Accueil Blog Page 429

Représenter les figures du mal quand les monstres n’existent pas ?

0

Proposer un article dans le cadre d’un cycle sur le mal, ses incarnations, ses représentations avec l’idée que « plus fort est le mal, plus acharnée sera la lutte et meilleur sera le film », en décidant de parler de la non-représentation de ce mal, d’un monde sans monstres, c’est un peu fort. Cependant, penser ce mal en arrière-plan, voir et étudier les conséquences de ce mal et comment la société s’en empare, n’est-ce pas là un passionnant projet de cinéma ?

Le « mal » et l’art.

Comment parler du mal sans le représenter comme tel ? La figure du monstre a toujours influencé le monde de l’art visuel, que ce soit à travers le théâtre ou le cinéma. On pense notamment à l’humanisation de figures monstrueuses en apparence avec Elephant Man et ce visage si longtemps caché par la caméra. Or, souvent le monstre n’est pas représenté que pour lui-même, comme cela a été le cas de nombreuses écritures de Phèdre pour le théâtre où ce n’est pas tant elle qui était « malade » que le reflet de la société malade dans laquelle elle se déployait. Pensons évidemment à L’Amour de Phèdre de Sarah Kane. Rien à voir cependant avec la manière dont elle est représentée dans la version de Racine. Pourtant toutes deux ont commis la même « faute morale » aux yeux de la société, mais elle n’est pas en capacité de l’accepter et de se la représenter de la même manière. Ainsi Phèdre  a tout de la représentation d’un monde en décadence porté à l’horreur suprême, au crime par la passion dévastatrice que les dieux punissent dans leur impartiale colère divine.

Or, dans les films que nous allons évoquer dans cet article, pas de dieux dévastateurs, pas de colère même judiciaire (ou alors en arrière-plan). Il s’agit pour eux de regarder la société en face et de l’interroger. Lorsqu’elle révèle avoir été agressée sexuellement enfant par un réalisateur, Adèle Haenel ne parle pas du mal en lui-même, puisqu’elle explique : « les monstres ça n’existe pas, c’est nous, c’est nos amis, c’est nos pères, c’est notre société, c’est ça qu’il faut regarder…Ça ne veut pas dire qu’il faut les éliminer mais il faut les changer, il faut passer par un moment où ils se regardent, où on se regarde… « . C’est rien moins que ce que proposent Frédéric Tellier dans L’Affaire SK1, François Ozon dans Grâce à Dieu et Andréa Bescond dans Les Chatouilles. En effet, en s’intéressant aux victimes ou aux enquêteurs (voire même aux défenseurs des figures du mal), ces films interrogent le monde tel qu’il est peut-être pour l’imaginer tel qu’il devrait être.

Défendre l’humanité

Lorsque L’Affaire SK1 est sorti, un personnage, interprété par Nathalie Baye, a particulièrement retenu l’attention. En effet, ce grand film d’enquête sur le « premier » tueur en série répertorié comme tel car identifié par son empreinte génétique est une passionnante traque. Il interroge les revers de la peur qui s’empare du féminin quand il se promène dans les rues, rentre chez lui et se sent traqué. Mais une fois le « monstre » appréhendé que devient-il ? Il doit avouer ses crimes, pour s’en repentir devant la société et cela lui suffira car il sera condamné ? Dans une interview donnée à l’époque de la sortie du film sur France 2, Nathalie Baye est présente en même temps que Raphaël Personnaz et ils sont présentés comme deux figures opposées mais pourtant complémentaires, celui qui traque la bête et celle qui défend le criminel, en proposant de « trouver l’homme derrière la bête », non pas pour le rendre innocent, mais le juger en tant qu’humain par une société humaine.

En apparence et dans les mots de la présentatrice du 20h, tout les oppose, cependant leurs discours dans le film comme dans ce qu’ils en disent ont la subtilité d’être mêlés. Ainsi, pendant tout le film on voit très peu l’acteur qui interprète Guy Georges, mais surtout ses victimes dont celle qui a pu s’échapper.  L’humanisme serait donc le point central du film, pas le mal en lui-même bien que la société doive le gérer tout au long de L’Affaire sk1, comme l’explique Raphaël Personnaz:  « c’est un scénario qui parle d’une enquête incroyable, labyrinthique (…) mais on a été surtout frappés par l’humanité qui se dégageait du scénario ». Il ajoute que ce n’est « pas un film sur Guy Georges mais sur ceux qui l’ont traqué et le scénario permet de dégager de tout ça une grande humanité ».  L’objectif étant là de voir comment la société se protège de la figure du mal, comment elle se protège aussi en se trouvant des héros qui viennent contraster la monstruosité. L’avocate qui a défendu Guy Georges est dans cette optique-là également, pour elle non plus « les montres n’existent pas » vraiment, plutôt les actes et il faut pouvoir accompagner la parole pour qu’il y ait travail de la société autour.

Des hommes sans Dieu

Avec son dernier film Grâce à Dieu, François Ozon se propose de s’attaquer rien moins qu’à un système tout puissant : l’Eglise. Un peu à l’image du film Spotlight sorti en 2015 et qui retraçait l’enquête du Boston Globe qui a mis au jour un scandale au sein de l’Eglise Catholique. L’enquête a révélé que l’Eglise Catholique a protégé des auteurs d’abus sexuels pendant des années. La question n’est donc pas de revenir ici comme dans le film de François Ozon sur les figures du mal en elles-mêmes, mais sur ce qu’elle dit des systèmes qui les protègent. Ainsi chez Ozon, la confrontation avec le Père Preynat n’a d’ailleurs lieu qu’une fois et n’est pas un climax de l’oeuvre. Il est juste une des façons choisie par une victime pour se reconstruire, mais aussi faire avancer l’enquête. Par ailleurs, Ozon fait assez peu cas des reconstitutions des crimes, plutôt bancales dans le film, mais s’intéresse avant tout aux lettres échangées par une des victimes, Alexandre, avec l’Eglise en la personne du Cardinal Barbarin et comment le système organise la parole, ce qui doit ou non être dit. Le mal ne vient donc pas ici de ceux qui le font, mais de ceux qui observent, donc potentiellement du spectateur lui-même.

Évoquons ici Einstein et sa célèbre phrase : « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire ». Ici pas « d’hommes qui veulent juste regarder le monde brûler » à la Joker, mais bien la volonté d’observer une société face à ce mal et comment les discours se construisent, les faits se révèlent et son traités. Les faits se sont-ils arrêtés après ces révélations? Il serait faux de penser ainsi (comme il est faux de penser que #metoo a révolutionné le monde du cinéma à ce point ou a éradiqué le viol). Il est nécessaire que ces actes soient posés pour dire « stop », mais la société ne doit pas s’arrêter-là. Ainsi, dans Grâce à Dieu, François Ozon n’a pas choisi que des personnages à ce point en colère qu’ils décident de quitter l’Eglise, de lui tourner le dos, qui perdent la foi. Certains pensent que c’est en restant que le système pourra être changé de l’intérieur, d’autres pensent qu’il faut ébranler les murs de l’Eglise en la quittant avec beaucoup de bruit. C’est tout le sens de la scène où les personnages se réunissent une dernière fois et réfléchissent à la décision de faire ou non son apostasie qui consiste à renier publiquement sa foi  chrétienne en défaisant les sacrements éventuellement réalisés (notamment le baptême).

Tout le travail du film n’est pas d’opposer « bons et méchants » comme le dit François Ozon lui-même, mais bien de regarder les conséquences de certaines blessures sur des êtres humains, encore une fois. De plus, Ozon a travaillé avec une matière encore vivante puisque les procès n’avaient pas encore eu lieu au moment de la sortie, houleuse, du film. Il s’agissait donc bien de regarder des êtres agir et de montrer, sans besoin de grands discours ou d’emphases, leurs éventuelles erreurs. Ainsi le titre du film doit son origine aux mots prononcés par le Cardinal Barbarin lui-même à propos de l’affaire « grâce à dieu ces faits sont prescrits ». Rien de plus, rien de moins que la société, et les systèmes qui permettent à de tels actes de voir le jour, en face.

Le monde en face 

Chez Andréa Bescond avec Les Chatouilles, aussi il est question de prescription et de repousser l’âge de prescription justement en matière d’abus sexuel sur les enfants (et comme ça « grâce à dieu », les faits pourront être jugés). Il est aussi question de protéger les enfants. En racontant sa propre histoire, Andréa Bescond, à l’image d’Adèle Haenel dans l’interview déjà citée, fait sa propre thérapie (d’ailleurs moteur du film)  autant que celle de la société. En choisissant une thérapeute peu encline au départ à écouter sa parole tant elle se sent impuissante face à elle, en réinventant sans cesse les instants où elle révèle les abus dont elle a été victime, Andréa Bescond offre un film de combat. Un film d’amour aussi où des corps vont se trouver et se sauver. Le mal est là, en sourdine, il a un visage et ses agissements sont connus du spectateur. Cependant, ce qui importe, c’est comment la parole d’Odette, le personnage du film, va peu à peu se libérer et comment cela n’est pas la fin de tout. Andréa Bescond donne un vrai sens au mot « libéré ». Plusieurs fois elle est sur le point de parler, voire d’être démasquée, mais toujours elle est renvoyée à son poids, à sa solitude, à sa colère destructrice. On se souvient notamment de cette scène de danse (qui deviendra danse de la colère dans le spectacle qui a précédé le film) dans une école intégrée par Odette adulte où un professeur semble avoir identifié sa souffrance mais se trompe cependant d’origine.

Le film interroge aussi en grande partie le regard des proches des victimes, comment il permet de les faire grandir et de les protéger. Souvent, Odette imagine dans Les Chatouilles et au cours de sa thérapie nomade et vivante qu’elle va être sauvée. Mais elle découvre qu’elle ne peut être sauvée que par elle-même. Lors de la promotion du film la réalisatrice a donc parfois longuement insisté sur les signaux qui permettent de détecter une souffrance chez un enfant, sans culpabiliser les familles, mais en accompagnant ces dernières. L’objectif est bien pour Andréa Bescond non pas de condamner le potentiel monstre, même si son procès a bien lieu et est nécessaire pour se reconstruire, mais de donner à la société des clefs pour affronter ces monstres.

Dans ces films, on l’a vu, la figure du mal n’est jamais centrale mais elle est pourtant le cœur de la réflexion cinématographique. Le mal n’est donc pas qu’un effet cinématographique esthétisant ou jouissif pour un réalisateur qui serait sans limite. Il n’y a pas que des Joker ou des Anton Chigurh (No Country for old men) au cinéma. Ils sont des catharsis nécessaires comme l’était Phèdre, mais il y a aussi des temps où les victimes se lèvent et réclament à la société la capacité à se regarder, bref où le mal appelle l’humanité, la vraie, celle qui se relève.

K contraire : Sous ce titre énigmatique, la française Sarah Marx cache un film intense et engagé

Le premier film de fiction de Sarah Marx, K contraire, est à la frontière de la fiction et du documentaire, tant le réalisme est le maître mot. L’émotion naît de ce réalisme, mais aussi du mauvais engrenage social que la jeune femme a choisi de mettre en lumière.

Synopsis Quand Ulysse, 25 ans sort de prison, il doit gérer sa réinsertion et la prise en charge de sa mère malade. Sans aide sociale, il lui faut gagner de l’argent et vite. Avec son ami David, ils mettent en place un plan. Mais rien ne se passe comme prévu.

My Beautiful Boy

K contraire, le premier film de la jeune française Sarah Marx est impressionnant de justesse. Son passé dans le cinéma documentaire y est sans doute pour beaucoup. Sa collaboration avec Hamé & Ekoué (du groupe Hip-Hop La Rumeur) rend les dialogues vivants, actuels, dynamiques et totalement réalistes. Ulysse (Sandor Funtek, déjà émouvant dans Nos Vies Formidables de Fabienne Godet), un Ulysse qui fait ici hélas un voyage sur place le menant nulle part, est un détenu un peu modèle. Auxiliaire de l’administration pénitentiaire, il tient tête à ses chefs pour que le repas qu’il sert à ses codétenus soit livré à midi, chaud, et non à 11 heures pour convenir à des matons pressés de rentrer chez eux. Sa jeunesse fougueuse lui octroie d’emblée un capital sympathie de la part du spectateur, même si on apprend que ce n’est pas sa première incarcération. On l’aperçoit pour la première fois la veille de sa libération conditionnelle, une décision adaptée pour les uns, prématurée pour les autres.

Car Ulysse retrouve dehors un univers défavorable et plus qu’hostile. Sa mère Gabrielle (Sandrine Bonnaire, lunaire) est « Cotorep » comme il le dit dans son langage fleuri ; elle a une dépression sévère qui nécessite l’aide constante d’une tierce personne. Son meilleur ami David (le jeune Alexis Manenti qu’on a déjà remarqué dans Les Misérables de Ladj Ly) croule sous les dettes de pensions alimentaires impayées. Son ex Lena (Viriginie Acariès) qui a accepté de s’occuper de sa mère pendant son incarcération est au bout du rouleau, tant physiquement que financièrement. Ulysse personnifie de manière très juste ces milliers de personnes qui se retrouvent seules, au piège d’une vie qui tombe de Charybde en Scylla, sans l’aide de la société.

La cinéaste ne développe à aucun moment du pathos dans la construction de son film. Ce dernier est une œuvre austère, factuelle, mais également drôle, comme par moments dans une vie réelle pas drôle. Et pourtant, malgré cette austérité, les efforts du jeune Ulysse pour éviter à tout prix que sa mère ne finisse mal prennent le spectateur aux tripes. Son obsession est unique, trouver l’argent pour payer une garde pour sa mère, tandis qu’il serait au travail pour respecter les conditions de sa libération. Une équation complètement impossible à résoudre pour un jeune sans qualification, payé au mieux au Smic. Il s’associe alors avec son ami David pour vendre de la Kétamine (spécial K de son petit nom) dans les rave et autres réjouissances électroniques de masse, un tranquillisant utilisé essentiellement pour le bétail. Si son aventure n’était pas tragique, on pourrait presque la trouver rocambolesque, tant la naïveté des personnages est grande. C’est cette fragilité d’Ulysse qui est le moteur de cette histoire qui traite de beaucoup de choses : la maladie, la précarité, la dépendance, un drame social intense sans être plombant. Le jeune Sandor Funtek excelle avec ses expressions, toujours à la limite de l’ahurissement, à montrer combien il est dépassé par tout ce qui lui arrive, tout en étant farouchement déterminé à avancer sur les voies inéluctables de la délinquance, les seules qu’il connaît, car les seules qui sont à sa portée. Sarah Marx se range nettement de son côté, forte de son travail documentaire long et minutieux sur la difficile réinsertion d’anciens détenus.

K contraire est un film sans aucun temps mort, comme tourné dans l’urgence. Quand le psychiatre de Gabrielle propose le passage à la Kétamine comme nouveau protocole de soins de sa dépression, la caméra s’active encore davantage autour d’un Ulysse révolté, survolté en connaissance de cause. Ceci, pour s’arrêter brusquement, dans un soleil qui était absent du film jusqu’à ces dernières minutes, et s’inscrire dans un rythme comme apaisé, en suivant les destins de Gabrielle et de son fils Ulysse, deux destins parallèles aussi amers qu’étrangement réconfortants. K contraire, un « petit » film de 1h23min, est une belle découverte émouvante et exempte de toute sensiblerie, réalisée en subtilité et avec une grande intelligence.

K contraire – Bande annonce  

K contraire – Fiche technique

Réalisateur : Sarah Marx
Scénario : Sarah Marx, Hamé & Ekoué
Interprétation : Sandor Funtek (Ulysse Fravielle), Sandrine Bonnaire (Gabrielle Fravielle), Alexis Manenti (David), Lauréna Thellier (Laurie), Virginie Acariès (Lena), Anastasia Zorin-Machado (Babsi)
Photographie : Yoann Cart
Montage : Karine Prido
Musique : Lucien Papalu, Laurent Sauvagnac
Maisons de production : Les Films du Cercle, La Rumeur filme, Orange Studio
Distribution (France) : Les valseurs
Durée : 85 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 22 Janvier 2020
France | Ukraine– 2018

Note des lecteurs1 Note
4

Les Carrefours de la ville : l’efficacité de Rouben Mamoulian en Blu-ray chez Rimini

Depuis le 10 décembre dernier est disponible en Blu-ray et DVD pour la première fois en France Les Carrefours de la ville (City Streets). Le long métrage, réalisé par Rouben Mamoulian et considéré comme l’un des prémices du film noir, est à (re)découvrir dans une édition vidéo signée Rimini.

Synopsis : Les États-Unis, durant la Prohibition. Afin de développer son trafic d’alcool, le gangster Maskal n’hésite pas à tuer pour s’approprier de nouvelles brasseries. Il est épaulé par Pop Cooley, son fidèle et redoutable homme de main. Nan, la fille de Cooley, est amoureuse du Kid, qui travaille dans un stand de tir forain. Elle aimerait qu’il rejoigne le gang, mais il s’y refuse. Jusqu’au jour où Nan est emprisonnée…

Un film de Rouben Mamoulian

On pourrait revenir sur l’importance historique des Carrefours de la ville, la manière dont il s’intègre dans le genre du film noir et dans l’histoire du cinéma et de l’image en mouvement. Mais laissons la première réflexion au spécialiste Alexandre Clement, interviewé dans le complément de l’édition, et ces autres lourdes missions à des recherches et des écrits plus à même de les soutenir comme il se doit. Cela dit, posons la chose, la vision du film impose un premier constat : celui d’une efficacité narrative formidable déployée par le cinéaste Rouben Mamoulian. Le réalisateur épate ici par sa maîtrise du medium cinématographique et de ses outils toujours au service du récit, sans aucune esbroufe. On pense  à ce mouvement de caméra (et donc des images) qui épouse celui de la bière et de marché lors d’une introduction formidablement efficace. On peut aussi se remémorer cette courte scène dans laquelle la jeune Nan est filmée par la caméra qui, même lorsqu’on la voit quitter le cadre, est visible grâce à un miroir bien placée qui assure le contre-champ. Ce qui permet de porter l’enjeu jusqu’au terme de la scène. Enfin, on peut vous décrire cette séquence grisante pendant laquelle Pops accompagne son futur ex-patron dans le couloir de l’immeuble. Le patron avance, visible dans le champ, tandis que l’ombre de son homme de main ne fait que prendre de l’ampleur au fur et à mesure qu’il avance dans le corridor. Cela jusqu’à ce le chef lui demande son arme. Alors la menace du gangster régresse tandis que l’ombre est tout à coup diminuée. Et que faire d’autre qu’être épaté face au trouble intime de Nan qui, emprisonnée, imagine en voix-off le meilleur et le pire du potentiel avenir qui l’attend elle et Kid.

Au-delà de l’objet historique qu’il constitue, les Carrefours de la ville est une formidable  expérience de cinéma, et surprendra bien des regards formés (du cinéphile au cinéaste) par l’évidence et l’audace qui portent le métrage.

les-carrefours-de-la-ville-de-robert-mamoulian-avec-gary-cooper-sylvia-sidney-en-blu-ray-dvd-copyright-universal-pictures-rimini-editions
Cooper et Sidney, formidable duo d’acteurs efficaces dans Les Carrefours de la ville.
Copyrights : Universal Pictures, Rimini Editions.

City Streets Blu-ray

les-carrefours-de-la-ville-de-robert-mamoulian-avec-gary-cooper-copyright-universal-pictures-rimini-editions
Gary Cooper, un cowboy dans la ville.
Copyrights : Universal Pictures, Rimini Editions.

Les Carrefours de la ville se dévoile avec un master plus ou moins satisfaisant. Si le rédacteur de DVDClassik s’avère relativement déçu par cette sortie HD, on est de notre côté, comme Regard Critique, plutôt satisfaits par le rendu video. En effet, le film de 1931 se dévoile avec une image relativement stable et à la définition correcte. Bien sûr, des arrière-plans souffrent cruellement de flou et même de grain au point que ces portions visuelles tiennent de la bouillie. On note aussi, ici et là, des griffes, des points blancs et une perte de définition sur les plans truqués (avec des surimpressions par exemple). On remarque, à l’inverse, une stabilité d’image correcte, et une précision bienvenue sur les plans moyens et serrés (gros plans et inserts). Aussi l’image est accompagnée par un rendu sonore formidable, loin de subir les saturations sonores éprouvées sur de nombreuses éditions vidéo, encore récemment. De façon générale, Rimini propose donc un master satisfaisant, surtout si l’on tient compte de l’âge du film et du fait qu’une meilleure copie risque d’être difficile, peut-même impossible à obtenir et à numériser sans destruction du support. N’oublions pas que nombre de films (copies d’exploitation comme négatifs) ont été détruits, jetés, vendus, ou ont juste disparu sans notes de traçage. DVDClassik nuance leur propos en considérant qu’il n’y a pas que des problèmes liés à l’âge de la copie. Certains seraient propres au fichier vidéo, tels qu’un manque de « grain dans les hautes lumières » et l’impression d’une image « vaguement argentique en basse lumière ».

On regrettera toutefois un élément dans cette édition : que Rimini nous dégote ce trésor oublié est formidable, qu’il ne l’accompagne que de l’entretien avec un spécialiste du film noir est dommage. Le bonus est intéressant, mais trop court pour traiter en profondeur des Carrefours de la ville. Sont ainsi rapidement évoqués en 16 minutes par Alexandre Clément : Dashiell Hammett et son rapport à Hollywood avec la vente de ses récits, Rouben Mamoulian et son apport sur le long métrage, et la place de ce dernier dans le genre du film noir. Le spécialiste revient d’ailleurs avec enthousiasme sur ce genre, souvent mal cadré entre les débuts des années 1940 et 1958 (La Soif du Mal) alors qu’il s’agit de la période dite « classique » du genre qui n’a jamais cessé d’exister après cette année et qui trouve ses prémices avant les années 40, notamment avec Les Carrefours de la ville.

L’édition signée Rimini et distribuée par ESC se révèle être frustrante : on pouvait en attendre davantage, toutefois le résultat est relativement satisfaisant, surtout pour une première sortie DVD/Blu-ray française de ce grand film âgé de quatre-vingt dix ans, méconnu dans notre hexagone.

FICHE TECHNIQUE Combo DVD/Blu-ray – Les Carrefours de la villeLes-carrefours-de-la-ville-critique-film-sortie-bluray

1080p – 16/9 – 1.37 :1 (format respecté) – Images : Noir et Blanc – Audio : Anglais 2.0 mono DTS-HD Master Audio – Sous-titres : français – Disques : 2 – BD-50 – DVD-9 – Digipack – Éditeur : Rimini Éditions – Distributeur : ESC Distribution – Durée du film : 83 min.

Compléments

Interview de l’écrivain Alexandre Clément, spécialiste du film noir

Sortie le 10 décembre 2019 – Prix de lancement indicatif : 24,99€

Note des lecteurs0 Note
4

Brimstone : un méchant trop méchant

0

Selon un célèbre adage, plus réussi est le méchant, meilleur le film sera. Nés de ce sophisme Hitchcockien, les Dark vador, Hannibal Lecter et autres boogeyman de la pop culture témoignent de sa véracité, jusqu’à la surenchère. Et si le méchant est trop méchant pour être crédible ? On part à Brimstone, ça vous branche? Allez, ça va bien se passer…

Le nouveau western

2017, un film de Martin Koolhoven, bienvenue à Brimstone. Martin Koolhoven’s Brimstone même, selon la particule amusante et pompeuse, qui était aussi celle de certains films de John Carpenter, sauf que lui le faisait pour protéger ses droits d’auteur. Là, après avoir vu le film, vous vous direz peut-être qu’il n’y a pas grand chose à défendre. Et pourtant… Comme dirait l’autre… Un polar crépusculaire a tout des atours séduisants du soleil couchant : après Impitoyable, le chef d’œuvre de Clint Eastwood, beaucoup se sont essayés à revisiter le nouveau western. On prend un calque, ici La nuit du chasseur, en 1955, et la version 2.0 est en route.

Un méchant très méchant

Dans l’Ouest américain, on croise des cow boys, des flingues, des indiens et d’autres créatures affectueuses comme des pasteurs rigoristes. Enfin, pour eux l’affection est assez étouffante et consiste souvent à poursuivre sur toute une vie ceux et celles qui refusent de se soumettre à leurs terribles errances métaphysiques. En tout cas, celui-ci, Boris Rehlinger, incarné par un Guy pearce en roue libre, en pente abrupte et sans freins réussit l’exploit de nous faire oublier en quelques minutes à l’écran qu’il est le presque anagramme de Richard Bohringer. C’est dire. Hargneux, ténébreux et balafré, ce qui n’arrange pas grand chose, il est pourtant le même ultime du méchant Hitchcockien : charismatique, mis en scène avec envie et absolument détestable. Mais ça ne marche pas des tonnes. Pourquoi donc ?

Une jeune fille très sensible

Un grand film comme Delta force 2 l’ayant prouvé, le méchant trop méchant ne vaut pas un méchant très méchant. Car le méchant trop méchant est celui qui réussit à faire baisser les bras au spectateur, de dépit, et de tristesse aussi, quand il est au générique d’un film de plus de deux heures, divisé en 4 chapitres pompiers : révélation, exode, genèse et châtiment. Pas moins que ça. Boris est invincible, impitoyable, blessé et tué quatre fois, même brûlé vif, mais revient inlassablement comme un tueur de slasher mal fagoté. La tristesse de ce Brimstone est de manquer la cible, à défaut d’avoir une belle flèche. Car le précepte de base est de rappeler ce que l’orangina rouge nous avait déjà appris plus tôt à ce sujet : mais pourquoi est-il si méchant ?

Un tueur sans cible

Las, tailladé, blessé, rejeté, Boris n’en a cure : il sera tueur sanguinaire, violera, éventrera un père de famille plutôt sympa, marchera avec la volonté de Mike Myers tout en étant aussi souriant que Rudy Garcia. Et c’est tout le désespoir que ce film très long inspirera par le bras armé de cet homme incontrôlable, comme son acteur, qui échappe à toute logique narrative et toute logique tout court : le mal ne peut pas être humanisé de la sorte quand il est absolu. Cette incarnation dont John Carpenter était friand, il la réservait à l’arrière-plan, la raréfiait dans ce qui est devenu une figure imposée de tout apprenti cinéaste. Martin Koolhoven en fait lui l’alpha et l’omega d’un métrage dont un des signes restera ce regard perdu, douloureux de Dakota Fanning, jouant Liz, la pourchassée, semblant comme nous ne pas comprendre pourquoi ce mal s’acharne de la sorte à vouloir la tuer. De deux choses l’une : ou un méchant n’a pas de but apparent, et il en est terrifiant, car il ne sera pas humanisé, ou s’il en a un, il doit être clairement compréhensible, au risque de marcher dans les pas de sa propre ombre. Une triste publicité pour les pasteurs rigoristes.

Brimstone: bande-annonce

Fiche technique

Titre : Brimstone
Réalisation : Martin Koolhoven
Scénario : Martin Koolhoven
Photographie : Rogier Stoffers
Monteur : Job ter Burg
Musique : Tom Holkenborg
Producteur : Els Vandevorst, Uwe Schott
Production : N279 Entertainment, Backup Media, X-Filme, Prime Time, Studio Babelsberg, The Farm Film
Pays : Pays-Bas (coproduction Pays-Bas, France, Allemagne, Suède et Royaume-Uni)
Genre: western / thriller
Durée : 148 minutes
Langue : anglais, néerlandais
Dates de sortie : 22 mars 2017
Interdit aux moins de 16 ans

Distribution

Dakota Fanning (VF : Kelly Marot) : Liz/Joanna
Guy Pearce (VF : Boris Rehlinger) : le Révérend et père de Joanna
Emilia Jones (VF : Clara Quilichini) : Joanna adolescente
Kit Harington (VF : Benjamin Penamaria) : Samuel, un braqueur blessé
Carice van Houten (VF : Audrey D’Hulstère) : Anna, la mère de Joanna

Note des lecteurs6 Notes
2

Scandale : biopic manichéen d’une parole pourtant essentielle

Scandale, le biopic de Jay Roach, n’a rien de sulfureux dans sa réalisation mais la présence de Charlize Theron, Margot Robbie et Nicole Kidman parvient à dévoiler la parole féminine sur cette affaire de harcèlement sexuel chez la FOX, de manière incisive mais très discutable.

Bien avant le mouvement #MeToo, une sulfureuse affaire de harcèlement sexuel éclate sur la FOX. Roger Ailes (John Lithgow), directeur et responsable de la chaîne est accusé par plusieurs employées féminines d’avoir abusé de son statut de boss pour exiger d’elles des faveurs sexuelles. Jay Roach réalise un biopic entre fiction et documentaire qui relate l’affaire du point de vue de trois femmes. Pour incarner ces trois femmes on retrouve trois actrices remarquables : Margot Robbie dans le rôle de Kayla, une figure de jeune ambitieuse prête à tout mais qui déchante rapidement; Nicole Kidman qui interprète Gretchen Carlson, l’ex présentatrice vedette, qui, après s’être fait remercier, dénoncera bravement les scandales sexuels de la Fox ; enfin, Charlize Theron dans le rôle ambigu de Megyn Kelly, à la fois victime et complice dans l’affaire, qui s’avéra être le personnage centrale de l’intrigue.

Show me your legs !

Même si ces trois femmes sont semblables physiquement, elles exposent des points de vue et comportements très différents face au harcèlement et comment elles se posent en victimes ou non. Dans ce travail visant à donner la parole aux femmes, la réalisation insiste parfois trop grossièrement. Les regards-camera et discours directs vers spectateur de la part des femmes rend le procédé peut-être trop moralisateur. S’insèrent également au milieu du film de véritables témoignages d’anciennes employés victimes des abus de Roger Ailes, pour appuyer les faits à la fiction.

Une vérité qui dérange

La film dénonce aussi l’ambiance médiatique toxique. Tout nous fait comprendre que c’est « un média visuel » et qu’en tant que femme, il faut avant tout savoir montrer son corps. Une véritable objectivation des femmes dans les médias qui n’est avoué qu’à demi-mot. Toutes les employées féminines, blondes ou brunes, adoptent l’uniforme recommandé pour se faire remarquer : robes moulantes, talons aiguilles, maquillage excessif. Et pour les plus ambitieuse, il faudra se baisser pour mieux monter. Les règles sont insidieuses mais ancrées. Le personnage de Margot Robbie en subit d’ailleurs les frais. Passant de la jeune optimiste désabusée à la véritable rebelle, Kayla se révèle être le personnage qui évolue le plus au long du récit, personnifiant ces femmes qui osent briser le silence malgré les pressions qui l’entourent.

Scandale n’éclate pas dans sa réalisation

C’est bien ce qui résonne le mieux pour ce film car en réalité, la réalisation de Scandale n’a rien de sulfureux. Un biopic assez classique, prenant son temps pour installer l’ambiance malsaine de la production FOX. Un univers très manichéen, ou les hommes au pouvoir sont des répliques de Trump et les femmes jouent à la fois les victimes ET les complices des harcèlements perpétrés. C’est cette troublante dualité féminine qui dérange tout du long. Par exemple, le personnage de Jess Carr (Kate McKinnon), la collègue lesbienne de Margot Robbie, refuse de savoir la vérité par peur des répercussions négatives sur sa propre carrière. En montrant ces femmes qui acceptent trop, qui participent même, jusqu’à nier l’évidence, cela dévoile la plus dérangeante des vérités. Dans un univers patriarcal, les femmes peuvent aussi faire preuve de cruauté les unes envers les autres.

Finalement, Scandale n’a rien d’ouvertement féministe ou de percutant. Seules les actrices principales valent le détour pour un récit choral assez décevant. Une dynamique qui aurait pu être plus sombre pour un film sur le milieu journalistique. Un manque d’audace dans la réalisation qui rend ce biopic décevant et ne fait qu’éveiller notre curiosité autour de l’affaire. A savoir, qu’une série sur le même sujet, The Loudest Voice, a valu le prix d’interprétation masculine à Russel Crowe aux Golden Globes 2020 pour son rôle de Roger Ailes. La série permet de mieux percer les différents points de vue sur l’affaire et offre un rythme plus excitant.

Scandale – Bande-annonce :

Scandale – Fiche Technique :

Titre d’origine : Bombshell
Réalisateur : Jay Roach
Scénario : Charles Randolph
Casting : Charlize Theron (Megun Kelly),  Margot Robbie (Kayla Pospisil), Nicole Kidman (Gretchen Carlson), John Lightgow (Roger Ailes), Allison Janney (Susan Estrich), Malcolm McDowell (Rupert Murdoch), Kate McKinnon (Jess Carr), Connie Britton (Beth Ailes), Liv Hewson (Lily Balin)
Photographie: Barry Ackroyd
Musique : Theodore Shapiro
Distribution : Metropolitan FilmExport
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre: Biopic, drame
Durée: 1h 49min
Date de sortie : 22 janvier 2020

Note des lecteurs2 Notes
4.5

Réédition de deux recueils de nouvelles de Jean Ray : whisky, zones humides, quatrième dimension et autres joyeusetés

0

Écrivain belge, néerlandophone de naissance mais francophone de métier, Jean Ray (1887-1964) s’avère être un auteur de nouvelles et de romans fantastiques et horrifiques hautement recommandables, au style tout à fait singulier. Malgré des périodes de reconnaissance publique et critique au cours des années 1920 et 1940, il est aujourd’hui un peu oublié. Une injustice que cherchent à réparer Les Impressions Nouvelles, avec plusieurs rééditions au programme dans leur collection Espace Nord.

Laissons là d’emblée cette tendance pratique qui consiste à juger de la qualité d’un auteur méconnu en le comparant à ses pairs plus célèbres : nous ne qualifierons pas Jean Ray de Edgar Allan Poe belge ou de H.P. Lovecraft flamand. Si elles sont réductrices (et souvent un brin condescendantes pour les pays cités), ces comparaisons ne sont toutefois pas totalement insensées. Le crime qui a lieu dans « La Vengeance » a bien des réminiscences de « The Tell-Tale Heart », « Le Tableau » a des airs de « Portrait ovale » et certaines des meilleures nouvelles de Ray se passent sur des bateaux, tout comme l’inoubliable « Manuscrit trouvé dans une bouteille » de Poe, auteur avec qui il partage donc également un recours fréquent aux récits rapportés (par un tiers, un manuscrit, etc.). Certaines bêtes tapies au fin fond des ténèbres ne sont pas non plus sans rappeler quelques-unes de leurs homologues lovecraftiennes (voir « La bête blanche »), même si Jean Ray se distingue aisément du créateur de Cthulhu par un intérêt plus grand pour l’espèce humaine. Enfin, les histoires de fantômes, y compris lorsqu’elles n’en sont pas vraiment, peuvent également évoquer les contes de Dickens (humour sur les clichés du genre compris), par ailleurs cité à plusieurs reprises par Jean Ray. Mais au-delà des influences et des clins d’œil, il y a bien un style Jean Ray qui en fait un auteur unique et incomparable.

Les éditions des Impressions Nouvelles redonnent ainsi à lire une bonne partie de l’oeuvre rayienne, en éditant deux recueils de nouvelles (d’autres parutions sont prévues courant 2020). Le premier, Les contes du whisky, divisé en deux parties (les contes proprement dits, suivis de « … et quelques histoires dans le brouillard ») date des années 1920 et propose des nouvelles plutôt courtes, parfois un peu confuses (le début de « Irish Whisky » prend assurément le lecteur novice à rebrousse-poils), généralement alcoolisées et rentre-dedans, pas toujours pour de bonnes raisons (ce volume contient nombre de saillies antisémites qui, soyons francs, nous ont posé quelques problèmes à la lecture des livres et à l’écriture de ce texte : faut-il s’y attarder ou faire comme si elles n’existaient pas ? Mentionnons-les et laissons le lecteur se faire son propre avis).

Le deuxième recueil, Le Grand Nocturne / Les Cercles de l’épouvante, regroupe des nouvelles parues au début des années 1940, bien que pour la plupart écrites ou commencées une dizaine d’années plus tôt. Entre ces deux périodes, Jean Ray a connu un passage par la case prison (pour escroquerie), suivi d’une traversée du désert. Obligé de travailler sous un autre pseudonyme, Ray a également dû modifier son style pour coller un peu plus aux canons de la nouvelle fantastico-horrifique : peut-être moins brutes et plus commerciales, ces nouvelles, plus longues, sont cependant beaucoup plus abouties et agréables à la lecture.

Si toute comparaison avec ses aînés n’est pas forcément souhaitable, peut-on même vraiment parler de Jean Ray comme d’un auteur de littérature fantastique ? Sur les quarante-cinq nouvelles présentes dans ces deux livres, on peut en distinguer une douzaine où les phénomènes surnaturels s’expliquent de manière tout à fait rationnelle (reposant certes sur de troublantes méprises) ou bien laissent un doute sur la réalité de ce qui nous est raconté (ainsi de l’état d’ébriété avancée des personnages de « La Scolopendre »).

Mais le plus souvent, il se passe effectivement chez Jean Ray des choses qui ne courent pas les rues dans notre réalité, et qui ont par ailleurs souvent à voir avec des interventions d’ordre divin (se référer sur ce point aux très complètes postfaces qui concluent les deux ouvrages, excellentes plus-values de ces éditions). Mais ces faits étranges surviennent dans un monde qui est, lui, bien réel. Si les nouvelles se déroulent dans des endroits différents, aussi bien dans le monde flamand dont Ray, néerlandophone de naissance, est originaire, que dans une Angleterre fantasmée, des constantes s’affirment.

Si l’on devait chercher un mot pour qualifier l’univers de Jean Ray, il faudrait sans doute chercher du côté du champ lexical de l’humidité. Les villes portuaires prédominent : on n’est jamais bien loin des quais et des tavernes de marins. Cinq nouvelles, parmi les meilleures (l’extraordinaire « Le Psautier de Mayence »), se déroulent en pleine mer sur des bateaux : lieux clos dans un environnement ouvert à toutes sortes de menaces, ils constituent un décor idéal pour le fantastique rayien. Trois nouvelles voient leurs protagonistes s’égarer dans des marais côtiers où le commun des mortels n’aurait pas envie de s’attarder et deux autres mettent en scène des rivières au cours perturbé par des événements peu banals. Enfin, que l’on soit à terre ou sur mer, l’humidité est partout présente : le soleil et le ciel bleu n’existent pas chez Jean Ray, qui noie ses histoires dans une constante brume, lorsque ce n’est pas dans de violentes tempêtes. Triste fog londonien ou éléments qui se déchaînent : prière de garder un ciré à portée de main durant la lecture.

Notons, comme le titre du premier recueil le suggère, l’importance des boissons alcoolisées dans l’univers rayien. Si l’eau est omniprésente et souvent porteuse de mauvais présages, le whisky connaît un rôle plus ambigu, tour à tour réconfortant et permettant de se lier à son voisin de table, ou bien susceptible de faire naître chez le buveur une confusion qui n’arrange pas sa situation. Qu’importe, le whisky est beaucoup plus souvent décrit en termes poétiques, voire amoureux, que l’eau. Comme dirait Bunny Snooks, protagoniste du « Fantôme dans la cale » : « L’eau sans un peu de whisky n’est pas à boire : plutôt mourir. » Et de fait, c’est bien le whisky qui donne à Snooks le courage dont il a besoin pour s’extirper de sa situation délicate.

Ces éléments, qui servent de toile de fond à des apparitions surnaturelles complexes, constituent une unité en apparence malsaine mais dans laquelle le lecteur se surprend à se plaire : il y a également quelque chose de chaleureux dans ces bas-fonds. Les nombreux bars et tavernes dans lesquels nous emmène Jean Ray ont généralement l’art de réchauffer les hommes qui s’y trouvent, malgré les menaces que représentent ou auxquelles sont confrontés ces personnages, très souvent des marins ou des vivoteurs peu recommandables, mais non dénués d’une certaine humanité, bien recouverte de crasse, mais là tout de même. L’univers de Jean Ray est aussi un univers de classes populaires, voire de milieux franchement interlopes. La bourgeoisie et les milieux d’affaires ont rarement bonne presse dans ses récits : on y croise notamment plusieurs prêteurs sur gages et quelques riches pas forcément présentés sous leur meilleur jour. Et lorsqu’ils veulent faire une « bonne action », comme dans la nouvelle éponyme, les choses finissent mal.

Variant les plaisirs, Jean Ray nous emmène à plusieurs reprises dans d’autres lieux moins maritimes mais tout aussi peu engageants. Deux cimetières et quelques sombres ruelles donnent à voir des visions de cauchemar particulièrement marquantes. Mais c’est lorsqu’il s’approche de la quatrième dimension, celle des « Étranges études du Dr Paukenschläger », du « Grand Nocturne » ou de « La ruelle ténébreuse », que Ray se montre le plus étourdissant. Ces trois nouvelles, avec « Le psautier de Mayence », déjà cité et probablement la meilleure synthèse des traits caractéristiques de l’œuvre de Ray, constituent sans doute les véritables chefs-d’œuvre de ces recueils, recommandables à tout amateur de récit horrifique. Nul doute qu’en se plongeant dans ces textes, le lecteur reprendra les mots d’Archiprêtre dans « La ruelle ténébreuse » : « Il me semblait que je m’éloignais dangereusement de mon monde. »

Enfin, les histoires qui nous sont contées dans ces deux recueils ne nous arrivent pas toujours de manière directe. Il est fréquent de voir un narrateur initial laisser la place à un interlocuteur qui nous raconte alors le récit principal. Nulle surprise, alors, de voir la dernière nouvelle, figurant en annexe du deuxième recueil et intitulée « Dürer, l’idiot » se parer de réflexions sur l’art de la narration et proposant une mise en abyme du travail de Jean Ray. Au sujet dudit idiot, excellant dans l’art de raconter des mensonges, le narrateur déclare : « Il avait un art profond de préluder un récit, ou de le couper aux endroits palpitants par des artifices de fumeur. » Confronté plus tard à une immixtion brutale du surnaturel dans une scène initialement banale, le même explique : « Notre intelligence demande à tout événement un prélude. Elle a horreur de l’immédiat […], elle veut arriver à toute chose en pente douce », ajoutant qu’« au lieu d’en ressentir de l’effroi, je ne m’en sentais que choqué ». On n’est pas très loin de la thèse hitchcockienne de la bombe sous la table, et c’est ce qui fait tout le sel de ces nouvelles : une mise en place savamment travaillée, fonctionnant autour d’une ou plusieurs des constantes citées ci-dessus, puis le détraquement progressif (et attendu) de ce que l’on nous a présenté comme étant la réalité, pour finir sur une conclusion généralement imprévisible, et d’ailleurs pas forcément négative. Chez Jean Ray comme chez Poe, on ne sait jamais exactement ce qu’il va se passer, mais on peut être certain que des choses « extraordinaires » vont surgir sous nos yeux. Le suspense se conjugue alors au vertige, deux ingrédients indispensables de l’épouvante.

Les Contes du whisky, Jean Ray

Les Impressions Nouvelles, 260 pages, novembre 2019

Le Grand Nocturne / Les Cercles de l’épouvante, Jean Ray

Les Impressions Nouvelles, 440 pages, novembre 2019

Les Carrefours de la ville (City Streets) de Rouben Mamoulian

Dans Les Carrefours de la ville (City Streets), classique du film noir teinté de romantisme hollywoodien réalisé par Rouben Mamoulian en 1931, le jeune Gary Cooper s’affirme sous les traits d’un élégant cow-boy citadin au cœur tendre, rôle façonnant déjà la virilité gracieuse du séducteur et la silhouette imposante du héros américain qu’il incarnera à l’écran jusqu’à la fin des années 1950. À ses côtés, Sylvia Sidney, pour ses débuts au cinéma, est étincelante en complice ingénue. Une œuvre caractéristique de l’âge d’or de la turbulence qui, de par ses apports techniques et esthétiques, appartient à l’histoire du cinéma.

Synopsis : Aux États-Unis, durant la Prohibition. Afin de développer son trafic d’alcool, le gangster Maskal n’hésite pas à tuer pour s’approprier de nouvelles brasseries. Il est épaulé par Pop Cooley, son fidèle et redoutable homme de main. Nan, la fille de Cooley, est amoureuse du Kid, qui travaille dans un stand de tir forain. Elle aimerait qu’il rejoigne le gang, mais il s’y refuse. Jusqu’au jour où Nan est emprisonnée…

Partners in crime

Nan Cooley (la toute charmante Sylvia Sidney, icône de l’Hollywood des années 1930), une jeune femme liée à un gang de trafiquants d’alcool, fait la connaissance du « Kid » (le naïf mais charismatique Gary Cooper, malfrat malgré lui), modeste employé d’un stand de tir forain qui manie les revolvers avec une adresse fabuleuse. Quand vient le soir, les deux tourtereaux vont au bord de l’Atlantique chercher un moment de solitude. Mais, complice de son père, Nan est arrêtée pour avoir caché l’arme d’un crime. Kid adhère alors au gang de la bière dans l’espoir de faire sortir sa belle de prison. Il entre aussitôt en conflit avec le parrain de la bande. Nan, effrayée pour lui, met tout en œuvre pour le sauver, demandant même au meneur de l’expulser. À la suite de manœuvres d’une femme jalouse, Nan, enfermée avec le cadavre du meneur, sera libérée par le Kid.

sylvia-sidney-gary-cooper

Après le succès de Applause (1929) – son premier film parlant mettant en vedette Helen Morgan -, la Paramount engage Rouben Mamoulian (Dr. Jekyll et Mr. Hyde, Aimez-moi ce soir, La Reine Christine, La Belle de Moscou), pour, en pleine vogue du film de gangsters, réaliser Les Carrefours de la ville (City Streets) d’après l’histoire de Dashiell Hammett, fondateur du roman noir (Le Faucon Maltais, La Moisson rouge).

Pré-Code et gangsters

Utilisant la pègre et la Prohibition comme toile de fond, suggérant les meurtres par des plans richement symboliques, maniant l’ellipse avec élégance et initiant la voix-off en tant que procédé narratif, le cinéaste signe un classique du film noir. Ici, Mamoulian, qui excelle dans l’art du cadrage et de la composition, allie la sophistication esthétique des dernières années du muet aux progrès des techniques modernes. Il quitte les studios le temps de tourner quelques superbes plans extérieurs, adopte un découpage vif, joue sur les effets de profondeur et met en évidence le mouvement, que la caméra capture dans toute sa fluidité à l’aide de voluptueux travellings. Grâce à ces mouvements d’appareil novateurs qui caractérisent la suite de l’œuvre de Mamoulian, ainsi qu’à son traitement relativement schématique du gangster et des personnages rappelant Underworld (1927) de Sternberg, City Streets démontre que le cinéaste, aussi metteur en scène de théâtre et d’opéra, avait la carrure pour devenir un réalisateur majeur du film noir. Hélas, il n’en fut rien.

Toutefois, l’intelligence et l’inventivité de la mise en scène de Rouben Mamoulian habillent le film de nombreuses qualités maîtresses. En effet, Les Carrefours de la ville comporte tous les symptômes de la période Pré-Code ; il regorge à la fois de trouvailles visuelles et d’allusions héritées du cinéma muet (pour l’anecdote, Hollywood confia d’ailleurs à Mamoulian la réalisation du mythique Laura avec, dans le rôle-titre, la séduisante et énigmatique Gene Tierney, avant de l’écarter au profit d’Otto Preminger), renforçant son caractère précurseur et visionnaire. C’est également en 1931 que sortent Le Petit César et L’Ennemi Public, tous les deux produits par Warner Bros, dans lesquels Mervyn Leroy et William Wellman définissent bon nombre de conventions du genre. Car la férocité des figures de la pègre fascine le public de l’époque.

Un couple glamour

City Streets met en scène deux corps glamour antinomiques. La frêle Sidney et le géant Cooper – introduit de dos par son chapeau de cow-boy -, forment un magnifique couple de cinéma. Pas à pas, ils s’apprivoisent, s’éloignent, s’étreignent puis se repoussent, s’attirant tels des aimants, comme l’illustre la scène dans laquelle Nan et Kid, parcourant les stands de la fête foraine, se reflètent dans des miroirs déformants, accessoires de cirque renvoyant à l’intériorité perturbée des deux héros. Plus tard, la séquence de la plage, étape clé préparant l’union symbolique des protagonistes empreinte d’une poésie borzagienne, les réunit de nouveau loin de la foule, assis sur un rocher face à la mer. Le flux romantique des vagues caressant le rivage se substitue au délicat va-et-vient du sentiment amoureux. La séquence sera suivie d’un fondu sur un oiseau en cage, métaphore de Nan, blanche colombe retenue, gardée en cage par Pop (Guy Kibbee).

gary-cooper-sylvia-sidney

Gary the Kid

Si le charme magnétique de Sylvia Sidney – qui remplaça la sulfureuse Clara Bow -, tirant au fusil en direction du spectateur, opère dès sa première apparition, Gary Cooper, tout juste âgé de trente ans, s’affirme dans ce rôle de cow-boy citadin au cœur tendre, d’abord réticent puis intrépide, dont la virilité gracieuse, réservée, voire timide, annonce déjà sa stature de héros galant chez DeMille – citons à ce sujet Les Conquérants d’un nouveau monde (1946) dans lequel l’acteur donne la réplique à la pimpante Paulette Goddard. En effet, Les Carrefours de la ville contribue à façonner l’image de séducteur de Cooper, entretenue par des succès suivants tels que Sérénade à trois (1933) de Lubitsch, L’Adieu aux armes (1932) et Désir (1936) de Borzage, L’Extravagant Mr. Deeds de Capra (1936) ou Cape et Poignard (1946) de Lang pour ne citer qu’eux.

Pourtant, le scénario d’Oliver H.P. Garrett et Max Marcin met en avant les caractères féminins : figure centrale, Nan conduit le récit tandis qu’Agnes, maîtresse de Big Fella Maskal campée par Wynne Gibson, joue les femmes fatales supprimant férocement son amant. Face à elles, l’impitoyable et répugnant chef de gang incarné par Paul Lukas (Une Femme disparaît, 1952), est un homme sans scrupules, presque ridicule, passant plus de temps à courtiser les femmes de ses associés qu’à fortifier son empire.

L’esthétique du film noir

Les motifs esthétiques qui travaillent le film (parmi eux, le chat, animal fétiche de Mamoulian, l’analogie entre les fluides qui s’opère par le montage, la transparence employée pour signifier l’ellipse, les barreaux de la cellule encadrant le visage de Sylvia Sidney) fascinent le spectateur. Les retrouvailles sont poignantes dans la scène du parloir de la prison, lorsque le Kid et Nan, plus amoureux que jamais, s’embrassent tendrement à travers le grillage quasi filamenteux qui les sépare. Il y a enfin, en crescendo, la douce musicalité de la voix-off – laquelle intervient entre deux travellings parfaitement symétriques -, de Nan expiant en prison et décidant de renoncer à son ambition aussi périlleuse que malhonnête. La voix-off, devenue un procédé narratif rétrospectif, sera parfaite dix ans plus tard par Orson Welles dans Citizen Kane.

gary-cooper-city-streets

La photographie signée Lee Garmes (Scarface, Shangaï Express, Duel au soleil) met quant à elle l’accent sur un élégant jeu d’ombre et de lumière, menace du crime qui envahit peu à peu le décor. Le chef opérateur capte la cinégénie des deux acteurs dans leurs plans rapprochés.

On regrette néanmoins cette conclusion « accélérée », décousue et en fin de compte peu crédible, construite sur un vertigineux effet de vitesse maniéré, comme si cette course effrénée contre le train devait à tout prix trancher avec la staticité et la noirceur du milieu urbain dépeint dès le début du film. Un dénouement qui fait surtout la part belle à la romance typiquement hollywoodienne, préférant le « happy-end » à la violence pour sublimer ce couple glamour libéré de la mafia qui le retenait jusqu’ici prisonnier.

En somme, épaulé par une éblouissante Sylvia Sidney, Gary Cooper incarne avec brio ce héros-gangster, personnage charismatique et séduisant auquel le spectateur s’identifie facilement. L’acteur livre une performance subtile grâce à une grande maîtrise du langage corporel. City Streets demeure une œuvre caractéristique de l’âge d’or de la turbulence qui, de par ses apports techniques et esthétiques, appartient à l’histoire du cinéma.

Sévan Lesaffre

 

les-carrefours-de-la-ville

Dans les bacs depuis le mois de décembre, le coffret Blu-ray/DVD Les Carrefours de la ville proposé par Rimini Éditions contient une interview de l’écrivain Alexandre Clément, spécialiste du film noir. Durant une quinzaine de minutes, l’essayiste revient plus particulièrement sur ce trésor de la filmographie de Rouben Mamoulian, recontextualise le long métrage parmi les chefs-d’œuvre du film noir avant d’évoquer le rôle moteur des femmes dans City Streets.

Titre original : City Streets
Scénario : Max MARCIN, Oliver H.P. GARRETT d’après l’histoire originale de Dashiell Hammett
Sociétés de production : Paramount Pictures, Paramount International
Avec : Gary COOPER (Le Kid), Sylvia SIDNEY (Nan Cooley), Paul LUKAS (Big Fellow Maskal), William BOYD (McCoy), Wynne GIBSON (Agnes), Guy KIBBEE (Pop Cooley), Stanley FIELDS (Blackie), Betty SINCLAIR (Pansy), Robert HOMANS (L’inspecteur de police), Barbara LEONARD (Esther March)…
Sortie : États-Unis : 18/04/1931
France : 03/07/1931
Genre : Polar/Film noir
Pays : États-Unis
Durée : 1h23

4

Roman porno : 1971-2016, une histoire érotique du Japon, un coffret réjouissant

De 1971 à à 2016, le grand studio japonais de la Nikkatsu va produire une centaine de films érotiques à petit budget : les « roman porno ». La Major, en grande difficulté économique à la fin des années 60, espérait ainsi se renflouer. Dans ce but, elle fera appel à des chefs opérateurs ayant fait leurs preuves en leur donnant carte blanche. Bientôt émergeront quelques grands noms du cinéma érotique nippon : Tatsumi Kushimaro, Noboru Tanaka ou encore Toshimaru Ikeda. Elephant films retrace avec les dix films de son coffret rétrospectif  Roman porno : 1971-2016, une histoire érotique du Japon l’éventail particulièrement riche de ce qui va devenir au fil du temps un genre en soi. A noter que les suppléments de plus de 10 heures de présentation des films par Stephen Sarrazin et Stéphane de Mesnildot sont tout à fait précieux.

Un genre  jouissif mais ficelé et corseté

Le cahier des charges imposé par la Nikkatsu aux réalisateurs qui s’y collent tient en trois grands principes : le film doit être bref, 70 minutes tout au plus, raconter une histoire et comporter ni plus ni moins huit scènes érotiques. Sur cette base, les différents réalisateurs vont s’en donner à cœur joie déclinant toute la panoplie des fantasmes qu’on peut imaginer : l’amour dans différentes positions (sociales ou géométriques), l’amour à deux mais pourquoi pas à trois (Nuits félines à Shinjuku, Les Amants mouillés), l’amour phallique ou saphique (White Lily), l’amour qui rend chèvre (L’Aube des félines) aussi bien que l’amour vache (Angels Guts, Antiporno). Une grande liberté d’écriture qui se heurte malgré tout aux tabous sociétaux encore bien marqués dans le Japon des années 70 : du cul OK mais cachez ces poils, chattes, bittes, verges et couilles que l’on ne saurait voir. La pellicule se retrouve souvent grattée ou barrée d’un rectangle opaque en postproduction, parfois par le réalisateur lui-même. A ce titre, il est assez amusant de constater la façon dont certains d’entre eux procéderont pour masquer ces parties intimes à l’aide de toutes sortes d’objets incongrument placés au premier plan (Nuits félines à Shinjuku). Et de fait, une des caractéristiques du genre est son humour et sa propension à l’auto-dérision.

Ancrage social et déambulations urbaines

La plupart des films du coffret racontent des histoires avec des personnages bien écrits ce qui tranche avec le cinéma érotique occidental. Des individus fragilisés par la vie  (les veufs de l’Aube des félines ou de White Lily) ou par des difficultés économiques (les prostituées, le réalisateur de l’Extase de la rose noire, les personnages au ban de la société dans Angels Guts). Quelle que soit la situation professionnelle ou sociale des personnages, le sexe vient souvent remédier à une misère affective patente. Mis à part Les Amants mouillés dont l’action se déroule dans une petite ville côtière, le cadre général de ces histoires est celui de la grande ville et de sa vie nocturne. L’Aube des félines ou Angels Guts offrent ainsi de magnifiques plans de rues ou quartiers populaires. Le « roman porno » est visuellement très intéressant et pas seulement pour les raisons triviales qu’on imaginerait.

Reboots et tête-à-queue

En 2016, la Nikkatsu fête le 45 ème anniversaire du roman porno en produisant cinq films « à la manière de » : les reboots. Si White Lily et les Chaudes gymnopédies laissent sur leur faim en matière de réalisation et d’audaces scénaristiques, il n’en est pas de même du très surprenant (et mal titré) A l’ombre des jeunes filles humides.  Ce film met en scène un homme confronté aux assauts d’une jeune nymphomane. Lui, pourtant, ne tient qu’à une chose vivre loin des femmes en particulier, et de la société en général. Le personnage féminin ultra badass et le ton absurde, presque beckettien, du film en font un ofni tout à fait réjouissant. Allant encore plus loin dans le détournement du genre (et des genres au sens sexuel du terme), Antiporno comme son titre l’annonce prend le contre-pied des stéréotypes du porno moderne. Les personnages comme les situations y sont réversibles et le fond du discours porte sur la subversion cinématographique. Avec ses décors flashy et un scénario faisant du tête-à-queue, le très inventif Sono Sion propose ici le film le plus moderne d’un coffret au final plus passionnant que bandant. A découvrir !

Bande-annonce :

Caractéristiques du coffret

Editeur : Elephant films
Contributeurs : Noboru Tanaka et Shiraiso Kabuya (réalisateurs)
10 DVD blu-ray ou DVD
Noir & blanc et couleurs
Genre : érotique
Versions restaurées
16/9 formats respectés
Version originaleSous-titres français
Durée totale : 754 minutes

Sortie : 10/12/2019

Documentaires inédits et interviews exclusives (dont Sono Sion par Yves Montmayeur)
Présentation des films par Stephen Sarrazin, Stéphane de Mesnildot et Julien Sévéon

Inclus : le livre Nikkatsu Roman Porno : une autre histoire du corps au Japon de Stephen Sarrazin

Liste des films :

Nuits félines à Shunjuku
Les Amants mouillés
L’Extase de la rose noire
Angel Guts : Red Porno
Lady Karuizawa
L’Aube des félines
A L’ombre des jeunes filles humides
Chaudes gymnopédies
AntiPorno
White Lily

« The Walking Dead » : l’espace en contre-emploi

Une prison, une communauté villageoise reproduisant la vie d’avant : la saison 3 de The Walking Dead interroge l’espace et les résidus d’un passé à jamais révolu. Que retenir de ces espaces perçus comme protecteurs ? Que disent-ils du monde post-apocalyptique et des attentes nouvelles qu’il porte en son sein ?

Le Centre national de ressources textuelles et lexicales définit la prison comme un « établissement […] clos aménagé pour recevoir des individus condamnés par les tribunaux à une peine les privant de liberté ». C’est aussi, plus prosaïquement, un « lieu dans lequel quelqu’un est retenu prisonnier, enfermé ou séquestré ». Un « bâtiment souvent austère et sombre, dans lequel on se sent à l’écart de la vie normale ». Condamnation, captivité, privation de liberté, exclusion de la société constituent ainsi quelques-uns des dispositifs fondamentaux des établissements pénitentiaires. L’incarcération s’explique partout – officiellement – par le besoin de protéger une société donnée de ses éléments les plus nuisibles, de ceux qui ne respectent pas les lois en vigueur et, par conséquent, portent atteinte à la collectivité et/ou préjudice aux individus la constituant.

Dans une fiction post-apocalyptique, il n’est pas rare que les codes régissant la vie en société se voient remis en cause, voire renversés. Dans le roman La Route de Cormac McCarthy, une régression sociétale aboutit à la prolifération des meurtres et des actes de cannibalisme. Déjà à travers La Peste écarlate (1912), de Jack London, nous apparaissait un monde en voie de décrépitude : « Partout régnaient le meurtre, le vol et l’ivresse. Des millions de personnes avaient déjà déserté New York, comme les autres villes. Les riches, d’abord, étaient partis, dans leurs autos, leurs avions et leurs dirigeables. Les masses avaient suivi, à pied, ou en véhicules de louage ou volés, portant la Peste avec elles à travers les campagnes, pillant et affamant sur leur passage les petites villes, les villages et les fermes qu’elles rencontraient. » Les Fils de l’homme, long métrage d’Alfonso Cuarón adapté d’un roman éponyme de P.D. James, met en images un monde presque éteint, où les naissances ont disparu (à une exception près) et où les immigrés sont traités comme des animaux indésirables. Dans tous ces récits, mais aussi dans la plupart des créations dystopiques (avec en pointe avancée 1984 ou Fahrenheit 451), la culture n’a plus voix au chapitre, ou seulement à doses homéopathiques. Une fois mises à mal ou placées sous le joug du totalitarisme, les sociétés se retranchent définitivement, jusqu’à se cantonner à la satisfaction de leurs besoins primaires…

Quand Rick et son groupe décident d’investir une prison

Comme chacun le sait, The Walking Dead est une série télévisée prenant pour cadre un monde post-apocalyptique envahi par les « rôdeurs » (des zombis). On y suit les pérégrinations de Rick Grimes, un ancien adjoint de shérif reconverti en chef de bande. Ce dernier s’échine à préserver un cercle de survivants des nombreuses menaces qui le guettent : famine, maladie, épuisement des ressources, morts-vivants, bandes rivales… Rick est entouré de sa famille, de son coéquipier Shane, mais aussi d’inconnus qui viendront peu à peu se greffer à son groupe et se lier d’amitié avec lui.

Cette communauté est régie par des dynamiques spécifiques : malgré des personnalités et des convictions parfois très disparates, tous les membres du groupe se sentent redevables vis-à-vis de Rick (notamment pour leur protection) et tous, ou presque, dans un environnement particulièrement hostile, se doivent mutuellement la vie. Il n’est ainsi pas rare d’entendre un personnage déclarer au sujet d’un autre : « Je ne peux pas l’abandonner ; il m’a sauvé la vie un nombre incalculable de fois. »

Dans ce monde sujet à une pluralité de dangers, Rick a proclamé unilatéralement la mort de la démocratie. Si ses compagnons d’infortune veulent se faire entendre, c’est avec leurs pieds, en se séparant du groupe et en tentant leur chance, seuls, sur la route. L’ancien policier n’est pas un tyran à proprement parler ; il paraît en revanche de plus en plus convaincu que les hésitations, notamment éthiques, amenuisent les chances de survie de ses proches. Cela ne l’empêche pas de prendre occasionnellement conseil auprès de ses amis, et notamment d’Hershel, un ancien vétérinaire campant désormais la figure du sage septuagénaire. Ce « despotisme éclairé » n’en constitue pas moins un renversement des normes, produit par un contexte post-apocalyptique.

Au début de sa troisième saison, The Walking Dead prend le parti de placer ses personnages devant un éden inattendu : une prison de haute sécurité. La surveillance panoptique chère au philosophe britannique Jeremy Bentham (« voir sans être vu ») devient un outil précieux au service des survivants : ce qui servait auparavant à contrôler les détenus permet aujourd’hui à Rick et ses amis de veiller sur les abords d’une zone sécurisée. Les miradors offrent ainsi un point de vue idoine pour s’assurer que personne, ni les zombis ni les rivaux, ne cherche à pénétrer dans l’enceinte de la prison. Les murs, blindages, grillages et barbelés qui constituaient autrefois autant de symboles de réclusion et de domination prennent désormais des atours protecteurs. La liberté n’est plus à chercher au-dehors, mais bien à l’intérieur d’un établissement pénitentiaire où des installations jadis perçues comme rudimentaires – cellules, cantine, espaces verts – arborent soudainement un luxe insoupçonné. Dans l’ancien monde, une brèche aurait été synonyme d’espoir d’évasion pour les détenus ; avec un territoire entièrement peuplé de morts-vivants, une telle faille de sécurité serait désormais, au contraire, annonciatrice d’une possible mort prochaine. Les perceptions ont volé en éclats. Les aspirations aussi. Dans Oz, évoquant le quotidien derrière les barreaux, un prisonnier annonçait que « la routine, ça finit par vous tuer ». Cette sentence sera effeuillée et vérifiée durant les cinquante-six épisodes de la série de Tom Fontana. Dans The Walking Dead, la routine s’apparente en revanche à un besoin irrépressible. Dans un monde où les menaces demeurent multiples et permanentes, le ronron le plus lénifiant se voit érigé en bien inestimable.

Besoins fondamentaux, besoins accessoires

Quand ils pénètrent pour la première fois à l’intérieur de la prison, les amis de Rick se félicitent de pouvoir disposer à leur guise d’autant d’espace. Ce qui faisait autrefois figure de lieu clos, austère et exigu leur semble désormais trop beau pour être vrai. Faire pousser des légumes, dormir sur des matelas sous la protection de barreaux sécurisants, vivre en communauté à l’abri des zombis : voilà une forme de plénitude dans un monde qui en a oublié la signification. « Je sacrifierai tous les survivants du monde pour récupérer l’un des nôtres » : cette déclaration de Glenn, le deuxième ami que Rick rencontre dans cette seconde vie, montre à quel point le groupe interne revêt désormais plus d’importance que le monde extérieur. À cet égard, la prison n’a définitivement plus rien d’une peine ; c’est une chance, de survie individuelle et de pérennité pour le groupe.

Comme dans la littérature de Jack London, Cormac McCarthy ou Richard Matheson (Je suis une légende), The Walking Dead présente une communauté dont les seules préoccupations relèvent de besoins primaires : se nourrir, dormir, se soigner, auquel s’ajoute le fait de vivre en paix avec ses proches. La chercheuse américaine Virginia Henderson a identifié en 1947 quatorze besoins fondamentaux : respirer, boire et manger, éliminer, se mouvoir, dormir, éviter les dangers, communiquer, agir selon ses valeurs… Dans une très large mesure, ces actions élémentaires recoupent celles auxquelles aspirent Rick et ses amis. Le monde post-apocalyptique a détruit les besoins accessoires tels que décrits par les penseurs critiques et pionniers de l’écologie politique André Gorz et Agnes Heller. Certes, Glenn s’est amusé quelque temps avec une Dodge Challenger rouge sang, mais la réalité s’est aussitôt rappelée à lui : chouette bolide, mais trop bruyant. En fait, si l’on s’en réfère à la pyramide des besoins du psychologue américain Abraham Maslow, on peut constater que les considérations physiologiques, sécuritaires et familiales, soit les trois premières bases, sont les seules à demeurer pertinentes – les besoins d’estime et d’accomplissement faisant office de vœux pieux dans un monde ravagé par les zombis.

Sauf que… À quelques encablures de la prison se trouve le village de Woodbury. Là-bas, des résidents coupés du monde n’ont toujours pas fait le deuil de la vie d’avant. Ils continuent à simuler une existence paisible dans un village Potemkine. L’idéal auquel ils se conforment est pourtant rendu caduc, au-delà de la menace zombie, par une administration des lieux tenue pour partie secrète. Ce que chacun peut observer, c’est que le Gouverneur règne sur Woodbury d’une main de fer. Peu d’habitants ont toutefois conscience que leur « communauté paisible » repose sur des secrets inavouables. Un couvre-feu a été instauré et des gardes armés jusqu’aux dents contrôlent les allées et venues. Officiellement, cet arsenal a été découvert dans des lieux désertés, ou prélevés sur des morts. Officieusement, vols et assassinats méthodiques font partie intégrante de la stratégie de subsistance du Gouverneur. On peut entrer dans la communauté sous certaines conditions, mais la quitter revient peu ou prou à signer son arrêt de mort. Des arrestations et opérations clandestines sont menées au mépris de la bienséance et des guerres peuvent être déclarées sous des motifs fallacieux. Même si elle demeure en apparence, la vie « normale » est indiscutablement passée par pertes et profits.

Quid de la démocratie ?

Rick et ses amis se sont confrontés à la réalité plus d’une fois : leurs attentes en sont ressorties altérées, diminuées, recentrées sur quelques besoins essentiels. Si la prison leur paraît une issue heureuse, ou en tout cas sécurisante, c’est parce qu’ils ont eu l’opportunité de prendre la pleine mesure des dangers extérieurs. Woodbury, a contrario, continue à porter des œillères. Les villageois ignorent – ou minimisent – la gravité de la menace zombie. Ils demeurent dans leur extrême majorité incapables de manier les armes et de se défendre. Le Gouverneur, fort d’un charisme wébérien, constitue un paratonnerre idéal : il est, pour reprendre la définition proposée par le Centre national de ressources textuelles et lexicales, « celui qui protège et détourne le danger ». Aussi, derrière l’usage de l’espace, se niche une question de maturité : à Woodbury, les apparences sont sauves, mais la population n’en est que plus infantilisée, privée de volonté propre comme de capacités d’expression ou de moyens de défense. Si la démocratie est morte dans The Walking Dead, c’est précisément là où le Gouverneur règne en maître absolu : obéissance stricte et aveugle à des règles décrétées sans délibération, opacité ou communication mensongère, assassinats et « recrutements » arbitraires, mobilité contrôlée…

Rick et ses amis nettoient la prison…

https://www.youtube.com/watch?v=ZO1x5QLZTLU

Bruno Antony, l’assassin méthodique de « L’Inconnu du Nord-Express »

0

Il est à la fois hitchcockien, luciférien, machiavélique, maniaque et ironique. Il s’accroche à vous comme une moule à son rocher. Il a une idée fixe – un double meurtre parfait – et des névroses familiales à ne plus savoir qu’en faire. Bruno Antony est ce « mal » qui, selon Alfred Hitchcock et conformément à notre cycle de janvier, contribue à bonifier le cinéma.

« Il est clairement un psychopathe. » Au cours de ses célèbres conversations avec François Truffaut, Alfred Hitchcock employa ces termes pour qualifier le personnage de Bruno Antony. Si le crime parfait, motif récurrent du maître, a fait l’étoffe de La Corde et donné son titre français à Dial M for Murder, il s’inscrit également au frontispice de L’Inconnu du Nord-Express. Le film s’articule autour d’un marché machiavélique : « Chacun tue un parfait inconnu. Vous commettez mon crime, je commets le vôtre. » C’est précisément cet échange de meurtres que le « psychopathe » Bruno Antony propose à Guy Haines, un célèbre tennisman rencontré par hasard dans un train. L’absence apparente de mobile est censée tuer dans l’œuf tout soupçon.

François Truffaut disait que « tout le monde admire beaucoup l’exposition de Strangers on a Train ». Difficile de lui donner tort : pour symboliser un mal venant inopportunément contaminer l’existence de Guy Haines, Alfred Hitchcock filme des chaussures foulant le sol, puis se heurtant dans le compartiment d’un train, mais aussi des voies ferrées s’enchevêtrant comme le feront bientôt les destins du tennisman et d’un sociopathe trop materné. Ce dernier point mérite d’être développé. Hitchcock dira de la mère de Bruno Antony qu’elle est « au moins aussi folle que son fils ». Elle perçoit ses actes les plus condamnables comme des « plaisanteries » de « garnement » et s’inquiète davantage du teint pâle ou du manque de vitamines de son fils que de ses projets de « faire sauter la Maison-Blanche ».

La famille, cet incubateur de la névropathie

Fusionnelle ? Surprotectrice ? Malsaine ? Aucune étiquette ne suffit à traduire avec satisfaction la relation qu’entretiennent Bruno et sa mère. Au début du film, le psychopathe justifie ainsi la pince à cravate clinquante qu’il porte : « Vous trouvez ça tape-à-l’œil, mais c’est un cadeau de maman… » Plus tard, cette dernière confiera, au sujet de son fils, à Anne Morton, fille de sénateur et maîtresse de Guy Haines : « Je ne devrais pas dire cela à une étrangère, mais parfois, il est totalement irresponsable, il fait toutes sortes de frasques. » Cet usage perpétuel de l’euphémisme, cette incapacité à prendre la pleine mesure de la sociopathie de Bruno caractérisent une « maternité hélicoptère » fondée sur le déni. En retour, le fils sait se montrer très respectueux : « Je ne vais pas vous tuer, ça réveillerait maman. » Les rapports liant Bruno à son paternel paraissent par ailleurs tout aussi problématiques, l’hostilité en plus : « Mon père… il me déteste. Avec tout l’argent qu’il a, il veut que je prenne le bus le matin pour aller pointer je ne sais où et vendre je ne sais quoi. » Ce à quoi le père, lucide, répondra en différé : « Je veux empêcher ce garçon de nuire. » Il ne pense pas si bien dire, puisque l’assassinat que Bruno cherche obstinément à intervertir a pour cible ce géniteur honni !

Le profil familial de Bruno Antony est un incubateur à ne pas négliger. Il ne dit toutefois rien de la manière dont Alfred Hitchcock tisse, fil par fil, son personnage. Il s’introduit de la façon la plus banale qui soit : « Vous êtes bien Guy Haines ? » Il se montre ensuite particulièrement curieux et insistant, déclare avoir le projet de « tout faire avant de mourir », se présente comme « un bon à rien » attiré par « la boisson et le jeu » et finit par exprimer ce regret hypocrite : « Ça y est, j’ai encore été trop familier. Je le suis toujours avec ceux qui me plaisent. » Hitchcock, en bon virtuose, offre une stature idoine à Robert Walker, l’acteur qui interprète Bruno Antony. Il le cadre élégamment, en costume, chapeau sur la tête et cigare aux lèvres. Il traduit toute l’étendue de son caractère inquiétant au cours d’un match de tennis où il est le seul, parmi une foule pléthorique, à ne pas suivre les échanges, mais à fixer obstinément Guy Haines. Bruno est partout : au téléphone, sur votre route, devant chez vous, errant dans les établissements que vous traversez ou glissant un mot sous la porte de votre appartement…

Le meurtrier donneur de leçons

Alfred Hitchcock avançait ceci à propos de L’Inconnu du Nord-Express : « Le point de départ, c’est que si vous serrez la main d’un fou furieux, vous vendez peut-être votre âme au diable… » Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avec Bruno Antony, l’enfer est tout sauf pavé de bonnes intentions. On s’esclaffe avec malveillance devant un « portrait » du père. On étrangle une inconnue dans une fête foraine avant de chercher à en rejeter la responsabilité sur un innocent. On entre en transe en mimant une strangulation. Dans le « Tunnel of Love », Hitchcock utilise les ombres pour exprimer la menace que représente Bruno. Quelques instants plus tard, il immortalise son meurtre à travers les verres d’une paire de lunettes. Le cinéaste britannique leste de bout en bout son méchant d’une ironie noire. Il vilipende la « froideur » d’un juge partisan de la peine de mort, remarque presque à regret que « peu de criminels sont arrêtés » et lâche un « Drôle de façon de gagner de l’argent ! » à un forain lui annonçant que les affaires vont mieux grâce aux curieux, depuis le meurtre de Mme Haines.

Résumons. Famille hautement dysfonctionnelle, obsession pour le meurtre, ironie glaçante, esprit retors et machiavélique, capacités d’ubiquité, absence de remords : Bruno Antony a tout du psychopathe finement caractérisé et Alfred Hitchcock emploie divers motifs et dispositifs de mise en scène pour que L’Inconnu du Nord-Express se mette à son diapason. Rarement un méchant, aussi réussi soit-il, aura pu se gargariser d’une telle emprise sur un film.

Bande-annonce : L’Inconnu du Nord-Express

Guerre et Paix, un roman et deux films

Adapter Guerre et Paix au cinéma relève de la gageure, et pas uniquement à cause de la longueur démesurée du roman de Tolstoï. Certes, une telle durée exige de faire des choix sur ce que l’on garde ou pas, mais le roman propose aussi d’autres difficultés : comment représenter les centaines de personnages sans perdre les spectateurs ? Que faire des réflexions philosophiques sur l’histoire ? Est-il possible de rendre compte de la modernité du roman ?

Deux cinéastes vont se confronter directement à ces défis. En 1956 c’est le grand King Vidor qui s’y colle, avec un casting de choix : Mel Ferrer en André Bolkonski, Henry Fonda en Pierre Bézoukhov et Audrey Hepburn en Natacha Rostov. Puis, dix ans plus tard, pour célébrer le centenaire du roman, c’est Sergueï Bondartchuk qui s’attelle au travail, tout en se donnant le rôle de Pierre Bézoukhov.

Chronologie et sélection

Bien entendu, dans un tel cas, la gestion de la durée du film est essentielle. Et là, entre les deux œuvres, nous passons du simple au double. Avec ses 205 minutes, le film de Vidor se trouve, mécaniquement, dans l’incapacité d’adapter tout le roman. Cela va l’obliger à faire une sélection drastique des épisodes qu’il veut intégrer dans son film et à fournir un rythme très rapide. Et cela constitue les principaux défauts du film. Ainsi, niveau vitesse du récit, la bataille d’Austerlitz est dégagée en deux petites minutes montre en main. Une précipitation qui n’apporte rien au récit, mais qui, au contraire, contribue à le rendre un peu plus fouillis. Ainsi, comment comprendre la décision de Pierre d’assassiner Napoléon ? Dans le roman, cette décision se mûrit au fil du temps dans la tête d’un Pierre qui se cherche une mission et un rôle sur terre. Dans le film de Vidor, ça arrive d’un coup, sans qu’on n’en ait jamais parlé auparavant, et nous sommes dans l’incapacité de comprendre le cheminement qui a mené Pierre vers cette tentative insensée. A l’inverse, le film prend son temps pour raconter le piège tendu par Hélène Bézoukhov et son frère Anatoli Kouraguine à Natacha, et la tentative d’enlèvement de celle-ci. En règle générale, les choix faits par les scénaristes montrent une préférence sur l’aspect romantique et psychologique de l’action ; la « paix » plutôt que la « guerre », en quelque sorte.

Guerre et Paix est un roman qui prend son temps, alternant brillamment des scènes d’actions rapides et des scènes plus lentes où s’expriment les sentiments, les émotions, les réflexions, les craintes et les doutes.  Le film de Bondartchuk sait prendre le temps qu’il faut pour retrouver cette diversité. La copie que nous avons vue faisait 6h45, et ce n’est même pas la version complète du film. Ce temps est nécessaire pour montrer l’évolution des personnages, expliquer leurs choix, développer la complexité des situations. De fait, il y a de nombreuses scènes de dialogues, mais aussi de monologues intérieurs dans ce film. Ce qui n’empêche pas Bondartchuk de donner une ampleur dramatique exceptionnelle aux scènes de conflit, lorsque celles-ci se produisent. La très longue séquence de la bataille de Borodino, par exemple, est exceptionnelle.

Modernité de la narration

D’autant plus que le cinéaste russe essaie, avec talent, de reproduire à l’écran la description si particulière du conflit selon Tolstoï. Le romancier russe s’inspire de la fameuse scène de Fabrice del Dongo à Waterloo dans La Chartreuse de Parme pour faire ses descriptions de combats : il ne décrit pas les grandes stratégies ni les mouvements de foule, mais la vision étriquée (et paniquée) d’un personnage plongé au milieu du conflit et qui ne parvient jamais à comprendre comment tout cela fonctionne.

Bondartchuk va parfaitement rendre cette vision, en particulier dans le regard de Pierre à Borodino. Même s’il emploie un nombre impressionnant de figurants, avec costumes et accessoires, il ne donne jamais de vision d’ensemble du front, mais se rapporte au regard de Pierre. Jamais nous ne connaîtrons les stratégies employées par les différents chefs d’état major (et d’ailleurs, conformément au roman, le film laisse supposer que Koutouzov lui-même, chef suprême des armées russes, n’en savait pas plus que nous…).

Tout cela est filmé avec une caméra d’une grande légèreté, qui n’hésite pas à faire des plans audacieux, virevoltant dans tous les sens ou s’élevant dans le ciel de façon vertigineuse. Cette façon de filmer, qui alterne le terre-à-terre le plus boueux au spirituel le plus élevé, remet à leur place les personnages du film, entre la fange et le ciel. Le film nous offre même des moments de grâce d’une grande beauté, comme l’adoration de l’icône avant la bataille de Borodino, ou les rougeoiements de l’incendie de Moscou se reflétant sur le visage de Natacha pour exprimer son embrasement émotionnel en revoyant André blessé…

Tout cela se perd dans la version de King Vidor. Certes, le film a été réalisé dix ans plus tôt et s’inscrit encore dans le cadre d’un Hollywood très classique. Du coup, aucun mouvement de caméra virevoltant ni audacieux. La caméra est posée et donne des plans certes fort beaux, savamment construits, mais qui, en redonnant cette vue d’ensemble du conflit, contredit les propos de Tolstoï.

André, Pierre, Natacha et Anatoli…

Côté casting, le film de Vidor a deux idées brillantes : Vittorio Gassman en Anatoli Kouraguine et surtout Mel Ferrer dans le rôle d’André Bolkonski. L’acteur italien donne à Kouraguine cet aspect de séducteur amoral et libertin qui correspond formidablement au personnage. Quant à Mel Ferrer, il sait conférer à Bolkonski cette rigidité apparente qui dissimule de grandes interrogations et des remises en questions. Par contre, et indépendamment du génie de l’acteur, Henry Fonda a tout, ici, d’une erreur de casting. Outre qu’il ne corresponde absolument pas au physique de Pierre, il incarne surtout un personnage trop sûr de lui, là où le protagoniste du roman est constamment assailli par les doutes et cherche une voie qui se dérobe sans cesse devant lui. Henry Fonda incarne un personnage trop droit, trop sûr de lui, avançant avec assurance : tout l’inverse du Pierre Bézoukhov tolstoïen.

Le casting du film de Bondartchuk est, quant à lui, absolument idéal. En tête, le réalisateur lui-même incarne un Pierre tout en finesse, en contradictions, en doutes, en failles et faiblesses. Tous les autres interprètes sont d’un même niveau, incarnant les personnages avec une justesse rare. Même par le choix de ses acteurs et actrices, le film reste d’une fidélité impressionnante.

En bref, le roman a servi de modèle à deux films qui vont opter pour des solutions très différentes face aux problèmes de l’adaptation. De nos jours, Guerre et paix semble plutôt destiné à devenir une série, format qui se prête sans doute mieux à la longueur monumentale de l’œuvre mais n’éludera pas les nombreux problèmes posés par le nombre de personnages, l’intelligence du propos ou l’aspect novateur de la narration.

Indian Creek, expérience hivernale entre Idaho et Montana

0

Récit d’une saison hivernale dans un coin très isolé, entre l’Idaho et le Montana, Indian Creek est un témoignage qui peut se lire comme un roman, avec ses péripéties et un style qui fait la part belle aux sensations.

Pete Fromm a vécu une expérience inoubliable en acceptant, par le jeu des circonstances, de rester seul de longs mois, basé dans une grande tente près d’un bassin où des œufs de saumon attendaient le printemps pour donner des alevins. Sa mission étant de surveiller que tout allait bien du côté de ce bassin, le temps lui appartenait. En effet, il n’avait qu’à enlever, quand c’était possible, la glace qui se formait aux extrémités du bassin. Mais l’hiver étant très rude dans le coin, bien rapidement il n’a plus eu qu’à s’occuper de ses besoins personnels, puisqu’une épaisse couche de neige recouvrait toute la région, alors que la température descendait largement en dessous de 0°C.

Trappeur d’occasion

L’auteur pratique l’autodérision, ce qui donne une tournure assez irrésistible à son récit. A vrai dire, il n’a pas du tout calculé son coup pour vivre cette étonnante aventure. Il était étudiant en biologie, vivait en colocation avec un copain et gagnait comme maître-nageur, un peu d’argent pour compléter sa bourse d’études. Et puis, il s’intéressait à la littérature, ce qui l’a amené à participer à un atelier animé par un enseignant. Il a donc débarqué à Indian Creek sans avoir jamais tiré avec un fusil, une vague idée de ce qui pouvait l’attendre au cours des mois futurs et avec l’objectif de noter dans des carnets ses observations au jour le jour.

Rigueur hivernale

Ce court récit (238 pages avec la postface de l’auteur) est une parfaite lecture de saison, même s’il commence à l’automne et se finit au printemps. L’essentiel, le plus passionnant, se passe en hiver lorsque l’auteur, désormais isolé de ses semblables, fait en sorte de vivre au mieux. En pleine nature, il retrouve des sensations vieilles comme le monde, utilisant ses cinq sens comme jamais. Il fait preuve d’intelligence pour accumuler de l’expérience (le livre peut se lire comme un roman d’apprentissage), se débrouiller et profiter de ce qu’il vit. Il ne se contente pas de se chauffer et de surveiller le bassin. Il observe la nature, réfléchit à son alimentation et à sa relation au monde. L’isolement lui donne le temps de comprendre pas mal de choses. Il s’adonne à la chasse, mais il met également sa vie en péril plusieurs fois. Et puis, il réapprend le besoin vital d’espace personnel. Les visites qu’il a lui permettent de voir le monde d’un autre œil. S’il réalise ses maladresses, l’expérience lui montre de façon criante celles des autres.

L’homme dans la nature

Pete Fromm perd beaucoup d’énergie dans des activités qu’il pratique d’abord de manière irréfléchie. Ainsi, il se déplace sans mesurer les conséquences réelles des caprices de la météo. Il finit cependant par mieux s’intégrer à l’élément naturel en réalisant les motivations des comportements animaux.

L’homme, un animal comme les autres ?

On arrive au rôle des humains dans cette histoire. Pete Fromm apprend les bienfaits de l’isolement, qui lui permettent de beaucoup mieux se concentrer sur le monde qui l’entoure, retrouver des sensations qu’il vit pleinement. Et il réalise combien prendre le temps de faire les choses à son rythme lui fait du bien. Les contacts avec ses semblables virent à l’épopée très risquée (retrouvailles avec son père en pleine tempête) ou assez amère (visite d’équipes de chasse). Ne servirait-il pas d’alibi pour ces hommes qui tuent pour le plaisir, alors que lui pratique la chasse uniquement par besoin ? L’un d’eux tire sur un chevreuil dès qu’il l’aperçoit sur la rive opposée. Son guide le freine en lui demandant vertement ce qu’il ferait ensuite, sachant le poids de la carcasse de l’animal, pour la déplacer à un endroit où il pourrait la dépecer pour en faire de la viande consommable sur le long terme.

Après l’hiver

Fort de son expérience, Pete Fromm arrive à la conclusion que les circonstances lui ont permis de vivre quelques mois inoubliables. Cet endroit où il a vécu seul, il a appris à le connaître comme sa poche, jusqu’à le considérer comme son territoire. Malheureusement, il finira par voir cette région d’un tout autre œil à la belle saison. Des chasseurs et touristes s’y comportent comme s’ils y étaient chez eux, y chassent sans vergogne et Pete Fromm ne se sent plus chez lui. Il est donc temps pour lui de passer à autre chose, tout en réalisant que pendant toute la saison, le monde a continué à tourner et que bien des événements qui lui ont échappé l’intéressent malgré tout. De nouveaux projets émergent.

Les souvenirs deviennent littérature

Le grand intérêt de la postface (14 pages), c’est qu’elle nous apprend comment l’auteur est véritablement devenu écrivain. De retour chez lui, il n’avait que des carnets qu’il a laissés de côté pendant quelques années. Il n’a publié que plus tard, d’abord sous forme de nouvelles et ses carnets lui ont permis de tout revivre dans sa tête, avec un certain recul. Cela nous vaut un beau livre, très vivant et bien écrit, qui nous immerge pleinement dans une région. Région à peu près inaccessible (au moins en hiver), contrairement à la prose de l’auteur dont voici un aperçu (page 70) :

« La pleine lune s’était hissée par-dessus la muraille de montagnes qui m’entourait et dardait maintenant ses rayons sur mon univers de blanc et de neige. Les vastes étendues immaculées reflétaient ces rayons que les arbres renvoyaient en tous sens, à tel point qu’il n’y avait presque plus d’ombre. »

Indian Creek, Pete Fromm
Gallmeister, avril 2010, 237 pages

Note des lecteurs1 Note
4