« Les Voyages de Gulliver » : l’exploration humaine en trois temps

Sidonis Calysta commercialise dans une édition collector Les Voyages de Gulliver, un film de Jack Sher mêlant fantastique et aventures, caractérisé tant par les effets spéciaux de Ray Harryhausen que la musique envoûtante de Bernard Herrmann.

Les Voyages de Gulliver est une exploration humaine tricéphale. Elle débute dans une petite ville d’Angleterre, en 1699. La guerre avec l’Espagne est à peine finie qu’une nouvelle avec la France y est déclarée. Le docteur Lemuel Gulliver a toutefois d’autres préoccupations : il soigne des patients qui n’ont pas les moyens de rémunérer son travail, ce qui le place lui-même dans une position financière délicate et occasionne des discussions irritées avec sa compagne Elizabeth. Quand il finit par accepter un poste de chirurgien sur un bateau à destination des Indes, c’est en dépit des réserves de sa bien-aimée, qui le suivra toutefois en se cachant dans la cale du navire. C’est précisément ici que le réel va se voir contaminé par le fantastique. Suite à une tempête, Gulliver échoue seul sur une île dénommée Lilliput, habitée par des individus de très petite taille et gangrénée par une guerre absurde. Cette dernière oppose les Lilliputiens aux habitants de Blefuscu ; elle est uniquement motivée… par deux manières antagoniques de casser les œufs ! Un enjeu nous intéresse cependant particulièrement : l’intégration du Géant Gulliver dans un empire de nains et la manière dont son gabarit colossal (aux yeux des Lilliputiens) va impacter la vie quotidienne et politique des autochtones.

Perçu d’abord comme un ennemi en raison de ses différences physiques, puis comme un héros après avoir révolutionné l’agriculture de l’île et privé Blefuscu de sa flotte de guerre, Gulliver est néanmoins entouré d’archers prêts à l’empêcher de nuire et continue d’être ostracisé en raison notamment d’un appétit équivalant, d’après un calcul pseudo-scientifique, à 1728 bouches lilliputiennes. Ses aspirations idéalistes pour l’île constituent la toile de fond de cette seconde exploration (la première étant l’Angleterre) : il imagine « un pays où règnera la paix, la sérénité et l’amour », « un paradis terrestre » sans prison ni envieux. Problème : « L’empereur vous déteste parce que vous lui êtes supérieur en toute chose », lui annonce-t-on. Confronté à des dilemmes moraux sur la meilleure manière d’agir, Gulliver remarque que les discordes puériles empoisonnent le quotidien des Lilliputiens, que la violence et la vanité font leur œuvre, mais refuse toutefois d’imposer la paix par la force pour ne pas se confondre avec l’empereur tyrannique qui règne sur l’île. Pendant que Jack Sher fraie avec la fable humaine et morale, Ray Harryhausen dispense des effets spéciaux qui, s’ils ont un peu vieilli, continuent d’émerveiller petits et grands. Certes, le détourage des personnages affiche parfois quelques scories, la lumière n’est pas toujours homogène quand deux plans se superposent, mais la sincérité qui se dégage habituellement des projets de Ray Harryhausen ne fait pas défaut ici.

Gulliver atterrit ensuite à Brobdingnag, une île de géants en comparaison desquels il apparaît aussi petit que les Lilliputiens. Tirés d’un roman de Jonathan Swift, ces voyages constituent autant d’invitations à l’aventure. Aussi, dans ce royaume où il paraît diminué, et qu’il découvre malgré lui, Gulliver va être rapidement considéré comme un sorcier en raison de ses connaissances scientifiques. Il devra d’ailleurs affronter un crocodile, animé image par image, dans une lutte à mort. La tolérance est ici questionnée : l’obscurantisme des géants condamne le progressisme dont Gulliver se fait porteur, tandis que la petitesse est considérée par les autochtones comme une volonté de Dieu de faire de certains hommes… des jouets. A-t-on déjà vu pire déterminisme ? Entretemps, l’humour aura eu le temps de produire ses effets, notamment à l’occasion de l’une ou l’autre tirade (« Je ne fais pas de politique, je suis toujours loyal envers le plus fort ») ou au détour d’une scène absurde (par exemple, les épreuves insensées pour devenir Premier ministre de Lilliput). Les aventures, les effets spéciaux, les questions philosophiques, l’humour, la romance entre Gulliver et Elizabeth : c’est un peu par magie qu’on parvient à un équilibre subtil capable de ravir, dans des proportions semblables, parents et enfants.

BONUS

Les bonus inclus sur le disque se limitent au film d’animation, très appréciable, de Max Fleischer. Il aurait cependant été pertinent d’y trouver aussi un quelconque document portant sur le travail de Ray Harryhausen, qui contribue grandement à faire le sel de ce long métrage. Un livret de Marc Toullec accompagne également cette parution DVD/Blu-ray. La rédaction n’en a toutefois pas obtenu la copie.

Sur le site de l’éditeur

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Ipcress, danger immédiat (1965) de Sidney J. Furie et Élémentaire, mon cher… Lock Holmes (1988) de Thom Eberhardt : les multiples visages de Michael...

Film d'espionnage sous forme d'anti-James Bond ou farce loufoque parodiant Sherlock Holmes : Michael Caine est à l’aise dans tous les registres. Un trésor vivant du cinéma britannique !

Eega, la mouche vengeresse : l’amour revient toujours

Un homme tué par son rival amoureux revient en mouche domestique pour se venger. Entre les mains de S.S. Rajamouli, ce pitch impossible devient l'un des films les plus singuliers et les plus rafraîchissants du cinéma contemporain. Sortie en 2012, "Eega, la mouche vengeresse" constitue l’œuvre pivot d'une filmographie qui donnera naissance au monumental dyptique "La Légende de Baahubali" et la merveille "RRR".

Torso (1973) de Sergio Martino : tripes et nichons en 4K

Au carrefour du giallo et du slasher, Torso de Sergio Martino marqua son époque par sa violence exacerbée et son lot généreux de scènes érotiques. Succès important à sa sortie en 1973, le film s’est depuis lors vu certifier un label « culte ». Pur divertissement coupable ou grille de lecture plus subtile qu’on ne le pense ? Ou vous laisse juger, mais cette magnifique édition vaut en tout cas le détour.