d’autres, et comme pour toute œuvre privilégiant l’expérimentation, quelques essais donnent d’étranges rendus. On pense au pilote de Joanou dont l’imagerie du clip noie le spectateur dans un trip nostalgique plus qu’elle ne l’investit dans un récit.

fallen-angels-coffret-dvd-elephant-films-sony-picturesImparfaite donc mais toujours intéressante, Fallen Angels se présente ici dans une édition DVD soignée par Elephant Films. Du côté de l’image, le rendu video est propre même si l’on regrette quelques edge effects ou ghost effects au niveau de titres et de certaines formes. Quant au niveau sonore, les deux pistes sont propres même si la version française privilégie les dialogues aux effets. En termes de compléments, on retrouve des bandes-annonces pour les autres produits de l’éditeur, les crédits, et un unique mais intéressant document-interview d’une quinzaine minutes pendant lequel l’intervenant revient sur la genèse, le contexte et la conception du show. Même si l’édition est peu trop maigre du côté des compléments et qu’on aurait apprécié un coffret Blu-ray pour cette série qui se doit d’être (re)découverte, on vous conseille de vous jeter vers ce bel objet sorti des esprits curieux et petites mains travailleuses d’Elephant Films disponible dans les rayons dédiés au prix éditeur fort raisonnable de vingt-quatre euros et quatre-vingt dix centimes.

Bande-annonce – Fallen Angels – édité par Elephant Films

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DVD

Couleur – PAL – 4:3 – 1.33:1 – Region free – langues : English (Dolby Digital 2.0), French (Dolby Digital 2.0) – Sous-titres : Français – Durée : 477 minutes (15×30 min + compléments) – 3 disques – Sortie le 24 juillet 2019

COMPLÉMENTS

Fallen Angels : une série d’un autre temps

Bandes-annonces

Crédits

Prix indicatif public : 24,90 €

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4