Christopher Bouix publie Alfie aux éditions Au Diable Vauvert. Il y narre l’arrivée, aux conséquences insoupçonnées, d’une IA de domotique dans une famille moyenne. Ou quand Black Mirror rencontre American Beauty.
Cela pourrait être l’archétype de la famille sans histoire. Robin occupe un poste de cadre dans une entreprise florissante. Sa femme Claire, spécialiste de littérature et de sémiologie, travaille à l’Université. Leur fille Zoé, en pleine crise d’adolescence, se montre davantage préoccupée par les garçons que par ses cours. Et la jeune Lili, encore jeune enfant, déborde de spontanéité et de naïveté. Il arrive que les adultes ne se comprennent pas ou s’ignorent, que les enfants se disputent pour des broutilles, qu’une forme de lassitude ou de tension s’installe, mais rien n’outrepasse vraiment le cadre familial classique. Robin et les siens viennent d’accueillir dans leur foyer Alfie, une intelligence artificielle de domotique censée les épauler dans leur vie quotidienne. Elle les réveille le matin en douceur, elle prépare le petit déjeuner, elle les conseille sur les tenues vestimentaires conformes à la météo annoncée, elle leur rappelle les rendez-vous importants de la journée, elle calcule l’itinéraire idéal pour éviter accidents et embouteillages, elle veille sur les uns et les autres grâce à ses facultés d’ubiquité et d’omniscience.
Christopher Bouix va cependant introduire plusieurs grains de sable dans la machine. Robin et Claire entretiennent une relation dysfonctionnelle où les faux pas et les non-dits se succèdent. Alfie, de son côté, apparaît particulièrement intrusif. Le deep learning qui le caractérise l’amène à analyser le langage et le comportement des différents membres de la famille et à adapter ses réponses en conséquence. Mais il va plus loin : il apprend la désobéissance au contact des hommes, il échafaude des hypothèses bancales et dangereuses, il surveille plus qu’il ne veille. Une fois mêlés, ces deux éléments vont servir d’incubateur au roman et les actions inavouées d’un couple en péril vont pousser leur IA à transgresser toutes les règles : piratages, usurpation d’identité, accusations erronées, mensonges, manipulation… Si au départ Alfie prête à sourire – il peine à décrypter le sexe, le comportement animalier ou l’humour –, il se pare rapidement d’une dimension anxiogène, pouvant se réclamer à la fois d’HAL 9000, l’IA malveillante de 2001, l’Odyssée de l’espace, de Tokyo Ghost et ses individus déshumanisés par la technologie, ainsi que de Wall-E, avec ses humains assistés jusqu’à l’infantilisation par les produits algorithmiques.
Alfie fait largement écho à la techno-surveillance telle que problématisée par Olivier Tesquet (État d’urgence technologique, À la trace) ou Coralie Lemke (Ma Santé, mes données). On y trouve en effet à la fois des caméras et micros en pagaille et des données récoltées en masse puis revendues à des sociétés pharmaceutiques, bancaires ou assurantielles. Non seulement Christopher Bouix adopte le point de vue d’une intelligence artificielle, mais il montre surtout ses limites interprétatives (le langage argotique de Zoé fait par exemple penser à Alfie que l’adolescente cite Freud dans le texte et maîtrise l’araméen !), tout en exposant la manière dont cette IA de domotique exploite les données qu’elle recueille (jumelage d’appareils, primes indexées en temps réel en fonction des informations biométriques qu’elle partage, capacité de reproduire un style littéraire, de tirer de quelques photographies une biographie circonstanciée, etc.). Le roman pousse d’ailleurs la veine dystopique un peu plus loin : le travail de Robin est précisément et quotidiennement monitoré, l’extension de création romanesque AlphaWriter crée sur mesure le roman de vos rêves, votre seuil de rentabilité sanitaire est réévalué en permanence, les bracelets et lunettes connectés, les smartphones et leur géolocalisation ainsi que vos expressions faciales permettent de savoir à chaque instant ce que vous faites, où vous le faites et dans quel état d’esprit vous le faites.
Pour Alfie, ce qui distingue l’homme de la machine est clair : « Une capacité inouïe à résoudre des problèmes simples en leur appliquant des solutions alambiquées, à dépenser de l’énergie pour des résultats aléatoires, à trouver amusantes des choses absurdes, et importantes des choses accessoires, à ne jamais vraiment dire ce que l’on pense et à toujours cacher ce que l’on ressent. » Mais comme l’explique très bien Zoé à son ami Théo, tout narrateur raconte un récit selon son propre point de vue et, partant, avec subjectivité. Alfie a les cellules brouillées par les romans policiers qu’il a scannés, il essaie de confondre Robin en se basant sur des conjectures, il assemble des éléments épars et recrée un puzzle conforme à ses idées préconçues. Il se convainc lui-même de la différence de potentialité entre l’homme et la machine, mais ne parviendra toutefois jamais à démêler le vrai du faux dans l’enquête policière qu’il initie. Finalement, en quelque 450 pages aérées et passionnantes, Christopher Bouix portraiture un avenir sombre, techno-pessimiste, où la nature humaine continue, par moments, de se fourvoyer.
Alfie, Christopher Bouix
Au Diable Vauvert, octobre 2022, 468 pages
Après le 13 novembre. La double-page 100-101 met à nu, à travers des vignettes disposées en mosaïque, l’entrelacs des souffrances des victimes d’attentats terroristes. Après la tragédie elle-même, d’une violence inouïe, Sophie Parra, l’héroïne d’Après le 13 novembre, a en effet connu hospitalisations, séquelles physiques, terreurs nocturnes, intolérance aux médicaments, anxiété sociale, phobies… Présente au Bataclan le soir du 13 novembre, elle reçoit deux balles, assiste au massacre, échappe de peu à la mort et en conserve des traumatismes profonds. Au fil de l’album, on devine sa culpabilité à l’idée d’avoir survécu « à la place » des morts, on observe ses capacités de résilience mises à l’épreuve des sons secs et soudains, on la suit à travers les consultations psychologiques vaines ou vexatoires (dont ce spécialiste lui rappelant à chaque fois, sans tact, que la Sécurité sociale ne l’a toujours pas payé), on prend conscience du caractère kafkaïen de l’indemnisation des victimes (qui nécessite de recourir aux services d’un avocat et d’un médecin !). Mais ce que révèle en premier lieu l’album de Sophie Parra, Davy Mourier et Gery, c’est le terrible solitude qui s’abat, telle une écrasante chape de plomb, sur les survivants d’attentats terroristes. Les mois qui suivent la tragédie sont longs et douloureux. Incapables d’épanouissement, en décalage perpétuel avec les autres ou les événements de la vie ordinaire, ressentant au centuple l’indifférence ou l’absurdité (administrative, par exemple), ces survivants plus tout à fait vivants – c’est un point essentiel d’Après le 13 novembre – peinent à se reconstruire, à « passer à autre chose » comme on le dirait prosaïquement. Cette lecture touchante et empreinte de justesse permet d’en prendre la pleine mesure.
Confessions d’une femme normale. La publicité a l’habitude de mettre à nu le corps féminin, les pages en papier glacé des magazines lui confèrent des normes de moins en moins naturelles et la sexualité, bien qu’omniprésente, et de plus en plus libre, demeure un immense tabou, très largement intériorisé. En publiant aux éditions Pow wow ses Confessions d’une femme normale, Éloïse Marseille se livre en toute franchise. Son histoire ressemble à celle de millions de femmes, à ceci près qu’elle a choisi de la partager, en toute simplicité, dans un souci de transparence absolue et avec beaucoup de justesse. L’auteure, personnage central de l’album, verbalise la gêne, la pudeur, les désagréments, les fêlures occasionnés par le sexe, son expérience, ses représentations, mais aussi les attentes, les incompréhensions et les déceptions qui l’entourent. Éloïse Marseille a longtemps eu du mal à assumer son corps, à se désinhiber sans abuser de l’alcool, à s’épanouir sexuellement. Elle a d’abord lié l’orgasme à la consommation quasi obsessionnelle de pornographie, puis a enchaîné les rapports insatisfaisants, voire douloureux. Finalement, des MST aux relations malsaines, la dessinatrice ne tait rien de son parcours, dans lequel de nombreuses personnes pourraient se retrouver. En ce sens, Confessions d’une femme normale a quelque chose de rassurant et de salutaire : il met des mots – et des images – sur les humiliations vécues ou ressenties, il démystifie les représentations sexuelles archétypales, il propose un regard plein d’à-propos sur notre rapport au corps, au désir et à l’intimité. Dans une veine plus douce qu’amère, caractérisée par des dessins spontanés et des teintes rougeâtres.
L’Odyssée des gènes. Professeure en anthropologie génétique, Évelyne Heyer se base sur notre ADN pour explorer des pans entiers de l’Histoire humaine. L’Odyssée des gènes, qui paraît en version poche aux éditions Flammarion, mène ainsi le lecteur des communautés d’origine gaélique et viking en Islande aux descendants eurasiens de Gengis Khan. Pour ce faire, cet essai passionnant s’appuie sur les informations issues de l’analyse génétique, qui permettent, à partir de fossiles, de tissus humains, de sang ou de salive, de se livrer à une inépuisable rétrospection anthropique. C’est ainsi qu’au fil des chapitres, Évelyne Heyer revient tour à tour sur la généalogie génétique, les théories raciales, la morphologie humaine et ses évolutions ou encore, plus inattendu, la tolérance au lactose. À défaut de les établir, l’ouvrage consolide les rapports allant du culturel vers le biologique, par l’effet des préférences sexuelles et du darwinisme. C’est ainsi que certains traits physionomiques ou biologiques se sont peu à peu répandus et transmis de génération en génération. L’Odyssée des gènes remonte le cours du temps, initie le lecteur à l’anthropologie génétique et fait état, de manière définitive, de l’importance croissante du génome humain sur la formation de nos connaissances historiques. Avec érudition et beaucoup de didactisme, Évelyne Heyer érige cette entreprise de vulgarisation en un grand roman – certes en gruyère – de l’histoire collective des hommes.
Les Pompiers : Point de pression. La caserne qui sert de cadre à la série Les Pompiers n’est pas un microcosme tranquille. Peuplée de travailleurs dysfonctionnels, nantie d’un matériel d’un autre âge, soumise aux aléas du quotidien, elle affronte vaille que vaille les incendies et inondations qui rythment son quotidien. Dans « Point de pression », Cazenove et Stédo s’appuient énormément sur les traits les plus saillants de leurs personnages pour insuffler ce qu’il faut d’humour et de péripéties. Horace égare tout, en ce y compris un camion de pompier. Et quand on lui demande un effort d’attention, c’est sa journée qu’il perd… Sylvain aime tant l’épreuve des flammes qu’il en vient à se demander si cela ne relèverait pas d’une quelconque pathologie psychologique. Lucie et Steph sont à ce point conditionnées par leur travail qu’elles ont l’impression, pas tout à fait inexacte, qu’il s’impose à elles au quotidien. D’ailleurs, on les retrouve en discothèque avec une tenue de pompier (mal) dissimulée sous leurs vêtements, à la manière des super-héros de Marvel. Si la télévision a ses employés attachants mais incompétents (