Accueil Blog Page 257

La femme qui en savait trop… dans quel domaine ?

Après Madame Einstein (2016), Marie Benedict propose un nouveau portrait de femme. Celle qui en savait trop (2019) a connu la gloire à Hollywood sous le nom d’Hedy Lamarr. Autrichienne d’origine, elle s’était fait remarquer toute jeune au théâtre, dans le rôle de Sissi, tapant dans l’œil d’un certain Friedrich Mandl

Si le titre français fait ouvertement référence à Alfred Hitchcock dont la filmographie comporte deux versions différentes (1934 et 1956) de L’Homme qui en savait trop, le rapport avec le maître du suspense n’est qu’indirect, car le personnage central va faire carrière à Hollywood (quelques rôles dans des films noirs, mais aucun dirigé par Hitchcock). Autre étonnement avec la mention figurant en début d’ouvrage (sur la même page que le copyright) : « Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les lieux et les événements sont le fruit de l’imagination de l’auteur ou sont utilisés fictivement. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, serait pure coïncidence. » Autant dire que ces précautions bien classiques sont fausses ! En effet, ce livre (qui cite de nombreuses personnes réelles) est une autobiographie romancée de celle qui est passée à la postérité sous le pseudonyme de Hedy Lamarr. Alors, si le livre peut se lire comme un roman, quelque chose ne colle pas. En effet, la quatrième de couverture mentionne Hedy Lamarr, alors que l’accroche suivante, « Son extraordinaire beauté lui a sauvé la vie. Son brillant esprit a changé la nôtre », figure sur la couverture (édition de poche). Bien entendu, la photographie de couverture montre Hedy Lamarr au temps de sa splendeur. Bref, pourquoi de tels procédés destinés à intriguer et donc à faire vendre, alors que le livre possède des qualités ?

Première qualité

Ce livre se lit aisément, car Marie Benedict évite les effets chocs pour se concentrer sur ce qu’elle veut dire. Elle a de la matière, car la vie de son personnage est particulièrement riche. De plus, elle sait apporter des informations de manière littéraire, sans assommer son lecteur, mais en enchaînant les chapitres relativement courts qui font tous avancer l’intrigue. Je pense également qu’elle fait un choix judicieux en écrivant à la première personne, car elle se glisse assez facilement dans la peau de son personnage. L’inconvénient est un probable manque d’objectivité. Effectivement, par moments, on se demande quels peuvent bien être les défauts de son personnage. Mais non, avec un peu de réflexion, on lui en trouve et cela va en s’accentuant avec la deuxième partie.

Deuxième qualité

Ce livre rend compte de façon réaliste et prenante, de l’ambiance en Autriche pendant les années 30. La montée du nazisme vue du côté autrichien se révèle très instructive, surtout quand on réalise l’influence qu’elle a eue sur des destins personnels. Ainsi, on voit la jeune actrice Hedy Kiesler approchée par un homme habitué à obtenir tout ce qu’il désire. Friedrich Mandl affiche la puissance d’un industriel auquel rien ni personne ne résiste, ainsi qu’un physique dégageant une grande virilité. Mais il traîne la réputation d’un marchand d’armes sans scrupules. Bref, on le craint, y compris Hedy et ses parents. Mais les parents d’Hedy voient en lui celui qui pourra les protéger dans cette période d’avenir trouble. C’est ainsi qu’ils acceptent qu’Hedy sorte avec Fritz, puis qu’il l’épouse. La condition, c’est qu’Hedy mette fin à sa carrière d’actrice. En entrant dans le jeu de Fritz, Hedy met le doigt dans un engrenage infernal. Si elle enregistre des informations liées aux activités de son mari, elle perd progressivement quasiment toute prise sur sa vie. Il lui restera tout juste la force d’élaborer une stratégie pour fuir l’emprise d’un homme qui se rapproche de plus en plus du monstre. Le suspense quant au sort d’Hedy constitue la troisième qualité du livre.

Le plus

On pourrait ajouter une quatrième qualité au livre avec la description du milieu hollywoodien où la fuyarde réussit à se faire sa place sous le pseudonyme d’Hedy Lamarr. Mais si cette deuxième partie du livre se lit avec intérêt, à mon avis elle manque un peu de sel par rapport à la première. La raison pourrait être qu’elle souffre de l’absence d’enjeu crucial, car on sait qu’Hedy Lamarr court vers le succès. On réalise quand même son manque de stabilité dans ses relations sentimentales. Quant à son sentiment de culpabilité vis-à-vis d’innocents meurtris lors de la Seconde Guerre mondiale alors que les États-Unis restent à l’écart des hostilités, il pourrait s’agir d’un procédé romanesque. Toujours est-il que l’idée de génie qui émerge dans le cerveau de l’actrice étonne par son caractère scientifique (et même si Marie Benedict s’arrange pour rendre cette partie tout à fait compréhensible, louable effort). On finit quand même par se souvenir des conversations d’Hedy avec son père à propos de l’actualité internationale ainsi que de sa compréhension des affaires menées par Fritz (aussi bien pour son activité d’industriel que dans le domaine politique). Ainsi le portrait d’une femme intelligente au caractère suffisamment fort pour avoir échappé à une destinée de femme soumise émerge progressivement. On retiendra que son invention eut bien du mal à convaincre les décideurs (masculins) américains de son époque, mais qu’elle trouve toujours des applications, notamment dans l’appareillage de nos téléphones portables d’aujourd’hui. On tâchera de minimiser les défauts de la femme peu à l’aise dans son rôle de mère (adoptive), et capable de trouver irrésistible un homme franchement dangereux (d’ailleurs, à l’avenir, elle n’en trouvera aucun autre à la hauteur de ses aspirations), car il lui ouvre les portes d’un monde de luxe et d’abondance.

La Femme qui en savait trop, Marie Benedict
Presses de la cîté, octobre 2020


Note des lecteurs0 Note
3.5

« Prison » : derrière les murs

0

Initié à la suite d’une conversation avec Rosanna Lendom, une avocate préoccupée par les droits des détenus, Prison rassemble Fabrice Rinaudo, Anne Royant et Sylvain Dorange dans une entreprise mêlant critique et déconstruction, l’une portant sur l’univers carcéral, déshumanisant, l’autre sur les individus qui le peuplent, loin des clichés habituellement véhiculés à leur endroit.

Dans la préface de cette bande dessinée, l’avocate Rosanna Lendom note que « la méconnaissance de la violence carcérale et de son organisation dictatoriale est immense ». Elle évoque aussitôt des problèmes d’aération, de promiscuité, d’hygiène et, bien entendu, d’insécurité. Dans une certaine mesure, c’est le voyage qu’entreprend Prison : une plongée brutale là où « les années comptent triple », dans « un lieu violent et fortement pathogène ». Fabrice Rinaudo, Anne Royant et Sylvain Dorange en proposent une déconstruction en quatre actes, à travers le récit de détenus éclairant, chacun à sa manière, l’envers du décor carcéral.

L’alternance des premières vignettes est une manière de portraiturer le choc carcéral dont il est question dans le quatrième et dernier arc narratif de Prison. Aux oiseaux qui déploient leurs ailes en toute liberté aux abords d’un centre de détention succèdent ainsi les miradors cerclant une cour fermée protégée par des barbelés et des murs épais. Braqueur de banques, Guy partage une cellule de 10m2 avec un héroïnomane, Vic, et un étranger taciturne, Hassan. Ce dernier est fiévreux et attend patiemment la visite d’un infirmier qui ne viendra jamais – ou, en tout cas, bien trop tard. Tout est déjà là : les repas chiches et indigestes, l’épicerie à prix exorbitants, le personnel aux rangs clairsemés, le travail en prison pour 350 euros par mois. Il n’est dès lors guère surprenant de retrouver des visions fantastiques cauchemardesques ou de lire que « la colère est une nourriture dont raffole la prison ».

Usant du pointillisme pour dépeindre un microcosme glaçant et déshumanisant, où on se meurt dans l’indifférence la plus totale, où « les personnes incarcérées souffrant de troubles psychiatriques représenteraient plus du quart de la population carcérale », cet album salutaire s’emploie aussi à prendre le contrepied des clichés véhiculés à l’endroit des prisonniers. Les auteurs les nantissent d’une chair humaine qui rend d’autant plus insupportable leur environnement immédiat. Marginalisés, mis à l’écart du travail, de leur famille et de leurs amis, les prisonniers vivent dans des lieux insalubres, privés d’espoir, traversés par la détresse et la violence. Toufik souffre de troubles psychiatriques renforcés par « la symphonie du chaos pénitentiaire ». Les conversations, les cris, les plaintes, les bruits de porte, les téléviseurs, la musique s’entremêlent et contribuent à brouiller un peu plus ses sens. Une réalité douloureuse, qui frappe aussi ceux qui finissent derrière les barreaux un peu par hasard, à l’instar d’Antonio, incarcéré pour conduite en état d’ivresse et saisi de vertige par l’altération sensitive que provoque la prison.

Dans ce milieu vicié, point de salut. Même quand l’amour tente d’y faire son nid, à la faveur d’une relation sincère mais interdite entre une surveillante et un détenu, l’Administration y met un terme en renvoyant l’un à sa condition de prisonnier et en privant l’autre de son gagne-pain. À la lumière de ces éléments, très bien restitués dans l’album, la postface de La Ligue des Droits de l’homme prend tout son sens. Et on se désole, à nouveau, par la faible problématisation du milieu carcéral, comme s’il s’agissait d’un totem impossible à réinventer. Heureusement, l’art, et a fortiori la bande dessinée, ne manque pas de s’en emparer, comme en témoignent les multiples propositions récentes sur le sujet, toutes probantes : Prison n°5, Perpendiculaire au soleil ou encore Souvenirs en cavale.

Prison, Fabrice Rinaudo, Anne Royant et Sylvain Dorange
La Boîte à bulles, octobre 2022, 80 pages

Note des lecteurs0 Note

4

« Red Room » : horreur et voyeurisme

0

Les éditions Delcourt publient Red Room, du scénariste et dessinateur américain Ed Piskor. Récit horrifique foisonnant de vignettes gores et spectaculaires, ce dernier se penche sur les instincts humains les plus primaires à la faveur de chaînes de torture porn dissimulées dans le dark web.

Red Room repose sur quatre récits interconnectés, liés entre eux par le torture porn qui les sous-tend. Le scénariste et dessinateur américain Ed Piskor imagine des chaînes vidéo abritées sur le dark web, sponsorisées par les crypto-monnaies de voyeurs pervers et sadiques, poussant leurs auteurs à aller toujours plus loin dans la violence et l’abjection. En ce sens, ces « réseaux antisociaux » portent à incandescence les instincts humains les plus primaires, instituant une zone virtuelle de non-droit où les pulsions les plus malsaines peuvent s’exprimer en toute liberté. Ces espaces enfouis dans les profondeurs de l’Internet, dessinés sans pudeur, dans leur dimension la plus spectaculaire, feraient passer Funny Games et les snuff movies pour des contes pour enfants.

Dans les commentaires additionnels qui ponctuent Red Room, Ed Piskor citent certaines de ses influences : Alan Moore, Todd McFarlane ou Stephen King ont tous investi l’imaginaire de l’illustrateur américain, au même titre d’ailleurs que la pandémie de Covid-19 (ce fameux masque de médecin de la peste). Nul doute que Ça, Le Silence des agneaux, Saw, Hostel ou Massacre à la tronçonneuse lui ont également inspiré quelques vignettes. C’est la conjonction de toutes ces figures tutélaires, volontiers sépulcrales et horrifiques, qui sert d’écrin à une Amérique rendue au dernier degré de la violence et de l’infamie. Une nation constituée de pères de famille dérangés, de filles vengeresses, d’ex-prostituées tueuses en série, de hackers dévoyés et de juristes corrompus… Un pays anesthésié qui ne vit plus que par électrochocs, à l’occasion de séquences atroces et sanguinaires n’appelant que surenchère et validation sociale sur des forums…

Ed Piskor n’épargne rien à ses lecteurs. Ses planches en noir et blanc (ou plutôt beige) abondent d’inserts terrifiants, de monstres iconiques et de figures en perdition. La violence est stylisée, la mise à mort glaçante et inventive, les personnages tous négatifs, ou presque. Un homme recueilli sur le toit d’une Église, après une montée des eaux, finira entre les mains d’un chirurgien captif qui le transformera en gueule de cinéma aussitôt destinée à finir en chair à canon. Pendant ce temps, un public anonyme mais exigeant se montre las de voir se répéter continuellement les mêmes actes de torture. Même l’abjection se doit d’être renouvelée. Red Room enchâsse tellement les individus dans la turpitude qu’on peine à identifier qui, des tortionnaires ou de leur public, des bourreaux ou de leurs victimes en quête de vengeance, demeurent les plus à blâmer. On pourrait d’ailleurs prolonger la réflexion en questionnant notre propre rôle de lecteur-voyeur, et c’est peut-être là, qui sait ?, l’objet principal de l’album d’Ed Piskor.

Red Room, Ed Piskor
Delcourt, septembre 2022, 208 pages

Note des lecteurs0 Note

3

Jim Thorpe mis à l’honneur dans la collection « Coup de tête »

0

Les éditions Delcourt publient Jim Thorpe : La Légende amérindienne du football américain dans leur prolifique collection « Coup de tête ». L’athlète médaillé d’or aux Jeux olympiques de 1912 prend ainsi place aux côtés de Michel Platini, George Best ou Tony Estanguet.

Quand il quitte sa nation Sauk et Fox pour rejoindre le collège de Carlisle, Jim Thorpe est déjà en cours de redéfinition. Là-bas, en effet, on rééduque les Amérindiens pour les fondre dans une Amérique WASP au sein de laquelle aucune tête ne doit dépasser. Celle de Jim est pourtant en passe de devenir l’une des plus célèbres de son temps. Car l’enfant chasseur et facétieux aperçu dans les premières pages de Jim Thorpe : La Légende amérindienne du football américain se distingue rapidement en tant que sportif tout-terrain : rapide, agile, puissant, il fait des ravages sur les terrains de football mais aussi lors d’épreuves sportives plus diversifiées telles que le décathlon ou le pentathlon.

Kevin Lecathelinais, Emmanuel Michalak et Georges Chapelle racontent l’avènement d’un compétiteur de haut niveau, la place qu’il investit dans une Amérique encore ségrégationnée et les motivations profondes qui l’animent. Parmi ces dernières, on retrouve le deuil inconsolable de son frère jumeau, mort d’une pneumonie à l’âge de neuf ans, à qui il dédie secrètement chacune de ses victoires. Les auteurs mettent très bien en lumière les qualités athlétiques exceptionnelles du jeune Thorpe : il bat le record de saut en hauteur de son école un peu par hasard et sans l’équipement d’usage, il collectionne les médailles lors d’une journée sportive où il enchaîne les compétitions, il s’impose comme le leader naturel et technique d’une équipe de football américain sur laquelle, quelques mois plus tôt, personne n’aurait parié…

Tout n’est pourtant pas rose dans la vie de Jim Thorpe. Il se désintéresse tôt de l’école, vit mal les promesses non honorées de ses entraîneurs et se retranche même dans une ferme alors que ses performances sportives le prédestinent pourtant au terrain… Entier, plein d’abnégation, représentant de fait d’une communauté souvent malmenée, Thorpe donne cependant toujours le meilleur de lui-même et finira, comme le narrent brillamment Kevin Lecathelinais, Emmanuel Michalak et Georges Chapelle, par vaincre, lors d’un match retentissant, les cadets de West Point alors dirigés par Ike Eisenhower. Une victoire qui sonne comme une revanche. Une manière de déjouer le sort alors même que l’athlète était personnellement visé, par ses adversaires du jour, par des attaques sournoises et malveillantes.

Passionnant, l’album se clôture par un dossier didactique éclairant plus avant la vie, la psychologie et la carrière (contrariée) de Jim Thorpe. Ce dernier fera notamment les frais de l’hypocrisie de l’école industrielle de Carlisle, qui l’abandonnera lors de sa disgrâce et destitution, quand ses médailles olympiques lui seront retirées sous prétexte qu’il aurait concouru sans être véritablement amateur. Mais entre les lignes, par-delà sa relation avec le coach Pop Warner ou ses mérites sportifs, on comprend surtout à quel point Jim Thorpe était lié à son frère disparu et mû par cette promesse de faire son trou sur le terrain…

Jim Thorpe : La Légende amérindienne du football américain, Kevin Lecathelinais, Emmanuel Michalak et Georges Chapelle
Delcourt, octobre 2022, 104 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5

« Le Stress au travail » dans sa pluralité

0

Docteur en sociologie des organisations et ingénieur de recherche, Raphaël Pirc publie aux éditions Apogée un opuscule intitulé Le Stress au travail. Entre injonctions contradictoires, manque de latitude ou de gratifications et pressions multiples, ce phénomène de plus en plus débattu, dans la presse comme dans l’entreprise, nous est dévoilé par le menu.

Pionnier des études sur le sujet, le médecin québecois Hans Selye décrit le stress comme un syndrome général d’adaptation. Dans un article publié dans la revue Nature en 1936, il identifie les trois étapes successives qui le caractérisent : la phase d’alerte, la phase de réaction et la phase d’épuisement. Cet état de tension nerveuse naît donc d’un déséquilibre, d’un élément perturbateur, que Raphaël Pirc va qualifier dans son ouvrage de stresseur. Comme le rappelle l’auteur, le taylorisme, le fordisme et le toyotisme, la production spécialisée, juste-à-temps et en flux tendu qu’ils sous-tendent, mais aussi la mondialisation et la mise en concurrence des entreprises et de leurs travailleurs, vont aboutir progressivement à une prolétarisation du travail et à l’émergence de facteurs favorisant les situations génératrices de stress.

La recherche a abouti à différents modèles conceptuels ayant trait au stress. Quand Robert Karasek se base sur les degrés d’exigence et de latitude applicables aux travailleurs, Johannes Siegrist met en avant un déséquilibre entre l’effort attendu et la récompense allouée, tandis que Leonard Pearlin va plutôt se pencher sur les processus sociaux sous-jacents. En plus de revenir sur chacune de ces théories, Raphaël Pirc énonce en quoi la maîtrise des zones d’incertitude permet de mieux négocier le travail face aux écueils des prescriptions. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la théorie entourant les tâches à réaliser contient des angles morts dont le travailler doit s’emparer, en faisant valoir son intelligence pratique, afin de se mouvoir au mieux dans les interstices entre travail prescrit et prestations réelles. Le stress, l’insatisfaction, voire la souffrance résultent pour partie de l’impossibilité, pour les travailleurs, de procéder à ces accommodements. Un espace d’action permettant de faire face aux aléas et aux imprévus, des axes de négociation et de communication, l’élaboration d’astuces et de jeux stratégiques vont conférer du sens aux actions des travailleurs et contribuer à l’édification de leur identité professionnelle. Le sociologue Robert Merton note d’ailleurs, sans surprise, que des règles trop rigides empêchent toute adaptation rapide à des circonstances particulières.

Raphaël Pirc va ensuite abondamment illustrer son propos à travers l’exemple des chauffeurs routiers. Leur stress peut être imputable à l’imprudence des autres usagers de la route, à leur incivilité, à l’intériorisation des règles de conduite, à l’auto-contrôle des émotions, aux injonctions contradictoires – respecter le code de la route et les temps de pause, faire face aux embouteillages, mais livrer impérativement selon l’horaire convenu… L’auteur verbalise aussi la manière dont ces chauffeurs personnalisent la cabine pour en faire une extension d’eux-mêmes. Et il complète enfin son opuscule, très intéressant, notamment dans son approche théorique, par l’évocation des risques psychosociaux et des troubles musculo-squelettiques, par la présentation des textes de loi entourant les maladies professionnelles et par les huit réserves du sociologue américain Erving Goffman (se rapportant aux « territoires du moi » : mon corps, mon espace de travail, mes affaires/outils/fournitures, mon intimité…).

Le Stress au travail, Raphaël Pirc
Apogée, octobre 2022, 130 pages

Note des lecteurs0 Note

4

Jack Mimoun et les secrets de Val Verde : en route pour la verdure

« Je m’appelle Jack Mimoun et j’affronte les défis les plus extrêmes où avoir les bons gestes de survie est une question de vie ou de mort » Presque 20 ans après le raid et les soubresauts d’OSS 117, la comédie d’aventures hexagonale n’est pas encore condamnée à l’encéphalogramme plat. L’ambition de ce film généreux d’ambitions en témoigne.

Synopsis : Deux ans après avoir survécu seul sur l’île hostile de Val Verde, Jack Mimoun est devenu une star de l’aventure. Le livre racontant son expérience est un best-seller et son émission de télévision bat des records d’audience. Il est alors approché par la mystérieuse Aurélie Diaz qui va ramener Jack Mimoun sur Val Verde pour l’entraîner à la recherche de la légendaire Épée du pirate La Buse. Accompagnés de Bruno Quézac, l’ambitieux mais peu téméraire manager de Jack, et de Jean-Marc Bastos, un mercenaire aussi perturbé qu’imprévisible, nos aventuriers vont se lancer dans une incroyable chasse au trésor à travers la jungle de l’île aux mille dangers.

La recette de l’insuccés

Jack Mimoun et les secrets de Val Verde, c’est un titre très gourmand, volontairement fouillis qui se serre pour tenir en entier sur l’affiche. Alors à quoi peut-on s’attendre? C’est un « Jack », sûrement la référence marquée pour l’hommage assumé aux films (américains) des années 80, comme en parle Malick Bentallah pendant la promotion. C’est aussi un « Mimoun » qui nous rappelle autant un glorieux champion olympique qu’il construit un blase comique, l’alliage entre le mâle des actioners des années Reagan avec la maladresse petite française qui n’ose pas les regarder dans les yeux. Rajoutez la référence au Val verde, pour la petite pincée d’exotisme, en espagnol, la vallée verte sans folie ni terreur, un territoire qui appelle plus les nostalgiques d’en route pour l’aventure et ses décors de cartons pâtes sur feue la cinq que les aventuriers du national geographic. Voilà comment on construit un film en kitch, sans passer par Ikea.

Parodie et par Odin !

Passé l’affiche, Jack Mimoun, c’est d’abord un gars trapu et costaud comme un tigre, incarné par un Malick Bentallah qui a soulevé de la fonte, ou bien mangé 15 kilos de beignets ou bien encore un comédien qui doit attaquer prochainement en justice son chef costumier. Peut-être les trois à la fois. Parce que ce bonhomme qui sort d’un programme télé en singeant Bear Grylls, est une masse penaude qui s’avère très rapidement difficile à filmer. Sorti de l’habillage télé parodique qui offre dans son envers du décor le meilleur gag du film, trop tôt, sur un serpent dangereux à l’écran, blindé de trangsène en coulisses, Jack Mimoun est un maladroit qui s’assume, sans trop regarder sur les détails. C’est là où l’hommage aux héros des années 80 roulant des coudes fonctionne le mieux. Dans ces plans où Jack signe des autographes à 10 enfants cadrés de près pour en paraître 100, ceux où l’attaché de presse incarné par Jérôme Commandeur annone pour dévoiler avec cynisme l’ombre d’un héros daté. Peut-être encore cette scène où il essaie de draguer avec des arguments écolos la jeune aventurière incarnée par Joséphine Japy, qui use de sa concupiscence sans trop s’user à la tâche. Il y a en tout cas ici la matière pour en tirer le pastiche moquant cet homme gonflé et gonflant, lourd : le seul souci est que cet angle est aussi celui du cinéma mainstream depuis plus de 20 ans.

En route pour la verdure

Quand un scénario est cousu de fil blanc, on rappelle maintenant avec pudeur qu’il s’agit d’un « hommage » aux films d’antan (choisissez votre période préférée) Jack Mimoun et les secrets de Val verde marque donc, on peut le dire sans frémir, le respect le plus profond jamais vu envers les films d’aventures depuis plus de 20 ans. La liste est longue des figures imposées que le récit dévoile, tout sourire. Les comptabiliser n’est pas très pertinent car une des essences du projet est semble t-il de tourner en rond en empilant des perles, comme ses personnages paumés sur une île grande comme un petit plateau de tournage. Un cas symptomatique en est la teneur des dialogues : les punchlines de Jérôme Commandeur et de François Damiens n’appellent pas de réponses, d’échanges, comme des phrases restant hors sol dans leur propre contemplation du bon mot. « J’ai l’impression que les mots sortent tous seuls chez vous, vous ne commandez pas grand-chose» dévoile un dialogue perdu dans la brousse. Qu’une réplique péremptoire bien écrite fonctionne, tous les spectateurs en ont, d’Audiard à Kaamelott, mais ce script en abuse, au point de laisser peu d’espace pour que ses personnages interagissent les uns avec les autres.

Tous derrière et moi devant

Filmer l’aventure pour tendre la main au spectateur mendiant un dépaysement en plein automne, c’est naturellement un des projets de Jack Mimoun. Et convoquer les années 80 en pleine promotion du film, c’est comme jouer avec une tablette de ouija mal configurée : assez rapidement, Indiana Jones va venir vous fouetter l’échine par derrière. Jack Mimoun se trimballe dans une jungle assez triste, volontairement réduite, filmée sans un sens du cadre en faisant un personnage parmi les personnages. Oubliez Prédator également, ici même une fougère n’a pas de personnalité. Ce qui apparaît frustrant dans la non-découverte d’un exotisme kitsch qui semblait promis dans la bande-annonce, c’est que la demande pour ce film fantasmé qui n’apparaît pas dans le cadre, est, elle, très forte. Comment oublier les aventures du Léopard, celui incarné par Claude Brasseur, du tigre aime la chair fraîche, de Claude Chabrol, pastiche assumé lui aussi et les échecs plus récents des films défiant Koh Lanta ? En prenant conscience que la télé et son esthétique très plate a planté un pieu assez profondément dans ces récits d’aventures. Désormais codifiés, ces plans et ce découpage très fade qui mène la barque jusque dans un temple à peine digne d’une mauvaise pub pour des céréales chocolatées sont ceux qui ont vampirisé des images qu’on apprécie, rassasiés. En partant pour l’aventure dans des terrains connus esthétiquement, historiquement et sans aucun autre adverbe de manière derrière, Jack Mimoun défiait plus qu’une malédiction et un nouveau méchant mal écrit: il souhaitait lui-même survivre à un crash dont il ne pouvait pas sortir. Jack est une créature de télé perdue dans le poste en cherchant à repousser les bords : en quelque sorte, une sorte de poisson rouge qui a mal au crâne à force de se cogner la tête. Il avait pourtant pris un gros cachet.

Bande-annonce : Jack Mimoun et les secrets de Val Verde

Fiche technique

Réalisation : Malik Bentalha et Ludovic Colbeau-Justin
Scénario : Malik Bentalha, Florent Bernard et Tristan Schulmann
Musique : Mathieu Lamboley
Décors : Maamar Ech-Cheikh
Costumes : Emmanuelle Youchnovski
Photographie : Thomas Lerebour
Montage : Delphine Rondeau, Vincent Tabaillon
Production : Éric et Nicolas Altmayer
Coproducteurs : Niels Court-Payen, Caroline Dhainaut et Ardavan Safaee
Productrice associée : Marie de Cenival
Sociétés de production : Mandarin Films et Pathé Films
Société de distribution : Pathé Distribution (France)
Budget : 14,47 millions d’euros

Distribution

Malik Bentalha : Jack Mimoun
Benoît Magimel
François Damiens : Jean-Marc Bastos
Jérôme Commandeur : Bruno Quézac
Joséphine Japy : Aurélie Diaz

Dahmer-monstre – L’histoire de Jeffrey Dahmer : flirter avec l’insoutenable vérité et la palme imaginaire de Ryan Murphy

Cela ne fait pas un mois que Dahmer, la nouvelle série de Ryan Murphy est sur Netflix qu’elle soulève déjà les foules. Entre polémique et adoration, le récit à moitié fictif de la vie du Cannibale de Milwaukee est une des séries de cette rentrée 2022.

Sur internet, ses portraits ne manquent pas. Il est un des pires serial killers ayant sévi aux Etats-Unis. Il rejoint le cercle très fermé d’autres serial killers comme John Wayne Gacy, Ted Bundy et BTK.

Synopsis: Basé sur l’histoire vraie qui se passe il n’y a pas si longtemps de Jeffrey Dahmer, la série éponyme est à cheval entre le biopic, le documentaire et le thriller. Ayant sévi en Ohio et dans le Wisconsin entre les années 70 et 90, le meurtrier a tué près de 17 hommes. L’horreur suscitée par ces crimes, qui ne s’arrêtent pas qu’au meurtre, révèlent une mystérieuse attraction pour un esprit tordu. 

Puiser dans la réalité

Moins sanglant que son bébé légendaire American Horror Story, mais continuant de s’inspirer de la légende urbaine, Dahmer est une incroyable et insoutenable immersion dans un esprit malade. Jeffrey Dahmer ne vient pourtant pas d’un milieu mauvais. Il vient d’une classe plutôt moyenne à aisée et son père bénéficie d’un excellent travail. Mais la dépression de sa mère et sa consommation abusive de médicaments font que leurs rapports sont quasi-inexistants. Alcoolique dès son adolescence, il va aux cours avec de la bière dans ses poches. Il dépèce et dissèque aussi des animaux depuis son enfance. Le divorce de ses parents a sûrement été un des cataclysmes de sa vie. Son père s’absentait régulièrement pour échapper aux tensions dans son couple. Délaissé et livré à lui-même, Jeffrey Dahmer se replie sur lui-même. Ses relations sociales sont très mauvaises, voire inexistantes. Il n’a pas d’amis.

Il n’est pas brillant durant ses études et fait un très court passage à l’armée dont il est renvoyé. En grandissant, son homosexualité le livre aussi à la solitude à cause du statut encore très tabou et mal vu de cette orientation. Les hommes gays seront ses victimes principales. Il « chassait » notamment dans les boites de nuit gays. La plupart des victimes sont noires ou asiatiques. C’est un détail très important dans la série et nous en détaillerons l’importance plus bas.

Le cas Dahmer est problématique car il ne se contentait pas de tuer ses victimes. Il les droguait, les photographiait, puis « expérimentait ». Son ambition était de créer des « zombies » qui le serviraient, en leur injectant des produits qui finissaient par les tuer. Lorsque cela arrivait, il démembrait les corps et en consommait des parties. C’est ce qui fait de Jeffrey Dahmer un cas criminel terrible à mettre à l’image: tuer n’est que la première partie de l’horreur. Il y a une forme de blasphème et de désacralisation du corps humain et de l’individu en lui-même dans ce processus et cette anthropophagie. Lorsqu’il est arrêté dans les années 90, il est condamné à la prison à vie. L’état du Wisconsin ne dispose pas de la peine de mort. Mais il ne reste pas beaucoup en prison car il y meurt tabassé à mort par un autre prisonnier.

La mise en image d’une histoire « inspirée des faits »

L’impression principale qui émane de la série est une ambiance terriblement lourde. Nous ne conseillons pas le visionnage de la série en une fois tant l’histoire peut émotionnellement impacter le spectateur. Nous ne l’avons d’ailleurs pas fait. Dans cette série, ce n’est pas tant la colorimétrie de l’image que l’impression de saleté qui sont mises en scène. De fait, cette impression est si forte et suffocante que nous sentirions les odeurs dont se plaint le personnage de Glenda Cleveland, interprétée par Niecy Nash (Never Have I ever).

Il y a une ambiance de mort permanente quand le personnage de Jeff est dans les parages. Il est visuellement associé aux cadavres, à une lumière blafarde dans son appartement, à la couleur sale et jaunâtre de ses murs, à la crasse de son conduit d’aération. Jeff est aussi négligé physiquement, avec des cheveux souvent sales, des lunettes un peu floues autour du regard, qui est sombre et vide de toute expression. Il porte presque toujours les mêmes vêtements.

Son calme ajoute à ce je-ne-sais-quoi qui nous fait craindre le pire. Evan Peters interprète le rôle avec un flegme naturel à retourner les tripes. Dahmer a beau sourire de temps en temps, cela ne rassure pas mais nous enjoint plutôt à courir très loin de lui.

Pour autant, l’œuvre ne suit pas tout à fait l’histoire d’origine. Par exemple, une scène où Jeff cherchait à frapper un joggeur d’une batte de baseball vient des souvenirs de celui-ci. Il est montré comme sortant des broussailles afin de l’attaquer. Dans la réalité, le joggeur n’est jamais passé ce jour-là. Les victimes ont eu leur nom changé sauf pour de rares exceptions.

À ce titre, nous assistons à de la fiction pure, certains événements, ou scènes ont été instrumentalisés et réécrits pour s’adapter au format.

Le traitement des meurtres

À la différence d’autres séries, il semble que les créateurs ont choisi, peut-être par respect pour les familles des victimes, de ne pas beaucoup trop en montrer. L’histoire est encore fraiche. Pour rappel, les victimes sont incomplètes corporellement, ce qui laisse une horrible impression que les choses n’ont jamais été complètes. Le deuil des familles pourrait être encore en cours à cause du fait que des corps humains soient à ce point mutilés.

Pour ne jamais trop en montrer, il y a quelques flashs éclairs de ce qui suit le meurtre mais jamais trop longtemps ni en détail. La violence est brève mais les conséquences sont les plus mises en image. C’est une idée plutôt appréciable et en adéquation avec une ambiance si asphyxiante qu’il fallait modérer cet aspect. Le regard que le spectateur a des actes de Jeff est externe, comme s’il était face à celui-ci. Nous n’avons pas le point de vue de Jeff. C’est glaçant de se retrouver comme face à face à ce tueur, de ne pas savoir ce qu’il pense. Sa parole est très modérée. Le silence s’installe quand il entre, c’est une horrible impression de sentir le personnage de Jeff Dahmer dans une pièce. Il y a comme un instinct de survie face à son regard prédateur.

Les familles des victimes Vs. DAHMER

Nous ne sommes pas de la famille des victimes mais nous comprenons à quel point regarder ces images peut être intensément traumatisant. Nous comprenons pourquoi beaucoup d’entre elles sont en colère contre Netflix. C’est vrai que cataloguer la série comme « série LGBT » met en avant un membre de la communauté qui n’a rien de positif à y apporter et ne lui fait surtout pas honneur. D’après certains témoignages, les familles des victimes semblent avoir été écartées de la création de la série.

C’est aussi oublier la dangerosité de la situation. Pour la communauté gay, les meurtres de Jeffrey Dahmer raisonnent encore à cause de la violence des attaques. La série ne se finit pas lorsque Jeffrey est arrêté, mais lorsqu’il meurt. Il y a un long focus sur le deuil des victimes, le choc post-traumatique et le harcèlement qu’elles ont subi à cause de cette affaire.

Le deuil est impossible car les corps ne sont pas complets. Cet aspect est non-négligeable, puisqu’il ne permet de trouver le repos et laisse inachevé ce processus. Le choc post-traumatique des voisins est une partie de la série que nous apprécions, car peu de séries se concentrent sur cet aspect. Le personnage de Glenda y est central car c’est elle qui a contacté la police plusieurs fois sans qu’on ne prenne au sérieux ses appels. Elle se sent coupable de n’avoir « rien » fait. Elle se rappelle les cris des victimes par la bouche d’aération, les odeurs nauséabondes, les tentatives désespérées de sauver le jeune garçon de 14 ans, Konerak Sinthasomphone, des griffes de Dahmer.

Le racisme contre la famille laotienne de Konerak est bien montré à l’écran avec le père recevant des appels téléphoniques des policiers qui l’insultent alors qu’il vient de perdre un enfant. Cette thématique est aussi importante dans le processus venant après l’arrestation de Dahmer. La police est montrée comme incapable jusqu’à ce qu’une des victimes réussisse à s’échapper. La tristesse et la colère qui étreignent Glenda au moment où Dahmer est arrêté nous prennent à la gorge. Si la police avait pris au sérieux ses allégations dès les premiers appels, combien de victimes auraient pu être épargnées?

Lorsque la fin se focalise sur Glenda et sa bataille afin qu’un parc soit dédié aux victimes de Jeff Dahmer et que nous voyons que 30 ans plus tard rien n’a été fait, il est impossible de ne pas ressentir de la colère. Pourquoi là où des massacres commis sont normalement mis en avant sur des plaques commémoratives, les massacres de Jeffrey sont destinés à être oubliés?

Conclusion

Dahmer est une série à regarder non comme une réelle mise en image de ce qui s’est passé à Milwaukee, mais comme une série fictionnelle qui s’inspire des événements ayant eu lieu. Les familles des victimes ont le droit d’être mal à l’aise, car elle vient raviver des souffrances d’une vie.

Mais c’est aussi une bonne chose de ne pas laisser un tel carnage tomber dans l’oubli. Elle pointe du doigt des discriminations importantes: le racisme car la plupart des victimes n’étaient pas blanches. La police aurait-elle autant trainé face à des victimes blanches? Les défunts étaient homosexuels, une communauté ostracisée 30 à 40 ans en arrière mais qui pâtissent toujours de discrimination aujourd’hui. Il n’y a qu’à regarder l’actualité pour s’en rendre compte…

Est-ce une série incontournable pour autant? Non. En vérité, elle n’apporte pas beaucoup de nouveauté ni dans sa conception, ni dans la technique, ni dans l’histoire. Ce n’est pas la première œuvre de fiction qui met en avant un tueur en série.

https://www.youtube.com/watch?v=xl2FRiW938o

Fiche Technique:

Créateur: Ryan Murphy et Ian Brennan
Scénario: Ian Brennan, David McMillan, Ryan Murphy, Reilly Smith, Janet Mock, Todd Kubrak
Réalisateurs: Carl Franklin, Clement Virgo, Jennifer Lynch, Paris Barclay, Gregg Araki
Casting: Evan Peters (Jeff Dahmer), Niecy Nash (Glenda Cleveland) , Richard Jenkins (Lionel Dahmer), Molly Ringwald (Shari Dahmer), Rodney Burford (Tony Hugues)
Langue: Anglais
Saison: 1
Épisodes: 10x 45 ou 63 minutes
Musique: Nick Cave et Warren Ellis

Sources nécessaires à la rédaction de cet article:

Dahmer- wikipédia

Dahmer : pourquoi les familles des victimes sont furieuses contre Netflix ? – linternaute

Dahmer- imdb

Crédit image- imdb

« Derrière le rideau » : dissonances cognitives

0

Les éditions Steinkis publient Derrière le rideau, de Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez. Les auteurs y mettent en scène un couple pour le moins célèbre, Simone Signoret et Yves Montand, en partance pour une tournée au-delà du rideau de fer, où leurs sympathies communistes vont se heurter aux réalités d’une dictature implacable.

Des écrivains jetés derrière les barreaux, des chars investissant les rues de Budapest, des salles de spectacles réquisitionnées au dernier moment, des signes apparents de pénurie et de pauvreté, des journalistes aux ordres colportant des mensonges inventés de toutes pièces… Durant leur tournée en Europe de l’Est, alors communiste, Simone Signoret et Yves Montand voient leurs sympathies politiques mises à rude épreuve. Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez narrent la relative cassure qui apparaît dans le couple : tandis que la comédienne prend rapidement conscience des faux-semblants d’un régime autoritaire, son compagnon, acclamé à chaque représentation, peine à dessiller les paupières…

Gratifié de dessins en noir et blanc plutôt sommaires (les arrière-plans sont ainsi souvent vides ou hachurés), Derrière le rideau s’appuie en revanche sur un scénario solide, échafaudé avec soin, et contextualisant assez brillamment la visite de Simone Signoret et Yves Montand dans l’Europe communiste. En France, le couple aux origines sociales diverses (spécificité creusée dans l’album) fait face aux intimidations des fascistes, qui finissent par convaincre les deux comédiens de se produire derrière le rideau de fer malgré les événements en Hongrie, où une insurrection est réprimée avec force, et bientôt dans le sang. Là-bas, la police secrète n’est jamais loin, leur image est exploitée par la propagande et le périmètre de leur tournée ne cesse de changer.

Si Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez révèlent par bribe les dessous du communisme – et de ses défaillances politiques, sociales ou économiques –, ils s’attachent surtout à portraiturer un couple pris au piège de ses propres convictions, capable de demander des comptes aux élus et représentants qu’il croise – dont Khrouchtchev en personne – mais jamais d’infléchir le cours des événements et de prendre la pleine mesure de la marche de l’Histoire (en Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie…). Derrière le rideau organise ainsi un dialogue impossible entre l’authenticité d’un engagement et l’hypocrisie de son détournement. C’est précisément dans ces interstices politiques qu’Yves Montand, mais aussi sa compagne, vont devoir se mouvoir, parfois à grand-peine.

Les personnalités culturelles peuvent-elles échapper aux tentatives de récupération politique ? Doivent-elles être reconnues coupables de croire et défendre des convictions humanistes et altruistes parce que ces dernières se voient dévoyées par des politiciens qui en corrompent les fondements ? Ces deux questions sous-tendent tout le roman graphique de Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez, qui parviennent habilement à mêler la parenthèse biographique (une visite de Simone Signoret et Yves Montand) et l’Histoire mondiale du XXe siècle.

Derrière le rideau, Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez
Steinkis, septembre 2022, 120 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5

« La Vie secrète des gènes » : l’inné, l’acquis et le codé

La biologiste Évelyne Heyer publie aux éditions Flammarion La Vie secrète des gènes, qui complète utilement, par le truchement de courts chapitres thématiques, l’excellent ouvrage de vulgarisation L’Odyssée des gènes, paru en juillet 2020. Pour ce faire, ce nouvel essai compile une trentaine de sujets développés à l’antenne de La Tête au carré, sur France Inter.

Quand elle évoque l’ADN, Évelyne Heyer l’appréhende comme une machine sophistiquée, permettant de remonter le temps et d’en apprendre davantage sur nos ancêtres, dont nous avons en héritage une mosaïque complexe de fragments génétiques. La Vie secrète des gènes s’inscrit pleinement dans cette démarche, mais en déborde occasionnellement le cadre pour porter plus loin ses réflexions, qui transcendent alors les disciplines et embrassent l’anthropologie, la sociologie, la démographie ou encore l’archéologie. C’est ainsi, par exemple, que la biologiste lie la survie des femmes après la ménopause – contrairement aux autres espèces – à l’importance que tiennent les grands-mères dans l’éducation de leurs petits-enfants. Ou qu’elle explique la sociabilité des hommes par une succession d’événements : la bipédie entraîna un sous-dimensionnement du bassin des femmes, qui engendra ensuite la mise au monde de bébés au cerveau encore immature, nécessitant alors la prise en charge collégiale, en famille et plus largement en communauté, d’enfants dépendants des adultes. Ce paradoxe obstétrical a grandement influencé les interactions au sein du groupe et le cerveau des nouveau-nés ne cesse de se développer, au cours des premières années, à la faveur d’échanges abondants et continuels. Une autre preuve de coopération humaine se trouve dans les restes d’animaux chassés et découpés en groupe, retrouvés sur des sites archéologiques. Évelyne Heyer indique par ailleurs les trois éléments qui ont toujours présidé à cette organisation des sociétés : réciprocité, comportement visant à préserver sa réputation et régulation des abus.

Organisé en courts chapitres thématiques, La Vie secrète des gènes nous apprend que chacun d’entre nous ayant un ancêtre hors d’Afrique doit environ 2 % de son génome à l’homme de Néandertal, qui a affecté notre phénotype et donc les traits observables de notre corps. Plus loin, il revient sur l’organisation en branches de l’humanité et rappelle qu’il y a 60 000 ans, nous étions pas moins de cinq espèces humaines à cohabiter, dont les « hobbits » d’Indonésie, dont la taille était alors comprise entre 1 et 1,10 mètre. L’ADN a par ailleurs permis de revoir l’opinion majoritaire sur le rôle des femmes dans la préhistoire. Citons cet exemple : il y a 8000 ans, dans les Amériques, les prétendus chasseurs étaient en réalité pour partie des femmes, qui composaient jusqu’à 40 % des individus. C’est aussi par l’analyse génomique que l’on peut suivre la série de mutations génétiques ayant permis la consommation croissante de viande grasse, la production d’enzymes permettant sa digestion et même la possibilité nouvelle, pour les nouveau-nés, d’absorber plus facilement la vitamine D du lait maternel, chacun de ces points ayant son importance alors même que l’homo sapiens a quitté les milieux tropicaux et rejoint des contrées où l’ensoleillement faisait défaut.

L’Odyssée des gènes ne disait pas autre chose : notre culture se condense dans notre ADN. Qu’il s’agisse des Inuits du grand Nord, des populations digérant le lait et plus précisément le lactose (une anomalie à l’échelle de la planète) ou simplement de la taille des individus (liée au climat ou aux préférences sexuelles), des pans entiers de l’humanité s’objective à travers notre génome. Ce dernier nous confère d’ailleurs à tous des parentés lointaines, constitue un grand livre d’histoire médicale (l’exemple de la tuberculose et du gène TYK2 est cité dans l’ouvrage) et se révèle bien plus complexe encore qu’il n’y paraît (notamment au regard de l’ADN non codant ou des fonctionnements en réseaux). Dans sa dernière partie, La Vie secrète des gènes revient sur trois thèmes passionnants : l’intelligence, la communication verbale de nos ancêtres et la race. Évelyne Heyer annonce une héritabilité du QI de l’ordre de 17 % à peine et explique que la plasticité neuronale érige l’environnement dans lequel les individus grandissent en facteur déterminant. Le niveau scolaire des parents conditionne ainsi bien plus l’avenir de leurs enfants que l’ADN qu’ils leur lèguent. Plus loin, elle questionne les aptitudes verbales de Néandertal, qui émettait a minima des sons, et porte un énième clou au cercueil des théories raciales, puisque la génétique réfute la notion de race en vertu de ce simple constat : nous sommes tous identiques à 99,9% et les gènes responsables du teint de la peau ne disent absolument rien du comportement, de l’intelligence ou de la résistance aux maladies.

La Vie secrète des gènes, Evelyne Heyer
Flammarion, octobre 2022, 240 pages

Note des lecteurs11 Notes

3.5

Zoom sur « La Grande Aventure du bitcoin et de la blockchain »

0

La Grande Aventure du bitcoin et de la blockchain, d’Olivier Bossard et Maud Rivière, paraît aux éditions Delcourt, dans la collection « Octopus ». L’album se propose de démystifier cette crypto-monnaie numérique, dont la valeur fluctuante a atteint des sommets vertigineux et régulièrement fait les gros titres des journaux.

Après la crise financière de 2008, un individu caché sous le pseudonyme de Satoshi Nakamoto veut s’affranchir du contrôle des Banques centrales. Il invente un système de monnaie numérique peer-to-peer, indépendant, sécurisé et transparent, basé sur la blockchain. Une monnaie qui doit être minée, avec une difficulté ajustée en permanence, de manière à générer les nouveaux blocs selon le rythme le plus approprié. Adoubé au Japon, interdit en Chine, vu avec circonspection en Corée du Sud, reconnu comme une matière première aux États-Unis mais comme une monnaie privée en Allemagne, le bitcoin divise des gouvernements encore en tâtonnements.

Comment fonctionne au juste une monnaie numérique indépendante des banques ? Dématérialisée mais garantie par la signature numérique dont elle est porteuse, elle se transfère entre deux adresses bitcoins à la manière d’un transfert bancaire classique. Son instabilité peut cependant occasionner des situations cocasses : qui n’a ainsi pas entendu parler de ces deux pizzas achetées au début du bitcoin pour l’équivalent, actuellement, de plus de 100 millions de dollars ? Les coûts de transaction s’avèrent quant à eux de moins en moins avantageux pour les paiements nationaux. Ainsi, de fil en aiguille, par le biais de courts chapitres thématiques, La Grande Aventure du bitcoin et de la blockchain vulgarise la technologie blockchain et les crypto-monnaies.

« Les mineurs sont les comptables et la blockchain constitue le grand registre de comptes. » La formule est jolie, mais mérite d’être étayée. Olivier Bossard et Maud Rivière s’y emploient tout au long des presque 130 pages de leur album. Ils reviennent sur des spécificités organisationnelles ou techniques telles que les fermes de minage, le hachage, la cryptographie asymétrique, la non-réplicabilité ou l’horodatage, mais se penchent également sur les investissements induits par les crypto-monnaies. Sous-tendant nombre de produits financiers, s’échangeant sur des plateformes dédiées, les bitcoins et leurs dérivés ont suscité l’intérêt croissant des investisseurs, au point de se voir qualifiés d’« or numérique ». Cette matière complexe est ainsi progressivement rendue accessible grâce au travail de pédagogie entrepris par les auteurs. En cela, ils s’inscrivent fidèlement dans les intentions affichées depuis sa création par la collection « Octopus ».

La Grande Aventure du bitcoin et de la blockchain, Olivier Bossard et Maud Rivière
Delcourt/Octopus, octobre 2022, 128 pages

Note des lecteurs5 Notes

3.5

« Cultes ! » présente « 100 lieux mythiques de séries »

Les éditions Fantrippers publient dans leur série « Cultes ! » un beau-livre prenant pour objet les lieux mythiques des séries télévisées. Une opération similaire à celle réalisée pour le cinéma ou la littérature, qui jette une lumière profuse sur ces personnages qui ne disent pas leur nom : Fox River (Prison Break), Wisteria Lane (Desperate Housewives), le McLaren’s (How I Met Your Mother), Baltimore (The Wire), la maison des Fisher (Six Feet Under) ou encore le Cheesecake Factory (The Big Bang Theory).

Certaines séries télévisées sont à ce point liées à leur cadre qu’il serait incongru d’effeuiller leurs personnages sans analyser au préalable l’espace qu’ils investissent. C’est le cas, bien entendu, de Fox River, dont les plans sont tatoués sur le corps de Michael Scofield et dont les murs constituent un horizon clos dont il s’agit à tout prix de s’extraire. La prison désaffectée de Joliet confère une authenticité précieuse au show de Paul Scheuring mais a également occasionné quelques écueils pratiques : une exiguïté rendant difficile l’installation et le déplacement du matériel de tournage, une chaleur parfois accablante, des lieux chargés d’histoire intimidant certains membres de l’équipe… La rue fictive de Wisteria Lane, sise dans la banlieue cossue d’une ville baptisée Fairview, constitue un autre cas d’école : les personnages de Desperate Housewives y mènent leur vie, y élèvent leurs enfants, y trouvent l’amour… Un cadre en apparence idyllique, porteur de contrastes qui rendent les intrigues imaginées par Marc Cherry d’autant plus grinçantes. Un grand absent était pourtant tout désigné pour figurer dans l’ouvrage : Oz et sa Cité d’Émeraude ne mettaient pas seulement en images les principes de surveillance panoptique du philosophe Michel Foucault, puisque le quartier pénitentiaire expérimental placé au frontispice de l’intrigue y conditionne implacablement la vie des détenus, tout en témoignant des aspirations du directeur de projet mais aussi de leurs limites dans un environnement gangréné par une nature humaine dévoyée.

Cultes ! : 100 lieux mythiques de séries n’évoque pas seulement ces espaces emblématiques de la culture populaire à l’aune de leur dimension fictionnelle. Les auteurs s’y penchent aussi sur l’histoire, bien réelle, des bâtiments ayant abrité les tournages. C’est la maison des White (Breaking Bad) désormais protégée par une imposante barrière pour éviter que des aficionados n’y expédient une pizza sur le toit, conformément à l’intrigue de la série. C’est un Cheesecake Factory cité – et reconfiguré – dans The Big Bang Theory, sans que cela fasse l’objet d’un quelconque accord de placement. La maison des Banks, dans Le Prince de Bel-Air, ou celles des Soprano et de Malcolm font elles aussi l’objet d’une entrée spécifique, tant pour ce qu’elles révèlent de leurs personnages que pour leur histoire propre. À ces descriptions bidimensionnelles s’ajoutent des anecdotes en cascade. Saviez-vous que David Schwimmer a poussé la porte du restaurant Little Owl dans Greenwich Village sans même se rendre compte qu’il pénétrait dans l’immeuble censé abriter l’intrigue de Friends ? Ou que Matt LeBlanc aurait pu interpréter le rôle de Phil Dunphy dans Modern Family ? Que Sons of Anarchy a été lancée le lendemain de la diffusion du dernier épisode de The Shield (autre absence notable) et qu’elle se base notamment sur les confessions que Kurt Sutter a lui-même tirées auprès de véritables bikers ?

Beau-livre généreux en illustrations, Cultes ! : 100 lieux mythiques de séries traverse les époques (21 Jump Street y côtoie La Case De Papel) et les réseaux (Netflix, AMC, HBO, Showtime, Fox…). Vous y prendrez connaissance de l’impressionnante filmographie du bâtiment abritant l’entreprise Dunder Mifflin (The Office), du véritable restaurant dans lequel se rendent Jerry Seinfeld et ses amis, du premier manoir Wayne ou de la célébrité soudaine d’un restaurant Twisters, porté à l’écran dans Breaking Bad et Better Call Saul. Le traitement systématique de ces « lieux mythiques » par double-page ainsi que la place significative dévolue aux images restreignent fortement le développement des textes. Il ne faut donc pas attendre de Cultes ! : 100 lieux mythiques de séries des analyses étayées ou évolutives (saison par saison). L’intérêt de l’album réside ailleurs : dans la mise en exergue ludique d’espaces parfois anodins, réels ou appartenant à des studios, désormais investis par la culture populaire.

Cultes ! : 100 lieux mythiques de séries, ouvrage collectif
Fantrippers, octobre 2022, 224 pages

Note des lecteurs0 Note

4

« En lutte ! » et en chansons

Les éditions du Détour publient En lutte !. Vingt-quatre chants engagés et/ou révolutionnaires y sont présentés, contextualisés et problématisés. De la « Marseillaise » à Public Enemy en passant par « Bella Ciao », les auteurs, par ailleurs animateurs du site L’Histgeobox, reviennent ainsi, le temps de quelques pages, sur plusieurs textes séminaux. L’illustratrice Agata Frydrych agrémente quant à elle la lecture avec quinze dessins inspirés.

Par sa choralité, son caractère fédérateur et l’entrain ou la communion qu’il dégage, le chant a souvent occupé une place de choix dans la célébration, la festivité ou la contestation. L’histoire du blues a ainsi partie liée avec les esclaves noirs exploités dans les plantations américaines, tandis que celle du rap a émergé dans les ghettos new-yorkais et californiens, notamment suite à l’avènement des samplers. En lutte !, carnet de chants propose à cet égard deux analyses passionnantes, portant respectivement sur « Go down Moses » et « Fight the power ». Le premier puise dans les paroles et thèmes bibliques de quoi verbaliser les conditions de vie des populations noires mises en servitude. Basé sur le livre de l’Exode, « Go down Moses » reprend à son compte le récit des Égyptiens affligés par les malheurs en raison de leur refus d’obéir à Dieu. C’est une allusion directe aux Blancs menacés de punition divine à la suite de l’esclavage. Un chant qui sera repris par les chorales de gospel mais aussi par le grand Louis Amstrong. Des décennies plus tard, « Fight the power » inscrit Public Enemy au frontispice de la contestation afro-américaine. Le groupe de rap de Long Island se mue en une sorte de CNN des quartiers défavorisés. Négritude, libéralisme, racisme institutionnel, abus immobiliers : tout passe à la moulinette des rimes saccadées et des basses frétillantes, augmentées par les extraits sonores des discours de militants des droits civiques.

« La Marseillaise », qui se verra détournée par Serge Gainsbourg, tient lieu de chant révolutionnaire derrière lequel la France se soude occasionnellement. « L’Internationale » représente l’engagement du peuple, des déshérités, des ouvriers. Elle élargit peu à peu son audience au début du XXe siècle, avant de devenir l’hymne de la Russie soviétique. Sonnant comme une sommation, elle appelle les prolétaires à l’union et la mobilisation. « Bella Ciao » est un autre chant de lutte incontournable qui, malgré ses origines difficiles à déterminer, est rapidement élevé au rang de symbole de la résistance antifasciste. Plus tard, cette chanson se voit expurgée de sa dimension politique, récupérée à des fins marketing et même remise au goût du jour par Netflix. Sa mélodie, l’accent tonique italien, sa simplicité, ses paroles émouvantes expliquent son succès planétaire, des séries télévisées aux révolutions arabes en passant par les Gilets jaunes ou maître Gims. Les auteurs se penchent également sur « Saluez, riches heureux », qui occupe une place particulière dans l’histoire de la Bretagne et de ses sardinières, « Debout les femmes », qui devient l’hymne du Mouvement de Libération des Femmes (MLF), ou encore « Nabucco », de Verdi. À chaque fois, l’occasion est saisie de se replonger dans le contexte historique, d’identifier ce qui a permis la popularité et l’adoption commune de ces chants, de raconter par leur biais des moments de lutte sociale et politique.

Bien qu’incomplet et forcément subjectif, En lutte !, carnet de chants n’en demeure pas moins une lecture passionnante, reliant à sa façon l’art (oral, choral, musical) à l’engagement politique. Plus proche de nous, il met en exergue Keny Arkana et ses paroles tranchées, anti-mondialistes, proches des indigents et des marginaux. Les auteurs auraient pu tout aussi bien se tourner vers NTM, Mysa ou IAM (parmi tant d’autres), mais l’essentiel est évidemment ailleurs : inscrire des courants musicaux modernes dans une longue tradition où chansons et militantisme/contestation n’ont jamais cessé de prendre langue.

En lutte !, carnet de chants, ouvrage collectif
Édition du Détour, septembre 2022, 224 pages

Note des lecteurs0 Note

4