Accueil Blog Page 430

Tiempo de morir, d’Arturo Ripstein : Ô sombre héros

En 1965, le tout jeune Arturo Ripstein, fils du producteur mexicain Alfredo Ripstein, réalise Tiempo de morir (Un temps pour mourir), un premier film d’une grande maîtrise, empruntant les codes du western pour mieux les détourner. Le scénario, signé du romancier Gabriel Garcia Marquez, traite des thèmes classiques de la vengeance et de l’honneur mais de façon originale.

L’héritage dramatique du western classique

Avec une ouverture en clin d’œil au dernier plan de La Prisonnière du désert, Arturo Ripstein annonce la couleur : son film s’inscrira dans la lignée des grands films du genre. Juan, le personnage principal, vient de purger une peine de 18 ans de prison pour un meurtre dont il se dit innocent. Il  revient dans son village où l’attendent de pied ferme les deux fils de la victime, bien décidés à venger l’honneur de leur père. Juan, apprécié autrefois pour son calme et sa grande maîtrise des chevaux, obtient le soutien des villageois et de Mariana, son ancien amour de jeunesse. Vengeance, honneur, filiation, tous les thèmes récurrents de la dramaturgie latine (on pense à Cent ans de solitude du même Garcia Marquez mais également aux pièces de Garcia Lorca) sont convoqués par l’écrivain colombien. Le film détonne donc par son classicisme mais tout autant par son originalité…

Des personnages atypiques

Et d’abord par des personnages singuliers. Arturo Ripstein va notamment soigner les personnages dits « secondaires ». Le shérif, le barbier, le droguiste ou encore le vieil ami alité mais à la gâchette toujours alerte sont autant de figures bien ciselées qui apportent au film ce supplément d’âme qui caractérise précisément les grands westerns.  Là où Tiempo de morir se démarque aussi, c’est par les personnages féminins. Des femmes qui ne s’en laissent pas conter dans une société mexicaine bien connue pour son machisme. Ce sont elles qui, avec une certaine clairvoyance, tentent de contrecarrer le drame qui se profile en faisant fi des règles d’honneur dont les hommes semblent prisonniers. Ces rapports hommes-femmes atypiques trouvent leur meilleure illustration dans cette scène pleine de justesse où Juan qui a appris le tricot en prison en donne une leçon à sa bien-aimée. On est très loin de la virilité empesée du héros hollywoodien traditionnel.

Une réalisation inspirée

Mais le film étonne aussi par  sa réalisation parfaitement maîtrisée. Il est très beau sur le plan esthétique avec ce noir et blanc épuré que l’on doit au grand chef opérateur Alex Philipps. Le rythme du film est également intéressant. Ripstein privilégie les temps longs qui participent de la tension dramatique. Sa caméra traîne dans les rues écrasées de soleil et délestées de leurs habitants. Elle s’aventure dans les cours intérieures et les maisonnées jusque dans l’intimité des personnages, saisissant leurs doutes, leur désarroi ou leurs obsessions. Le travail sur les cadres enfin est tout à fait passionnant, le cadrage cinématographique en lui-même auquel s’ajoutent ces nombreuses portes (symbole du seuil à franchir) et miroirs (opposant le passé au présent) que comptent les décors.

Un très beau film injustement méconnu.

Bande annonce : Tiempo de morir

Fiche technique : Tiempo de morir

Réalisateur : Arturo Ripstein
Scénario : Gabriel García Márquez et Carlos Fuentes
Distributeur : Tamasa Distribution
Année de production : 1965
Date de sortie DVD 23/05/2017
Date de sortie Blu-ray 23/05/2017
Langue : Espagnol
Couleur :  N&B
Pays : Mexique
Durée : 90 minutes

 

 

Note des lecteurs0 Note
4

Les Aristochats, de Wolfgang Reitherman : le jazz comme famille

Difficile de ne pas regretter cette époque où chansons jazzy, dessins crayonneux et personnages classieux faisaient la personnalité et l’élégance des films d’animation Disney. Après La Belle et le Clochard et Les 101 Dalmatiens, Les Aristochats concluait en quelque sorte cette trilogie dédiée aux chiens et chats errant dans des villes d’une beauté inégalée. Un sommet visuel, comique et musical.

Paris, 1910. La calèche frotte les pavés ; les rues, désertes, donnent l’impression que la ville dort. Comme souvent chez Disney, les êtres humains sont absents ou presque, et ce seront les chats qui rendront à Paris sa vitalité nocturne. La patte artistique de Wolfgang Reitherman se retrouve immédiatement : par les dessins d’une Paris magnifiquement gribouillée, comme l’était la Londres de ses 101 Dalmatiens, et par la triomphe du jazz que les mélodies de son Livre de la jungle annonçaient déjà.

L’animation, d’abord, est somptueuse : des rues parisiennes aux banlieues rurales, en passant par les intérieurs méticuleusement détaillés (la chambre de bonne d’Edgar, fabuleuse), on s’émerveille sans cesse des arrières-plans. Les personnages ne sont pas en reste, avec ces traits de crayon appuyés et hésitants donnant un cachet vieillot du plus bel effet. George et Madame, les deux vieux amis, affichent une mine épatante de vitalité et de détails, en plus d’être particulièrement élégants dans leurs mouvements (la droiture de Madame, contrastant avec la démarche arachnéenne de George). Edgar est également réussi, avec ses joues tombantes, son double-menton, son sourire gras et ses mains perfides : il est détestable et aussi dégoûtant physiquement que moralement – c’est quand même autre chose que les images de synthèse d’aujourd’hui, où tous les corps et visages se ressemblent. Même les personnages secondaires sont marquants : l’adorable Roquefort, souris éduquée jouant les Sherlock Holmes avec maladresse ; Lafayette et Napoléon, les deux chiens détectives passant plus de temps à se chamailler qu’à flairer les indices, mais dont le potentiel comique est remarquablement exploité (notamment lors de cette fameuse scène d’infiltration digne des plus grands films d’espionnage, où Edgar vient récupérer ses affaires, caché dans une botte de paille, et où la partition de George Bruns excelle à nouveau à créer tension et suspense) ; et enfin la bande de Cats en eux-mêmes, aux membres certes stéréotypés mais décidément « cools ». Les quelques scènes avec les oies et l’oncle Waldo sont toutefois à mettre du côté des rares défauts des Aristochats, cassant légèrement le rythme et n’apportant pas grand-chose à l’histoire, sinon une certaine gravité de ton dans la présentation d’un personnage alcoolique.

L’histoire, justement, est assez inédite chez Disney, puisqu’elle tourne autour de l’argent avec un « méchant » qui souhaite explicitement tuer les personnages principaux. Souvent, les antagonistes Disney ont des vues plus mégalomaniaques : dominer le monde, se venger en faisant payer tout le monde, etc. Ici, rien de tout cela, mais simplement un majordome qui veut toucher l’héritage d’une milliardaire et qui décide de se débarrasser des chats inscrits avant lui sur le testament. Aucune recherche de pouvoir ou de gloire, seulement le profit personnel et une détermination sadique. Les chats, symboles d’argent pour l’un (Edgar), d’amour et de tendresse pour l’autre (Madame), lâchés seuls dans le monde, seront pris sous l’aile de Thomas O’Malley qui leur fera découvrir la vie « ici-bas » (thème récurrent chez Disney). Un road-movie donc, qui, comme n’importe quel film du genre, permet le cheminement symbolique de la psychologie des personnages. Et au milieu de la route, des péripéties drôles et inventives : l’arrivée du trublion George dans le manoir, l’escapade nocturne d’Edgar, le trajet clandestin à bord du camion laitier, les multiples sauvetages de Marie par Thomas (et son propre sauvetage par les oies), le retour nocturne à Paris, la nuit chez les Cats, la bagarre finale dans l’écurie (avec un Roquefort hilarant). On ne s’ennuie jamais, ni durant les aventures, ni durant les pauses musicales, et encore moins lors des nombreux plans intercalaires où l’on peut contempler Paris et ses paysages sur les notes envoûtantes de George Bruns – venons-y.

La musique des Aristochats compte parmi les plus réussies, composée à nouveau par George Bruns, à qui l’on devait par exemple cette merveille dans Les 101 Dalmatiens, et à qui l’on doit désormais celle-ci. Car si les chansons, bien connues, sont évidemment mémorables, la musique extradiégétique accompagnant les aventures des personnages, plus discrète, peut facilement rester inaperçue. Alors en voici un autre exemple, pour les oreilles. Les chansons écrites par les frères Sherman font partie des plus connues du répertoire Disney, et ne sont pourtant pas nombreuses. Une époque où les interludes chantés n’étaient pas des fins en soi ou des arguments marketings, n’empêchaient pas l’histoire d’avancer mais marquaient au contraire sa progression. La comptine Des Gammes et des Arpèges sert d’introduction aux quatre chats du foyer, où l’on découvre une Duchesse aristocratique, douce mais à cheval sur la bienséance ; une Marie précieuse et capricieuse, qui semble vouloir imiter sa mère ; un Toulouse intenable, artistique-peintre mais surtout grand casse-pieds ; et un Berlioz sage et discipliné, pianiste galant mais souvent embarqué dans les bêtises de son frère. Puis vient la ballade de Thomas O’Malley, permettant de présenter le personnage éponyme, sortant des hautes herbes comme un chevalier blanc prêt à sauver la famille en détresse, alors laissée pour compte sous un pont : charmeur un peu machiste et chat indépendant, son caractère évoluera au fil des péripéties pour devenir plus sentimental, responsable et respectueux. D’abord simple Don Juan un peu cynique quant aux relations humaines (félines ?), ne voyant dans l’aide apportée à Duchesse qu’une façon de la séduire, il se muera en sauveur désintéressé et en figure paternelle rassurante. Enfin, comment ne pas parler de Tout le monde veut devenir un Cat ? Véritable hymne populaire pour ces chats errants du bas de l’échelle sociale, privés de l’affection du cocon familial mais jouissant d’une autre forme d’amour, passant par l’amitié et la solidarité.

Le jazz prend alors une tout autre valeur, non plus uniquement stylistique, mais dramaturgique : c’est en se délestant de l’éducation et de la tradition (l’exploration du monde, loin du manoir), et en embrassant une liberté quasi totale (l’improvisation du jazz, à l’image de l’errance des chats) que l’on développe sa propre interprétation du monde, réactualisée par l’interaction avec l’autre. Là où le manoir de Madame représente la reproduction froide et mécanique de codes – qui n’ont aucune visée pratique mais sont devenus des fins en soi, les chats n’ayant aucune forme de rapport avec le monde extérieur –, l’immeuble délabré des Cats enseigne aux personnages l’art de ne pas reproduire machinalement la partition, mais de s’en libérer, non pas pour faire n’importe quoi et briser la mesure, mais pour se la réapproprier et la recomposer à son propre rythme. C’est pour cette raison que la fin du film a été si souvent mal comprise : beaucoup y ont vu une régression, après l’escapade libertaire, avec un retour au point de départ augmenté de la présence de Thomas comme père adoptif. Comme si l’aristocratie triomphait, et que, de toute façon, il vaut quand mieux être au chaud dans le manoir que dans les ruines de bas-quartiers. Pourtant, le fait que Madame décide d’ouvrir son manoir à tous les chats errants de Paris, en leur dédiant une pièce où pratiquer leur jazz, signifie tout l’inverse : la solidarité, la réunion sociale et culturelle (en adoptant Thomas, en accueillant les Cats et leur musique), la modernisation et l’évolution des mœurs.

Les Aristochats est un Disney comme on n’en fait plus : forte identité visuelle et musicale, personnages ambigus voire parfois problématiques moralement, histoire simple et sans fioritures, chansons peu nombreuses mais fortes scénaristiquement, et un vrai propos de fond, sujet au débat. Un film d’animation pour enfants comme pour adultes, truffé de références et d’idées.

– Eh Napoléon, on dirait que la critique est finie.
– Attends un peu, c’est moi qui suis le chef ! C’est moi qui dis quand c’est fini.

C’est fini.

Les Aristochats – Bande-annonce

Synopsis : Une millionnaire vit seule avec ses chats. Son maître d’hôtel n’est que second sur son testament, après les animaux. Il décide de s’en débarrasser.

Fiche technique :

Titre original : The Aristocats
Réalisation : Wolfgang Reitherman
Scénario : Larry Clemmons
Direction artistique : Ken Anderson
Musique : George Bruns
Société de production : Walt Disney Pictures
Genre : Animation, comédie
Durée : 78 minutes
Dates de sortie : 24 décembre 1970 (US), 8 décembre 1971 (FR)

États-Unis – 1970

Swallow : Carlo Mirabella-Davis se pince quelquefois les doigts dans son beau film à tiroirs

Swallow de Carlo Mirabella-Davis est un film tout en sourdine, porté par Haley Bennett qui joue le personnage principal (et qui est également productrice exécutive du film). Il est dommage que le cinéaste ait voulu traiter de plusieurs sujets à la fois, parti pris qui affaiblit quelque peu un film pourtant très prometteur.

Synopsis Hunter semble mener une vie parfaite aux côtés de Richie, son mari qui vient de reprendre la direction de l’entreprise familiale. Mais dès lors qu’elle tombe enceinte, elle développe un trouble compulsif du comportement alimentaire, le Pica, caractérisé par l’ingestion d’objets divers. Son époux et sa belle-famille décident alors de contrôler ses moindres faits et gestes pour éviter le pire : qu’elle ne porte atteinte à la lignée des Conrad… Mais cette étrange et incontrôlable obsession ne cacherait-elle pas un secret plus terrible encore ?

 The Portrait of a Lady

Swallow, de l’américain Carlo Mirabella-Davis, est ce genre de films qui vous captivent dès les premières secondes. Un homme (David Rasche) porte un toast à son propre fils Richie (Austin Stowell) qu’il vient de promouvoir directeur général de sa propre entreprise. La lumière est très intime, le toast aussi : on est entre « happy few ». D’emblée, le personnage joué par David Rasche attire une violente antipathie. Il traite sa belle-fille Hunter  (Haley Bennett) comme une moins que rien. Richie, le jeune promu, bien que soi-disant amoureux, n’est pas moins condescendant.

Le couple s’est vu offrir par les parents une merveilleuse maison digne des catalogues les plus hype. Hunter s’y retrouve toute seule toute la journée dont le point d’orgue est la préparation des repas du mari. L’actrice personnifie parfaitement cette femme seule, isolée, méprisée de tous (sa belle-mère rentre chez elle comme dans un moulin, sans prévenir et avec sa propre clé). Haley Bennett offre un visage parfaitement lisse, imperméable, qui simule un bonheur bien loin d’être là.

Quand ils apprennent qu’un bébé est en route (« we are pregnant » annonce Richie à sa maman la reine mère, une expression controversée Outre-Atlantique, car pouvant apparaître confiscatoire d’un événement – la grossesse – qui n’appartient qu’à la femme), les choses se gâtent. Hunter ne se départ pas de son éternel visage lisse, presque inexpressif, en découvrant sa grossesse. Richie et ses parents, de l’autre côté, la chosifie plus que jamais, elle qui n’est que la porteuse du « futur PDG de l’entreprise familiale », comme le beau-père aime à fanfaronner. Hunter commence alors à ingurgiter des objets hétéroclites, tous plus dangereux les uns que les autres. Les raisons de ce comportement sont obscures, du moins dans cette partie du film. Quand le mari et ses parents découvrent la situation lors d’une simple échographie, la réponse de ces derniers est à la hauteur de leur condescendance. Interrogée par une thérapeute qu’on a collée à ses basques, Hunter dira que c’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour avoir l’impression d’exister,  d’avoir le contrôle.

Swallow. En plus d’avaler les multiples couleuvres jetées par sa belle-famille, une grande bourgeoisie condescendante et hypocrite, Hunter avale donc – et restitue – toutes sortes de choses menaçant son intégrité physique et celle de l’embryon qu’elle porte. Son comportement extrême ressemble à du désespoir que la deuxième partie du film s’évertuera à essayer d’expliquer en déterrant un traumatisme ancien. On ne peut s’empêcher de penser à la Marnie de Hitchcock. Mais le ressort du suspense hitchcockien ne fonctionne pas très bien ici. A la différence de Mark Rutland, personnage de Sean Connery, qui aime véritablement Marnie et qui veut la sauver d’elle-même et de ses démons, Richie n’est d’aucun secours pour sa femme, bien au contraire. Autant Mark fait tout pour extruder la vérité de Marnie, faisant ainsi tout l’intérêt du film, autant personne n’est intéressé à aider Hunter à sortir sa vérité, pas même la mauvaise thérapeute dont la seule mission est en réalité de rapporter tout ce qu’on lui confie à ses employeurs. Du coup, les révélations arrivent un peu comme des cheveux sur la soupe, sans aucune force narrative, ce qui gâche beaucoup l’ambiance de la première partie du film bien plus maîtrisée.

Swallow est un film hybride qui tire vers plusieurs côtés à la fois. D’une part , il est une sorte de film social montrant l’emprise d’une bourgeoisie dominante et dominée par sa conscience de classe sur une fille du peuple à qui on assène « Fake it till you make it » (ce qui est important c’est de faire illusion), et en cela , le film est très bien réalisé, dans le bon rythme et le bon contenu narratif. D’autre part, le cinéaste suit l’intrigue du traumatisme ancien et de ses conséquences présentes sur la vie de Hunter, dans une partie un peu précipitée et qui n’est pas complètement à la hauteur de la première. Et enfin, une dernière séquence qui vient rebattre les cartes en reliant les deux parties, tout en apportant un éclairage définitif à l’ensemble. Le film a assurément des qualités ;  c’est dommage que Carlo Mirabella-Davis n’ait pas réussi la synthèse de son film ; il aurait gagné en puissance…

Swallow – Bande annonce  

Swallow – Fiche technique

Titre original : Swallow
Réalisateur : Carlo Mirabella-Davis
Scénario : Carlo Mirabella-Davis
Interprétation : Haley Bennett (Hunter), Austin Stowell (Richie), Denis O’Hare (Erwin), Elizabeth Marvel (Katherine), David Rasche (Michael)
Photographie : Katelin Arizmendi
Montage : Joe Murphy
Musique : Nathan Alpern
Producteurs : Mynette Louie, Mollye Asher, Carole Baraton, Frédéric Fiore
Maisons de production : Charades, Logical Pictures, Syncopated Films
Distribution (France) : UFO Distribution
Récompenses : Prix Spécial du Festival de Deauville 45 – 2019
Durée : 94 min.
Genre : Drame | Thriller
Date de sortie : 15 Janvier 2020
France | Etats-Unis– 2019

Note des lecteurs0 Note
3.5

Servant, de Tony Basgallop : Dorothy’s baby

La chaîne Apple TV + sait démarrer avec un programme choc, varié et fourni au niveau des séries. En voici un nouvel exemple avec cette première saison de Servant, une série fantastique qui sait créer le malaise.

Par bien des aspects, cette première saison de Servant rappelle fortement le fantastique gothique.

La première des qualités de la série, c’est de savoir implanter une ambiance. Dès le début, on plonge dans une situation qui fleure bon le bizarre. Le scénario part d’un fait qui est presque devenu un lieu commun depuis Le Tour d’écrou, de Henry James (le fameux roman qui a donné le film de Jack Clayton Les Innocents) : une jeune femme est engagée pour faire la nounou d’un bébé, dans une famille de la bonne bourgeoisie de Philadelphie. Jusque là, nous sommes en terrain connu : on dorlote le nouveau né, on le chouchoute, on lui change la couche et la grenouillère. Bref, toute l’attitude gâteuse des parents auprès de leur petit bébé…

Jusqu’à ce qu’un plan nous dévoile que celui-ci n’est qu’un vulgaire poupon en plastique. Mais un poupon auprès duquel on agit comme s’il était un véritable nouveau-né. Là déjà, on sent la réalité vaciller, et ce n’est qu’un début.

Car, pour cette bizarrerie, on a une explication (et ce sera bien le seul mystère qui nous sera expliqué pendant cette première saison). Le petit Jericho est mort à l’âge de 13 semaines. Pour éviter à sa mère, journaliste télé populaire, de sombrer dans la folie, le mari et le frère de madame ont décidé d’employer ce subterfuge. Donc, devant la mère, tout le monde se comporte comme si ce bout de plastique était un véritable bébé. Y compris Leanne, la nouvelle nounou, qui s’acquitte tellement bien de sa tâche qu’elle s’occupe du poupon même en l’absence de la mère. Comme un vrai.

C’est là que se glisse les premières touches de frayeurs. Subtilement, la réalisation, au fil des épisodes, va jouer sur la peur que tous les parents ont ressentie, cette peur de perdre son enfant par un des innombrables accidents qui peuvent survenir n’importe quand. Le discours du grand-père, dans le dernier épisode, insiste sur cette extrême précarité, cette grande fragilité de la vie d’un nouveau-né confronté à tant de dangers. Les escaliers, une fenêtre ouverte, ou simplement un instant d’inattention alors qu’il est sur sa table à langer, et l’accident arrive. La réalisation sait insister sur ces moments de dangers, et nous tient ainsi en haleine.

Le principe d’incertitude

Par petites touches, la réalité va glisser lentement vers l’absurde, le non-sens. Et c’est de ce glissement progressif que va naître l’angoisse qui baigne la saison. Plus on avance au gré des dix épisodes qui constituent cette saison, plus les mystères vont s’accumuler (que l’on ne va pas dévoiler ici, il faut bien vous laisser la surprise) ; et même lorsque, au dernier épisode, certaines réponses sont données, elles ne font qu’épaissir le mystère. Le but : faire perdre aux spectateurs tout rapport avec le réalisme. La série nous entraîne sur un terrain qui est le sien, le terrain le plus instable et dérangeant qui soit : celui de l’hésitation, du doute. Celui qui voit s’écrouler les certitudes. Tout est fait pour mettre les spectateurs mal à l’aise. Chaque fois que l’on croit comprendre quelque chose, un nouvel événement vient tout chambouler.

La réalisation porte une grande part de responsabilité dans cette réussite. Au sujet de Servant, on mentionne souvent le nom de M. Night Shyamalan, qui réalise deux des dix épisodes (le 1er et le 9ème), et il faut bien avouer que c’est sans doute là sa plus grande réussite de réalisateur. Ainsi, cet épisode 9 (sans trop en dévoiler, ne vous inquiétez pas) va jouer habilement sur la temporalité, embrouillant la chronologie au point qu’on ne saura plus vraiment à quelle période on se situe. Et voici les spectateurs un peu plus dans leurs petits souliers…

Cette décision de nous laisser dans l’incertitude est un des moteurs essentiels de l’angoisse née de Servant. Une incertitude qui va toucher tous les personnages : le bébé, Leanne sa nounou, les parents, l’oncle (interprété par un excellent Rupert Grint), et même d’autres personnages qui feront leur apparition au fil de la saison. Pour chacun, on en vient à se demander s’il est sain d’esprit ou non, et surtout qu’a-t-il à cacher ? Le soupçon touche tout le monde et contribue à déstabiliser le spectateur, d’autant plus que les épisodes jouent souvent beaucoup sur le point de vue d’un personnage.

House

Outre cette histoire de nounou (bizarre) et du bébé (étrange), l’autre élément qui rapproche Servant du fantastique gothique, c’est le lieu où elle se déroule. Certes, ici, nous n’avons pas le manoir ancestral perdu dans la lande britannique, mais cependant cette maison joue un rôle important dans l’ambiance de la série. D’abord, la quasi totalité de l’action se joue en intérieur, comme si nous étions coupés du monde extérieur. La seule connexion avec le reste du monde (notre monde réel ?) est la télévision (et, de temps en temps, une tablette). Sinon, on reste confiné dans cette maison que finalement, on ne connaît pas tant que ça, une maison qui paraît vite labyrinthique. Chaque recoin semble cacher un danger potentiel, que ce soit dans le hall d’entrée, les escaliers ou la chambre de Jericho. Repliée sur elle-même, cette maison semble agir selon ses propres lois physiques et temporelles, des lois différentes de celles du monde réel.

L’un des lieux essentiels reste la cuisine. Le père du bébé est un de ces cuisiniers populaires qui apparaissent dans des émissions télé, et il passe son temps à préparer des plats. Des plats pour lesquels il n’hésite pas à dépecer une anguille sans vraiment s’assurer qu’elle soit morte. Certains de ces plats, au fil des épisodes, paraîtront suspects. Et que dire du tas de viande qui pourrit sur la table ? Et de la garniture des choux dans le dixième épisode ?

L’une des réussites de Servant tient aussi à son rythme. La série sait prendre son temps pour créer une ambiance bien angoissante, qui s’alourdira au gré des épisodes. Le rythme est donc lent, mais les épisodes ne sont jamais ennuyeux, grâce à leur brièveté. Chaque épisode fait entre 28 et 35 minutes, et ce format très court permet de prendre son temps et de complexifier l’intrigue sans pour autant lâcher les spectateurs en cours de route.

En bref, tout est réuni pour faire de Servant une petite réussite du genre, bien écrite, réalisée avec minutie et interprétée avec soin.

Servant saison 1 : bande annonce

Servant saison 1 : Fiche Technique

Créateur et scénariste : Tony Basgallop
Réalisateurs : M. Night Shyamalan, Alexis Ostrander, John Dahl…
Interprètes : Lauren Ambrose (Dorothy Turner), Toby Kebbell (Sean Turner), Nell Tiger Free (Leanne Grayson), Rupert Grint (Julian Pearce).
Musique : Trevor Gureckis
Photographie : Mike Gioulakis, Jarin Blaschke
Montage : Brett M. Reed, Harvey Rosenstock, Luke Doolan
Production : Larissa Michel
Sociétés de production : Blinding Edge Pictures, Escape Artists
Société de distribution : Apple TV+
Nombre d’épisode : 10
Durée d’un épisode : entre 28 et 35 minutes
Genre : fantastique
Diffusion du premier épisode : 28 novembre 2019

Etats-Unis- 2019

Note des lecteurs1 Note
3.5

« Une journée de fous » en Blu-ray chez Rimini

Michael Keaton, Peter Boyle, Christopher Lloyd et Stephen Furst forment un drôle de quatuor dans Une journée de fous. De sortie à New York, ces pensionnaires d’un asile psychiatrique vont vite se trouver livrés à eux-mêmes…

Pour soigner le comique de caractère, il faut d’abord en faire de même avec la caractérisation des personnages. Howard Zieff semble l’avoir bien compris en nous proposant une galerie de « fous » hauts en couleurs : Michael Keaton campe un écrivain dépressif et violent ; Peter Boyle est un ancien publicitaire qui se prend pour le Christ ; Christopher Lloyd interprète un obsessionnel compulsif convaincu d’appartenir au corps médical psychiatrique ; enfin, Stephen Furst joue un introverti encore en voie de maturation, seulement passionné par le baseball.

« C’est vraiment le pied d’être jeune et cinglé », lâchera Billy (Keaton), le leader naturel du groupe, en quittant l’asile pour se rendre au stade à New York. Le hic, on s’en doute, c’est que rien ne se passera comme prévu dans ce voyage voulu initiatique. Les quatre malades vont être mêlés à des affaires qui les dépassent : agressions, policiers corrompus, meurtre… En rupture avec leur environnement, bien en peine de s’acclimater dans une ville qui voit en eux la personnification du désordre, ils auront en outre à faire face à de fausses accusations… Les rebondissements s’enchaînent et leur vraisemblance apparaît inversement proportionnelle à leur potentiel comique. En creux se dessine cependant une inflexion.

Prenons le cas de Henry (Lloyd). Celui qui annonce d’abord, convaincu, « C’est moi le docteur quand le docteur n’est pas là » va ensuite retrouver sa famille et remettre son bloc-notes de pseudo-thérapeute à sa fille, qui s’en servira pour ranger ses dessins. Là où la médecine traditionnelle a échoué, les malades vont réussir seuls : en affrontant la vie réelle sans faux-semblant, en se serrant les coudes, ils vont tous grandir et gagner en maturité. C’est cette double trajectoire, interne et externe, qui sous-tendra de bout en bout Une journée de fous. Il ne s’agit certes pas de la comédie de l’année, mais elle dispose, avec son casting de choix, ses situations comiques et son propos optimiste, d’atouts appréciables. Et petite cerise sur le gâteau : entre Beetlejuice et Batman, Michael Keaton opère une transition de la comédie vers le drame déjà contenue en germe dans le film de Howard Zieff.

BONUS

On trouve comme unique supplément une longue interview de Célia Sauvage, enseignante et chercheuse en cinéma américain. Elle replace la comédie de Howard Zieff dans le contexte des années 1970 et 1980 avant de se pencher sur la structure et le propos du film. Durant quelque trente minutes, elle livre ses impressions sur les différents personnages et éclaire leur évolution.

1989 – Couleur – 112 mn – Image : 1920 x 1080p HD – 1.85 – 16/9 – Sons : Anglais 2.0 DTS-HD – Français 2.0 DTS-HD – Sous-titres : Français

Note des lecteurs0 Note
3

Les Éblouis de Sarah Suco ou une nouvelle Caverne platonicienne revisitée

0

« Les Éblouis est un témoignage coup de poing mettant en lumière un sujet encore peu abordé : celui des communautés sectaires de l’ombre et des enfants y étant embrigadés par leur famille. » (Talia Gryson)

De l’Allégorie de la Caverne de Platon au film Les Éblouis de Sarah Suco : l’aveuglement au monde à cause d’une communauté. Quelles sont les armes pour contrer ce mal ? Un retour à la clairvoyance est-il possible ?

Sarah Suco veut montrer et dénoncer dans son film Les Éblouis (2019) les dérives possibles de certaines communautés. Elle puise dans son expérience personnelle puisqu’elle a vécu elle-même cette histoire de 8 à 18 ans avec sa famille, histoire romancée dans le film.

Le film se déroule sur deux ans. Camille, douze ans est l’aînée de la famille et a la passion du cirque qu’elle exerce. La mère est au chômage, le père ne fait pas grand-chose et est plutôt faible. Un jour une communauté dite religieuse attire les parents par leurs idées et offre un emploi à la mère.

Cette dernière accepte sans condition, sans réfléchir, sans rien demander. Pourtant il y aura bien une contrepartie : toute la famille doit vivre et intégrer la communauté et ses règles. Camille devra ne plus faire de cirque et changer sa manière de s’habiller.

Au départ, Camille refuse mais elle est prise dans un dilemme car elle ne veut pas peiner ses parents : elle va donc céder sur tous les points. Puis au fur et à mesure, en continuant à fréquenter son collège, elle comprend que sa situation sort de l’ordinaire.
Sa manière de s’habiller n’est pas en adéquation avec son époque. Grâce au collège elle rencontre un garçon du cirque avec qui elle s’était liée. Ils parlent ensemble et lui l’incite à revenir dans le groupe exercer sa passion.
Tout d’abord elle refuse puis finit par accepter. A force d’échanger, elle comprend que ses parents sont dans l’erreur et dans l’illusion. Mais face à eux, ses parents sont sourds et aveugles : Camille est devenue la brebis galeuse du troupeau.
Elle n’hésitera pas à dénoncer ses parents parce que ses frères et sœurs lui ont évoqué des actes terribles avec les enfants au sein de cette communauté.
Ses parents étant éblouis et donc aveugles au danger qu’ils peuvent subir, c’est à Camille d’agir du haut de ses quatorze ans.

Bien entendu, dans Les Éblouis, nous percevons l’Allégorie de la Caverne de Platon ( Livre 7 de La République). Dans ce récit philosophique Platon indique que les hommes vivent dans l’illusion. Seul le philosophe, libéré de l’opinion et du vraisemblable accède et contemple les Idées intelligibles.

Le monde est divisé en deux : le monde sensible, accessible aux sens, un réel immédiat source d’erreur et d’illusion et le monde intelligible accessible à la seule raison, lieu des Idées et de la vérité. C’est donc au philosophe, seul à même de connaître le vrai, de régner.

La Caverne désigne le monde sensible dont le philosophe doit se détourner au profit du monde des Idées. L’accès à la Vérité passe par la contemplation.
Platon affirme que le lieu naturel des hommes, bercés par les sens et les préjugés, est l’ignorance. Pour sortir de la doxa (opinion) il faut réaliser un travail sur soi et cela comprend un sentiment de solitude et d’exclusion face à la foule, aveuglée.

Nous retrouvons bien tous les éléments platoniciens dans le film contemporain : Camille devient incarne la lumière, le philosophe qui grâce à son entreprise, sa réflexion, son travail sur soi réalise une entreprise plus que prodigieuse.

Les Éblouis de Sarah Suco : Bande-annonce

Réalisation : Sarah Suco
Scénario : Sarah Suco, Nicolas Silhol
Acteurs principaux : Camille Cottin, Jean-Pierre Darroussin, Eric Caravaca…
Distributeur : Pyramide Distribution
Genre : Drame
Date de sortie : 20 novembre 2019
Durée : 1h39min

Cinéma : les films les plus attendus de 2020 par la rédaction

Alors que 2019 vient de s’achever et que les premiers films de 2020 commencent tout juste à sortir dans nos salles, la rédaction du Magduciné a listé ses plus grosses attentes en matière de films pour une année 2020 qui s’annonce riche en surprises.

Dune de Denis Villeneuve

« J’ai des images qui me hantent depuis 35 ans; ce sera le film de ma vie ». C’est comme ça que Denis Villeneuve, réalisateur esthète et visionnaire, aborde sa titanesque adaptation de la saga littéraire Dune. Alors à l’anticipation de séquences folles et dantesques qu’a su raconter le roman, le long-métrage commence à nous faire saliver. Timothée Chalamet est annoncé comme celui qui portera le film à travers le rôle de Paul Atréides. Puis le casting se dessine avant de tout simplement devenir littéralement incroyable : Jason Momoa, Oscar Isaac, Stellan Skarsgard, Javier Bardem, Rebecca Ferguson, Zendaya… L’imagerie passionnée de Villeneuve conjuguée à l’univers de science-fiction de Frank Herbert promet les pires folies. Depuis la deuxième partie du siècle dernier, Dune est le film de tous les fantasmes; David Lynch s’est attelé au titan sans vraiment convaincre. Jodorowksy comptait en faire l’un des films les plus chers de l’histoire avec au casting Dali et Mick Jagger. Une chose est sûre : Villeneuve tente l’impossible. Et l’impossible, ça mérite d’être vu.

Roberto Garçon

Tenet de Christopher Nolan

3 ans après Dunkirk, Christopher Nolan revient cet été au cinéma avec Tenet. Là où chaque siège de velours rouge sera un kayak dans lequel nous irons allègrement nous jeter dans les eaux de la confusion, cette oeuvre nous fera encore rêver avec des intrigues complexes, manipulera notre conception du temps sous la menace d’une Troisième Guerre Mondiale qui, arrivée plus tôt que prévue, oblige ton coloc à se faire prescrire du Xanax. Se ressasser le scénario, élaborer des théories, jacter comme un ara sur les forums, réifier notre existence, voilà ce qui nous attend lorsque déroulera le générique de fin sur l’écran géant. “ Snobons ce gag “ nous diront alors certains, “ Quel nanan cinématographique “ nous diront d’autres. Ce qui est sûr, c’est que Tenet, palindrome scénaristique, promet d’être un OVNI sur le radar des sorties de cette année.

Lucas Marc-Martin

1917 de Sam Mendes

Trois Golden Globes dont ceux du meilleur film et meilleur réalisateur, dix nominations aux Oscars… le nouveau film de Sam Mendes a de quoi donner envie. Conçu comme un unique plan-séquence de près de deux heures dans le no man’s land de la première guerre mondiale, il nous annonce un spectacle inédit.

Mais Sam Mendes est un réalisateur aux styles multiples. Et là où son superbe Skyfall semblait quelque peu emprunter la recette de Christopher Nolan, le synopsis ambitieux de ce nouveau film nous évoque plutôt un concept qui serait propre à Cuarón ou Iñárritu (en plus d’inévitablement rappeler Dunkerque dans sa bande-annonce).

De plus, le plan-séquence commence à fatiguer. Récemment devenu un outil bien trop commun, qui ne cherche parfois qu’à nous en mettre plein la vue, il divise de plus en plus. Toute la promotion de 1917 reposant sur cette prouesse technique, on commence sérieusement à se demander si le film a autre chose dans le ventre

Alors, œuvre immersive et inédite ou bien deux heures d’esbroufe ? Plus besoin d’attendre pour la réponse, 1917 est en salle depuis le 15 janvier.

Thomas Gallon

Mourir peut attendre de Cary Fukunaga

Annoncé comme l’ultime apparition de Daniel Craig dans le smoking de James Bond, Mourir Peut Attendre sera à n’en pas douter l’un des films les plus attendus de 2020. Mais plus que le baroud d’honneur de Craig, le film sera l’occasion de voir la saga être confiée au véloce Cary Fukunaga, qui avec True Détective et Maniac, a su prouver qu’il pouvait exceller autant dans l’action que la psychologie. Une fois que l’on sait ça, on ne peut être forcément qu’emballé à l’idée de retrouver l’espion le plus connu du cinéma rempiler dans une aventure qui le fera voyager aux quatre coins du monde pour contrecarrer les plans d’un Rami Malek qui s’annonce sans pitié. Et si en plus, on rajoute l’étoile montante Ana de Armas, une BO signée Hans Zimmer et une bande annonce des plus engageantes, on peut légitimement penser que le film sera l’un des événements de l’année (et un bon film). Mais pour ça, il faudra attendre le 8 Avril.

Antoine Delassus

The French Dispatch de Wes Anderson

Tout d’abord, The French Dispatch est le nouveau film de Wes Anderson. Cette seule proposition devrait suffire pour donner à un cinéphile l’envie irrépressible de voir le film, surtout après le festival que nous a offert le réalisateur ces dernières années, que ce soit en animation (L’ïle aux chiens) ou non (Moonrise Kingdom, Grand Budapest Hotel et tant d’autres encore). Ensuite, il s’annonce comme un film typiquement « Andersonnien ». The French Dispatch raconterait le quotidien de journalistes américains dans une ville française. On sait l’admiration du cinéaste pour la France, mais aussi la qualité avec laquelle il soigne ses reconstitutions un brin décalées. Et, cerise sur le gâteau, le film annonce ce qui sera sans doute le plus beau casting de l’année, un casting international de toute beauté réunissant les habitués Bill Murray, Owen Wilson ou Jason Schwartzman, mais aussi Benicio Del Toro, Léa Seydoux, Cécile de France, Denis Ménochet, Adrien Brody et tant d’autres.

Hervé Aubert

Benedetta de Paul Verhoeven

Alors qu’on l’attendait l’an dernier, un malencontreux problème de santé de Paul Verhoeven a repoussé la sortie de Benedetta à 2020. Mais l’attente touche enfin à sa fin, et la dernière livraison du Hollandais violent devrait en valoir la peine. En racontant l’histoire d’une nonne du XVIIème ayant un penchant pour le lesbianisme, ce cher Paulo plonge la tête la première dans deux de ces thématiques favorites, à savoir le sexe et la religion. Continuant son escapade dans le cinéma français après le choc « Elle », Verhoeven risque une nouvelle fois de le chambouler en offrant à Virginie Efira un rôle qui s’annonce comme l’un des plus marquants de sa carrière d’actrice. 35 ans après La Chair et le Sang, son dernier film d’époque, le cinéaste batave risque encore de nous délivrer un chef d’œuvre empli de subversion. On en aura le cœur net au printemps prochain où le film sera certainement présenté à Cannes pour retourner la Croisette (on se murmure déjà qu’il y aurait une scène très intense entre Efira et le Christ).

Maxime Thiss

Uncunt Gems des frères Safdie

Nouvelle bonne pioche pour les géants du streaming Netflix avec les frères Safdie, tout droit venus du bitume new-yorkais. Après le très remarqué Good Time (compétition officielle cannoise en 2017), les frangins surdoués continuent de grandir et semblent déployer encore un peu plus leur ambition de cinéma avec Uncut Gems. Pour des purs produits du cinéma underground et indépendant, voir Benny et Josh s’affranchir des contraintes financières, sans dénaturer toute l’essence de leur cinéma, est une formidable nouvelle. C’est sans doute grâce à l’appui d’une maison de production comme A24 – véritable dénicheur de pépites – que le mariage semble possible. Une carrière en constante progression pour ces héritiers à l’âme purement Scorsesienne. Du cinéma de la rue qui suinte, qui respire et qui semble, ici, trouver une forme d’aboutissement – à en croire les quelques images de la bande-annonce. En tout cas la promesse est grande. Disponible le 31 janvier 2020 sur Netflix. 

Jonathan Rodriguez 

Soul de Pete Docter et Kemp Powers

Soul est le dernier né des studios Pixar, ce par les créateurs de Vice-Versa, et est attendu par un large public, pour sa sortie en France prévue pour le 24 juin 2020. Joe Gardner, professeur de musique au collège, rêve depuis longtemps de jouer du jazz sur scène. Il a eu la chance de voir d’autres musiciens adeptes du même genre musical, au Half Note Club. Cependant, un accident fait que l’âme de Joe est séparée de son corps et transportée au « You Seminar ». Il s’agit d’un centre dans lequel les âmes développent leurs passions jusqu’à la perfection, avant d’être transportées vers un nouveau-né. Joe doit travailler avec les autres âmes en formation. L’une d’entre elles, 22, est particulièrement inquiétante, pour avoir passé une éternité, source de rancune, au « You Seminar ». Joe pense que le retour de 22 sur Terre est une menace qu’il doit stopper au plus vite. Après le formidable Coco, Disney nous gâte de nouveau, que nous soyons petits ou grands.

Eric Françonnet

Le cas Richard Jewell de Clint Eastwood

Clint Eastwood, 89 ans au compteur, a joué dans plus de 80 films et en réalise encore, merci, à l’aube de ses 90 printemps. Le cas Richard Jewell, qui raconte l’histoire d’un des premiers agents de sécurité à alerter la foule sur la présence d’une bombe, et à sauver des vies, avant d’être lui-même suspecté de terrorisme, a tous les atours d’un beau retour aux sources pour le dernier géant. L’injustice, la critique de l’Amérique par ses héros de l’ombre : ce dernier film permet d’espérer la réparation des dégâts causés par les derniers films plus critiqués, entre ses dernières fulgurances. American Sniper, en 2015, déjà, peu critique sur un tueur de masse n’ayant eu aucun regret, alors qu’Eastwood lui-même, vieux républicain, critiquait déjà l’intervention des États-Unis en Irak. Des films moins ambitieux, aussi, d’Invictus (2009) à J Edgar (2011) en passant par Sully (2016), lénifiants des combats et des personnages de plus en plus télévisuels. Mais surtout 15H17 pour Paris, en 2018, massacré par la critique en France et outre-Atlantique, racontant les aventures des 3 soldats américains du Thalys déjouant un attentat djihadiste. Au dernier film en date de prendre une revanche sur les rides légères que le monument a laissé tisser en tournant des films aussi loin dans une carrière déjà emblématique depuis les années 70. Parce qu’il en est certains qu’on n’aime beaucoup moins critiquer que les autres. Le cas Richard Jewell a tous les atouts dans sa manche qui ont fait les grands films de Clint Eastwood, on espère qu’il les jouera tous.

Romaric Jouan

Annette de Leos Carax

Annette fait partie des films les plus attendus des cercles cinéphiles depuis quelques temps. Déjà, tout film de Leos Carax sait se faire attendre, tant le réalisateur, avec seulement 5 longs-métrages à son actif en 36 ans de carrière, a toujours pris son temps pour livrer des films marquants et formellement radicaux. De plus, un film musical réunissant Marion Cotillard et Adam Driver ne peut que faire saliver, surtout quand on connaît la poésie froide que Carax donne souvent à ses histoires d’amour. Pour l’instant, aucune information ou presque n’est connue, cultivant d’autant plus l’attente et le mystère autour de ce projet – sinon qu’Adam Driver aurait qualifié le film « d’opéra rock »… Enfin, dernière curiosité, la chanteuse belge Angèle ferait partie de la distribution… à voir dans quelle mesure. Il n’y a plus qu’à espérer que Annette trouvera facilement le chemin des salles françaises, avec, pourquoi pas, un premier aperçu lors du 73e Festival de Cannes qui se déroulera en mai prochain ?

Jules Chambry

 

 

Les Misérables : un film hugolien ?

0

Des Misères (1845) aux Misérables (1862) de Victor Hugo aux Misérables, de Ladj Ly, film primé à Cannes 2019 : une œuvre symbole. Mélange de la fiction à son vécu pour mieux dénoncer la société de son temps tout en gardant un regard tourné vers l’avenir.

Roman et film : les sources

En 1845, Victor Hugo (1802-1885) âgé de 43 ans, est fait pair de France par Louis-Philippe.
Il commence la même année un roman qu’il intitule Jean Tréjean puis Les Misères. Il l’interrompt en 1848 pour cause de révolution, est élu député et prononce le 6 juillet 1849 un discours sur la misère à l’Assemblée nationale législative. Il ne reprendra la rédaction du roman qu’en 1860, durant son exil, après avoir publié Napoléon le Petit (1852), Les Châtiments (1853), Les Contemplations (1856) et la 1ère série de La Légende des Siècles. Le titre définitif est Les Misérables. Le roman paraîtra en 1862.

Dans ce roman, Hugo veut traiter de la question sociale en rapport avec l’actualité. Il s’inspire de ses notes sur des événements dans des carnets, qui seront publiées après sa mort sous le titre Choses vues. Par exemple, la scène du bourgeois qui lance dans le dos d’une prostituée une boule de neige ou bien sa propre expérience sur les barricades du 3 au 6 décembre 1851 qu’il romancera pour évoquer Jean Valjean sauvant Marius.
Comme Vautrin, personnage de La Comédie humaine d’Honoré de Balzac (1799-1850), le personnage de Jean Valjean est un ancien forçat : Vautrin devient chef de la police – tel Vidocq (1775-1857), véritable bagnard devenu chef de la sûreté – et Jean Valjean, maire.

Dans Les Misérables, Hugo dénonce la misère, le manque d’instruction, la prostitution représentée par Fantine, le travail forcé des enfants incarné par Cosette.

Il combat la peine de mort depuis deux de ses premiers romans, Le dernier jour d’un condamné (1829) et Claude Gueux (1834), où la dimension sociale apparaît.
Mgr Myriel est un modèle pour Jean Valjean. En lui offrant ses chandeliers en argent que celui-ci a volés, au lieu de le dénoncer aux gendarmes, il lui dit: « Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal mais au bien. C’est votre âme que je vous achète » (1e partie, livre 2e, XII). Jamais il ne se séparera de ces chandeliers symboles de lumière. Après un ultime vol commis presque machinalement, il prend conscience de ce qu’est une mauvaise action et dédie sa vie au bien.

Le réalisateur du film, Ladj Ly, déclare :

« Pendant plusieurs années, j’ai filmé les policiers pendant leurs interventions, parfois en étant caché, d’autres fois non, pour éviter que la situation ne dégénère. »

Un jour il capte une bavure. Il poste la vidéo sur internet et finalement les policiers incriminés seront condamnés.
Les Misérables de Ladj Ly se fonde sur cette expérience. Au cours d’une intervention, un des policiers tire sur un enfant et le défigure : cette bavure est filmée par un drone.

Les Misérables était d’abord un court métrage, qui concourut pour les Césars 2018. Le réalisateur a confié : « Le titre m’est venu assez naturellement. Je voulais faire un parallèle avec le roman de Victor Hugo car une partie se déroule à Montfermeil. Nous avons un lien assez fort avec ça : petits, on nous emmenait voir la fontaine de Cosette, la maison de Thénardier … Or plus d’un siècle après, la misère est toujours présente sur ce même territoire ».

Il est passé du court au long métrage de fiction après avoir réalisé plusieurs documentaires marquants dont 365 jours à Clichy-Montfermeil consacré aux émeutes de 2005 et à leurs conséquences, le docu-fiction Go Fast Connexion puis 365 jours au Mali (2012-2013) , pays d’où sont originaires ses parents.
Le film se passe dans la ville où il a grandi, Montfermeil, d’où le clin d’œil au romancier dans une conversation lors de l’arrivée du nouveau de la Brigade Anti-Criminalité, Stéphane.
Ses collègues lui demandent comme une colle s’il sait pourquoi ils ont un collège Victor Hugo. Comme il répond sans hésitation, il est qualifié d’ « intello ».
Dans Les Misérables, comme Hugo, le réalisateur insère de son vécu dans sa fiction.
Tous deux sont à leur manière des militants, voulant dénoncer la société et ses travers en se servant chacun de leur arme : plume et caméra.

Les Misérables : de quoi cela traite ?

Dans le roman hugolien, il s’agit d’une épopée, celle de Jean Valjean, ex-forçat qui va s’efforcer de faire le bien en sauvant des Thénardier Cosette, la fille de Fantine, et de faire le bonheur de la fillette.
Il est cependant sans cesse poursuivi par un inspecteur de police intransigeant, Javert. Pour ce policier, Valjean ne peut que rester un forçat et ne jamais évoluer. Lorsqu’il est fait prisonnier par les insurgés et que c’est Jean Valjean qui le libère, ce geste le désarçonne totalement. En guise de remerciement, il le laissera partir avec Cosette sans condition.
Cependant ne trouvant plus ses marques entre son devoir de policier et sa conscience, il ne voit que la possibilité du suicide.

Il existe aussi dans le roman une scène emblématique, le chapitre « Une tempête sous un crâne » (1ère partie, livre 7e , III) : M.Madeleine alias Jean Valjean a appris par Javert que Jean Valjean, arrêté, est jugé à Arras. L’ancien forçat a été reconnu par ses compagnons de bagne et Javert lui-même. Pendant toute la nuit, Valjean va se demander quoi faire, se dénoncer et aller à Arras ou laisser un innocent se faire condamner à sa place.
Sentant la présence spirituelle de Myriel, l’ancien bagnard décide d’aller se livrer : mieux vaut être enchaîné physiquement que torturé moralement.

Dans le film, Stéphane, nouveau dans la Brigade de la BAC, porte un regard extérieur et neuf. Il se révoltera notamment face à ses collègues lors de la bavure policière.

Si le réalisateur traite principalement de la violence dans son film, il n’oublie cependant pas de souligner des scènes de communion entre les hommes, comme en filmant la scène d’ouverture du début du film,lorsque la France a gagné la coupe du monde et qu’une foule houleuse chante à l’unisson La Marseillaise. Cette union et cette solidarité transparaissent aussi dans le roman lors des scènes de barricades, Enjolras, Gavroche et les autres qui font partie de l’unisson La Marseillaise. Cette union et cette solidarité transparaissent aussi dans le roman lors des scènes de barricades, Enjolras, Gavroche et les autres qui font partie de l’insurrection des amis de l’A.B.C. chantent La Marseillaise mais elle a encore une dimension révolutionnaire comme les drapeaux rouges qui sont arborés et reste encore loin d’être adoptée comme l’hymne national. A un moment du film, il y a une allusion à justement à la chanson de Gavroche qu’il chante en ramassant les balles « je suis tombé par terre… » les paroles sont si connues que l’on n’a pas besoin d’en rajouter plus. C’est aussi aux barricades qu’Eponine va se sacrifier pour sauver Marius de la mort et lui donner finalement la lettre jalousement gardée de Cosette. C’est Valjean qui va sauver Marius et Javert de la mort de la barricade. Toute cette solidarité n’existe que dans ces moments exceptionnels.

Le réalisateur montre aussi bien les tensions dans la Brigade qu’avec la population. Il semble s’être inspiré de La Haine de Mathieu Kassovitz (1995), donc nous montre la violence, notamment entre les policiers et les jeunes.
On voit les policiers, dont un plus particulièrement harceler des jeunes, garçons et même filles : serait-ce une façon de désigner la police comme une sorte de Javert persécuteur ?

Le film se termine par une confrontation dont on ne connaîtra pas la fin entre le jeune garçon abîmé lors de la bavure, qui tient à la main une torche allumée et fait face à l’un des policiers de la BAC. L’image s’obscurcit, et s’affiche la citation suivante extraite du roman :

« Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni de mauvaises herbes, ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. » (1ère partie, livre 5e , III, tome I de l’édition Pocket classiques, p. 189).
Mais quel est le message du réalisateur en nous laissant sur l’image de l’enfant portant une torche brûlante ?
Il peut aussi bien en faire une arme et en la lançant tuer le policier, voire d’autres personnes, et donc virer vers le mal, ou alors voir en cette torche la lumière du Bien comme Valjean dans les chandeliers en argent et alors se tourner vers l’avenir.

Les Misérables : la réception

Les Misérables, contrairement aux romans de l’époque n’a pas été diffusé en roman-feuilleton. Victor Hugo condamnait la censure de la presse mais a cependant désiré que son œuvre soit publiée dans un format bon marché pour qu’elle reste accessible.
Les éditions des Misérables seront diffusés en même temps dans l’Europe entière dès 1862. Le succès public sera phénoménal. On connaît maintenant le succès incroyable de cette œuvre qui est l’une des plus adaptées au monde, sous toutes les formes: comédies musicales, théâtre, films, dessins animés, téléfilms.
Le film, montrant la violence et les trafics dans Montfermeil, a été perçu au Festival de Cannes 2019 comme un événement coup de poing et a reçu le Prix du Jury. Les Misérables représentera la France aux Oscars. Le film est déjà vendu dans plus de cinquante pays.
Le jeune réalisateur de Montfermeil marcherait-il comme Victor Hugo vers la gloire ?
Les Misérables, en tout cas, un titre qui qui a contribué au succès et à la diffusion du film.

Entre bien et mal : le personnage de Severus Rogue

0

Alors qu’Alan Rickman nous quittait il y a quatre ans à quelques jours près, l’occasion ne pouvait être mieux choisie pour revenir sur l’un de ses rôles phares, celui du professeur Severus Rogue dans la fameuse saga Harry Potter. Ce portrait s’inscrit dans notre cycle “La représentation du mal au cinéma” et permet de revenir sur cette notion de “mal” que nous essayons ici de préciser. Alors, Rogue, figure du mal ou “faux méchant”, est-il seulement possible de trancher ?

L’évidence des apparences

A l’évidence, l’association du personnage à la notion de mal est due à la proximité existante entre Rogue et Voldemort, principal antagoniste de la saga et ennemi d’Harry Potter, dont Rogue est l’un des fidèles serviteurs. En effet, il appartient au groupe des Mangemorts qui sont les sorciers et sorcières liés à Voldemort, ce qui le place d’emblée du côté du mal. En plus de ce statut particulier de Mangemort, son personnage véhicule aussi nombre de codes associés au mal ; il en revêt déjà l’apparence. Rogue est vêtu d’une sorte de redingote de couleur sombre qui n’est pas sans nous rappeler la noirceur de son personnage. Il est de prime abord un homme froid, solitaire, désagréable, mauvais, méprisant : en clair, rien qui n’en fasse un homme fondamentalement bon.

A Poudlard, école des Sorciers, que Rogue a fréquentée durant son enfance en tant qu’élève, il fait partie la maison Serpentard, maison à laquelle Voldemort lui-même appartenait et dont Rogue devient à l’âge adulte le directeur. Apparence du mal, mauvaises fréquentations, agir dangereux : aucun doute, Rogue semble bel et bien appartenir à un camp, celui des “méchants” personnages de la saga et incarne alors de prime abord un personnage détestable.

Ambiguïté et relativité

Seulement, et c’est là toute la subtilité de la construction de sa personnalité, il est un personnage ambigu, d’une épaisseur psychologique indéniable qui le rend compliqué à appréhender mais constitue sans aucun doute l’une des raisons de l’intérêt voire de la fascination que l’on peut éprouver à l’égard de ce personnage.

Rogue, et c’est un constat aussi savoureux que douloureux, nous rappelle à quel point les intentions d’autrui sont impénétrables. Il s’est montré, durant toute son existence, soucieux de masquer ses véritables sentiments, en choisissant par exemple très tôt d’apprendre l’art de l’occlumancie, c’est-à-dire l’art de rendre ses sentiments impénétrables. Mais sous couvert d’insensibilité, voire de cruauté parfois, le spectateur découvre, notamment à travers le dernier volet de la saga, un personnage sensible, animé de sentiments et aussi de bonnes intentions ; ce ne sont pas parce qu’elles sont secrètes qu’elles n’existent pas. Ainsi, ce personnage ambigu nous place devant un problème réel, loin d’être réductible à son seul personnage : comment essentialiser un individu en en faisant dans ce cas précis un “méchant”, lors même que la réalité est beaucoup plus contrastée voire inaccessible ? Là encore, l’auteure elle-même, J.K Rowling, ne tranche pas, présentant Rogue comme un personnage qui devrait susciter autant l’admiration que la désapprobation. Bien et mal restent des valeurs, et sont donc par essence relatives, ce qui rend leur attribution délicate.

Sa relation avec Harry cristallise parfaitement l’ambiguïté de sa position. Il se montre détestable avec lui mais le surveille toujours pour pouvoir être à même de le protéger, ce qu’il fera de nombreuses fois. Pourquoi ? Parce qu’Harry reste la seule trace vivante de Lily, sa mère, dont Rogue fut secrètement amoureux. Harry, au fil des années, découvre en même temps que le spectateur la complexité de sa personnalité. Car les apparences sont parfois trompeuses ; Rogue semble en effet incarner une espèce d’agent double, devant à la fois préserver la confiance que Voldemort lui témoigne pour pouvoir rester dans ses confidences, mais incarnant un véritable allié de Dumbledore et ce jusqu’à la fin.

En somme, une question de point de vue

Rogue, personnage méchant, mais pour qui ? Car s’il apparaît tout d’abord comme un méchant auprès d’Harry et ses camarades, il n’en va pas de même pour tous les personnages de la saga. Pour ne citer qu’un exemple, Dumbledore a toujours témoigné d’une grande confiance à son égard, et ce tout au long de la saga. Lui et Rogue partageaient plusieurs de ses secrets, et Dumbledore a sûrement été le seul personnage à connaître autant de choses justes sur la véritable nature de Rogue. Dumbledore, l’un des “gentils” de la saga, du fait de sa proximité avec Rogue, permet d’enterrer cette dichotomie trop vite établie entre bien et mal qui finalement, du fait de sa trop grande simplicité, ne tient pas.

Un anti-héros ?

Le terme reste lui aussi ambigu, et peut référer à nombre de circonstances qui pourraient faire d’un personnage un anti-héros. Dans le cas de Rogue, peut-être faudrait-il plutôt parler d’un héros inattendu, ou d’un héros imparfait, animé d’un destin tragique. Beaucoup de révélations sont faites dans le dernier épisode de la saga, notamment lors de cette fameuse scène où Rogue meurt, assassiné par Nagini, le serpent de Voldemort. Harry, qui assiste à la scène, tente de secourir Rogue mais ne parvient qu’à récupérer quelques unes de ses larmes, qui lui permettront par la suite d’accéder à l’intériorité de Rogue. Une intériorité pour le moins mystérieuse, qui reste ambiguë, Rogue s’étant toute sa vie montré soucieux de masquer ses véritables intentions. Amoureux de Lily, assassinée par Voldemort, il fait le choix de garder secrets ses sentiments, n’en livrant l’existence qu’à Dumbledore, à qui il fait promettre de ne rien dire. L’exploitation de cette dimension émotionnelle le rend sans aucun doute plus humain.

Quoi qu’il en soit, Rogue est sans aucun doute le personnage le plus énigmatique de toute cette saga, à un tel point qu’il incarne un personnage pour le moins fascinant et riche en interprétations du fait de sa complexité. Ces figures font du bien, font réfléchir, ce qui explique pourquoi les personnages comme Rogue ont aussi bon accueil du côté des spectateurs. Ils cristallisent nos interrogations et permettent à la société de réfléchir, à la fois sur eux mais plus largement sur elle-même. Alors peu importe finalement qu’ils soient gentils ou méchants, ce n’est pas là l’essentiel ; la vérité se situe souvent dans les interstices, dans les frontières, à mi-chemin entre deux contraires. Leur force ? Incarner des personnages capitaux.

 

Critique de Tommaso, un film de Abel Ferrara : Autoportrait d’une paranoïa

Cinéaste de la controverse et de la provocation, Abel Ferrara signe avec ce Tommaso un autoportrait lucide et franc où il décortique ses propres démons avec pudeur mais cède trop souvent à une errance trop bavarde et une introspection pompeuse.

Synopsis : Tommaso est un artiste américain vivant à Rome avec sa jeune épouse européenne Nikki et leur fille Dee Dee âgée de 3 ans. Ancien junkie, il mène désormais une vie rangée, rythmée par l’écriture de scénario, les séances de méditation, l’apprentissage de l’italien et son cours de théâtre. Mais Tommaso est rattrapé par sa jalousie maladive. À tel point que réalité et imagination viennent à se confondre.

Rares sont les filmographies aussi égocentrées que celle d’Abel Ferrara. Qui même jusque dans le choix de ses acteurs fétiches, Harvey Keitel tout d’abord puis Christopher Walken et enfin Willem Dafoe, où tous évoquent la même gueule cassée et burinée du cinéaste s’imposant comme ses alter ego. Parlant de ses problèmes d’addiction et prenant souvent la forme de ses délirs paranoïaques, ses films sont autant d’objets de controverses que de fascinants points de repère sur sa carte mentale. Mais rarement il n’aura parlé de ses démons de manière aussi frontale et crue que pour ce Tommaso tant il écrit son protagoniste en miroir de sa propre vie, venant interroger autant son processus de création que son égocentrisme en exposant la lassitude de son quotidien et l’angoisse d’un passé qui refuse d’être réduit à l’oubli.

Dans cette mesure, le film deviendra assez vite abscons pour ceux n’ayant pas un certain contexte avec le cinéma de Ferrara tant ce dernier ne se soucie plus d’aucun tenant narratif et décide de construire son film selon le bon vouloir de ses crises psychotiques et de celles de son protagoniste. On perd assez vite la notion de ce qui est réel et de ce qui ne l’est pas, ce qui permet une immersion autant fascinante que dérangeante dans la psyché du protagoniste, mais cela mène aussi dans un délire narcissique qui clairement ne parlera pas à tout le monde. Discret dans le paysage cinématographique, mais aussi discret sur sa forme, Tommaso semble finalement être un film qui n’a même pas été fait avec la vocation d’être vu tant il apparaît comme un geste cathartique de Ferrara qui cherche là une forme de réhabilitation, non pas envers son public mais envers lui-même. Conscient de son égocentrisme, il le confronte d’ailleurs habilement lorsqu’il explore les affres de l’addiction notamment lors de scènes où Tommaso va aux réunions d’alcooliques anonymes, probablement les meilleures du film par la générosité de leurs introspections. Assez critique envers lui, Ferrara parle avec beaucoup de justesse de sa paranoïa et de sa pensée parfois rétrograde car très machiste. Faisant de son personnage un homme ayant besoin de contrôler son entourage, particulièrement les femmes qui l’entourent, il explore sans jugement mais avec honnêteté une masculinité fragile, effrayé de perdre son influence et qui désespère dans la jalousie et la paranoïa de retrouver son éclat d’antan.

En nous enfermant dans la tête de Tommaso, Ferrara nous soumet à son point de vue plongeant dans sa crainte des autres, rejetant la faute des problèmes de son couple sur sa femme, jusqu’à un dernier tiers qui renverse intelligemment la situation pour nous confronter à la folie qui émane de son personnage. Il est dommage que son récit soit trop long pour en arriver là, et qu’il cède trop souvent à des errances bavardes et rébarbatives surtout qu’il emploie dans ses derniers instants des parallèles christiques qui sortent un peu de nulle part et qui s’avèrent plus que pompeux. Alors qu’il était au sommet de sa force émotionnelle, Ferrara loupe sa conclusion et semble ne pas savoir comment vraiment finir son film. Il expose pourtant d’intéressantes pistes de réflexion autour de la paternité, explorant le « daddy issues » sous le prisme masculin avec cet homme trop vieux pour être père, effrayé de décevoir sa fille et cherchant la compagnie de femmes plus jeunes qui ont de préférence des problèmes avec la figure paternelle. Loin d’être cliché, il évoque adroitement l’aspect de prédation des relations humaines qui cherche a combler un manque ou se nourrir d’une crainte à s’approprier dans le but de se rassurer, prendre le contrôle de ses peurs. Comme évoqué ici, le couple s’apparente plus à une prise d’otage consentie qu’une relation humaine égalitaire et saine.

Avec sa mise en scène minimaliste mais non dépourvue d’idées, Abel Ferrara filme cette errance avec douceur et onirisme lui donnant la forme de ses névroses avec l’aide d’une photographie soignée aux teintes  délicieusement saturées qui magnifie une Rome qui n’avait jamais été filmée avec autant d’authenticité. Mais c’est surtout par l’incroyable performance de Willem Dafoe que Tommaso parvient à maintenir sa course tant l’acteur transpire d’une justesse et d’une conviction sidérante même quand le film tant à se perdre dans ses travers. L’acteur n’a jamais paru aussi marqué par le temps ni aussi beau tant il se donne corps et âme dans ce portrait d’un « dry drunk », un ancien alcoolique et toxicomane repenti mais qui continue à avoir le même comportement et pattern qu’un addict, qui s’avère inlassablement poursuivi par les démons et les affres de son passé. Totalement habité par son personnage et par le cinéaste, Dafoe livre probablement une de ses meilleures performances. Ce qui n’est pas rien pour un acteur aussi longtemps sous-estimé mais qui semble enfin être reconnu pour l’immensité de son talent.

Tommaso est une oeuvre complexe et totalement à l’image de son cinéaste tant Abel Ferrara signe son film le plus personnel. Un constat d’autant plus vrai que l’appréciation de son film viendra de l’affinité de chacun avec ses thématiques et de la connaissance que l’on a de son œuvre. Opaque est le terme qui caractérise le mieux ce Tommaso qui s’avère paradoxalement très fermé sur lui-même mais qui pourtant offre une ouverture franche et généreuse sur la psyché de son auteur. Sur ce point, le film est d’une précision infinie tant il remplit son objectif d’un récit égocentrique qui prend la forme de la paranoïa de son personnage et qui s’impose comme l’étude la plus juste autour de l’addiction, d’une masculinité vieillissante et de la crainte de devenir obsolète. En témoigne un Abel Ferrara qui tente de retrouver sa voix et signe probablement son meilleur film en 20 ans et le point culminant de sa collaboration avec un Willem Dafoe transcendé, quand bien même Tommaso s’écoute par moments un peu trop parler et cède à des développements un brin pompeux.

Tommaso : Bande annonce

Tommaso : Fiche technique

Réalisation et Scénario : Abel Ferrara
Casting : Willem Dafoe, Cristina Chiriac, Anna Ferrara, …
Costumes : Maya Gili
Photographie : Peter Zeitlinger
Montage : Fabio Nunziata
Musique : Joe Delia
Producteurs : Simone Gattoni et Michael Weber
Distributeur : Les Bookmakers / Capricci films
Durée : 115 minutes
Genre : Drame
Dates de sortie : 8 janvier 2020

Italie – 2019

Note des lecteurs0 Note
3.5

Une Belle équipe : match nul pour le féminin vu par Mohamed Hamidi

Note des lecteurs1 Note
2.5

Un film sur le foot féminin, un an après Comme des garçons, ça sentait bon la redite. Dans Une Belle équipe, il n’est pourtant pas question de créer la première équipe de football féminin de France, mais de parler des remous que font encore aujourd’hui, en 2020, les femmes qui sortent des habitudes qu’ont leur a l’air de rien attribuées. Certes, ça n’est pas toujours très subtil, mais heureusement le casting fait le job. Petite tristesse quand même pour un grand manque d’épaisseur sur un sujet « dans l’air du temps » et nécessaire. Une Belle équipe n’est donc pas la révolution de l’année, mais une comédie de plus made in France, qui a manqué l’occasion d’être un film rassembleur du féminin.

Conjuguer le foot au féminin

Ce qui dérange d’emblée c’est que dans un film tel que Une Belle équipe se prétend être, la part belle est laissée à un acteur, certes plutôt bon, masculin ultra vu et revu, soit Kad Merad. Car c’est de lui et quasiment que de lui qu’il est question à chaque plan, de son regard d’abord désabusé puis de plus en plus affectueux sur l’équipe de football féminin qu’il entraîne. En effet, on est ici un peu comme face à l’entraîneur homophobe des Crevettes Pailletées, un type qui n’est pas du « milieu », le connait très mal et va le découvrir solidaire et attachant. Sauf que cela manque un poil d’épaisseur et contient un peu trop de bons sentiments. Pour Marco, c’est un peu la même chose. Ancienne vedette devenue entraîneur d’une équipe de loosers qui finissent par se faire tous virer de l’équipe, il se retrouve à entraîner des femmes sous l’impulsion de sa fille. Au départ, ça n’est pas gagné, il les prend un peu pour ce qu’elles ne sont pas : des fillettes fragiles. Mais petit à petit, elles vont lui prouver qui elles sont. Sauf qu’on ne sait plus trop ce qu’il cherche : récupérer son point ou conquérir les terrains avec des crampons féminins.

Peut-être que le réalisateur de La Vache a cherché à ne pas se confronter directement au débat et à ne pas entrer dans le vif du sujet en le contournant sans cesse. En effet, si ce sont des femmes, il est rarement question de comprendre les racines de cette peur de les voir envahir un terrain. Certes, un des personnages est maladivement jaloux et l’autre ne sait pas se débrouiller avec la « charge mentale » que lui refile sa femme. Finalement, on voit surtout ici comment l’activité (que ce soit le foot ou un autre moyen de sortir de chez soi, de se rencontrer) rassemble des femmes qui n’étaient pas destinées à sortir de leur habitat naturel (oui, oui vous savez comme pour les animaux, ici comprenez la maison, les enfants pour la plupart). Or, quand elles sont ensemble, elles parlent beaucoup des hommes et un peu moins de ce qui les rassemble justement. Dommage.

Manque de profondeur

Dans ce film de sport, il est aussi finalement assez peu question de foot, de technique. Car, c’est un grand film de l’empêchement. Marco et son équipe sont sans cesse en train de trouver des stratégies pour continuer à taper dans le ballon en toute sérénité. Il est question de la survie des petits clubs aussi et de guerre de coqs. Bref, beaucoup de sujets qui s’éparpillent dans autant de seconds rôles parfois savoureux mais très déjà-vu : Laure Calamy en petite bourgeoise au grain de folie, Alban Ivanov en idiot du village et Céline Sallette en femme forte qui peut flancher à chaque instant (elle qui peut tout supporter sauf de perdre son « mec », celui qui a du mal à prendre en charge la famille et la fait bien culpabiliser de partir). Le film montre au moins à quel point la charge est énorme, on a presque l’impression que pour être libérée une femme doit jurer comme un charretier, car finalement la moins empêtrée dans la galère d’être une femme, c’est Cindy.

Nous sommes donc face à un sujet traité parfois avec légèreté, un scénario avec des obstacles qui n’ont pour vocation que de faire durer les scènes puisqu’on connait tous l’issue du film, à une petite subtilité bienvenue près qui montre que le chemin est encore bien long. Le film ne décolle jamais vraiment et manque de personnages plus construits, plus affirmés. On a juste l’impression que les hommes sont tous plus bêtes les uns que les autres (sauf peut-être le personnage de Papy) et que les femmes peinent à trouver l’équilibre juste entre le rôle qu’elles se doivent de tenir et leur envie de faire partie d’une équipe avec tout ce que cela signifie. Côté cinéma, beaucoup de musique pour combler les moments de latence entre les matchs censés être les points d’orgue du film mais qui manquent de panache, de suspens. On a trois matchs et on sait à chaque fois ce qui va s’y passer, sans grande inventivité, dommage. C’était pourtant ce qui faisait la différence dans Yves Saint-Laurent de Jalil Lesper, cette manière de réussir avec brio la mise en scène des défilés du couturier, censés tout de même être les points d’orgue du film. Ici, rien de tout cela et beaucoup de platitude.

Le changement, c’est pas maintenant

Au final, si Une Belle équipe s’emploie à montrer des femmes autrement, à les mettre en action, il déçoit par un manque cruel de souffle et de profondeur. Pourtant, le cinéma français l’a prouvé, il peut faire de belles choses réfléchies avec la comédie, pensons à En Liberté, Le Grand bain ou encore Hors normes pour ne citer qu’eux. Céline Sciamma exprime très bien, quand elle parle de foot féminin filmé, ce qui manque au film :  « J’adore ça ! Ce sont des images qui nous ont manqué […]. Des femmes concentrées, pas des femmes qui sourient au bout de dix secondes comme on en voit toujours au cinéma. Des femmes au travail » (propos recueillis dans Le Monde en août 2019). Or, il est assez peu question des filles qui s’entraînent, de ce cela dit de leur corps filmé au cinéma.

Il manque certainement plus de radicalité à La Belle équipe pour vraiment s’affirmer comme la révolution qu’il voudrait être. Car si chaque film était une « machine à changer d’identité », ici les changements qui s’opèrent chez les personnages sont très peu montrés, car ils sont là pour faire rire avant un grand recul… ou simplement pas montrés.  A quel moment Catherine fait-elle comprendre vraiment à son mari qu’il n’a pas agit comme il le devait (on la voit l’embrasser à la toute fin mais il n’a pas vraiment bougé d’un iota) au-delà de son petit jeu de changement de lieu de vie ? Et Stéphanie, va-t-elle simplement revenir au foyer et reprendre sa charge mentale ? On ne le sait pas, ce n’est malheureusement pas ce qui intéresse le réalisateur puisque le film revient au statu quo pour son personnage masculin principal, il redevient le mari d’une femme qu’il a assez lourdement draguée d’ailleurs. A la fin, match nul, rien de sensationnel. Un point partout. Rideau.

Une Belle équipe : Bande annonce

Une Belle équipe : Fiche technique

Synopsis : Après une bagarre, toute l’équipe de foot de Clourrières est suspendue jusqu’à la fin de la saison. Afin de sauver ce petit club du Nord qui risque de disparaître, le coach décide de former une équipe composée exclusivement de femmes pour finir le championnat. Cette situation va complètement bouleverser le quotidien des familles et changer les codes bien établis de la petite communauté…

Réalisateur : Mohamed Hamidi
Scénario: Mohamed Hamidi, Alain-Michel Blanc, Camille Fontaine
Interprètes : Kad Merad, Céline Sallette, Alban Ivanov, Sabrina Ouazani, Laure Calamy, Guillaume Gouix, Myra Tyllian, Manika Auxire, André Wilms
Photographie : Laurent Dailland
Montage : Marion Monnier
Producteurs : Nicolas Duval-Adassovsky, Jamel Debbouze
Société de production : Quad Films, Kiss Films
Distributeur : Gaumont distribution
Durée : 95 minutes
Genre : comédie
Date de sortie : 15 janvier 2020

France – 2019

The sleeper awakens : le mal lovecraftien au cinéma

0

« N’est pas mort ce qui à jamais dort, et au long des éternités étranges peut mourir même la mort ». L’univers créé par l’écrivain états-unien Howard Philips Lovecraft nourrit le cinéma depuis des décennies. A travers quelques films, nous vous proposons une description de ces univers unique et terrifiant.

Dans l’univers des films d’horreur, peut-être encore plus qu’ailleurs, la qualité du « Mal » influe fortement sur l’intérêt du film. Si l’antagoniste maléfique ne fait pas tout dans un film (la capacité d’un cinéaste à implanter une ambiance et pas seulement à accumuler des scènes horrifiques est d’une importance capitale), sans lui, tout s’écroule.

Dans le domaine de l’horreur, en cinéma comme en littérature, l’influence de l’écrivain états-unien Howard Philips Lovecraft est prédominante. Le romancier, au fil de ses récits, a créé un style d’horreur facilement identifiable, traversé par des thèmes majeurs.

Ce sont ces thèmes, et pas forcément les personnages lovecraftiens (dont les fameux Grands Anciens) que l’on va retrouver dans les films. Dans cet article, plus que des adaptations directes de romans de Lovecraft (L’Appel de Cthulhu, La Couleur tombée du ciel, Re-animator…), nous allons nous pencher sur des films dont le traitement renvoie à l’œuvre de l’écrivain.

Mal indicible

Une des caractéristiques du mal lovecraftien, c’est l’impossibilité où l’on se trouve de le décrire. Les êtres maléfiques du monde de l’écrivain ne peuvent pas être décrits. Ainsi, nous nous trouvons souvent face à un mal qui, à l’écran, reste totalement ou partiellement invisible. Qui peut dire à quoi ressemble la Chose du film de John Carpenter The Thing ? L’être prend (ou tente de prendre) la forme de ses victimes, et l’horreur prend toute sa splendeur visuelle lors de scènes où l’apparence de ces victimes est déformée à l’extrême. Du coup, le mal peut être n’importe qui, mais surtout il reste impossible à définir, impossible à catégoriser et à appréhender, car il n’a pas de forme précise.

Cette « indescriptibilité » du Mal est remarquablement « montrée» dans The Lighthouse, de Robert Eggers. Le film décline une série de visions cauchemardesques, mais rien ne semble définir précisément quel est le mal qui frappe les personnages. C’est surtout la présence, de temps à autre, d’un tentacule qui ramène le film dans le domaine de Lovecraft. Mais si ce mal est indescriptible, il est bel et bien là : il se voit par sa façon d’affecter les personnages, de troubler leur santé mentale. Ce sont les conséquences de sa présence qui se font sentir.

De fait, donc, pour correspondre à cette impossibilité à décrire le mal, les films d’inspiration lovecraftienne, bien souvent, ne montrent pas de monstres, ou alors le strict minimum. Ainsi, dans Le Prince des ténèbres, de John Carpenter, l’antagoniste maléfique est représenté par une sorte de liquide verdâtre tournoyant dans un sarcophage scellé.

Contenir le Mal

Pourquoi le sarcophage est-il scellé ?

Pour empêcher le mal de déferler sur le monde.

Il s’agit, là aussi, d’un des ressorts majeurs de l’œuvre de Lovecraft : l’humain se trouve au bord du gouffre, à la limite d’un déferlement du mal antédiluvien. Pour le moment, les choses innommables sont contenues, retenues. Cette image traverse les films, depuis la trappe menant à la cave où est enfermée leur amie possédée dans Evil Dead jusqu’à cette porte de l’église d’Hobb’s End dans L’Antre de la folie.

Le problème, bien entendu, c’est que ce dispositif censé faire barrage au mal est très précaire (ou très vieux). Comme le sarcophage contenant Le Prince des ténèbres, il fuit de partout, il est au bord de craquer.

D’ailleurs, l’influence du mal se fait de plus en plus sentir. Les signes avant-coureurs de son déferlement sont légion. Dans Le Prince des ténèbres, de nombreux badauds menaçant, attrapés par l’influence maléfique, se regroupent autour de l’église. Dans L’Antre de la folie, le monde est gagné par une violence inouïe et dévastatrice. Il semblerait que les personnages de The Lighthouse soient eux aussi victimes de cette aura maléfique qui se dégage de ces non-humains.

Mais cette influence ne se fait pas ressentir que sur les humains, elle affecte aussi les animaux, les plus simples (comme les fourmis, insectes et autres bestioles gluantes dans Le Prince des ténèbres) jusqu’aux plus complexes (le chien dans l’ouverture de The Thing), en passant par les oiseaux comme les mouettes de The Lighthouse, dont une légende prétend qu’elles abriteraient des âmes de marins morts. De fait, les humains eux-mêmes, lorsqu’ils sont touchés par cette aura, semblent comme déshumanisés. Les hordes qui entourent  l’église du Prince des ténèbres paraissent agir comme une vaste fourmilière, tandis que les gardiens de phare de The Lighthouse en viennent parfois à pousser des cris sauvages et monstrueux.

Monde irrationnel et prophètes fous

Si le mal n’est pas décrit, c’est que l’homme ne peut pas le penser ni le dire. Ce à quoi il est confronté dépasse de très loin toutes les faibles capacités de la logique et du raisonnement humain. Ces êtres, dans l’œuvre romanesque de Lovecraft, ont habité la Terre bien avant que l’humain n’apparaisse, et semblent parfois être assimilés aux dieux des anciennes mythologies. Dans Le Prince des ténèbres, le personnage du prêtre, incarné par Donald Pleasance, apprend que sa religion cache en réalité des vérités bien terrifiantes, dont l’horreur a été fortement atténuée.

Plus tôt dans le même film, cette victoire de l’irrationnel, de ce qui est effrayant car ne peut pas être appréhendé par l’esprit humain, est comparée à la physique quantique :

«Depuis les amis de Job voulant récompenser les bons et punir les méchants aux chercheurs des années 30 prouvant avec horreur que tout ne peut être prouvé, l’homme a cherché à ordonner l’univers. Mais il a fait une surprenante découverte. Il y a bien un ordre qui régit l’univers, mais ce n’est pas du tout ce qu’il imaginait ».

Cette vérité, certains ont pu l’approcher et font désormais figure de prophètes pour les uns, de fous furieux pour les autres. Sutter Cane, l’écrivain visionnaire de L’Antre de la folie, en fait partie.

D’ailleurs, comme il se doit, les livres sont souvent au centre des énigmes lovecraftiennes. A travers le Morturom Demonto, le livre « couvert de peau humain et écrit avec du sang humain » du film de Sam Raimi Evil Dead, il est facile de retrouver le Necronomicon, le livre monstrueux de « l’Arabe dément Abdul al-Hazred ». Le Morturom Demonto est au centre de la saga Evil Dead car il permet aussi bien d’invoquer des démons que de les renvoyer d’où ils viennent.

Un livre est aussi au centre de l’histoire dans Le Prince des ténèbres, un livre qui sera traduit petit à petit. Celui-ci, écrit en mélangeant différentes langues antiques, mais aussi avec des codes chiffrés, explique la réalité qui se cache derrière les récits des grandes religions.

Enfin, au sommet de tout cela se trouve l’œuvre complète de l’écrivain Sutter Cane, qui rapporte dans ses romans les visions de folie qui lui sont transmises par les êtres maléfiques. Les livres du romancier provoquent des crises de démence collective qui aboutissent à des déferlements de violence (ces livres sont aussi au cœur d’une réflexion profonde et remarquable sur le rapport entre fiction et réalité).

En bref, plusieurs raisons expliquent que le mal lovecraftien soit aussi terrifiant. D’abord, il domine complètement des humains qui, subitement, ne comptent pas plus que de vulgaires insectes. Les êtres monstrueux qui se cachent derrière tout cela dépassent les faibles humains dans tous les domaines. Ensuite, le mal lovecraftien est le domaine de la folie, de la perte de la raison. Non seulement l’humain n’est rien, mais il perd même le contrôle de lui-même. Enfin, il y a un caractère inéluctable dans ces récits qui se déroulent comme autant de comptes à rebours avant l’apocalypse. Une scène, répétée à plusieurs reprises dans le Prince des ténèbres, est significative : on y voit un appel venant du futur et annonçant la fin du monde. Mais celle-ci est-elle vraiment inévitable ?

Films présentés dans l’article (dans l’ordre chronologique) :

_ Evil Dead, de Sam Raimi, 1981

_ The Thing, de John Carpenter, 1982

_ Prince des ténèbres, de John Carpenter, 1987

_ L’Antre de la folie, de John Carpenter, 1995

_ The Lighthouse, de Robert Eggers, 2019

Autres films d’inspiration lovecraftienne (sélection) :

_ La Malédiction d’Arkham, de Roger Corman, 1963

_ Re-animator, de Stuart Gordon, 1985

_ From Beyond : aux portes de l’au-delà, de Stuart Gordon, 1986

_ The Resurrected, de Dan O’Bannon, 1992

_ The call of Cthulhu, d’Andrew Leman, 2005 (très bonne adaptation, tournée comme un film expressionniste muet)

_ The whisperer in darkness, de Sean Branney, 2012