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« Mixtape 2.0 » : Cut Killer se raconte

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Dans Mixtape 2.0, Cut Killer et Julien Civange reviennent sur l’émergence en France d’une culture musicale et urbaine née aux États-Unis. C’est à travers la carrière personnelle du DJ parisien, riche en anecdotes passionnantes, que l’histoire du hip-hop nous est contée, dans un livre fourmillant d’images et pulsant au rythme des platines.

Strasbourg-Saint-Denis, Paris, années 80. Le jeune Anouar Hajoui, fan de John Wayne et de Bruce Lee, traîne sa gouaille facétieuse dans les cinémas – le Grand Rex, le Brady – ou fréquente les jeux d’arcade, dans un quartier caractérisé par sa diversité. Élève médiocre, issu d’une famille d’origine marocaine, il s’ouvre vite à la musique, walkman en poche, avant de plonger, béat, dans une culture hip-hop dont Sidney se fait chaque semaine l’ambassadeur sur TF1. Quelques années plus tard, c’est sous le pseudonyme de Cut Killer qu’il va importer en France le concept américain des mixtapes, ces cassettes musicales qui s’échangent sous le manteau, ou dans des boutiques triées sur le volet. Un vent de fraîcheur souffle dans les ghettos américains, et bientôt dans les banlieues françaises. Le rap émerge, et ceux qui manient les platines avec une habileté déroutante lui emboîtent le pas.

Dans Mixtape 2.0, Cut Killer raconte deux odyssées imbriquées l’une dans l’autre. Car les pionniers du rap français, d’IAM à Radio Nova en passant par Original M.C., ont tous eu partie liée avec le DJ. Ainsi, aidé en cela par Julien Civange, le Parisien livre les détails d’un cheminement passionné et passionnant, promenant le lecteur des premières K7 à la séquence devenue mythique de La Haine, où il mélange les courants musicaux dans un mix enlevé et sulfureux, jusqu’à ces fameuses soirées où il croise, installé derrière ses platines, Puff Daddy, Bruce Willis et Jennifer Lopez, dans des fêtes luxueuses et parfois exotiques. Cut Killer, c’est un gamin enivré par la créativité, un mélomane bercé par une culture venue d’ailleurs, un artiste entrepreneur, un gars qui a d’abord rêvé d’écouler quelques cassettes, puis de voir sa musique diffusée dans les boutiques spécialisées et enfin de devenir un Bad Boy à l’image de ceux qu’ils côtoyaient dans les studios new-yorkais de son acolyte Puff Daddy.

Partie prenante dans l’affirmation d’un rap à la française, qu’il a largement contribué à promouvoir et démocratiser, Cut Killer a pourtant toujours eu le regard tourné vers les États-Unis, d’où il ramenait des disques, des idées et des rêves. DJ et ami du rappeur East, proche des Marseillais d’IAM et notamment d’Akhenaton, animateur sur Radio Nova, instigateur des incontournables et séminaux Hip Hop Soul Party, il a été impliqué dans tout ce qui a contribué à asseoir et faire grandir un mouvement naissant en France. « 30 ans de culture hip-hop », semble nous promettre le sous-titre de Mixtape 2.0. Ces trente années, bien qu’écourtées dans l’ouvrage (qui se termine à Marrakech dans l’immédiat post-11 septembre), doivent énormément à ce DJ aujourd’hui quelque peu oublié, dont le succès fut concomitant, par exemple, à celui de Fabe et de Doudou Masta. Au-delà des événements et anecdotes contés, il restera de ce témoignage inédit une fascination contagieuse pour une musique d’abord marginale, puis intégrée dans les standards commerciaux.

Mixtape 2.0, 30 ans de culture hip-hop, Cut Killer et Julien Civange
Robert Laffont, octobre 2022, 224 pages

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Critique du documentaire Physio de Lazare Timsit

Le métier de physionomiste est aussi célèbre qu’inconnu. Le physio est celui qui sélectionne les gens à l’entrée des boîtes de nuit. La précision a de quoi faire hérisser le poil dans une société qui prône l’égalité de tous ses citoyens. Pour sa première incursion dans le genre documentaire, Lazare Timsit s’attaque à l’une des professions les plus controversées du monde de la nuit. Conscient d’aborder une figure repoussoir, Physio réussit, cependant, à proposer une réflexion globale qui interroge le sexisme et le racisme de classe qui règnent en milieu festif.

Haro sur le pollice verso

« Physio ». Les noctambules connaissent bien cette drôle d’apocope. Celle-ci rythme leur nuit autant qu’elle leur permet d’entrer en soirée. Le physio est une figure légendaire pour tout.e fêtard.e qui se respecte. Le monde de la nuit est une gigantesque arène dont il est l’empereur aussi bien que le génie. Intronisé gardien du temple à qui il incombe de décider du sort d’une (bonne) soirée. L’emphase avec laquelle débute Physio ne doit pas faire oublier une réalité (nettement moins lyrique). Le documentaire s’appuie sur un angle mort. Si mythique qu’il soit, le physio reste un métier largement méconnu du grand public. Le dispositif scénique, voulu par le réalisateur rappelle, à dessein, le format vidéo raffolé par Brut. Pendant cinquante minutes, cinq physios triés sur le volet vont s’exprimer face caméra.

A l’enquête fouillée, Lazare Timsit préfère la nudité du témoignage. La parole est libre. Cette dernière est sans cesse contrebalancée par des séquences filmées en direct. Si la confession frôle ouvertement avec les limites de la séquence émotion, son artificalité assumée oriente le documentaire vers une réflexion qui dépasse le cadre narratif initial.

On voit, en effet, poindre une critique derrière l’apparente frivolité des images. Ces dernières mettent en avant une profession qui repose sur une doctrine proprement discriminatoire. La fête est un espace encore fortement marqué par des inégalité de genre et de classe. Certaines personnes sont autorisé.es à entrer quand d’autres se voient d’office recalées. « Tous les hommes sont égaux mais certains le sont plus que d’autres » disait Georges Orwell dans La Ferme des animaux. On pourrait en dire de même du milieu festif. Qui aurait cru que la boîte de nuit, symbole de liberté par excellence, pourrait un jour être comparée à une dystopie sur les dérives du système totalitaire ? Le rôle du physio rassemble à celui d’un diamantaire qui serait mis au service du capital de l’entertainment. Sa sélection obéit à un cahier des charges qui lui est imposé. Dans ces conditions, le physionomiste est ainsi moins celui qui dit non que celui qui n’a pas le choix de dire non.

Capital on the dancefloor

Héritant des conceptions antiques, la physiognomonie crut longtemps qu’il existait un lien entre les traits du visage et le caractère. Cette croyance fut très en vogue au XIXe avant de disparaître progressivement au XXe. La boîte de nuit moderne rompt avec la philosophie du visage comme miroir de l’âme. Le physiognomoniste balzacien est ringardisé par le physionomiste orwellien. Le big brother est maintenant incarné à hauteur d’homme. Le don de voyance du physio 2.0 répond à une logique qui viser à traquer un capital corporel (décrété de facto) rentable.

La boîte de nuit est un gigantesque plateau de cinéma où chaque entrée (de clients) équivaut à celle d’un acteur économique. Les « normes » qui président à la sélection du physio, pour reprendre le terme d’un intervenant, s’appliquent avant tout aux corps féminins. Les femmes ont plus de facilités à entrer en soirée. Elles constituent, en effet, une importante plus-value pour la boîte de nuit. Celle-ci mise sur la « quantité » autant que sur la « qualité » des corps féminins sélectionnés. Les clientes sont triées en vertu de critères de beauté arbitraires. Celles qui ont la chance d’être choisies doivent cocher les cases de la féminité prônée par le système capitaliste. Le corps des femmes est une publicité gratuite qui, intégré à une logique de marchandisation, est censé attirer davantage de consommateurs masculins.

Le physio constitue également une plus-value. Il est un outil nécessaire à la bonne santé économique de l’industrie festive. Sans lui, la fête n’est plus folle(ment rentable). Son pouvoir décisionnaire indexe significativement les recettes d’une boîte de nuit. Sa politique du « oui » ou du « non » renvoie à la binarité d’une système (capitaliste) qui n’offre aucune alternative à ses agent.es. Le physio apparaît, malgré lui, comme un chien de garde injuste. Il est le garant de la perpétuation d’une industrie dont les profits reposent sur (encore aujourd’hui) sur le sexisme et le racisme de classe. Le physio est (aussi) un être humain comme les autres. Sa survie économique dépend de sa capacité à mettre au placard son humanité et sa conscience politique s’il veut conserver son travail. En cela : le physio est bel et bien un employé de bureau comme un autre.

Bande-annonce – Physio

https://www.france.tv/slash/physio/4227250-physio-la-bande-annonce.html

Fiche technique – Physio

Réalisation : Lazard Timsit, Quentin Sitbon
Production : 10.7 Production et Infinite Media
Genre : documentaire
Durée : 54 minutes
Disponible sur France Tv Slash jusqu’au 27 mai 2025.

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2.8

La Chasse (1980) de William Friedkin : cuir et underground

Œuvre maudite, décriée à sa sortie en 1980, La Chasse (Cruising) posséda longtemps une fragrance de polémique et de scandale. En habitué de la provocation, William Friedkin, un des chefs de file du Nouvel Hollywood, brava toutes les protestations et un Al Pacino dépassé par les événements, afin de venir à bout de ce thriller situé dans le milieu BDSM gay new-yorkais. Un thème qui sent le soufre, un artiste qui ose montrer un univers que d’autres n’ont jamais montré, un scénario complexe et ambigu, et une star non voulue : les ingrédients du film culte sont réunis. Avec le temps, le formidable et inclassable Cruising a fini par imposer ses qualités. Le film méritait amplement cette nouvelle édition truffée de suppléments passionnants, signée ESC. Plongée dans un microcosme rarement vu au cinéma. 

Artiste jusqu’au-boutiste, William Friedkin est aussi un homme au goût prononcé pour le risque et, il faut l’admettre, la provoc. Metteur en scène intouchable depuis qu’il a terrorisé le monde entier avec L’Exorciste (1973), il se lance dans le projet larger than life Sorcerer (Le Convoi de la peur) quatre ans plus tard. Un tournage sur lequel tout tourne à la catastrophe et qui, sorti un mois après le premier opus de la série Star Wars, fait un four. Qu’il s’agisse en réalité d’un chef-d’œuvre aujourd’hui réhabilité, est une autre histoire… Un an plus tard, le cinéaste tourne une comédie sans prétention, Têtes vides cherchent coffres pleins (The Brink’s Job) pour prouver qu’il est redevenu « fréquentable », et le voilà qui se lance ensuite dans un projet qui a tout du suicide artistique : Cruising. Friedkin est une sacrée tête brûlée, et c’est pour ça qu’on l’aime.

D’abord confiée à Steven Spielberg qui ne réussit pas à intéresser un studio, l’idée d’une adaptation du roman du même nom de Gerald Walker, un reporter du New York Times, atterrit chez Friedkin. Le metteur en scène de The French Connection se montre initialement assez tiède, mais finit par s’y intéresser après avoir lu des articles sur une série de meurtres dans le milieu des bars gays au début des années 1970. De son propre aveu (il le répète à plusieurs reprises dans les suppléments de cette édition), Friedkin souhaite simplement réaliser un polar. Le milieu gay n’est à ses yeux qu’un cadre dans lequel l’histoire est campée. C’est sans compter une partie de la communauté homosexuelle de New York, qui s’oppose violemment au projet du film, par crainte qu’il renvoie une image négative de celle-ci. Le tournage est sans cesse perturbé par des centaines de manifestants, qui rivalisent d’imagination pour le faire capoter. Les sifflets et sirènes ruinant définitivement les prises de son, Cruising devra être largement postsynchronisé en studio ! Quant à Al Pacino, traumatisé par la polémique alors qu’il doit quitter le plateau entouré de plusieurs gardes du corps, il rejettera par la suite le film en bloc, au point de souhaiter que celui-ci n’apparaisse pas dans sa filmographie officielle… A sa sortie, Cruising sera une réussite commerciale modeste, mais il attirera la fureur de la critique. Trois ans après Sorcerer, Friedkin signe une seconde œuvre maudite. Ce ne sera pas la dernière (The Nurse/1990, Jade/1995 ou encore L’Enfer du devoir/2000)…

Aujourd’hui, à plus de quarante ans de distance, on peut heureusement réévaluer le film à sa juste valeur. Comment résumer le film ? D’abord comme un polar situé dans le milieu gay BDSM, tel que le voyait justement son auteur. Basé sur des faits réels, Cruising est l’histoire d’un jeune flic, Steve Burns (Pacino), qui pour s’assurer une promotion plus rapide, accepte une mission d’infiltration dans le milieu gay du Meatpacking District de New York afin d’y débusquer un tueur en série. Plongé dans un monde totalement inconnu, Burns est de plus en plus affecté par ce qu’il expérimente. Sa relation avec sa petite amie Nancy (Karen Allen) en pâtit, mais le mal qui ronge Burns semble plus profond encore…

La première qualité du film, n’en déplaise aux détracteurs du film, est son indéniable authenticité documentaire. Et pour cause : Friedkin et son équipe ont tourné toutes les scènes de bar dans des lieux réels, avec de vrais clients qui furent encouragés à s’y comporter comme ils le faisaient d’habitude. Le résultat est sidérant et constitue une représentation incroyablement crue de cette « niche » très particulière du milieu gay, rarissime au cinéma. C’est aussi un pan enfoui de l’histoire de la culture gay que le film documente, les décors ayant aujourd’hui quasiment tous disparu aujourd’hui, comme le rappelle Didier Roth-Bettoni dans les bonus (lire plus bas). Aujourd’hui, le Meatpacking District est en effet devenu un quartier de hipsters et de boutiques de luxe. Fidèle à ses habitudes, Friedkin s’est beaucoup documenté avant de réaliser le film et, peu échaudé par la pression subie et les conditions de tournage éprouvantes, n’hésita pas à y inclure nombre de séquences malaisantes ou choquantes. Et encore ! La légende raconte que le réalisateur coupa 40 minutes de scènes « explicites » afin d’éviter une sortie sous classement « X »…

Le plus cocasse reste d’imaginer Al Pacino, star au sommet de sa carrière à cette époque, engagé dans un projet aussi insolite et sujet aux polémiques. Pas vraiment la tasse de thé du héros du Parrain ! Il est pourtant dommage que l’intéressé rejette aujourd’hui ce film aussi catégoriquement, car il y est, comme souvent, brillant. Il a pourtant dû composer non seulement avec un tournage « immersif » (il fut le témoin de scènes pour le moins licencieuses) et de conditions difficiles, déjà décrites, mais aussi avec un scénario remanié par Friedkin, qui brouillera encore davantage les pistes au montage. C’est à la fois l’originalité et le talon d’Achille du film. Cruising est davantage un film d’atmosphère qu’une enquête policière classique, cette dernière étant nourrie (par l’écriture et par le montage) de fausses pistes et d’indices contradictoires. Ce choix est parfaitement assumé et vise à désorienter le spectateur auquel on n’offre aucune certitude – il en va ainsi de l’idée brillante de conférer le timbre de voix du tueur à différents personnages. Pour un esprit cartésien, le film peut paraître incompréhensible à certains égards, mais la résolution de l’enquête n’est pas ce qui intéresse Friedkin. Le thème principal de Cruising est l’ambiguïté, et Al Pacino excelle dans le registre du doute qui s’installe, du mystère dans le regard, de la personnalité qui mue. Jusqu’à sombrer lui-même dans la folie meurtrière ? La magnifique avant-dernière image, un gros plan sur Pacino qui se regarde lui-même dans les yeux, le suggère subtilement. Et dire que le comédien n’était pas le premier choix de Friedkin, qui lui avait préféré un certain Richard Gere…

Synopsis : A New York, un tueur fou aligne avec sadisme les cadavres les uns après les autres. L’affaire est d’autant plus inquiétante que les victimes font partie du même milieu homosexuel sadomasochiste. Une communauté très fermée que Steve Burns, l’officier de police chargé de l’enquête, devra infiltrer pour mieux débusquer l’assassin… 

SUPPLÉMENTS

Cette édition signée ESC reprend intelligemment la version collector publiée par Warner en 2007, en lui adjoignant de nouveaux bonus, pour un résultat très complet – on peut parler d’une version « définitive ». Deux suppléments proviennent ainsi de l’édition de 2007, des documentaires détaillant la genèse et la réalisation du film, pour une durée d’une quarantaine de minutes environ. Très intéressants, ils donnent la parole à de nombreux intervenants, de Friedkin lui-même aux consultants « techniques » (souvent d’anciens policiers, qui apparaissent d’ailleurs dans de petits rôles dans le film), en passant par des comédiens. Le commentaire audio du cinéaste est, quant à lui, passionnant dans le premier tiers de l’œuvre. On y constate son investissement important dans l’écriture et la documentation, Friedkin s’étant notamment attaché à montrer fidèlement le milieu gay SM, dont on retrouve les lieux, les protagonistes… et les mœurs dans le film. L’homme est également généreux en anecdotes : des nombreuses sources d’influence du scénario qu’il signa à la controverse qui agita le tournage et la sortie du film, on apprend beaucoup de choses de sa (forte) personnalité. Le commentaire devient hélas moins intéressant par la suite, Friedkin se contentant souvent d’expliquer avec ses mots les scènes que l’on voit à l’écran…

ESC a ajouté à ces suppléments généreux deux nouveaux entretiens en français. Le premier donne la parole au critique et historien du cinéma Philippe Rouyer. Même s’il faut constater quelques redondances logiques avec les autres suppléments, le spécialiste propose une analyse très complète du film, le resituant dans son époque et soulignant parfaitement l’apport extrêmement riche de William Friedkin à une œuvre qui, lorsqu’on la réduit à l’essentiel, épouse les codes voyeuristes et provocateurs du cinéma d’exploitation. Le second entretien contextualise Cruising dans le cadre des films ayant représenté la communauté LGBT, par le truchement du journaliste et historien du cinéma Didier Roth-Bettoni. Celui-ci, qui a consacré plusieurs ouvrages au sujet, livre une analyse très intéressante, loin du simple discours politiquement correct que l’on pouvait craindre. Revoir le film aujourd’hui constitue en effet une plongée dans un microcosme du mode de vie gay qui a, pour ainsi dire, totalement disparu de l’environnement urbain.

Notons, dans cet ensemble roboratif de bonus, l’absence des trois comédiens principaux (contrairement à plusieurs seconds rôles) : Karen Allen, Paul Sorvino (décédé en avril de cette année) et, surtout, Al Pacino. Preuve que, quarante ans après sa sortie, le film n’a pas totalement perdu son odeur de soufre… Quelles que soient les réactions qu’il suscite, voici une édition tout simplement parfaite, que l’on aurait tort de bouder ! 

Suppléments de l’édition DVD/Blu-ray

  • Entretien avec Philippe Rouyer (20 min)
  • Entretien avec l’historien du cinéma Didier Roth-Bettoni (20 min)
  • L’Histoire de « Cruising – La Chasse » (21 min)
  • Exorciser « Cruising – La Chasse » (22min)
  • Commentaire audio de William Friedkin

Note concernant le film

3.5

Note concernant l’édition

5

Sport et sexualités au cœur de deux atlas aux éditions Autrement

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Le 19 octobre verra deux atlas paraître concomitamment aux éditions Autrement. Pendant que Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan font du sport un enjeu économique et diplomatique, Nadine Cattan et Stéphane Leroy s’interrogent sur la vie amoureuse, le couple et les nouvelles pratiques sexuelles à l’ère de #MeToo.

Certains événements ont cette faculté rare de surligner ce qui apparaissait jusque-là en pointillé. L’organisation des Jeux olympiques à Pékin ou de la Coupe du monde de football au Qatar ont ainsi braqué les projecteurs sur le sort des Ouïghours ou des Tibétains en Chine et sur celui des travailleurs migrants à Doha. Une donnée essentielle, abondamment commentée dans l’Atlas géopolitique du sport, s’est également rappelée à notre bon souvenir : à l’instar du tableau des médailles des JO, les événements sportifs d’ampleur mondiale offrent à ceux qui les accueillent – ou à ceux qui s’y distinguent – une formidable vitrine, propre à renforcer leur soft power. Ce n’est ainsi pas un hasard si Benito Mussolini voyait les joueurs de football comme des soldats de la cause fasciste, ou si les nazis se sont échinés à mettre en scène la ferveur nationale au moment des Jeux de Berlin en 1936. Dans un autre registre, le mouvement #MeToo est revenu comme un boomerang au visage de ceux, nombreux, qui pensaient que la réification du corps des femmes ou les violences à leur encontre n’avaient pas ou peu de prise dans les espaces public, moral et judiciaire. On sait aujourd’hui ce qu’il est advenu de certaines personnalités déchues – Harvey Weinstein ou Jeffrey Epstein – et on réinterroge, avec une attention accentuée, les phénomènes de féminicides, de viols ou de violences.

On le sait, les atlas des éditions Autrement permettent de passer en revue une thématique et de la déconstruire en une trentaine de chapitres. Le travail de pédagogie entrepris par les auteurs caractérise souvent ces publications qui, à défaut d’épuiser leurs sujets, parviennent très habilement à les contextualiser et à en faire jaillir les principaux enjeux. Les deux ouvrages qui nous intéressent ne dérogent aucunement à la règle. Lukas Aubin, directeur de recherche à l’IRIS, et Jean-Baptiste Guégan, consultant spécialiste des questions sportives, illustrent à merveille la devise de George Orwell selon laquelle le sport n’est autre qu’une guerre sans balles. Qu’il s’agisse d’investir le terrain géopolitique à une époque lointaine où Romains, Siciliens, Syriens ou Égyptiens se disputaient les Jeux d’Olympie ou de se pencher sur les groupes transnationaux modernes tels que le City Football Group ou la galaxie Red Bull, le sport a toujours été employé à des fins d’image et de puissance. La prouesse architecturale que constituait (déjà) le Colisée de Rome au Ier siècle après J.-C. (capable d’accueillir jusqu’à 50 000 spectateurs) trouve un écho contemporain et décentré dans les tentatives de récupération des valeurs du sport d’une marque de boisson énergisante usant et abusant de l’inbound marketing. De leur côté, Nadine Cattan et Stéphane Leroy posent un regard actualisé sur le mariage, la polygamie, la sexualité, la prostitution, la contraception ou l’avortement. Ils dépeignent un monde divisé, où religions, cultures et traditions marquent de leur empreinte les pratiques amoureuses et sexuelles. Il ne faut pas forcément aller loin pour s’en rendre compte. Même dans les pays occidentalisés où la polygamie a mauvaise presse, voire est prohibée, les mormons de l’Idaho, du Wyoming ou de l’Utah continuent de s’y adonner en nombre. Et les disparités régionales touchent à d’autres problématiques, dans d’autres pays. Saviez-vous par exemple que l’on rapporte en moyenne 6,1 faits de violence conjugale pour 10 000 femmes dans la Creuse, contre 50,1 en Seine-Saint-Denis ? Ou que le mariage, en chute partout en Europe, croît pourtant dans le bastion catholique que demeure l’Irlande ?

Les chiffres permettant d’objectiver certaines situations, les deux ouvrages en fourmillent. On apprend ainsi que les revenus de diffusion des Jeux olympiques n’ont cessé de croître, passant de 287 millions de dollars en 1984 à 1332 millions en 2000, puis 2868 en 2016. L’évolution des droits télévisés dans les grands championnats de football suit la même logique exponentielle, à l’exception de l’Italie au cours des dix dernières années. Et si on détache le sport de ses assises politiques ou économiques pour ne s’intéresser qu’à l’essence, c’est-à-dire l’effort, on pourra se référer aux données suivantes : la Suède et la Finlande figurent parmi les pays où sa pratique est la plus répandue dans l’Union européenne, tandis que la Bulgarie (22 %), l’Italie (40 %) ou le Portugal (36 %) apparaissent plutôt en queue de peloton. Revenons à l’Atlas mondial des sexualités. Dans certains pays africains, plus de 30 % des femmes sont mariées avant leurs 18 ans, un phénomène surtout visible en milieu rural, où les chiffres peuvent monter à plus de 65 % (notamment en Afrique de l’Ouest). Des études internationales ont par ailleurs démontré que 10 à 30 % des femmes dans 35 pays étaient victimes de violences sexuelles de la part de leur conjoint ou de leur ex-conjoint et que 10 à 27 % des femmes dans le monde faisaient état d’abus sexuels subis pendant l’enfance ou l’âge adulte. En France, presque 40 % des femmes de 18 à 69 ans sont sexuellement inactives, contre 28 % en Espagne et 46 % au Royaume-Uni. Et seuls 31 % des gens se disent très satisfaits de leur vie sexuelle.

Des grandes institutions sportives internationales cherchant à dépolitiser le sport aux équipes « nationales » des pays fantômes en passant par la valorisation de la virginité ou l’industrie pornographique et ses porosités avec la prostitution, ces deux atlas, pourtant si différents sur le fond, se rejoignent sur la forme pour évoquer leur sujet dans toute sa pluralité. Au bout de ces deux lectures, un sentiment se fait jour : et si la culture était pour l’un ce que l’économie et le soft power sont pour l’autre ? Car force est de constater, bien qu’il faille y apporter des nuances, que les prescriptions sexuelles reposent sur les croyances et coutumes au même titre que le développement du sport répond, souvent, à des motivations marchandes et géopolitiques. Ainsi, la radicalisation des positions sur l’avortement aux États-Unis ou la polygamie répondent à des grilles de lecture géosocioculturelle au même titre que les attitudes virilistes de Vladimir Poutine ou l’internationalisation de la F1 s’expliquent par des considérations d’ordre diplomatique.

Atlas géopolitique du sport, Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan
Autrement, octobre 2022, 96 pages

Atlas mondial des sexualités, Nadine Cattan et Stéphane Leroy
Autrement, octobre 2022, 96 pages

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« La Petite Histoire des grands médicaments » : (r)évolutions médicales

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La journaliste Marie-Morgane Le Moël publie La Petite Histoire des grands médicaments aux éditions Autrement. Pénicilline, Viagra, aspirine, pilules contraceptives… Comment ont-ils vu le jour ? Qu’ont-ils impliqué ?

Après le déclenchement de la Première guerre mondiale, un problème d’approvisionnement en aspirine apparaît rapidement. Plusieurs entreprises allemandes, dont Bayer, se trouvaient jusque-là en situation de quasi-monopole sur la production de ces anti-douleurs. Plus récemment, en pleine crise de la Covid-19, quantité de produits régulièrement utilisés dans les services de réanimation ont soudainement manqué. Il faut dire que la souveraineté sanitaire de l’Europe n’a jamais semblé aussi illusoire : le vieux continent dépend en grande partie de l’Inde et de la Chine en ce qui concerne les principes actifs de ses médicaments. En ce sens, l’ouvrage de Marie-Morgane Le Moël offre une analogie douloureuse, mais édifiante, entre des situations plus proches qu’il n’y paraît.

Mais l’intérêt de La Petite Histoire des grands médicaments se situe bien évidemment ailleurs. Il s’agit pour l’auteure de porter à la connaissance de ses lecteurs les événements et cheminements scientifiques ayant présidé à la mise sur le marché de médicaments parmi les plus vendus au monde. L’aspirine voit ainsi le jour sous forme de poudre vendue dans de petits sacs en papier au début de l’année 1899. Elle n’apparaît en comprimé que plus tard, commercialisée par la société Bayer. Dépositaire d’un brevet, cette dernière occasionne – déjà – des différends relatifs à la propriété intellectuelle, puisque si elle a contribué à mettre au point une technique de production améliorée, la formule chimique sous-jacente de l’aspirine avait quant à elle été élaborée des dizaines d’années plus tôt par le chimiste français Charles Gerhardt. Des soucis de paternité qui rappellent ceux qui entourent la découverte de l’insuline, puisque les nobélisés canadiens Frederick G. Banting et John J.R. Macleod cachent, comme le note Marie-Morgane Le Moël, des laissés-pour-compte tels que Charles H. Best et John B. Collip.

Ce petit ouvrage fourmille d’anecdotes auquel tout bon lecteur saura se montrer sensible. Certaines sont passées à la postérité. On pense spontanément à la découverte accidentelle de la pénicilline par le brillant médecin écossais Alexander Fleming. D’autres demeurent plus confidentielles. C’est le cas par exemple de cette greffe de testicules de bouc pour lutter contre les troubles érectiles, de ces solutions contraceptives à base d’excréments de crocodile ou de ces comas insuliniques provoqués afin de soigner la schizophrénie, dans le cadre des cures de Sakel. Au détour des différents chapitres, Marie-Morgane Le Moël revient également sur certains enjeux contemporains : l’antibiorésistance faisant suite à la sur-prescription d’antibiotiques à large spectre ; le mouvement antivax se nourrissant de scandales tels que ceux supportés par les campagnes contre la poliomyélite (des doses contenaient le virus actif) ou le virus H1N1 (narcolepsie, cataplexie) ; la cinquième édition du DSM tendant à médicaliser tous les problèmes de la vie quotidienne ; la surconsommation de Ritaline (la pilule de l’obéissance) ; le phénotypage numérique et les applications de santé telles que Woebot, IA conseillère en santé mentale.

Dans un ouvrage documenté et accessible, Marie-Morgane Le Moël fait montre d’un vrai talent de conteuse au moment d’évoquer l’histoire de certains blockbusters médicamenteux. Nuancée dans ses analyses – elle n’omet pas les échecs du marché actuel du médicament, auxquels Gaëlle Krikorian vient de consacrer un essai –, elle vise avant tout à explorer la manière dont sont nées certaines des solutions chimiques qui ont révolutionné le domaine de la santé. Ces histoires, largement masculines, supportent leur lot de faits grotesques, inattendus ou avant-gardistes. Le mérite en revient à l’auteure d’avoir pu les condenser de belle façon.

La Petite Histoire des grands médicaments, Marie-Morgane Le Moël
Autrement, octobre 2022, 160 pages

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3.5

« Détenus 161 et 325 à Guantanamo » : les prisons de la honte

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Dans la collection « Encrages » des éditions Delcourt paraît la suite du diptyque Le Jour où j’ai rencontré Ben Laden, intitulée « Détenus 161 et 325 à Guantanamo ». En donnant la parole à Mourad et Nizar, deux jeunes des Minguettes (Vénissieux, banlieue lyonnaise) partis en Afghanistan, Jérémie Dres entend raconter les dessous des prisons américaines extrajudiciaires, où privations et tortures étaient monnaie courante. L’auteur et dessinateur français recueille aussi les témoignages, précieux, de Dominique de Villepin, ex-ministre des Affaires étrangères, et de l’ancien député-maire de Vénissieux, André Gérin.

« Détenus 161 et 325 à Guantanamo » peut être appréhendé comme un reportage dessiné, émaillé d’entretiens de première main, d’archives (par exemple de journaux télévisés) et de scènes reconstituées. L’auteur et dessinateur Jérémie Dres y initie un dialogue bienveillant, et édifiant, avec deux jeunes Français musulmans partis, sans même s’en rendre compte, faire le djihad en Afghanistan. Ce second tome du Jour où j’ai rencontré Ben Laden dévoile plus spécifiquement les conditions de détention épouvantables en vigueur dans les prisons de Kandahar et de Guantanamo. Humiliés au point de devoir déféquer dans des seaux et de s’exposer nus aux regards inquisiteurs, soumis à des traitements inhumains comprenant privations, insultes et violences, pris pour cibles à travers leur famille ou leur religion, les personnes détenues arbitrairement dans ces prisons extrajudiciaires américaines font en sus l’objet d’interrogatoires tout sauf pertinents, comme le raconte très bien un ancien interrogateur du FBI.

C’est d’ailleurs là l’un des points essentiels de l’album. La torture, les mauvais traitements, les confessions obtenues par la force ne mènent qu’à deux choses : des allégations mensongères, mettant les enquêteurs sur de fausses pistes, et un esprit de corps débouchant sur des grèves de la faim, des attitudes contestataires et une incommunicabilité ne faisant que s’accentuer. Jérémie Dres portraiture les cages exiguës, les isolements altérant les sens, les multiples vexations et violences subies, la nourriture transbahutée dans des seaux rebutants ou ce coran blasphémé, assimilé par les gardiens à Mein Kampf. Il apporte toutefois une nuance : la rotation des gardes pouvait vous faire passer, à Guantanamo, d’un tortionnaire à un samaritain. Derrière l’uniforme, par-delà la fonction, vous pouvez tout aussi bien trouver celui qui vous invective ou vous meurtrit que celui qui fait preuve de sollicitude et de générosité.

Contacté par téléphone, Dominique de Villepin explique en quoi la justice expéditive américaine ne pouvait décemment s’appliquer à des ressortissants français sans mettre à mal les principes démocratiques les plus élémentaires. L’ancien député-maire de Vénissieux André Gérin (PC) raconte quant à lui son obstination à ramener ces jeunes dévoyés dans leur ville et à détricoter les réseaux qui s’en servent comme chair à canon, en les envoyant combattre – et souvent mourir – à des milliers de kilomètres de chez eux, sous des prétextes fallacieux. Personne ne sort grandit de ces témoignages : ni ces apprentis djihadistes ignorant tout de l’islam, ni ces États-Unis faisant leur deuil des règlements internationaux, ni ces interrogateurs incapables de se concerter ou de recouper leurs informations, ni ces agences gouvernementales occidentales, américaines ou non, compromises à force de tordre ou contourner les règles. Si « Détenus 161 et 325 à Guantanamo » est une lecture nécessaire, elle se veut aussi glaçante et désillusionnée. Seule lueur d’espoir : les leçons tirées de ces mésaventures, dispensées devant des auditoires souvent fascinés, voire abasourdis. Pour que l’information circule, les esprits se forment et les mêmes erreurs ne se répètent pas continuellement.

Le Jour où j’ai rencontré Ben Laden : Détenus 161 et 325 à Guantanamo, Jérémie Dres
Delcourt, octobre 2022, 232 pages

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3.5

« Bunker » : jeunesse, transition et identité

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Camille Poulie publie Bunker aux éditions Dupuis, dans la collection « Les Ondes Marcinelle ». En transition vers l’âge adulte, en quête d’identité sexuelle, en crise d’orgueil, ses personnages adolescents, tout en fêlures, se retrouvent le temps d’un été qui va les redéfinir touche par touche.

L’authenticité qui se dégage du long métrage Entre les murs, Palme d’or au festival de Cannes 2008, a partie liée avec le langage sociolectique, brut et spontané employé par ses jeunes protagonistes, des collégiens du 20e arrondissement de Paris, pour la plupart issus de l’immigration. Le champ lexical argotique et ordurier de Jessica et ses acolytes dans Bunker participe du même effet : Camille Poulie fixe par son truchement une génération, des conditions sociales et une transition douloureuse vers l’âge adulte et la maturité sexuelle censée en découler. Personnage principal, Jessica n’est autre qu’un garçon manqué indissociable de ses cheveux courts, son survêtement de sport et ses postures viriles, caractérisées par une silhouette carrée et massive. Elle se comporte comme une petite frappe, s’échine à dissimuler ses seins et entretient des rapports de force avec les garçons qu’elle fréquente.

Ces derniers expriment eux aussi, à leur façon, un certain mal-être. Antoine se montre complexé par la taille de son sexe et mû par un sentiment d’impuissance. Blessé dans son orgueil, il n’hésite pas à se retourner contre Jessica et à colporter à son sujet toutes sortes de rumeurs, parfois infondées. Avec ses attitudes de pervers narcissique, il cherche à se faire valoir en altérant l’image des autres. Bozo est peut-être plus pathétique encore, puisqu’il en est le souffre-douleur plus ou moins consentant. Incapable de tenir tête aux autres, il adopte une attitude passive et grégaire. Autour d’eux gravitent des personnages secondaires essentiellement fonctionnels, de l’adolescente aux mœurs légères taillant des pipes dans un bunker abandonné aux cailleras du coin, coutumières des tocades et rodomontades. Les insultes fusent, les réflexions demeurent primaires, tout dans Bunker est épais, trivial et en pointillé. Il est d’ailleurs à noter que les propositions graphiques de Camille Poulie, singulières, en noir et blanc et abruptes, concordent parfaitement avec l’esprit de l’album. À cet égard, l’osmose est totale.

Si les relations entre les uns et les autres s’avèrent tellement accidentées et conflictuelles, c’est avant tout parce que chaque personnage cherche sa place dans un gigantesque enfer sartrien. Se déroulant sous la présidence de Jacques Chirac, Bunker est une fresque adolescente sans complaisance ni enjolivement, amarrée à des jeunes gens issus de conditions modestes, et en pleine crise identitaire. Accusations archétypales de lesbianisme (surlignées par les « bulles » noires qui investissent les vignettes), interdits bravés (sexe, cigarettes, etc.), cristallisation des rapports de domination, effeuillage social et culturel : Camille Poulie fait montre d’une grande pertinence dans les portraits qu’elle dresse, tous fondus dans un univers désenchanté, pour ne pas dire poisseux. Il y a là un peu de Charles Burns et de David Small. Et beaucoup de savoir-faire.

Bunker, Camille Poulie
Dupuis, octobre 2022, 144 pages

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3.5

« Proies et prédateurs » : dévorer la Terre

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Les Futurs de Liu Cixin accueillent un sixième tome intitulé « Proies et prédateurs » aux éditions Delcourt. Jean-David Morvan et Yang Weilin y dépeignent un monde au bord de l’apocalypse, menacé par des extraterrestres cherchant à puiser sur Terre de quoi satisfaire leurs appétits. Et si nous n’étions plus qu’une ressource en sommeil, similaire à celles que nous exploitons au quotidien, parfois éhontément ?

Sans en dévoiler tous les tenants et aboutissants, on peut avancer que « Proies et prédateurs » repose un cycle ininterrompu de prédations. À l’heure où les rapports climatiques et environnementaux alarmants s’accumulent, cette adaptation de Liu Cixin questionne à nouveau notre (in)capacité à vivre en harmonie avec la nature et à préserver l’équilibre d’une planète dont nous exploitons de manière non durable des ressources qui ont mis des siècles à se former. Il se trouve que cette réflexion traverse dans l’album plusieurs temporalités et circule sans heurts d’une civilisation à l’autre, les auteurs s’employant à diaboliser certains comportements pour ensuite nous révéler, de manière subtile, en quoi nous tendons à les reproduire nous-mêmes. Ce n’est pas un hasard si Cristal, l’entité ayant parcouru l’univers pour prévenir l’humanité du danger qu’elle encourt, finit lasse et résignée par l’attitude irresponsable des hommes.

Le pitch paraît presque trop simple : un émissaire informe l’ONU qu’un vaisseau spatial gigantesque, baptisé le Dévoreur, s’approche de la Terre en vue d’en absorber toutes les ressources. Partant, nos représentants vont dialoguer avec les envahisseurs, sortes de dinosaures anthropomorphiques, et chercher à déjouer leurs plans. La menace est sérieuse, et définitive : les hommes pourraient à terme être cultivés afin que les extraterrestres puissent en consommer la viande, tandis que la planète bleue serait ponctionnée par ce qui ressemble à un réseau tentaculaire de trompes aspirantes. Les parallèles avec l’exploitation irraisonnée des ressources naturelles sont limpides, mais l’histoire se tapisse de bonds temporels et se densifie dès lors que les agissements des uns et des autres se voient mis en miroir.

Pertinent sur le fond, soigné sur la forme, « Proies et prédateurs » se replie par moments sur un antagonisme central, qui oppose un soldat à la longévité artificiellement étendue et un émissaire extraterrestre ravi d’échanger (enfin) avec quelqu’un qui a du répondant. L’oppresseur est aveuglé par son orgueil, l’oppressé plus retors et résilient qu’il n’y paraît. Mais de cette lutte feutrée puis frontale, c’est un vainqueur inattendu qui va émerger. Et là aussi, dans un final assez poétique et faisant sens, la dimension écologique du récit apparaît réaffirmée. Du reste, on se réjouira de l’inventivité de l’histoire, de la caractérisation, par analogies, de nos pires instincts et de ces visions cauchemardesques d’une planète autrefois idyllique et désormais victime de ses déséquilibres et de son anémie « anthropocénique ».

Les Futurs de Liu Cixin : Proies et prédateurs, Jean-David Morvan et Yang Weilin
Delcourt, octobre 2022, 108 pages

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3.5

« Une romance anglaise » : quand le hasard fait mal les choses

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La collection « Aire libre » des éditions Dupuis accueille Une romance anglaise, du scénariste Jean-Luc Fromental et du dessinateur Miles Hyman. L’intrigue se déroule à l’aube des Swinging Sixties, avant l’avènement des Beatles et la libération des mœurs. Ostéopathe du tout-Londres, Stephen Ward est aussi un homme à femmes, autour duquel gravite notamment une certaine Christine Keeler, sorte de Galatée moderne qui va précipiter sa chute…

La proposition de Jean-Luc Fromental et Miles Hyman ne souffre aucune ambiguïté. Il s’agit, pour les auteurs, de revenir sur l’affaire Profumo, qui a probablement conditionné la victoire des travaillistes aux élections générales de 1964 en Grande-Bretagne. Ce scandale politico-sexuel, qui fait l’objet de multiples théories, jamais tout à fait tranchées, nous est raconté à travers le point de vue du docteur Stephen Ward, qui finit au terme d’un procès pour le moins retentissant jeté en pâture et suspecté de proxénétisme. Son tort ? Avoir été le Pygmalion du jeune mannequin Christine Keeler et l’entremetteur de ses rencontres avec l’agent russe Evgueni Ivanov et le secrétaire d’État à la Guerre John Profumo. Dans des hautes sphères londoniennes où on goûte volontiers aux plaisirs charnels, les genres vont se mélanger, les maladresses s’accumuler et les hasards faire leur œuvre jusqu’à provoquer la démission du Premier ministre Harold Macmillan et donner à des affaires de mœurs des allures spécieuses de complot international.

Stephen a tout du gendre idéal. Il côtoie le tout-Londres, en qualité d’ostéopathe, crayonne habilement et se montre capable de se fondre dans n’importe quel groupe social, du fait de son amabilité et de son refus de catégoriser ses interlocuteurs en fonction de leurs revenus ou de leur couleur de peau. C’est aussi un coureur de jupons, un charmeur invétéré, qui va s’éprendre d’une jeune vamp, Christine Keeler, qu’il façonne pour partie et introduit dans la haute société. Cheville ouvrière des services secrets, il va user des charmes de ce mannequin de dix-neuf ans pour obtenir des renseignements volés à l’agent russe Evgueni Ivanov, immédiatement séduit par elle. L’affaire aurait pu en rester là, mais Christine évolue avec ivresse dans un monde dont elle ne maîtrise pas les codes. Elle se rapproche dangereusement d’un ministre, John Profumo, et provoque la rivalité et l’ire de deux amants noirs, dont les dérapages vont éveiller la suspicion de la justice et entraîner la chute de tous ses proches, ainsi que du gouvernement conservateur en place. Rien que ça.

Portrait d’une époque, d’un milieu et d’une opinion publique à laquelle il en faut peu pour être chauffée à blanc, Une romance anglaise demeure d’une actualité brûlante à l’heure de la post-vérité et des suspicions généralisées de complots. Énorme scandale (oublié) des années 1960, il convoque des personnalités complexes, à fort relief romanesque, sur lesquels brodent en clercs Jean-Luc Fromental et Miles Hyman. Car au-delà de la dimension politique et culturelle de l’intrigue, c’est avant tout la chair humaine des différents protagonistes, et en premier lieu de Stephen et Christine, qui confère à cet album toute sa saveur. Prenez ce Pygmalion retors, bientôt malmené par une Galatée brûlant la chandelle par les deux bouts, et entraînant dans sa perdition une constellation de puissants et de marginaux. Ajoutez-y ce qu’il faut de romantisme et d’espoir déçus. Vous obtenez un cocktail détonnant, sulfureux, explosif. Au point de faire vaciller la vieille démocratie britannique.

Une romance anglaise, Jean-Luc Fromental et Miles Hyman
Dupuis, octobre 2022, 104 pages

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4

Un Homme est Passé : Démons passés et présents

Avant Les Sept Mercenaires et La Grande Évasion, John Sturges, figure emblématique du cinéma américain, réalise Un Homme est Passé. Moins emblématique que certaines de ces œuvres, ce film n’en reste pas moins qu’un des plus aboutis de son metteur en scène, tant il brille dans sa modernisation du western, qu’il va mélanger au film noir et au thriller afin d’imposer son regard nihiliste sur une Amérique déconnectée du reste du monde.

Un western en huis clos

1945, la guerre est finie. John J. Macreedy ( Spencer Tracy ), mystérieux individu, s’arrête dans la petite ville de Black Rock. Dès son arrivée, il interroge la population afin d’obtenir des renseignements sur un lieu-dit appelé Adobe Flat. Mais sans comprendre pourquoi, l’évocation de ce lieu génère chez la population de la ville une vive animosité envers l’homme. Et plus les questions sont posées, plus la population est menaçante envers Macreedy. A l’image du train qui ouvre le film, celui-ci ne perd pas de temps et déroule ses enjeux et conflits à toute vitesse. Tous les habitants qui constatent l’arrivée du train sont choqués, puisque depuis quatre ans, aucun train ne s’est arrêté à Black Rock. Ainsi, dès qu’il pose un pied dans la ville, l’homme mystérieux est un élément perturbateur.

Le film se débarrasse de nombreuses contraintes spatio-temporelles pour densifier son intrigue. Il se déroule sur 24 heures, jusqu’au prochain train, et se situe dans le même espace réduit qu’est Black Rock. La tension est permanente, accentuée par ce lieu, qui isole et étouffe totalement son protagoniste. Toute la communauté est très clairement caractérisée, et on voit très clairement l’influence de certains individus sur l’ensemble de la ville. Parmi eux, un groupe de voyous se démarque, emmené par Reno Smith interprété par Robert Ryan, mais où figurent également d’autres acteurs emblématiques tels qu’Ernest Borgnine et Lee Marvin. Le shérif de la ville en est réduit au silence et à l’humiliation tellement cette influence est grande.

John Sturges utilise à merveille le format Cinémascope pour décupler le mystère et la tension du film. A l’image d’autres grands westerns, ce format sublime à merveille le paysage aride, isolé de cette Amérique profonde. Il permet également au cinéaste de travailler avec une grande méticulosité ses compositions de cadre. Le placement des personnages n’est aucunement le fruit du hasard, mais bien celui d’une grande réflexion de Sturges sur leur rôle dans la ville et leur influence sur les autres personnages. Ainsi, les personnages de Robert Ryan ou Lee Marvin, sont souvent au premier plan du cadre, entourant les autres membres de la ville. Et dans le même temps, certains personnages comme le shérif, passif et peu influent, sont excentrés ou à l’arrière-plan, étouffé par la profondeur de champ. Il y a une véritable hiérarchie jusque dans le cadre.

L’inconnu qui réveille un fantôme

Mais pourquoi toute cette méfiance ? A priori celle-ci est due uniquement à deux mots : Adobe Flat. Le film, bien que très court, se permet de révéler progressivement les lignes de son récit. Macreedy recherche un individu appelé Komoko. Mais on comprend que ce Komoko est mort, et les circonstances demeurent longtemps mystérieuses. Et c’est ici que réside le sujet principal du film, à savoir le racisme latent des Américains. Plus précisément le racisme envers les Nippo-américains dû à la Seconde Guerre mondiale.

On apprend au cours du film que Macreedy a participé à cette guerre, et que le fils de Komoko lui a sauvé la vie en se sacrifiant. En se rendant à Black Rock, il souhaite remettre la médaille de son fils à Komoko, témoignant de son respect. Mais par l’attitude des individus et leurs remarques, on comprend que ce respect est inexistant chez eux. Reno Smith révèle son mépris pour les Nippo-américains, et qu’il a tenté d’intégrer l’armée suite à Pearl Harbor. Ces mêmes individus qui tentent de se débarrasser de Macreedy sont en fait les coupables d’un terrible crime. Isolé géographiquement, Black Rock l’est également dans son rapport à l’Amérique contemporaine. Les individus s’y comportent comme dans le temps des cow-boys et leurs règlements de comptes.

Ainsi, Macreedy peut être assimilé à une sorte de cure, qui progressivement et lentement, tente de soigner les maux d’une ville. Les maux d’une ville, mais également ceux de tout un pays, comme si il essayait de rendre justice aux victimes collatérales provoquées par son pays. Il est en quelque sorte la personnification de la peur de l’étranger, de l’inconnu. De la même manière que le personnage de Sidney Poitier révèle au grand jour le racisme systémique des États-Unis de Dans la chaleur de la nuit, le vétéran arrive dans une ville gangrenée par cette peur. Petit à petit, il réussit à réveiller l’humanité de certaines personnes, jusque-là endormie par le climat mis en place par les voyous.

Si le message du film est toujours aussi impactant aujourd’hui, c’est (malheureusement) à cause de l’universalité de celui-ci. En parlant de cette Amérique post-guerre, Sturges évoque également l’Amérique passée. Et le génie de Sturges tient de sa volonté de faire de ce film un western. En ancrant son intrigue dans ces lieux si emblématiques, il fait également écho aux crimes du passé de son pays, coupable du meurtre d’une grande partie de la population indienne. Enfoui derrière ces beaux et majestueux paysages se cache l’héritage de tout un pays, qu’il perpétue aujourd’hui sur la population afro-américaine.

En voulant évoquer les maux contemporains de son pays, le film élargit son propos à l’ensemble de l’histoire de celui-ci. En résulte un western noir, où la tension est permanente, et où son protagoniste est toujours opposé à la lâcheté de la nature humaine. Brillamment écrit, mis en scène, et avec des acteurs formidables, Un Homme est Passé restera le premier chef d’œuvre de John Sturges.

Un Homme est Passé : bande annonce

Un Homme est Passé : fiche technique

Titre original : Bad Day at Black Rock

Réalisation : John Sturges

Scénario : Millard Kaufman, Don Mcguire, Howard Breslin

Interprétation : Spencer Tracy ( John J. Macreedy ), Robert Ryan ( Reno Smith ), Anne Francis ( Liz Wirth ), Lee Marvin ( Hector David )

Photographie : William C. Mellor

Musique : André Previn

Montage : Newell P. Kimlin

Durée : 1h21

Genre : Western, Thriller

Date de sortie : 1955

Pays : États-Unis

Un Homme est Passé : Démons passés et présents
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4.5

Butterfly Vision : Le bel envol de Maksym Nakonechnyi

Butterfly Vision est un impressionnant premier film d’un Ukrainien,  Maksym Nakonechnyi, rattrapé plus que de raison par la réalité de son pays. Son point de vue sur la guerre est centré sur ses effets sur une femme-soldate victime de violence basée sur le genre, et c’est une réussite.

Synopsis de Butterfly Vision :  Lilia, une spécialiste en reconnaissance aérienne, retourne auprès de sa famille en Ukraine après plusieurs mois passés en prison dans le Donbass. Le traumatisme de la captivité la tourmente et refait surface sous forme de visions. Quelque chose de profondément ancré en elle l’empêche d’oublier, mais elle refuse de se voir comme une victime et se bat pour se libérer.

Zero Dark Thirty

Butterfly Vision. Le titre de ce premier film de Maksym Nakonechnyi fait référence à la vision spécifique que l’on obtient avec un drone, un drone papillon comme on en voit ici par exemple. Lilia (Rita Burkovska) opère un tel objet, elle est une spécialiste de reconnaissance aérienne de l’armée ukrainienne. C’est ainsi qu’elle a gagné le surnom de Papillon. Le film commence par de telles visions qui captent de haut , de très loin, la situation sur les théâtres d’opérations où Lilia est déployée. Cette distance, qui sera exploitée par le cinéaste tout au long du métrage, apporte quelque chose de magique et d’irréel à ce qui est en réalité une zone de guerre dans le Donbass, la guerre entre séparatistes pro-russes et l’armée ukrainienne qui a lieu depuis 2014. Compte tenu de la situation actuelle, ce contexte résonne immédiatement et fortement auprès du spectateur qui, à ce stade, est nourri, abreuvé même, d’informations géostratégiques de toutes sortes en provenance d’Ukraine, où la guerre a pris une tournure et une intensité plus dramatiques.

Après cette introduction quelque peu surréaliste, le film atterrit sur le plancher des vaches lors d’échanges de prisonniers entre les belligérants. Lilia est l’une d’entre eux, la seule femme d’ailleurs, après avoir été faite prisonnière plusieurs mois durant par les séparatistes pro-russes. De cette minute jusqu’à la fin du film, on entendra très peu la protagoniste, qui reste comme en apesanteur, détachée de tout. Lilia retrouve les siens, sa mère, son mari, l’armée. Mais elle n’est plus la même Lilia ; tout comme sa famille a été également remodelée par la guerre. Le dispositif cinématographique de Maksym Nakonechnyi comprend entre autres des décrochages de l’image qui brusquement se pixellise, se disloque comme Lilia elle-même, lorsqu’elle a des flashes de ce qui a été des tortures subies lors de son emprisonnement. Elle a subi des viols, est tombée enceinte, et n’a plus de prise sur sa réalité. Le réalisateur n’hésite pas à convoquer le fantastique pour souligner ce détachement de la réalité, ce côté surréaliste, comme en témoigne cette belle et troublante scène de lévitation digne du plus pur des films d’horreur.

Maksym Nakonechnyi livre un film puissant , sous couvert d’une fausse froideur, d’un faux détachement. En sous-texte, il analyse l’évolution de la société ukrainienne elle-même, les relents nationalistes de certains, la désapprobation de certains autres vis-à-vis de l’action des militaires. Le regard est objectif sur son propre pays. Mais surtout, il prend le parti d’analyser l’après d’une femme militaire rendue aux siens, victime de violence genrée mais luttant pied à pied pour combattre le traumatisme d’un viol et d’une grossesse non désirée. Pour ce faire, le jeune cinéaste s’est adjoint les services d’Iryna Tsilyk, une femme-soldat qui a réalisé avec d’autres femmes un documentaire sur ces combattantes et en particulier sur la problématique de la captivité.

Le timing de Butterfly Vision et de sa présentation à Cannes en mai 2022 donne particulièrement du relief à un film qui n’en a pas forcément besoin, tant le traitement singulier de la guerre au Donbass suscite l’intérêt. Documentariste, Maksym Nakonechnyi a réussi son passage à la fiction à bas bruit, mais d’une manière très convaincante. L’actrice Rita Burkovska est une impressionnante révélation, épousant totalement la psyché de son personnage, permettant à cette taciturne Lilia d’irradier sous ses abords froids et ses airs d’indifférence au monde.

Butterfly Vision – Bande annonce  

Butterfly Vision – Fiche technique

Titre original : Bachennya metelyka
Réalisateur : Maksym Nakonechnyi
Scénario : Maksym Nakonechnyi, Iryna Tsilyk
Interprétation : Rita Burkovska (Lilia), Lyubomyr Valivots (Tokha), Myroslava Vytrykhovska-Makar (La,mère deLilia), Natalya Vorozhbit (La Pie)
Photographie : Khrystyna Lizogub
Montage : Alina Gorlova, Ivor Ivezic
Musique : Dzian Baban
Producteurs : Yelizaveta Smit, Darya Bassel Co-producteurs : Mario Adamson, Sergio C. Ayala, Anita Juka  , Dagmar Sedlácková
Maisons deProduction : 4 Film, MasterFilm, Sisyfos Film Production, Tabor Productions
Distribution (France) : Nour Films, Wild Bunch International
Durée : 107 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 12 Octobre 2022
Croatie . République tchèque . Suède . Ukraine– 2022

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4

Le Juif errant, d’Eugène Sue : critique-feuilleton, épisode 2

Pour rendre compte du Juif errant, d’Eugène Sue, roman long (1600 pages dans l’édition que nous lisons actuellement) et foisonnant, nous décidons donc d’en faire une critique-feuilleton, découpée en plusieurs épisodes qui paraîtront à intervalles plus ou moins réguliers, au fil de la lecture. Aujourd’hui, un deuxième épisode où nous assisterons à un complot international, à un naufrage et à plusieurs emprisonnements, entre autres.

Deuxième épisode
Cet épisode, qui regroupe les parties 2 à 7 du roman, pourrait s’intituler Le Complot et nous fait arriver environ au quart du roman.
Si la première partie du roman pouvait se définir comme un drame plutôt intimiste, l’action se limitant à quatre personnages dans une auberge, la suite va donner au roman d’Eugène Sue une dimension humaine et géographique totalement différente. Le nombre de personnages va augmenter considérablement, et l’action va se répandre dans différents pays (même si la France, et surtout Paris, va rester le lieu central).
La deuxième partie du roman va apporter des réponses à certaines questions. En effet, comme on le soupçonnait, l’action du roman va tourner autour d’un complot organisé par les Jésuites dans le but de s’accaparer une forte somme d’argent et d’augmenter son pouvoir. Les Jésuites sont décrits dans le roman comme une organisation secrète cherchant à utiliser la religion et les sentiments religieux de certaines personnes dans le but d’acquérir du pouvoir, manipuler les gens et transformer les puissants en des marionnettes (dans un prochain épisode de cette critique-feuilleton, nous évoquerons plus précisément la vision de la religion développée par Eugène Sue dans ce roman). Une organisation qui agit dans l’ombre, par le renseignement, le chantage et l’extorsion, par la peur et la manipulation, tout en se donnant l’aspect d’une morale irréprochable. Comme exemple des procédés employés, la Compagnie fait pression sur un couple de vieux régisseurs d’un château appartenant à une famille noble : soit le régisseur espionne la propriétaire du château et fait son rapport à intervalles réguliers, soit il perdra son travail et se retrouvera sans moyens de survie. Au fil des chapitres, nous découvrons que les Jésuites ont à leur botte toute une série de personnages, pas forcément religieux, qui vont espionner ou faire pression, des voisins, des patrons, des médecins, etc.
Bien avant Hitchcock, Eugène Sue avait compris que le personnage du méchant est le plus important d’une telle œuvre. Alors, à la tête de son complot, il a placé l’abbé-marquis d’Aigrigny. Personnage abject manipulant tout le monde dans l’ombre, on le voit, lors de sa première apparition, préférer s’occuper de son complot et du bien-être de l’organisation, que d’aller voir sa mère mourante qui le supplie de venir à son chevet. Lui et son « secrétaire », le très ambitieux M. Rodin, apparaissent toujours là où il y a une victime à manipuler ou un personnage à convaincre.

Et ce complot, quel est-il précisément ?
La première partie du roman nous présentait des jumelles possédant un étrange médaillon. Sur ce bijou figure une inscription fixant un rendez-vous au 13 février 1832 à une certaine adresse parisienne.
La deuxième partie du roman, très brève, nous explique ce qui arrive avec plus de précision, tout en ouvrant l’action du Juif errant pour y englober de nombreux personnages dans des lieux très divers.
Ce médaillon est distribué aux descendants d’une même famille, une famille dont les ancêtres protestants avaient dû fuir la France peu avant la révocation de l’Édit de Nantes. Les descendants sont donc priés de se retrouver ce fameux 13 février à l’adresse citée, et, d’après ce que l’on comprend, ceux qui seront présents recevront une forte somme d’argent.
L’objectif du complot jésuite fomenté par le perfide abbé-marquis d’Aigrigny (avec son secrétaire particulier M. Rodin) consiste à empêcher les membres de cette famille, dispersés de par le monde, à se trouver à l’adresse convenue au moment voulu. Ils souhaitent qu’un seul descendant puisse y arriver, un prêtre nommé Gabriel, dont ils contrôlent totalement les faits et gestes, et espèrent ainsi pouvoir toucher seuls l’intégralité du trésor familial.
Le roman va alors se dérouler dans différents pays. Chaque partie va alors poursuivre un double objectif : présenter un nouveau personnage et faire avancer l’action. Dans la partie deux, nous découvrons les deux méchants principaux et le complot, alors que la partie trois nous entraîne sur l’île de Java à la rencontre d’un prince indien, etc.
Si Eugène Sue diversifie les décors et les personnages, jamais il ne perd de vue l’unité du roman. Certes, les contraintes du roman-feuilleton vont l’inciter à multiplier les incidents et les événements, à faire se croiser les trajectoires individuelles, à faire voyager son lecteur, à parcourir toutes les couches sociales de la France des années 1830, mais Le Juif errant conserve une unicité d’action remarquable. Tout ce qui arrive est directement lié à ce complot initial, que ce soit pour le poursuivre ou pour le contrecarrer.
Car si une organisation de l’ombre cherche à emprisonner les personnages pour les empêcher d’être au rendez-vous, il semblerait qu’une force opposée fait tout pour favoriser la tenue cette rencontre. Là aussi, Eugène Sue sait entretenir une part de mystère : comment Dagobert et les deux jumelles ont-ils été libérés de la prison de Leipzig ? Comment plusieurs personnages se sont-ils retrouvés dans le même bateau en partance pour la France ? Et tout cela alors qu’un seul personnage semble au courant de l’enjeu de cette affaire (sans pour autant soupçonner l’existence du complot).
Le Juif errant se transforme alors en un immense roman d’aventures : poursuite d’une secte d’assassins à Java, prêtre missionnaire crucifié en Amérique, naufrage et tentative de sauvetage des naufragés, l’action est permanente.

À suivre, pour approfondir les aspects politiques, sociaux et religieux du roman…