Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud proposent chez Carlotta une réédition actualisée de Brian De Palma, un livre d’entretiens permettant de creuser plus avant la personnalité, le parcours et les obsessions d’un réalisateur emblématique du Nouvel Hollywood.
Brian De Palma est-il le héraut marginal du Nouvel Hollywood ? Moins en vue que Martin Scorsese ou Steven Spielberg, moins impliqué dans les affaires que Francis Ford Coppola ou George Lucas, le réalisateur de Scarface vit modestement – malgré sa richesse – et refuse généralement de se confier. Il se méfie des journalistes et des critiques de cinéma, de ceux qui l’ont trop souvent égratigné comme de ses zélateurs les plus infatigables. Il n’a plus tourné de films depuis Passion, sorti en 2012. Seul l’oubliable Domino : La Guerre silencieuse, en VOD, est venu troubler cette longue interruption. Il a déserté Hollywood depuis plus longtemps encore, puisque Mission to Mars, son dernier tournage américain, date de 2000 ! Qu’importe, Brian De Palma l’affirme lui-même : un cinéaste a atteint l’apogée de sa carrière avant d’avoir soufflé ses soixante bougies. Sa plus grande peur est d’ailleurs de réaliser son Complot de famille, c’est-à-dire un chant du cygne en bruit de crécelle.
C’est cet homme complexe, entier, porteur d’une certaine idée du cinéma que Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud, respectivement journaliste au Monde et collaborateur à la revue Positif, ont rencontré à plusieurs reprises – malgré les réticences de l’intéressé et en usant parfois de subterfuges – afin de mener à bien un livre d’entretiens au long cours, éclairant tant le personnage que sa carrière.
Confidences
L’échange qui s’ouvre entre Brian De Palma et les deux auteurs permet non seulement de passer en revue la filmographie du cinéaste américain, mais aussi d’alterner les focalisations comme on changerait d’échelle de plan : un plan d’ambiance familial, un plan d’ensemble hollywoodien, un plan américain sur la filmographie et les obsessions du réalisateur, un gros plan sur ses influences – d’Alfred Hitchcock à Michael Powell –, des inserts sur des thèmes aussi divers que le Diable, le porno amateur, le plan-séquence ou la guerre en Irak.
Sur la bande-son d’un film, Brian De Palma déclare ceci : « Le problème avec la musique classique c’est que neuf fois sur dix, le spectateur connaît le morceau que vous utilisez et ça lui donne de l’avance sur vos images… » A contrario, l’exemple à imiter, celui qui lui vient immédiatement à l’esprit, c’est le couple Hitchcock-Herrmann, et notamment leur collaboration à l’occasion de Psychose. Ailleurs, il s’exprime sur les rapports difficiles entre Sean Penn et Michael J. Fox sur le tournage d’Outrages : « Sean n’a pratiquement pas adressé la parole à Michael ! […] Michael, qui est vraiment un chic type, a vraiment été révulsé par l’attitude de Sean. […] Juste avant une prise, Sean est allé vers Michael et l’a étalé… » Sur Peter Biskind et son ouvrage critique Easy Riders, Raging Bulls, il livre sans ambages : « Biskind est allé interviewer nos ex ou des scénaristes ratés qui nous en voulaient d’avoir réussi. Et je pense qu’il n’a rien compris. […] Pour Biskind, tous les réalisateurs de notre génération sont des artistes au bout du rouleau qui se sont détruits à force d’excès. […] Biskind a très mal relaté certains événements dans son livre… » Après avoir longuement évoqué John Travolta, il résume Blow Out en ces termes : « Blow Out raconte l’histoire d’un type très cynique qui va jusqu’à mettre en danger la vie d’une fille pour prouver qu’il a raison. Il provoque la mort d’une fille innocente et qu’est-ce que ça lui rapporte à l’arrivée ? Rien. Ironie du sort, il se sert de son cri pour sonoriser un film d’horreur minable, qui devient une sorte de métaphore de toute son expérience. »
De quel cinéma De Palma est-il le nom ?
Étape par étape, film par film, Brian De Palma s’épanche sur son métier, sur sa manière de filmer, de penser et façonner un long métrage. Il cite au fil des pages plusieurs sources d’inspiration – Hitchcock, Kubrick, Ford, Powell, Hawks –, se plaint des idées fausses véhiculées à son endroit – un misogyne qui ne ferait que copier les réalisateurs classiques, et surtout Hitchcock –, raconte la préparation minutieuse de ses tournages, décrit Wes Anderson comme un « formidable styliste », loue le travail de Quentin Tarantino avec les « structures narratives », mais regrette en revanche que les nouvelles générations de cinéastes aient été biberonnées à MTV et en soient ressorties avec un « goût des histoires très linéaires et du montage effréné ».
Toutes ces confidences sont accompagnées d’illustrations splendides, intimes ou de tournage, fournies par Brian De Palma ou son frère Bart. Un index très riche aidera par ailleurs le lecteur à retrouver certains commentaires portant sur des films, des cinéastes ou des comédiens bien précis.
Brian De Palma, Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud Carlotta, novembre 2019, 320 pages
Sidonis Calysta commercialise dans une édition collector Les Voyages de Gulliver, un film de Jack Sher mêlant fantastique et aventures, caractérisé tant par les effets spéciaux de Ray Harryhausen que la musique envoûtante de Bernard Herrmann.
Les Voyages de Gulliver est une exploration humaine tricéphale. Elle débute dans une petite ville d’Angleterre, en 1699. La guerre avec l’Espagne est à peine finie qu’une nouvelle avec la France y est déclarée. Le docteur Lemuel Gulliver a toutefois d’autres préoccupations : il soigne des patients qui n’ont pas les moyens de rémunérer son travail, ce qui le place lui-même dans une position financière délicate et occasionne des discussions irritées avec sa compagne Elizabeth. Quand il finit par accepter un poste de chirurgien sur un bateau à destination des Indes, c’est en dépit des réserves de sa bien-aimée, qui le suivra toutefois en se cachant dans la cale du navire. C’est précisément ici que le réel va se voir contaminé par le fantastique. Suite à une tempête, Gulliver échoue seul sur une île dénommée Lilliput, habitée par des individus de très petite taille et gangrénée par une guerre absurde. Cette dernière oppose les Lilliputiens aux habitants de Blefuscu ; elle est uniquement motivée… par deux manières antagoniques de casser les œufs ! Un enjeu nous intéresse cependant particulièrement : l’intégration du Géant Gulliver dans un empire de nains et la manière dont son gabarit colossal (aux yeux des Lilliputiens) va impacter la vie quotidienne et politique des autochtones.
Perçu d’abord comme un ennemi en raison de ses différences physiques, puis comme un héros après avoir révolutionné l’agriculture de l’île et privé Blefuscu de sa flotte de guerre, Gulliver est néanmoins entouré d’archers prêts à l’empêcher de nuire et continue d’être ostracisé en raison notamment d’un appétit équivalant, d’après un calcul pseudo-scientifique, à 1728 bouches lilliputiennes. Ses aspirations idéalistes pour l’île constituent la toile de fond de cette seconde exploration (la première étant l’Angleterre) : il imagine « un pays où règnera la paix, la sérénité et l’amour », « un paradis terrestre » sans prison ni envieux. Problème : « L’empereur vous déteste parce que vous lui êtes supérieur en toute chose », lui annonce-t-on. Confronté à des dilemmes moraux sur la meilleure manière d’agir, Gulliver remarque que les discordes puériles empoisonnent le quotidien des Lilliputiens, que la violence et la vanité font leur œuvre, mais refuse toutefois d’imposer la paix par la force pour ne pas se confondre avec l’empereur tyrannique qui règne sur l’île. Pendant que Jack Sher fraie avec la fable humaine et morale, Ray Harryhausen dispense des effets spéciaux qui, s’ils ont un peu vieilli, continuent d’émerveiller petits et grands. Certes, le détourage des personnages affiche parfois quelques scories, la lumière n’est pas toujours homogène quand deux plans se superposent, mais la sincérité qui se dégage habituellement des projets de Ray Harryhausen ne fait pas défaut ici.
Gulliver atterrit ensuite à Brobdingnag, une île de géants en comparaison desquels il apparaît aussi petit que les Lilliputiens. Tirés d’un roman de Jonathan Swift, ces voyages constituent autant d’invitations à l’aventure. Aussi, dans ce royaume où il paraît diminué, et qu’il découvre malgré lui, Gulliver va être rapidement considéré comme un sorcier en raison de ses connaissances scientifiques. Il devra d’ailleurs affronter un crocodile, animé image par image, dans une lutte à mort. La tolérance est ici questionnée : l’obscurantisme des géants condamne le progressisme dont Gulliver se fait porteur, tandis que la petitesse est considérée par les autochtones comme une volonté de Dieu de faire de certains hommes… des jouets. A-t-on déjà vu pire déterminisme ? Entretemps, l’humour aura eu le temps de produire ses effets, notamment à l’occasion de l’une ou l’autre tirade (« Je ne fais pas de politique, je suis toujours loyal envers le plus fort ») ou au détour d’une scène absurde (par exemple, les épreuves insensées pour devenir Premier ministre de Lilliput). Les aventures, les effets spéciaux, les questions philosophiques, l’humour, la romance entre Gulliver et Elizabeth : c’est un peu par magie qu’on parvient à un équilibre subtil capable de ravir, dans des proportions semblables, parents et enfants.
BONUS
Les bonus inclus sur le disque se limitent au film d’animation, très appréciable, de Max Fleischer. Il aurait cependant été pertinent d’y trouver aussi un quelconque document portant sur le travail de Ray Harryhausen, qui contribue grandement à faire le sel de ce long métrage. Un livret de Marc Toullec accompagne également cette parution DVD/Blu-ray. La rédaction n’en a toutefois pas obtenu la copie.
Après Ulysse et Mona, Sebastien Betbeder s’aventure dans les Alpes avec un jeune casting prometteur pour son sixième long métrage. Debout sur la montagne s’inscrit dans la parfaite lignée de l’oeuvre de son auteur, qui illustre cette jolie et douce vague d’absurde à la française comme l’avait fait Perdrix dernièrement.
Les couleurs de l’automne vont bien au teint de ce trio infernal, un peu perdu et très désorienté ayant comme seul repère le passé, les souvenirs et les liens qui les unissent. William Lebghil, Izïa Higelin et Bastien Bouillon forment un groupe d’amis et d’anti-héros aux failles aussi évidentes que la tendresse qui les réunit. C’est d’ailleurs grâce à ces jolis sentiments qui les maintiennent les uns avec les autres que l’on s’attache très rapidement à leurs personnages, pour chacun blessé ou abîmé par la vie, par ce qu’elle leur a offert ou par ce qu’ils en ont fait. Izïa Higelin, soleil de ce trio perdu, se place très vite en leader charismatique de cette bande de potes, et va permettre à chacun de se révéler un peu et de se rendre encore plus spécial qu’ils ne le sont déjà. Mais William Lebghil surprend aussi dans un registre plus dramatique qu’à son habitude où tout semble plus maîtrisé, mesuré et lui va divinement bien.
C’est cette singularité qui peut être passionnante dans le film, ce ton particulier, cette ambiance planante, cet ensemble d’éléments attachants, sensibles qui rend les personnages d’une humanité prenante et permet au spectateur de ressentir énormément d’empathie et presque l’envie de rejoindre ce groupe et d’en faire partie. Comme les précédents films du réalisateur, ou les œuvres qui s’en rapprochent, le temps peut sembler long lorsque l’on n’adhère pas complètement au format mais la manière avec laquelle le cinéaste capte les solitudes de notre époque et les âmes en peine demeure d’une émotion terrible jusqu’au final encore plus accrochant. Comment survivre dans ce chaos ? Debout sur la montagne déborde de pureté dans son intention.
Betbeder a également la capacité de faire quelque chose avec rien. Des silences, des non dits, des regards fuyants et souvent un calme plat un peu angoissant, il en fait une oeuvre assez intime et intelligente qui parle justement de tout cela, de l’incommunicabilité, des amitiés retrouvées qui peuvent nous bouleverser et marquer nos vies à jamais, de l’imaginaire qui déborde et ne trouve pas toujours répondant. C’est sans doute ce que le cinéaste expérimente à chacun de ses films pourtant intéressants surtout dans les portes qu’il ouvre, les questions qu’il provoque à chaque silence lorsque l’on se demande pourquoi il ne se passe rien, pourquoi le film ne dit rien. La force du film est dans ce qu’il ne dit pas mais qu’il offre à travers le visage de ces trois acteurs, sur qui la caméra s’arrête à tour de rôle. Debout sur la montagne a la force de la mélancolie qui fait varier les émotions et mêle les sentiments comme le film détourne les siens, et s’amuse des genres. De l’étrange au fantastique, le film se transforme tantôt en comédie et parfois en tragédie, les comédiens errent au milieu de ces tumultes déstabilisants et font de ce long métrage un bon et riche moment de cinéma.
Bande-Annonce : Debout sur la montagne
Fiche Technique : Debout sur la montagne
Réalisation : Sébastien Betbeder
Scénario : Sébastien Betbeder
Casting : William Lebghil, Izïa Higelin, Bastien Bouillon, Jérémie Elkaïm, Estéban
Décors : Aurore Casalis
Photographie : Sylvain Verdet
Montage : Céline Canard
Musique : Sourdure
Sociétés de production : Gloria Films, Les Films du Printemps et Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma
Société de distribution : Sophie Dulac Distribution
Genre : Comédie dramatique
Durée : 95 minutes
Dates de sortie : 23 octobre 2019
Vampire, vous avez dit vampire ? paraît dans une version restaurée 4K (et son 5.1) chez Carlotta. Il n’en fallait pas plus pour se replonger dans le premier film de Tom Holland, qui se distinguera plus tard avec Child’s Play, l’acte inaugural de la saga Chucky.
Les images obsédantes caractérisent depuis toujours le cinéma d’horreur. Il suffit de se remémorer la silhouette inquiétante de Nosferatu ou les cicatrices difformes de Frankenstein. Dans un récent essai consacré aux stratégies de l’effroi sur écran, Étienne Jeannot rappelle que les trois phases de la peur – anticipation, focalisation et remémoration – président à l’expérience du spectateur soumis à un long métrage horrifique. En grand amateur de films d’épouvante, Tom Holland s’est inéluctablement construit un catalogue personnel de plans et de créatures ayant conditionné sa vision du genre. C’est probablement l’une des raisons qui explique qu’au beau milieu des années 1980, en plein essor du slasher movie, il décide de ressusciter Dracula et de l’intégrer dans une banlieue suburbaine américaine. Cette dernière est immortalisée dès l’ouverture, le temps d’un long travelling latéral, avant que la caméra ne s’élève et pénètre par une fenêtre dans la chambre de Charley, un adolescent de dix-sept ans friand… de films d’horreur.
Si Vampire, vous avez dit vampire ? est un film dual, ses 45 premières minutes constituent un véritable tour de force considérant que Tom Holland était jusque-là essentiellement connu pour avoir été l’auteur de Psychose 2. Durant cette longue entrée en matière, William Ragsdale campe avec une vulnérabilité assumée un adolescent ordinaire, flirtant avec sa copine et se montrant impatient de perdre sa virginité (« J’ai la trouille, voilà tout », répondra-t-elle à ses avances). Il vit seul avec sa mère, passe ses soirées devant des films d’épouvante, bosse à l’occasion sa trigonométrie et se trouve bientôt fasciné par l’installation d’un nouveau voisin, qu’il soupçonne d’être un vampire, dans une veine paranoïaque délectable – jumelles, observations nocturnes et délations aux forces de l’ordre notamment. Pendant cette première moitié de film, le spectateur revit des bouts d’adolescence, pénètre dans des maisons typiques de la banlieue américaine des années 80, écoute une mère de famille évoquer des études sur le divorce (Kramer contre Kramer est sorti six années plus tôt) et assiste à une confrontation temporairement ouatée entre Charley et ses nouveaux voisins, jusqu’à ce que le jeune homme en vienne à être passablement accablé par les événements. Entretemps, déjà, Tom Holland a fait la démonstration d’une vraie science du cadre et de contrechamps sophistiqués.
La suite se fait plus spectaculaire, avec des luttes à mort, des mutations horribles, des cris et du sang. C’est parfois un peu grotesque, notamment en raison d’effets spéciaux rudimentaires ou de longueurs indésirables. Il y a toutefois, aussi, des trouvailles et des perles. Un « vous savez, il est très atteint » à l’attention de Charley. Un cynique « ce ne serait pas une grande perte » quand on postule que le vampire dandy pourrait vider tous les villageois de leur sang. Une première confrontation avec la créature ou une séquence dans une ruelle sordide plutôt réussies. Deux filets de sang coulant majestueusement le long d’un dos de femme dénudé. Un homme de télévision, chasseur de vampires à l’attirail composite – eau bénite, croix, miroir, etc. –, alter ego putatif de Tom Holland, regrettant amèrement que les tueurs à la Michael Myers soient à la mode et supplantent désormais les monstres à l’ancienne. Vampire, vous avez dit vampire ? souffre certes de quelques faiblesses conceptuelles, mais il n’en demeure pas moins, eu égard à ces traits constitutifs, un film culte, maîtrisé et animé d’une passion sincère pour l’objet qu’il développe : la créature horrifique old school.
RESTAURATION & BONUS
Le travail de restauration est très appréciable. Les couleurs, le grain, le piqué, les différentes pistes sonores ont tous été traités avec grand soin. Au rang des bonus figurent les bandes-annonces habituelles, une galerie de photos, trois petits films de dix à vingt minutes (racontant notamment la passion de Tom Holland pour les histoires horrifiques et les monstres à l’ancienne), mais surtout un documentaire de plus de deux heures, rythmé, amusant et instructif, contenant des extraits et des entretiens retraçant la genèse du film et le travail de ses différents intervenants. De quoi gâter le spectateur et resituer au mieux le long métrage dans son contexte de création.
BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC • Version Originale DTS-HD MA 5.1 & 2.0 / Version Française DTS-HD MA 5.1 & 2.0 • Sous-Titres Français • Format 2.35 respecté • Couleurs • Durée du Film : 106 mn DVD 9 • NOUVEAU MASTER RESTAURÉ • PAL • ENCODAGE MPEG-2 • Version Originale Dolby Digital 5.1 & 2.0 / Version Française Dolby Digital 5.1 & 2.0 • Sous-Titres Français • Format 2.35 respecté • 16/9 compatible 4/3 • Couleurs • Durée du Film : 102 mn
L’occasion d’un cycle HBO nous a permis de revenir sur de nombreuses perles télévisuelles, notamment celles signées ou co-crées par David Simon. Après The Wire, Generation Kill, et Show Me A Hero, LeMagduciné vous propose de revenir sur une autre fresque télévisuelle de l’ancien journaliste, Treme (2010-2013). Au programme : le présent et l’avenir de la Nouvelle-Orléans post-Katrina aux mains de ses citoyens.
Synopsis : Les habitants de Treme, un quartier de la Nouvelle-Orléans, sont des gens ordinaires, musiciens, chefs cuisiniers ou professeurs, et se raccrochent à un héritage culturel unique. Après la plus grande catastrophe civile de l’histoire américaine, l’ouragan Katrina, ils se demandent si leur ville, berceau de ce style de vie si exceptionnel, a toujours un avenir…
Treme : au coeur du naufrage
Treme est un récit de naufragés. Pas de bonhommes paumés sur une île suite à un crash d’avion, mais des personnages basés sur des individus bien réels ayant tout perdu ou presque après les ravages de l’ouragan Katrina sur l’état américain de la Louisiane. Ici, David Simon et le co-créateur de la série Eric Overmyer s’intéressent aux habitants de la Nouvelle Orléans post-Katrina. D’où le titre, Treme, qui renvoie au Tremé, soit à l’un des plus vieux quartiers de la ville, culturellement conséquent pour les communautés afro-américaine et créole, dans lequel logeaient des noirs non-esclaves alors que l’esclavagisme régnait encore. Un lieu de liberté où la créativité était passionnée par la musique, la cuisine et d’autres us et coutumes.
C’est justement grâce à la force culturelle et l’énergie créatrice que les naufragés de Katrina vont refaire battre le cœur de la ville. Laissés pour compte par le gouvernement, trahis par de graves erreurs d’ingénierie, à peine soutenus par des autorités locales dépassées par l’ampleur du désastre, les habitants de la Nouvelle-Orléans ont pu perdre leur famille, leur maison, leur emploi, leur vie. Les vivants, naufragés dans leur propre ville, font face à une réalité brutale au lendemain du passage de l’ouragan Katrina : « La survie à tout prix dans une réalité nouvelle, sans idéal, où chacun se retrouve seul. » (David Simon, interviewé par Olivier Joyard, Les Inrocks, 2013).
De multiples personnages pour autant de parcours et de points de vue. Copyright : HBO / Warner Home Video
La force de la Nouvelle-Orléans, de ses habitants comme des personnages les représentant à l’écran dans la série, se constitue dans l’ensemble actif des efforts individuels. Ici et là, à l’écran, des cuisiniers, des musiciens, une avocate, un professeur, ou encore un officier de police vont déployer tous les moyens et efforts possibles dans chacun de leur domaine. Et toutes ces énergies individuelles vont se croiser, pas nécessairement de façon physique, mais de telle manière qu’elles vont contribuer ensemble à se relever chacune de leurs chutes respectives et aussi, surtout, de leur chute collective causée par un manque de rigueur et d’intelligence humaine dans la construction de digues, alors facilement mises à mal par Katrina. La chute arriva avec les institutions officielles et leurs visions capitalistes à court terme ; la renaissance, avec la riche somme d’individualités blessées mais persévérantes constituant les citoyens de la Nouvelle Orléans à la culture solidement ancrée dans les divers espaces de la ville.
Un générique explicite quant au programme de Treme.
La Nouvelle Orléans et son destin entre les mains de ses citoyens : des espaces réinvestis par les personnages
« Nous souhaitions montrer ce que représente la culture dans une ville américaine d’aujourd’hui, quand les grands idéaux ont été abandonnés. Pour incarner cela, nous n’avons eu qu’un moyen : montrer des Américains à un endroit et un moment particuliers, en train de mener leur vie », déclara en 2013 David Simon à Olivier Joyard, journaliste aux Inrockuptibles. Treme expose avec précisions et justesse émotionnelle la renaissance de la Nouvelle-Orléans. Un renouveau qui pourra avoir lieu grâce au labeur de ses différents protagonistes qui ne cesseront d’animer la culture de la ville, chacun à leur échelle et à différentes places – la cuisine pour le personnage de Kim Dickens, la participation passionnée aux défilés pour la famille Bernette –, voire de la réanimer. On pense alors au formidable Albert « Big Chief » Lambreaux (incarné par un impérial Clarke Peters), décidé à revenir à la Nouvelle-Orléans malgré les conséquences de la catastrophe, le non-soutien de sa fille… Malgré tout, il réaménagera un ancien bar mis à mal par Katrina en local pour son groupe d’Indiens de Mardi gras. Et il réussira à faire revenir son fils à plusieurs reprises. Ce dernier, jazzman réputé à la ville, retrouvera grâce à son père la voix du jazz, genre soumis aux artificialités de la technique, de la critique nostalgique et du marché musical. Cette voix du jazz est pour Albert Lambreaux un chant de colère, pour son fils, des clameurs de cuivre emplies de fierté et d’humilité. Avec ces deux personnages comme avec les autres, il s’agit de préserver et de passionner l’humanité créative et alors positiviste, seul remède et contrefort au cynisme et à la bêtise du système économico-politique usé et corrompu par ses propres mécanismes ainsi que par ses agents.
Clarke Peters / Albert Lambreaux réveille les passions indiennes du Mardi gras. Copyright : HBO / Warner Home Video
De la même manière que dans The Wire, c’est le mouvement des individus qui leur permet à eux comme aux spectateurs « d’échapper à l’étouffement et de saisir avant tout, au-delà des limites et des contraintes, la vie bouillonnante de ces différents milieux qui se croisent et s’entrelacent » (HUDELET, Ariane, L’individu et son contexte, Let’s see if there is a pattern, in The Wire, l’Amérique sur écoute, Éditions La Découverte, p.158). Ce mouvement peut être constaté à différentes échelles : les personnages et de nombreux citoyens défilent dans l’ensemble de la ville ; comme décrit plus haut, certains reconfigurent l’espace afin d’y faire vivre leur passion ; enfin d’autres, précisément la voix de la raison emplie d’exaspération et de colère interprétée par un John Goodman éblouissant, s’ouvrent à l’immensité spatiale du web afin d’y exprimer la vérité et les sentiments de la Nouvelle-Orléans. Enfin, même si Treme est l’après-The Wire – la Nouvelle-Orléans a déjà subi les échecs des administrations et des institutions, et a connu la chute –, elle propose aussi, malgré les mouvements libérateurs, des « corps enfermés, (des) perspectives bloquées, (des) espaces cloisonnés et (des) institutions étouffantes » (ibid). En effet, si les personnages de The Wire doivent probablement encore se battre pour quelques relatifs succès à travers les toiles d’araignées qui corrompent Baltimore, et cela de chaque de côté de la loi, ceux de Treme, luttant pour leur survie – tant au niveau des premiers besoins vitaux que de leur passion qu’ils considèrent comme nécessaire à cultiver –, avancent difficilement vers un renouveau individuel et collectif. Car la renaissance de la ville est davantage celle de sa culture polymorphe animée par ses habitants que de sa structure administrative, toujours prise dans les vieux jeux du système. Et certains de nos formidables personnages – qui restent des êtres humains, non des figures utopistes de pionniers ou reconstructeurs – perdront parfois leur courage et leur esprit devant les difficultés – essentiellement injustes – qui les attendent et face à la complexité du cosmos chaotique qui les dépasse. Toutefois, Treme présente définitivement un récit de naufragés empli d’espoir, sinon d’humanisme, en filmant cette Nouvelle-Orléans ravagée qui, comme le note George Pelecanos, l’un des scénaristes et producteurs de la série, « was a cross section of all these folks who stayed there and somehow made it work against great odds ».
Treme – Bande-annonce
Treme – Fiche technique
Genre : Drame, Série Musicale
Création : David Simon & Eric Overmyer
Acteurs principaux : Khandi Alexander, Wendell Pierce, Clarke Peters, Kim Dickens, Melissa Leo, Lucia Micarelli, Steve Zahn, Michiel Huisman, David Morse, India Ennenga & John Goodman (saison 1)
Réalisateurs principaux : Anthony Hemingway, Ernest R. Dickerson, Agnieszka Holland
Scénaristes principaux : George Pelecanos, Anthony Bourdain, Lolis Eric Elie, Tom Piazza, David Mills, Mari Kornhauser, James Yoshimura
Producteurs principaux : David Simon, Laura A. Schweigman, Joe Incaprera, Eric Overmyer, Karen L. Thorson, Jessica Levin, Anthony Hemingway, Nina Kostroff-Noble, Carolyn Strauss
Musique : Treme song par John Boutté (album : Jambalaya, 2003)
Nombre de saisons : 4
Nombre d’épisodes : 38
Durée moyenne des épisodes : 59 min
Diffusion originale : 11 avril 2010 – 29 décembre 2013
Chaîne d’origine : HBO
Pays d’origine : Etats-Unis
A l’origine Banana fish est un manga de Akimi Yoshida publié entre 1985 et 1994 dans un magazine. Il est adapté en série d’animation en 2018 pour fêter les 40 ans de la carrière de son autrice.
L’histoire traite d’un jeune chef de gang de 17 ans, surnommé Ash Lynx, dont la vie déjà tourmentée va être chamboulée lorsqu’il assiste à la mort mystérieuse d’un homme dans la rue. Celui-ci va lui donner une substance inconnue avant de prononcer ses dernières paroles : « banana fish ».
L’intrigue semble appétissante sur le papier, et force est de constater qu’elle tient ses promesses. Elle est bien menée de bout en bout et mêle rixes de gangs, violences par armes à feu, violence tout aussi bien physique que psychologique. En effet, l’autrice Akimi Yoshida n’a pas eu froid aux yeux en dessinant cette histoire et n’hésite pas à intégrer beaucoup de bagarres, de la violence qui peut sembler gratuite (et l’est parfois) mais surtout en maltraitant son personnage principal. Plusieurs fois dans l’animé, son passé de prostitué et victime de violences sexuelles est évoqué, et certaines scènes traitant de ce sujet sont suggérées, même si le studio d’animation MAPPA choisit de ne pas les montrer. Comme dit précédemment, Ash est régulièrement maltraité dans cet animé, et cela parfois gratuitement. Ceci est aussi un moyen scénaristique pour montrer que les adversaires auxquels il se frotte sont véritablement malveillants, et à quel point Golzine (le chef de la mafia) veut faire de lui son jouet malsain.
Un des principaux thèmes de Banana Fish semble être la manipulation mentale, qu’elle soit délibérée ou subie. La drogue en est le catalyseur, point central de l’histoire, ce par quoi tout commence (et finit). Ash en est une victime, dans le sens où son rival et « maître » Golzine essaie sans cesse de le faire craquer. D’ailleurs, un autre personnage lui ressemble en ce point, il est similaire à Lee Yut-Lung (le plus jeune du clan Lee, une des plus puissantes mafias chinoises). Sauf que celui-ci n’arrive pas à trouver la rédemption dans l’amour, là où Ash la trouve dans son « amitié » avec Eiji. L’histoire traite aussi de la perte de l’innocence, en se concentrant sur le point de vue d’Eiji, un jeune japonais débarqué fraîchement à New-York pour être l’assistant d’un photographe. Son destin se retrouve mêlé à celui des gangs et de la mafia, et il va découvrir les horreurs qui s’y passent.
Le plus gros point fort de cette série est sans conteste le développement des personnages, et surtout celui de Ash, qui est très charismatique et attachant, mais également celui d’Eiji, qui apporte une touche de sérénité dans cette histoire très sombre. Ils restent réalistes, même si le côté surhomme de Ash est peut-être trop exploité. En effet, il y a parfois trop d’exagérations quant à son intelligence (il est dit qu’il a 200 de Quotient Intellectuel) et ses capacités physiques (il se prend des coups et des balles, mais n’est jamais à terre bien longtemps). En revanche, son côté presque divin renforce sa solitude. Il ne trouve personne à sa hauteur, sauf en la personne d’Eiji, qui lui fait retrouver un semblant de joie et d’amusement, dont il n’a pas pu bénéficier enfant. Et en un sens, la fin semble cohérente avec son développement, bien qu’assez convenue finalement. Mais difficile de dire comment cette histoire aurait pu se terminer autrement.
MAPPA a donc fait un travail de très bonne qualité, en terme d’animation (très fluide, avec de beaux traits et des chara-design satisfaisants) et quand on regarde le résultat du travail produit, force est de constater qu’il est très satisfaisant. N’hésitez donc pas à regarder Banana Fish, si vous êtes amateur de série d’animation japonaise.
Durant ce mois d’octobre, Le Mag du Ciné vous propose une série d’entretiens avec cinq scénaristes français : Yacine Badday, Elina Gakou Gomba, Mathieu Gompel, Léa Pernollet et Nicolas Ducray. Ils reviennent sur leurs conditions de travail, leur statut ou encore leurs expériences personnelles. C’est justement par ces dernières que nous clôturons cette série d’entretiens.
Comment gérez-vous la différence de vision que vous portez à votre travail avec celle qu’y porte le réalisateur ? Elina Gakou Gomba : Dans toutes mes collaborations avec des réalisatrices et des réalisateurs, ce qui est très clair, ce sont nos places à tout.es les deux. Ils et elles ont leur histoire à raconter, leur vision à défendre, et en tant que co-scénariste, je ne suis là que pour les faire accoucher de cette histoire et les aider à la structurer le mieux possible. Il ne s’agit pas pour moi d’imposer l’histoire que je voudrais raconter. Ensuite, lors de l’écriture pure des différents documents (synopsis, traitement), puis de la continuité dialoguée, on se répartit le travail en fonction de son envie. Je peux rédiger les premières versions puis passer la main, ou au contraire intervenir sur les versions finales, ou encore écrire chaque phrase, puis ajuster le style avec elle ou lui, c’est selon sa facilité et son envie d’écrire (et parfois, son budget). En termes de vision, je viens bien sûr avec mes sensibilités et mes intuitions, mais si on se choisit mutuellement, c’est que nous avons des affinités thématiques et un langage commun.
Pourriez-vous nous raconter le point de désaccord le plus fondamental que vous ayez eu avec un réalisateur ? Léa Pernollet : Cela peut arriver qu’on ait un énorme point de désaccord avec un réalisateur quand on le rencontre, sur le sens d’un film ou sa forme, mais dans ces cas-là, a priori, on ne se lance pas dans une co-écriture, qui demande une entente et une écoute mutuelles. Le point de désaccord le plus fondamental et le plus violent pour un co-scénariste, selon moi (et je l’ai vécu quelques fois) concerne la reconnaissance de son travail, autant d’un point de vue financier que moral, après parfois plusieurs années de confiance et de collaboration. Dans mon cas, le réalisateur ne comprenait pas ou ne voulait pas voir la quantité de travail que j’avais fournie à ses côtés, sur un scénario. La rémunération trop faible consacrée à l’écriture des films et l’absence de cadre sur cette rémunération font que les discussions entre auteurs autour de la répartition des droits entre eux sont toujours délicates, le clash n’est jamais loin. Mais la reconnaissance, ce n’est pas qu’une somme d’argent, c’est notre nom sur une affiche, cité dans un journal, notre présence aux projections, aux discussions autour des films, etc. Même si les choses s’améliorent tout doucement, le scénariste est encore très souvent invisibilisé, oublié, alors qu’il a passé des années à travailler pour faire en sorte que le scénario, pierre angulaire du film, puisse exister.
En général, écrivez-vous sur commande ou proposez-vous vos propres scénarios aux producteurs et/ou aux réalisateurs ? Yacine Badday : En ce qui concerne le cinéma (et contrairement aux séries), les scénaristes initient rarement les projets qu’ils écrivent. L’initiative vient souvent d’un producteur, d’un réalisateur ou, encore mieux, des deux en même temps ! Un scénariste peut arriver très tôt sur un projet, quand il n’y a que quelques lignes, ou bien plus tard, quand il y a déjà une ou plusieurs versions de scénario dialogué.
Dans le modèle du cinéma dit d’auteur, la première étincelle vient souvent du réalisateur. Il peut avoir une idée de roman à adapter, une anecdote personnelle, un personnage qui lui tient à cœur, un « genre » qu’il souhaite explorer. Il peut avoir quelques idées ou quelques pages. Le scénariste s’appuie sur cette première impulsion et sur les intentions du réalisateur pour les nourrir, les enrichir ou même les contredire, si ça peut permettre d’éprouver la sincérité du réalisateur ! Fatalement, un scénariste amène aussi sa sensibilité, ses idées, investit certains personnages… On cherche ensemble, on tricote longuement et en définitive, l’enjeu est de parvenir à des idées qui proviennent des deux co-auteurs, mais que le réalisateur sera à même de défendre seul jusqu’au tournage, puis au montage, de manière à réaliser « son » film. La dynamique avec la réalisatrice ou le réalisateur est particulière puisqu’il faut, selon les moments, savoir quand guider l’écriture et quand la suivre : il faut décider quand alimenter précisément la machine narrative ou quand au contraire revenir à la base du propos, de la question posée par le film, etc. Mais il n’y a pas de règle, tout dépend de la relation qui s’instaure au cours de la collaboration.
Je remarque, dans la presse ou dans des textes professionnels, qu’on a de plus en plus de mal à affirmer clairement « tel ou telle scénariste a coécrit le film ». On emploie des circonvolutions comme « elle a écrit le scénario du film » ou pire « il a rédigé le scénario ». En ce moment, on emploie beaucoup le verbe scénariser qui est quand même très laid ! Pire, c’est un verbe qui semble réduire l’étape de l’écriture à une sorte d’organisation technique, littéralement de « mise en scénario » ! Comme si le scénariste travaillait sous cloche, dans une case étanche, distincte du film, en « préposé à la mise en récit ». Comme si le scénario était un canevas dénué d’intention et d’incarnation.
Or, l’écriture d’un scénario de long métrage dure souvent deux ou trois ans. Ce n’est pas la seule écriture du film, puisqu’il y a le tournage, le montage. Mais c’est la première écriture et, de loin, la plus longue. En cela, c’est fou de lui nier son rôle de matrice du film à venir. Durant cette période où le film n’existe que dans la tête de deux ou trois personnes, on ne parle pas que de rebondissements, de péripéties, de structure. On parle aussi beaucoup de regards, d’ambiance, de géographie, de physionomie des personnages, de mise en espace, de tempo… Un scénario, ce n’est pas qu’une vue aérienne, je dirais que c’est aussi du journalisme embarqué ! Ça n’enlève rien à la nécessité pour le réalisateur de confronter le scénario au réel, pour le transcender, voire le sublimer. Mais l’écriture du scénario est une étape précieuse qui sert à « rêver » tout le film, pas seulement son intrigue.
Pourquoi avoir choisi ce rapport à l’image et non pas l’écriture littéraire classique ? Elina Gakou Gomba : D’abord, je trouve l’écriture solitaire très douloureuse. On est face à soi-même et au vide intersidéral que cela peut engendrer. J’ai fait une formation de scénariste centrée sur l’écriture collaborative de séries pour cette raison (le MA Serial Storytelling, à l’International Film School de Cologne). Le brainstorming collectif avec d’autres scénaristes pour une série, ou avec le ou la réalisateur.trice dans le cas d’un film, pour nourrir des personnages et structurer une histoire, me passionne et m’amuse infiniment plus que d’être face à ma plume ou mon écran.
La plupart de mes ami.es écrivain.es ont une méthode créative basée plus sur le style que sur une structure préalable. Ce qui est absolument admirable, mais personnellement, je suis bien plus à l’aise pour rédiger une scène si je sais exactement quel est l’enjeu qu’elle comporte, où elle se situe dans le récit et ce qu’elle déclenche chez le personnage.
Cela dit, en termes de rédaction pure, je me nourris beaucoup de littérature par goût et pour garder un œil alerte sur le style. Dans mon travail, je tiens beaucoup à ce que l’objet scénario fini ne soit pas un corps sec et indigeste, mais qu’il ait son style, son rythme, par exemple drôle dans le cas d’une comédie, haletant pour un thriller. Je me dis toujours qu’il faut que ma mère (qui est aux antipodes du monde du cinéma) puisse le lire, et trouver la lecture agréable.
La rédaction du Mag du Ciné remercie tout particulièrement Yacine Badday, qui a permis l’organisation de cette série d’entretiens.
Six ans après un Terminator : Genisys décevant déjà sur ses propres plateaux de tournage, la franchise née dans un rêve romain de James Cameron est de retour. Avec le patriarche au poste de producteur pour cornaquer Tim Miller à la réalisation, les espoirs sont de retour dans le cœur des fans, à défaut de l’être sur l’affiche de Terminator : Dark Fate : encore une fois, ce n’est pas cool de croiser une machine tueuse et un tantinet obstinée.
L’homme qui murmurait à l’oreille des remake
Il en est ainsi de beaucoup de créateurs qui ont eu la chance d’avoir une de leur œuvre devenue une référence de la pop culture : en bons parents, ils la laissent essayer de marcher toute seule, la regarde de loin, émus et ne sont pourtant pas autorisés à revenir dans le square quand elle tombe. A la rigueur, on pourra leur demander comment bien faire les lacets, mais guère plus. John Carpenter, Ridley Scott et bien d’autres ont ainsi souffert à divers degrés de ce phénomène de filiation abstraite, né dans l’envie de ne pas laisser les chefs d’œuvre se cacher pour mourir. On peut aussi le reformuler ainsi : on peut encore gagner du pognon avec ce truc. On en fait d’autres.
La machine à flipper
En 1984, le premier Terminator, qualifié juste avant son tournage de « film de merde » par son propre interprète, a tous des atouts de la série B fauchée, sans avenir à défaut de nous en donner un. La peur primale vis a vis des nouvelles technologies, avant internet, Facebook et les perches à selfie peut même paraître désuète au spectateur d’aujourd’hui. Un tueur, une belle, un héros, des flingues et des vestes en cuir : le premier chef d’œuvre de la saga a les atours de l’actioner modèle, produit à la chaîne dans les années 80 jusqu’aux nanars. Pourtant, représenter ce futur dans une Amérique reaganienne avait pourtant touché une faille, jamais tout à fait comblée, de la frontière entre l’homme et la machine. Arnold Schwarzenegger en est devenu un hybride, tel qu’on l’analyse dans l’excellent ouvrage de Jérôme Momcilovic, organique/numérique, corps désincarné parce que trop incarné grâce à un extraordinaire travail d’acteur trop longtemps méprisé.
Consacrée par le second opus, la saga devient éternelle, et comme toutes les belles sagas du 7ème art, un peu maudite également. « Le cinéma, par ailleurs est une industrie » disait Malraux, l’émérite ministre de la culture de De Gaulle après avoir été un extraordinaire écrivain, et il avait tellement raison. A son époque on ne faisait pas de remake, mais dès l’ère VHS, on commence à y songer. Un film devient un produit à policer, à refaire, à ressemeler : en gros, il devient aussi un jouet. Parfois, c’est le démiurge même qui se refuse à le lâcher. George Lucas le premier, vent debout contre les studios, les projections tests et les études de marchés, avant de voir la lumière et de s’ouvrir à la voix spirituelle du merchandising et de la saga familiale. N’en jetons plus : la logique de serial des blockbusters porte en elle un ver qui n’est pas de sable, comme celui de l’unique Dune, mais naît bien de notre bon vieux Star Wars. Oui je dis notre, car comme tout bon feuilleton, de Plus belle la vie à Dallas en passant par Joséphine ange gardien, on n’échappera jamais tout à fait à une logique de serial. Voilà un monstre au moins aussi terrifiant que l’apocalypse nucléaire et l’intelligence artificielle détraquée : de HAL aux mises à jour de Windows 10, jamais la machine ne trouvera plus obstinée au 21ème siècle que des producteurs voulant refaire à jamais leurs grands films.
Numériquement vôtre
Terminator : Dark Fate cherche les ennuis. En ramenant James Cameron comme arme de name-dropping massive, il met déjà la barre très haute. En refusant de tenir compte de tous les films maudits de la saga, de Terminator 3 au dernier Terminator : Genysis, littéralement terrifiant celui-là, il relevait les manches. Mais en le faisant avec Tim Miller à la réalisation, après son cynique Deadpool en 2016, il a oublié de faire ses lacets. Dès la scène d’ouverture l’opus sent l’arôme de synthèse. Une image grainée de VHS sur un montage found footage montre Sarah Connor en Cassandre, avertissant ses psychiatres du douloureux avenir du Monde. On passe ensuite sans transition à une plage, un Edward Furlong du même âge que dans Terminator 2, quand on était encore heureux de l’imaginer futur grand acteur, et une version numérisée, ultra-propre de Schwarzy, abattant de trois balles le jeune John Connor, avenir de la résistance et de l’humanité. C’est une sale journée.
L’image est forte, renverse dès les deux premières minutes la mythologie d’une saga qui repose très fort sur deux piliers très usés et consacre une volonté de terre brûlée que l’on peut comparer à celle de Rian Johnson quand on lui a confié Les derniers jedi. C’est louable, courageux, presque punk et très prévisible dans ce cadre de la part de Tim Miller, et mérite un grand film pour valider l’expérience. Mais le risque pris est énorme quand cette émotion est portée par deux créatures numériques en CGI aussi touchantes que tous les rôles successifs d’Arielle Dombasle.
Ravalement de façade
Le cinéma numérique est encore en recherche de légitimité, depuis que les grosses productions… Bon, comme les moyennes aussi… Bon, et parfois aussi les petites… recourent à ses services. Martin Scorsese et Francis Ford Coppola aidant récemment en envoyant avec soin deux superbes ogives sur la qualité des dernières productions Marvel, Terminator : Dark Fate est tout à fait le symptôme de cette crise d’adolescence du cinéma assisté par ordinateur. Cherchant des repères, visiblement pas encore au courant que les spectateurs de ce nouveau film de la saga ont des chances d’avoir vu les précédents, même les mauvais, le film reprend à son compte toutes les figures imposées. Un héros ou héroïne du futur, un méchant terminator encore plus méchant que celui d’avant, un truc à faire dans le scénario avec Sarah Connor, John Connor et récupérer Schwarzy. On y est, toutes les cases sont cochées. Sauf qu’on ne se déplace pas 4 ans de deuil après Terminator Genisys pour voir un fan movie. Mais dans ce « on », je place les trentenaires, les vieux de la vieille qui ont pour cette saga supporté tous les mauvais choix des dernières années. Et je me trompe. Nous ne sommes pas la cible.
Un film pour les gouverner tous ?
Terminator : Dark Fate a le mérite d’oublier le passé pour mieux le lénifier à l’intention des jeunes générations. Il est dans ce sens le film de son temps, un fade remake qui est bien plus une nouvelle alarme consternante pour notre contexte de production qu’un simple mauvais film de plus. Après tout, la V2 de Total Recallle rappelait déjà : nos remake ont la gueule d’une époque qui ne dit rien d’elle et dont on ne raconte pas grand-chose. Et comment le faire, avec une héroïne, future recours des humains, aussi peu charismatique que dans une télé novela ? En lieu et place de la pauvre Natalia Reyes, perdue comme nous, des effets numériques auraient pu paraître plus humains, à l’image de cette scène surréaliste où Carl/T-800 repenti/Arnold Schwarzenegger vante les joies de la vie de famille, de sa conscience et de sa nouvelle vie de poseurs de rideaux. On nage à vue, chopant quelques références au passage pour resituer un récit patchwork d’influences, éternel recommencement vers un nouveau lissage, dont l’action est innocemment située dans un marché émergent pour les débouchés internationaux.
Ce Terminator est un Dora de plus, un produit intéressant à étudier pour comprendre plus tard ce que les sagas refaites toutes belles, toutes propres, présentaient dans un passé dystopique comme le côté obscur des studios. En dignes successeurs de Frankenstein. « We must found another brain ! »
Terminator : Dark Fate – bande-annonce
Fiche technique
Titre original et français : Terminator: Dark Fate
Titre québécois : Terminator : Sombre Destin
Réalisation : Tim Miller
Scénario : David S. Goyer, Justin Rhode et Billy Ray, d’après une histoire de James Cameron, Charles Eglee, Josh Friedman, David S. Goyer et Justin Rhodes, d’après les personnages créés par James Cameron et Gale Anne Hurd
Direction artistique : Sonja Klaus
Décors : Monica Alberte, David Bryan, Luke Edwards, Alejandro Fernández, Claire Fleming, Florian Müller, Tom Still et Lucienne Suren
Costumes : Ngila Dickson
Photographie : Ken Seng
Montage : Julian Clarke
Musique : Junkie XL
Production : James Cameron, David Ellison, Dana Goldberg et Don Granger
Producteur délégué : Bonnie Curtis, John J. Kelly et Julie Lynn
Sociétés de production : Skydance Productions, Tencent Pictures et Lightstorm Entertainment
Sociétés de distribution : Paramount Pictures (États-Unis, Canada), Walt Disney Studios Distribution / 20th Century Fox (France et International)
Budget : 185 millions $2
Pays d’origine : États-Unis
Langues originales : anglais, espagnol
Format : couleur
Genres : science-fiction, action
Durée : 129 minutes
Dates de sortie3 :
France : 23 octobre 2019
Royaume-Uni : 31 octobre 2019
États-Unis : 1er novembre 2019
Classification :
États-Unis : R (Restricted)
France : tous publics avec avertissement
Distribution
Linda Hamilton : Sarah Connor
Arnold Schwarzenegger: le Terminator T-800 (modèle 101) surnommé « Carl »
Mackenzie Davis : Grace4
Natalia Reyes : Daniela « Dani » Ramos
Gabriel Luna : le Terminator Rev-9
Diego Boneta : Diego Ramos
Avec Doctor Sleep, Mike Flanagan avait une lourde pression sur les épaules : donner suite au film de Stanley Kubrick et se réapproprier l’oeuvre de Stephen King. Chose qu’il arrive à faire grâce à son amour pour le cinéma de genre et une mise en scène inventive.
Bizarrement, Doctor Sleep a presque quelque chose de sympathique car on sent tout de suite l’amour du réalisateur pour l’épouvante et ses codes : c’est un entre deux, qui à la fois touche mais qui par certains aspects, force également le respect. De prime abord, nous ne nous trouvons pas dans le grand-guignolesque de franchises comme It 2 ou même Conjuring, qui vouent un culte pour les jumpscares outranciers. Mais inversement, nous sommes aussi loin de la sècheresse horrifique d’un Ari Aster ou de la science claustrophobe d’un Robert Eggers. En ce sens, Mike Flanagan reprend, à de nombreux niveaux, les facettes de ce qui avait fait le succès de sa dernière série The Hauting of Hill House : une mise en scène travaillée, idéalement cadrée, faisant coïncider ce raffinement artisanal avec des idées de cinéma percutantes (un beau jeu sur les ombres ou l’arrière plan) puis une atmosphère changeante, faite d’un perpétuel changement de ton, qui fait déambuler le film entre compréhension des traumas horrifiques, apparition viscérale de l’horreur et « survival » tout en tension.
Pourtant, malgré les références (le livre de Stephen King et le film de Stanley Kubrick), Mike Flanagan ne croule jamais sous la pression et arrive à faire de ses multiples hommages, une force visuelle comme en témoigne tout ce début de film avec le jeune Dan (la séquence de l’ouverture de porte de la chambre 237) encore poursuivi par cette morte qui voulait voler son « shining ».Car si la première partie de film, lancinante, même si trop statique, s’intéresse plus à la vie de Dan, adulte, essayant tant bien que mal d’oublier les cicatrices de son enfance et de combattre son alcoolisme notoire, ou de faire disparaître les fantômes de son passé, l’autre moitié de Doctor Sleep s’avère être un jeu du chat et la souris asphyxiant entre la jeune Abra, devenue une proie à la denrée rare, et Rose et toute sa bande assoiffées du « shining » de jeunes enfants au don inexpliqué.
Cette dernière, une sorte de groupuscules de « vampires modernes » est l’une des forces majeures du film, notamment grâce à l’interprétation de Rebecca Ferguson. D’ailleurs, le meurtre du jeune garçon jouant au baseball sera le point départ de la deuxième partie de film : scène sacrificielle glaçante, déroutante et visuellement marquante. Tout aussi paradoxal que cela puisse paraître, la cavalcade vécue entre Dan et Abra face à la horde démoniaque de Rose Claque, fait parfois penser à Logan de James Mangold, non pas dans l’intrigue ni les caractéristiques, mais dans cette visualisation d’une jeunesse au pouvoir certain, se faire potentiellement charcuter par un monde bien sombre et sanguinolent. La magnifique scène de lévitation, l’incroyable premier face à face entre Rose et Abra, cette fusillade en pleine forêt, ou même les scènes de « repas » du « shining » des victimes, font de Doctor Sleep, une oeuvre de cinéma qui n’en oublie pas son sens du spectacle et qui promet aux spectateurs de beaux moments de bravoure.
Certes, Doctor Sleep manque de cette complexité horrifique, semble parfois trop rigide, sage et appliqué pour donner une étoffe supérieure à des thématiques comme la peur, l’angoisse de l’au-delà ou même de la solitude face à l’inéluctable mais c’est d’une oeuvre à une autre, dans le passage de flambeau d’un personnage à un autre, que le film puise sa véritable capacité à s’interroger sur le passé, la peur de s’affirmer et le poids des fantômes : à l’image de toute cette séquence finale, mémorielle et captivante à l’Overlook Hotel. Il est inutile de comparer les œuvres entre elles et il est difficile de savoir si l’élève aura dépassé les maîtres ; cependant, il aura rendu une copie plaisante et grandement recommandée, qui respecte autant les créations de ses aînés qu’il a l’envie de s’en écarter pour faire briller son propre « shining ».
Bande Annonce – Doctor Sleep
Synopsis : Encore profondément marqué par le traumatisme qu’il a vécu, enfant, à l’Overlook Hotel, Dan Torrance a dû se battre pour tenter de trouver un semblant de sérénité. Mais quand il rencontre Abra, courageuse adolescente aux dons extrasensoriels, ses vieux démons resurgissent. Car la jeune fille, consciente que Dan a les mêmes pouvoirs qu’elle, a besoin de son aide : elle cherche à lutter contre la redoutable Rose Claque et sa tribu du Nœud Vrai qui se nourrissent des dons d’innocents comme elle pour conquérir l’immortalité. Formant une alliance inattendue, Dan et Abra s’engagent dans un combat sans merci contre Rose. Face à l’innocence de la jeune fille et à sa manière d’accepter son don, Dan n’a d’autre choix que de mobiliser ses propres pouvoirs, même s’il doit affronter ses peurs et réveiller les fantômes du passé…
Fiche Technique – Doctor Sleep
Réalisateur : Mike Flanagan
Interprètes : Ewan McGregor, Rebecca Ferguson, Kyliegh Curran, Cliff Curtis …
Photographie : Michael Fimognari
Montage : Mike Flanagan
Sociétés de production : Warner Bros., Vertigo Entertainment, Intrepid Pictures
Distributeur : Warner Bros. France
Durée : 2h 32 minutes
Genre: Horreur/Epouvante
Date de sortie : 30 octobre 2019
Les prémisses de l’automne dans les salles obscures ont été marquées par l’hyper présence du cinéma américain avec ses grosses productions : le dernier Rambo, Joker, Terminator. Au milieu d’eux, le cinéma français crée sa place avec le retour de Christophe Honoré à son plus haut niveau et la petite percée pleine de tendresse de Nicolas Vanier. Retour sur le mois d’octobre au cinéma.
Joker, de Todd Phillips : la claque incisive que personne n’attendait
Sur le papier, Joker avait tout du projet hybride qui avait peu de chance de fonctionner. Entre un réalisateur de comédies – Todd Phillips, responsable de la trilogie Very Bad Trip – et Martin Scorsese à la production – avant qu’il délaisse le poste à d’autres personnes de sa société, nous ne savions pas comment appréhender ce film annoncé comme atypique. Jusqu’à ce que les premières critiques, dithyrambiques, tombent. Que les récompenses pleuvent. Nous ne pouvons que leur donner raison : Joker est un chef-d’œuvre ! Un mélange entre Batman et Taxi Driver d’une incroyable maîtrise, sachant faire honneur à l’antagoniste éponyme tout en balançant à la figure du spectateur une déconstruction incisive du rêve américain. Poisseux, dramatique, poétique, inquiétant, alarmant… Joker bouleverse les films de super-héros voire du cinéma en général comme l’avait fait The Dark Knight à son époque. Et si nous citons le film de Christopher Nolan, c’est pour dire que, malgré tout le bien que nous pensons de la prestation de Heath Ledger, celle-ci se retrouve à jamais éclipsée par Joaquin Phoenix. Habité par le personnage, le comédien pousse son talent vers des retranchements insoupçonnés, livrant une interprétation tout simplement mémorable. Tantôt touchant au possible tantôt au bord de la folie explosive, le protagoniste y trouve l’une de ses meilleures adaptations, si ce n’est LA meilleure ! Grandiose !
-Sebastien Decocq
Bombardé plus grosse attente de cette fin d’année depuis son triomphe surprise à la dernière Mostra de Venise, c’est peu dire que Joker cristallisait dans son sillage beaucoup d’impatience. Allait-on enfin voir une déclinaison super-héroique capable de rivaliser avec le Dark Knight qui avait su en son temps conjuguer grand spectacle et réussite critique ou allait-on voir une oeuvre dont le soufflé allait retomber rapidement ? Force est d’admettre qu’avec Joker, on penche pour la première catégorie tant l’oeuvre de Todd Phillips, à défaut de réinventer quoi que ce soit, ose une approche éminemment sombre et nihiliste d’un homme, moqué de tous, détruit par une société individualiste et mesquine et qui va se relever en s’assumant comme un génie du crime. C’est beau, ça fait froid dans le dos et Joaquin Phoenix semble habité par son rôle, pour un résultat qui ne laissera pas indifférent.
-Antoine Delassus
El Camino, de Vince Gilligan : la ballade nostalgique de Jesse
En 2019 les séries auront fait leur cinéma car après Deadwoodqui aura enfin eu son film de conclusion plusieurs années après son annulation, et Downton Abbeyqui est passé par la case cinéma, c’est à Breaking Bad d’avoir son film sur Netflix.
Dans le cas présent, parler d’un grand retour serait mentir car Vince Gilligan était parvenu à étendre son univers avec l’excellente Better Call Saul, une série préquelle se centrant sur le passé de l’avocat Saul Goodman. Ici c’est Jesse Pinkman, excellent Aaron Paul, qui fait son retour dans El Camino, on le retrouve instantanément après la scène finale qui clôturait la série où il roulait vers l’inconnu dans une fuite en avant désespérée. Qu’allait-il lui arriver ? Même si cette question n’attendait pas forcément de réponses, surtout que El Camino n’en apporte pas, il faut reconnaître que le parcours du personnage manquait d’une vraie conclusion, lui qui avait été réduit à la condition d’esclave à la fin de la série.
Gilligan a ici l’intelligence de placer au cœur de son récit cette condition de victime volontaire de Jesse que la bonté d’âme et la naïveté ont conduit à être l’instrument d’hommes peu scrupuleux qui l’ont abusé et utilisé. Jouant habilement des flashbacks, El Camino étant souvent plus intéressant quand il se raconte dans les craquelures de Breaking Bad que lorsqu’il se concentre sur sa temporalité présente, Gilligan agence son intrigue autour des quatre personnages fondateurs de l’émancipation de Jesse. Une quête intimiste où le personnage devra apprendre à se défaire de son bourreau, Todd, suivre les leçons de son mentor, Mike, pardonner à son père de substitution, Walter et renouer avec son premier amour. Usant intelligemment de son fan service, El Camino devient une succulente friandise pour les fans de Breaking Bad mais ne dépasse que trop rarement l’intérêt des retrouvailles faute à un récit attendu et anecdotique qui joue un bis repetita avec la conclusion de la série. Une fin certes plus harmonieuse et gratifiante pour Jesse mais qui n’apporte guère plus de choses. El Camino reste un film appréciable, un peu long pour ce qu’il raconte, et il ne dépasse pas vraiment son côté d’épisode bonus, une tare récurrente pour les films tirés de séries. Mais Vince Gilligan en profite pour assumer totalement son héritage en signant un western crépusculaire ténu et stylisé avec son sens du cadre et du découpage toujours aussi expert et offre même un des plus beaux morceaux de bravoure de son univers.
–Fréderic Perrinot
Matthias et Maxime, de Xavier Dolan : un éloge à l’amitié aussi touchant qu’émouvant
Après sa parenthèse américaine (Ma Vie Avec John F Donovan) qui a grandement divisé son public, Xavier Dolan a cru bon de revenir à une forme plus simple de cinéma. Comprendre ici, un retour aux sources, chez lui au Québec. Sa patrie est ainsi à la base de Matthias et Maxime, dans lequel deux jeunes amis vont être amenés à s’interroger sur le sens de leurs vies après un baiser accidentel. Inlassablement, Dolan filme la simplicité, les doutes, l’esprit d’amitié (et de famille), l’amour avec une tendresse et une chaleur qui ne laissent pas indifférent, et surtout ose proposer une réflexion sur la vie et son apparent déterminisme. Avec son regard, on se rend compte que la vie n’est jamais figée, on peut changer de voie, d’amour, de but.
-Antoine Delassus
Terminator : Dark Fate, de Tim Miller : l’enterrement définitif d’une saga culte
Avec le retour de James Cameron – le bonhomme officiant ici en tant que producteur et scénariste –, il était certain que ce sixième opus allait redonner à la saga Terminator toutes ses lettres de noblesse, et ce après avoir enchaîné les suites dispensables (Le Soulèvement des Machines, Renaissance) voire même insultantes (Genysis). Franchement, nous y croyions dur comme fer ! Et là le film est sorti… et notre espoir a dégringolé comme ce n’est pas permis ! Ayant la prétention d’être la suite légitime du chef-d’œuvre qu’était Terminator 2, Dark Fate n’est rien d’autre qu’un énième blockbuster qui balance aux spectateurs du fan service sans avoir compris ce qu’il avait entre les mains. Alors certes nous avons des effets spéciaux sympas, des séquences d’action acceptables et une Linda Hamilton/Sarah Connor badass au possible. Mais l’esprit Terminator est définitivement enseveli sous une surcouche de vide intersidéral. Le film est à l’image d’Arnold Schwarzenegger : inexistant et grossier. Dans son écriture, ses personnages, sa mise en scène et ses thématiques. Si même Cameron n’est pas parvenu à faire renaître la saga de ses cendres, c’est qu’il faut la laisser en paix. À jamais.
-Sebastien Decocq
Sœurs d’armes, de Caroline Fourest : à ces femmes oubliées qui ont fait l’Histoire
Non sans défaut, Sœurs d’Armes souffre de scènes trop caricaturales et d’une mise en scène bien lisse pour un sujet aussi puissant. Mais l’impression de colonie de vacances initiale laisse la place à l’émotion en ayant su saisir et exprimer les enjeux féministes de l’Histoire. La réalisatrice balaye les sujets contemporains avec un sérieux et une intelligence qui nourrissent le récit grâce aux brefs dialogues attrapés au vol par le public comme des pistes de réflexions sur le monde d’aujourd’hui. Sur la mixité religieuse, la situation géopolitique du Kurdistan, la place des femmes dans le monde, le film en dit peu mais suffisamment pour servir son histoire et amener le public à réfléchir. Fourest ne déjoue pas tous les pièges et sombre parfois dans un pathos certain où les émotions sont appuyées par les voix off et la musique qui viennent habiller le bonheur abîmé mais globalement, l’hommage rendu à ces femmes, est puissant, bien que maladroit.
-Gwennaëlle Masle
Gemini Man, d’Ang Lee : une prouesse technique et rien d’autre
Qu’est-ce que Gemini Man ? Il s’agit d’un film d’action estampillé Jerry Bruckheimer qui voit ce cher Will Smith affronter son double rajeuni par ordinateur. C’est également un blockbuster mettant en avant le format HFR (120 images par secondes), comme l’avait déjà fait Ang Lee avec son précédent film Un jour dans la vie de Billy Lynn. Et rien d’autre… Oui, Gemini Man a beau se vanter de proposer un rajeunissement numérique de qualité (sauf pour sa scène finale), une chorégraphie impressionnante des séquences d’action et un visuel unique dans le paysage hollywoodien, il reste avant toute chose une série B oubliable. Voire même ennuyeuse, tant l’action s’y fait rare au profit de moments dramatiques aux fraises (clichés à gogo, écriture niaise, personnages inexistants…) et d’une allure des plus grossières (musiques poussives, thématique du clonage pour les Nuls, surjeu des acteurs…). Non, Gemini Man n’a rien de bien transcendant autre que son aspect technique, qui ne se laisse savourer que dans les salles équipées. Si cela ne vous est pas accessible, il est préférable de passer son chemin et d’éviter de perdre son temps.
-Sebastien Decocq
Chambre 212, de Christophe Honoré : une comédie dramatique aussi drôle et éclectique que savoureuse
Cinéaste dont l’éclectisme est devenu depuis des années la marque de fabrique, Christophe Honoré est une sorte d’anomalie dans le cinéma français. Insaisissable et surtout imprévisible. Alors le voir débouler avec Chambre 212, une comédie romantique aux accents fantastiques avait tout pour susciter notre curiosité. Surtout quand il a la bonne idée d’y inclure un casting éminemment nouveau, entre Benjamin Biolay & Chiara Mastroianni, Camille Cottin et Vincent Lacoste. A l’arrivée, cette romance contrariée mâtinée d’introspection et de doutes s’assume comme l’un des films les plus drôles, piquants et euphorisants de l’année.
-Antoine Delassus
Donne-moi des ailes, de Nicolas Vanier : un récit humain et écologique d’une simplicité touchante
Alors que certains se cassent les dents en se laissant noyer dans les bons sentiments et la niaiserie larmoyante, Nicolas Vanier, lui, parvient toujours à livrer des films familiaux qui savent toucher en plein cœur. Depuis que l’explorateur du Grand Nord s’est totalement adonné au cinéma, il fait son petit bonhomme de chemin avec des longs-métrages se faisant remarquer auprès du public à juste titre. Que ce soit son adaptation de Belle et Sébastien et son récit initiatique personnel raconté dans L’École Buissonnière, Vanier arrive à chaque à nous émerveiller face à la nature et la simplicité de la vie grâce à la sobriété de ses œuvres. À leur immense sincérité. Donne-moi des ailes ne déroge donc pas à la règle, se présentant à nous tel un récit écologique et humain à la puissance non négligeable. Même si nous pouvons pester face à la niaiserie du dénouement – Vanier ne sait décidément pas comment terminer une histoire sans que cela fasse téléphoné –, le réalisateur gratifie le cinéma français d’un nouveau film sachant redonner du baume au cœur. Il nous tarde de découvrir son prochain projet et donc de nous laisser emporter par l’histoire qu’il nous aura concoctée.
-Sebastien Decocq
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Pluto, cette réincarnation du dieu des enfers, qui s’apparente autant à un polar d’anticipation qu’à un thriller, tout en étant un incroyable portrait d’une société fragilisée par ses clivages sociaux ou raciaux, est surtout une histoire d’émotion.
Cela vient du ciel. Une tornade, une colère qui surgit de nulle part. Comme un signe des cieux ou des dieux. Les uns après les autres, ils succombent, ils trébuchent sur un os, une émotion qui vient d’outre-tombe pour hanter l’hérésie d’une humanité, qui s’est vue trop grande. Trop belle, trop intelligente. On les disait insubmersibles, ces robots, ces 7 supers robots, symboles de la compétence de l’Homme, et synonymes d’une société qui voit les machines et les hommes cohabiter presque main dans la main. Mais tout cela n’était qu’un leurre, qu’un mensonge qui se lit au creux de visages fissurés par la fatigue, par le traumatisme fuyant, par une haine qui se tue. Qui se cache derrière un regard, une mémoire qui se disloque ?
Le récit d’Urasawa est réaliste, axé sur ses motivations psychologiques, ses tableaux expressionnistes et construit autour des catalyseurs politiques, juridiques d’une époque dystopique. La guerre a laissé des traces, et le retour à la normale, à une routine presque monotone, à des éraflures dans un coin de la tête, n’est que le point de non-retour menant à une déflagration vengeresse. Le conflit n’amène que le conflit, la haine ne précède que la destruction, et les cicatrices de la guerre qui se font écho à travers les années. Pluto se passionne pour la réalité subjective de la mémoire et le fait de devenir humain par l’épreuve et la douleur.
La richesse, la force du récit, la puissance de l’iconisation des personnages, le charisme des présences (Epsilon ou Gesicht), la virtuosité humble de la direction artistique est là. Elle se trouve là, à travers un sentiment perpétuel d’émotion. Un humain, un robot, une entité, ne survit, ne pense, ne se projette face au monde que par l’interstice d’une rage, d’une tristesse, d’une joie qui fait autant battre sa chair que son armure. Sans doute que Pluto n’est pas la mouture la plus dense qu’Urasawa ait pu écrire, mais de Pluto se dégage une volonté d’appartenir à sa propre vocation. Provenant d’un arc narratif de Tezuka, Astro le robot le plus fort du monde, l’œuvre d’Urasawa n’est pas qu’un simple plagiat ou un médiocre produit générique.
C’est plus qu’un hommage. L’écriture, le dessin se fait plus intime, plus adulte, plus moderne, d’une incroyable proximité avec le réel, proche de l’actualité (« destruction massive »), comme si un robot prenait les formes d’un humain, pour en devenir un, où la confusion de la chair et du fer devenait parcellaire, voire inexistante. Dès le début de l’histoire, il est révélé que le personnage principal, le détective Gesicht, est l’un de ces 7 robots. L’histoire tourne autour de son travail de détective. D’un coup de crayon, d’un simple trait, d’une petite case aux apparences fragmentaires, Urasawa fait briller sa création de son essence : une tristesse, aussi intime qu’universelle, qui restreint l’infiniment grand et l’infiniment petit. Le réalisme saisissant, qui s’étend également aux expressions faciales, des scènes d’action, des véhicules, des accessoires, et des robots inhumains, permettent de plonger dans l’histoire.
De cette enquête policière qui nous propulse aux quatre coins du monde pour connaître l’identité de ce serial killer de supers robots, Urasawa mène son récit tambours battants, à un rythme effréné et arrive à tracer les contours de son épilogue avec mystère et suspense. Mais de tout cela, c’est avant tout la profondeur des thématiques, la clairvoyance du propos, l’aveuglement de la mort, la magnificence du dessin, qui font chavirer. Cette capacité qu’à Urasawa, dans ses pérégrinations, à mettre en lumière autant le héros que l’anonyme, mettre sur un pied d’égalité le ressentiment d’un tout, d’une collectivité qui se noie entre la volonté d’utopie technologique et cruauté de la réalité.
Rien que dans l’un des premiers tomes, voir la tristesse d’une épouse robot connaître le sentiment de vide, la compréhension de solitude face à la mort de son défunt mari robot. Ou voir cette machine à tuer, apprendre le piano, par besoin d’oublier des choses qui ne s’effaceront jamais de sa mémoire. Ou de ce couple robot qui veut adopter un enfant mécanique. C’est simple, et basique, mais d’un regard empathique, d’une beauté terrible de non-dits. Car dans son décorum de science-fiction, Pluto n’invente rien, et la thématique de l’intelligence artificielle, de la liaison étroite entre l’humain et sa création, entre un créateur et sa progéniture androïde, la différenciation et l’assimilation des genres ont été déjà mises en place dans de nombreuses littéraires ou cinématographiques. Donc, rien de visionnaire ou révolutionnaire dans les pages de cette série.
Sauf que la finesse de la plume fait rage, ce plaidoyer pacifiste, la caractérisation introspective et la représentation mélancolique des personnages est d’une grande acuité. Pluto recadre son scénario autour du pouvoir de la transformation de la perte, et retranscrit avec justesse, les aspects les plus sombres de notre nature, celle qui fait de nous des humains. Avec comme finalité, la puissance de l’amour pour briser le cycle de la haine afin de surmonter l’obscurité.
Pluto (intégrale, tome 1 à 8), Naoki Urasawa Kana Eds, janvier 2018
Ce mercredi 30 octobre débarque en coffret prestige (DVD, Blu-ray, livre et autres goodies) Autopsie d’un meurtre (Anatomy of a murder). Édité par Carlotta Films, le long métrage d’Otto Preminger fait son come-back avec un master video remarquable. À cette occasion, retour sur ce récit de l’orchestration judiciaire capté avec une justesse musicale par le réalisateur de L’Homme au bras d’or.
Synopsis : Paul Biegler (James Stewart), un avocat plus ou moins retiré des affaires, va bientôt se retrouver sous les projecteurs en acceptant de défendre le lieutenant Frederick Manion (Ben Gazzara).Ce dernier est jugé pour le meurtre de Barney Quill, qu’il accuse d’avoir violé sa femme, Laura Manion (Lee Remick). Après avoir mené l’enquête avec son associé Parnell McCarthy, M. Biegler va tenter de plaider la folie passagère pour éviter la condamnation de son client…
L’orchestration judiciaire selon Otto Preminger
Il n’est pas anodin que Preminger ait employé Duke Ellington pour composer la bande-originale musicale d’Autopsie d’un meurtre (1959). Il a d’ailleurs été usuel pour le réalisateur d’utiliser des bandes sonores musicales juste à des fins d’illustration. Aussi, cet attrait pour le jazz pouvait être remarqué dans L’Homme au bras d’or (1955) dans lequel l’orchestration de chambre d’Elmer Bernstein travaillait son thème principal autour du motif de la chute pour le personnage interprété par Frank Sinatra. On peut se remémorer cet emballement formidablement inquiétant lorsque Sinatra accepte de suivre son fournisseur qui déballe ensuite ses instruments pour ensuite injecter le venin dans le bras gauche du personnage.
L’usage du jazz n’est pas uniquement un signe de modernité, soit d’ancrage du film dans une réalité contemporaine. C’est un genre qui travaille la musique comme le font les institutions judiciaires lors d’un procès – d’une autopsie d’un meurtre – avec la recherche et l’établissement de la vérité. Bien sûr, comme le déclare le saxophoniste Sonny Rollins : « le jazz est une force sociale du bien »*. Comme devrait l’être l’équipe entourant un procès, que ce soit du côté de la défense et de l’accusation, du juge et du jury. Mais Preminger le démontre pendant ses deux heures et quarante minutes de pellicule : la justice n’est pas toujours rendue comme elle devrait l’être dans toute sa complexité. Ne sont pas légalement prises en charge les questions de violences conjugales et du viol de Laura Manion même si elles seront utilisées afin de servir la défense ou l’accusation du personnage interprété passionnément par Ben Gazzara. Car, malgré son but idéal, un procès a pour mission de légiférer autour d’un cas, soit d’une mélodie. Et pour ce faire, il faudra réévaluer la vérité, les vérités. Ainsi chacun des magistrats apporte, tel un jazzman, une nouvelle variation dans le thème lancé. Et le collectif comme les individus travaillent à atteindre une forme polyphonique mais harmonieuse, soit la vérité justement rendue dans toute sa complexité. Les faits se rencontrent, des individus entrent en jeu et improvisent, la mélodie évolue et s’affine au fur et à mesure que l’orchestre, tel le procès, avance. Chez Preminger, l’autopsie d’un meurtre – et donc la recherche de la vérité – est « une musique d’individus, d’échanges, de performances, de pulsations, d’impulsions, d’allusions, d’illusions ; une mixture, un chaos organisé » (déclaration de Médéric Collignon, chanteur et trompettiste)*.
Un face à face tendu empli d’allusions et d’illusions entre George C. Scott (à gauche) et Ben Gazzara (à droite). Copyright : Columbia Pictures / Carlotta Films
Comme la bande-son jazzy de Bernstein traduit les états d’âme du personnage de Sinatra dans L’Homme au bras d’or, celle d’Ellington met en évidence les mécanismes qui vont fonder cette œuvre collective qu’est le procès d’un Homme. Cette mise en évidence tient même de la préparation aux travaux institutionnels que vont expérimenter les spectateurs, puisque Preminger n’a placé aucune piste musicale pendant les scènes au tribunal. Il en est de même pour le verdict. Peu avant qu’il soit rendu, Paul Biegler, Parnell McCarthy et leur assistante patientent dans le salon du premier qui joue une mélodie mélancolique au piano. Tout à coup, McCarthy lui demande s’il ne pourrait pas jouer une partition plus gaie. Biegler, interprété par un Stewart génial de justesse, lui propose un morceau connu pour son animation joyeuse. Il surprend ses associés comme le jury les surprendra par son verdict. En effet, l’accusation comme la défense avaient considérablement soulevé le voile d’ombres sur le dossier, révélant d’autres culpabilités chez la victime et aussi chez l’accusé. Les surprises d’un procès sont aussi celles des « sounds of surprise »* – qui, selon le chef d’orchestre Leonard Bernstein, définissent le genre musical. Et le jazz, comme tout procès, a le droit à sa conclusion suivie ici d’une ouverture (la revanche ridicule de Fred Manion et son départ loin de toute dette). Le jazz, comme l’anatomy of a murder, est constitué par : « des pleurs, des tourments, de l’étude, de la dévotion, des joies » (propos de Michel Petrucciani)*.
Lee Remick, tout en ambiguïté ? Copyright : Columbia Pictures / Carlotta Films
L’orchestration judiciaire de Preminger, comme on l’a noté précédemment, n’est composée d’aucune piste musicale sauf en dehors du tribunal, là où la liberté règne. Cette liberté que cherche à rendre Stewart à son militaire de client qui mérite la liberté fondamentale d’avoir un procès juste et non pas un « débat de lycéens » (dixit Biegler), liberté qu’il chérit aussi par son travail, la pêche et par la musique (voir la scène dans laquelle Stewart accompagne Ellington et son orchestre dans un bar avant de devoir s’en aller), c’est aussi celle liée au jazz et à la nation selon Duke Ellington : « Le jazz est liberté. Liberté de jouer toutes choses, que cela ait été ou non fait auparavant. Et la liberté est un mot qui a fondé notre pays. »*
Enfin, Preminger a un regard certainement amusé sur ces procédures judiciaires, leurs paradoxes et leur folklore, d’où une autre probable cause de l’emploi du jazz dans la bande-sonore musicale du film. Il n’empêche qu’il les met en scène et les capte avec rigueur dans toutes leurs complexités. C’est d’ailleurs l’une des grandes particularités de son œuvre que de rendre compte de façon à la fois empathique et objective la fragilité de la liberté humaine – qui définit les êtres – tant du point de vue collectif (Autopsie d’un meurtre) qu’individuel : dans Marx Dixon, détective, le policier, rongé par le meurtre accidentel qu’il a commis, devient prisonnier de lui-même, de sa morale, de ses instincts, puis du collectif lorsque sa culpabilité est rendue publique. La perte de la liberté n’a rien d’amusant pour celui qui a fui le nazisme avant l’apogée européenne d’Hitler et qui a perdu de nombreux amis trop libres penseurs, trop libres tout court.
James Stewart interprète avec grandiosité l’avocat de la défense, Paul Biegler. Copyright : Columbia Pictures / Carlotta Films
Autopsie d’une édition Blu-ray
L’édition signée Carlotta Films frôle la perfection. Le master 4K est formidable à tous les niveaux, tant du point de vue visuel que sonore. On remarquera tout de même une légère perte de résolution sur quelques plans ici et là souvent liée à un contraste mal géré – brûlé (blancs sur-lumineux) et noyé (noir trop enveloppant) – provoquant alors un manque de nuances. On peut toutefois supposer que ces défauts sont liés à quelques dégâts causés par le temps sur la copie ici restaurée et remasterisée en 4K. Du côté des bonus, on pourrait regretter de ne pas avoir de making-of en bonne et due forme. Toutefois ce péplum judiciaire est accompagné par un formidable document constitué d’interviews d’Otto Preminger en 1971 et d’extraits de films. On saluera la patience de Preminger comme celle de son intervieweuse qui n’aura de cesse d’essayer d’obtenir un commentaire de Preminger sur son propre art. Un acte auquel il se refusera toujours même si le réalisateur d’origine autrichienne finit par révéler de façon inconsciente et éparse ses conceptions du cinéma en tant que medium, art et profession. On notera aussi l’ajout intéressant des actualités d’époque revenant sur le tournage du film dans le Michigan, et l’éternelle présence de la bande-annonce originale, réputée pour la présence de Preminger dans le champ et son jeu humoristique sur l’engagement des acteurs et créatifs dans son entreprise cinématographique. Enfin Carlotta a décidé de compléter l’expérience du film avec quelques compléments physiques : une affiche et un jeu de photographie qui séduira les cinéphiles et fans du film. Et surtout un fac-similé du livre Anatomy of a motion picture de Richard Griffith, soit 132 pages revenant sur le making-of tant désiré du film. Hélas, le livre ne semble pas avoir été en Français depuis sa première publication en 1959, et Carlotta n’a pas investi dans une traduction de l’ouvrage. Le fac-similé est donc proposé en anglais, se fermant donc aux non-anglophones. Malgré les précédentes remarques, on ne saurait vous déconseiller d’accourir vers le formidable retour d’Autopsie d’un meurtre dans une non moins excellente édition. Pour tous ceux qui seraient frustrés par l’absence de traduction du livre de Griffith et qui ne se sentiraient pas en appétit face aux autres bonus physiques, on conseillera d’attendre l’édition simple (Boitier Blu-ray) souvent proposée au prix de lancement de 20 euros contre 28,08 ici – si tant est qu’elle soit éditée dans les mois qui viennent.
Autopsie d’un meurtre – Bande-annonce
Autopsie d’un meurtre – Édition Prestige Limitée
Combo Blu-ray/DVD + Memorabilia
Contient :
/ Le film (Nouvelle restauration 4K)
/ Les Suppléments (en HD uniquement sur la version Blu-ray Disc)
° Otto Preminger and the Dangerous Woman
Un documentaire de André S. Labarthe (2012 – Noir & Blanc – 58 mn). Ce documentaire d’extraits de films et d’entretiens dresse le portrait d’Otto Preminger, cinéaste idolâtré puis délaissé par ceux qui l’encensaient. Otto Preminger revient sur ses débuts de metteur en scène au théâtre en Autriche, son arrivée à Broadway avant-guerre, ses premiers films à la Fox sous le règne de Darryl Zanuck.
° Actualités(5 mn)
Reportage télévisé sur le tournage du film dans l’État du Michigan.
° Bande-annonce d’époque
Les différents éléments de l’édition de Carlotta.
/ Inclus de nombreux Memorabilia
° Fac-similé en anglais du livre Anatomy of a motion picturede Richard Griffith (132 pages)
° Jeu de 5 photos
° Affiche
CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray
BD 50 – MASTER HAUTE DÉFINITION – 1080/23.98p – ENCODAGE AVC Version Originale DTS-HD Master Audio 5.1 & 1.0 – Sous-Titres Français Format 1.85 respecté – Noir & Blanc – Durée du film : 161 mn
CARACTÉRISTIQUE TECHNIQUES DVD
DVD 9 – NOUVEAU MASTER RESTAURÉ – PAL – ENCODAGE MPEC-2 – Version Originale Dolby Digital 5.1 & 1.0 – Sous-titres français – Format 1.85 respecté – 16/9 compatible 4/3 – Noir & Blanc – Durée du film : 154 mn.
Sortie le 30 octobre 2019 – Prix de vente public conseillé : 28,08€