K contraire : Sous ce titre énigmatique, la française Sarah Marx cache un film intense et engagé

Le premier film de fiction de Sarah Marx, K contraire, est à la frontière de la fiction et du documentaire, tant le réalisme est le maître mot. L’émotion naît de ce réalisme, mais aussi du mauvais engrenage social que la jeune femme a choisi de mettre en lumière.

Synopsis Quand Ulysse, 25 ans sort de prison, il doit gérer sa réinsertion et la prise en charge de sa mère malade. Sans aide sociale, il lui faut gagner de l’argent et vite. Avec son ami David, ils mettent en place un plan. Mais rien ne se passe comme prévu.

My Beautiful Boy

K contraire, le premier film de la jeune française Sarah Marx est impressionnant de justesse. Son passé dans le cinéma documentaire y est sans doute pour beaucoup. Sa collaboration avec Hamé & Ekoué (du groupe Hip-Hop La Rumeur) rend les dialogues vivants, actuels, dynamiques et totalement réalistes. Ulysse (Sandor Funtek, déjà émouvant dans Nos Vies Formidables de Fabienne Godet), un Ulysse qui fait ici hélas un voyage sur place le menant nulle part, est un détenu un peu modèle. Auxiliaire de l’administration pénitentiaire, il tient tête à ses chefs pour que le repas qu’il sert à ses codétenus soit livré à midi, chaud, et non à 11 heures pour convenir à des matons pressés de rentrer chez eux. Sa jeunesse fougueuse lui octroie d’emblée un capital sympathie de la part du spectateur, même si on apprend que ce n’est pas sa première incarcération. On l’aperçoit pour la première fois la veille de sa libération conditionnelle, une décision adaptée pour les uns, prématurée pour les autres.

Car Ulysse retrouve dehors un univers défavorable et plus qu’hostile. Sa mère Gabrielle (Sandrine Bonnaire, lunaire) est « Cotorep » comme il le dit dans son langage fleuri ; elle a une dépression sévère qui nécessite l’aide constante d’une tierce personne. Son meilleur ami David (le jeune Alexis Manenti qu’on a déjà remarqué dans Les Misérables de Ladj Ly) croule sous les dettes de pensions alimentaires impayées. Son ex Lena (Viriginie Acariès) qui a accepté de s’occuper de sa mère pendant son incarcération est au bout du rouleau, tant physiquement que financièrement. Ulysse personnifie de manière très juste ces milliers de personnes qui se retrouvent seules, au piège d’une vie qui tombe de Charybde en Scylla, sans l’aide de la société.

La cinéaste ne développe à aucun moment du pathos dans la construction de son film. Ce dernier est une œuvre austère, factuelle, mais également drôle, comme par moments dans une vie réelle pas drôle. Et pourtant, malgré cette austérité, les efforts du jeune Ulysse pour éviter à tout prix que sa mère ne finisse mal prennent le spectateur aux tripes. Son obsession est unique, trouver l’argent pour payer une garde pour sa mère, tandis qu’il serait au travail pour respecter les conditions de sa libération. Une équation complètement impossible à résoudre pour un jeune sans qualification, payé au mieux au Smic. Il s’associe alors avec son ami David pour vendre de la Kétamine (spécial K de son petit nom) dans les rave et autres réjouissances électroniques de masse, un tranquillisant utilisé essentiellement pour le bétail. Si son aventure n’était pas tragique, on pourrait presque la trouver rocambolesque, tant la naïveté des personnages est grande. C’est cette fragilité d’Ulysse qui est le moteur de cette histoire qui traite de beaucoup de choses : la maladie, la précarité, la dépendance, un drame social intense sans être plombant. Le jeune Sandor Funtek excelle avec ses expressions, toujours à la limite de l’ahurissement, à montrer combien il est dépassé par tout ce qui lui arrive, tout en étant farouchement déterminé à avancer sur les voies inéluctables de la délinquance, les seules qu’il connaît, car les seules qui sont à sa portée. Sarah Marx se range nettement de son côté, forte de son travail documentaire long et minutieux sur la difficile réinsertion d’anciens détenus.

K contraire est un film sans aucun temps mort, comme tourné dans l’urgence. Quand le psychiatre de Gabrielle propose le passage à la Kétamine comme nouveau protocole de soins de sa dépression, la caméra s’active encore davantage autour d’un Ulysse révolté, survolté en connaissance de cause. Ceci, pour s’arrêter brusquement, dans un soleil qui était absent du film jusqu’à ces dernières minutes, et s’inscrire dans un rythme comme apaisé, en suivant les destins de Gabrielle et de son fils Ulysse, deux destins parallèles aussi amers qu’étrangement réconfortants. K contraire, un « petit » film de 1h23min, est une belle découverte émouvante et exempte de toute sensiblerie, réalisée en subtilité et avec une grande intelligence.

K contraire – Bande annonce  

K contraire – Fiche technique

Réalisateur : Sarah Marx
Scénario : Sarah Marx, Hamé & Ekoué
Interprétation : Sandor Funtek (Ulysse Fravielle), Sandrine Bonnaire (Gabrielle Fravielle), Alexis Manenti (David), Lauréna Thellier (Laurie), Virginie Acariès (Lena), Anastasia Zorin-Machado (Babsi)
Photographie : Yoann Cart
Montage : Karine Prido
Musique : Lucien Papalu, Laurent Sauvagnac
Maisons de production : Les Films du Cercle, La Rumeur filme, Orange Studio
Distribution (France) : Les valseurs
Durée : 85 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 22 Janvier 2020
France | Ukraine– 2018

Note des lecteurs1 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

La chaleur : l’adolescence en mode atone ou l’art de filmer le vide

Faut-il filmer l'ennui pour le faire exister ? Stéphane Demoustier avec son dernier opus "La chaleur" en fait le pari, avec une délicatesse certaine, mais au risque d’engluer son spectateur dans la torpeur même de son héros.

« Vaiana, la légende du bout du monde » n’est pas le pire remake, mais c’est de loin le plus inutile

"Vaiana, La légende du bout du monde" (2026), remake live-action de Disney, déçoit sur toute la ligne. Animation ratée, prestations fades de Dwayne Johnson et Catherine Laga'aia, effets visuels décevants malgré un budget de 250 millions de dollars... un naufrage face à l'excellent film original.

L’Espèce explosive : Alexis Manenti électrise le film braque de Sarah Arnold

Avec "L’Espèce explosive", Sarah Arnold dynamite les codes de la comédie rurale. Un film déglingué, détonant et drôle, tendre et imprévisible, porté par un Alexis Manenti éblouissant de chaos. Un cinéma vigoureux et téméraire !

Evil Dead Burn : Le feu des aveux

En confiant "Evil Dead Burn" à Sébastien Vaniček, Sam Raimi a fait le bon choix. Le réalisateur de Vermines signe un sixième épisode généreux, où le trauma familial et la violence conjugale nourrissent l'horreur démoniaque. Porté par une Souheila Yacoub habitée, le film brûle de l'intérieur avant même que les Deadites n'entrent en scène.

L’Inconnue : le trouble de Jésus et de Marie

"L'Inconnue" est un film qui ne ressemble à aucun autre. Arthur Harari y filme l'indicible : l'égarement de l'âme dans un corps qui n'est plus le sien. Porté par Léa Seydoux en madone hagarde et Niels Schneider en Christ sacrifié, ce thriller de l'inconscient nous happe et nous largue, laissant planer un doute vertigineux : savons-nous vraiment qui nous sommes ? Un film opaque, charnel, parfois insaisissable, mais dont la grâce primitive nous hante longtemps après le générique
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

La chaleur : l’adolescence en mode atone ou l’art de filmer le vide

Faut-il filmer l'ennui pour le faire exister ? Stéphane Demoustier avec son dernier opus "La chaleur" en fait le pari, avec une délicatesse certaine, mais au risque d’engluer son spectateur dans la torpeur même de son héros.

« Vaiana, la légende du bout du monde » n’est pas le pire remake, mais c’est de loin le plus inutile

"Vaiana, La légende du bout du monde" (2026), remake live-action de Disney, déçoit sur toute la ligne. Animation ratée, prestations fades de Dwayne Johnson et Catherine Laga'aia, effets visuels décevants malgré un budget de 250 millions de dollars... un naufrage face à l'excellent film original.

L’Espèce explosive : Alexis Manenti électrise le film braque de Sarah Arnold

Avec "L’Espèce explosive", Sarah Arnold dynamite les codes de la comédie rurale. Un film déglingué, détonant et drôle, tendre et imprévisible, porté par un Alexis Manenti éblouissant de chaos. Un cinéma vigoureux et téméraire !