Retour sur quelques nouveautés. Au programme : Après le 13 novembre, Confessions d’une femme normale, L’Odyssée des gènes et Les Pompiers : Point de pression.
Après le 13 novembre. La double-page 100-101 met à nu, à travers des vignettes disposées en mosaïque, l’entrelacs des souffrances des victimes d’attentats terroristes. Après la tragédie elle-même, d’une violence inouïe, Sophie Parra, l’héroïne d’Après le 13 novembre, a en effet connu hospitalisations, séquelles physiques, terreurs nocturnes, intolérance aux médicaments, anxiété sociale, phobies… Présente au Bataclan le soir du 13 novembre, elle reçoit deux balles, assiste au massacre, échappe de peu à la mort et en conserve des traumatismes profonds. Au fil de l’album, on devine sa culpabilité à l’idée d’avoir survécu « à la place » des morts, on observe ses capacités de résilience mises à l’épreuve des sons secs et soudains, on la suit à travers les consultations psychologiques vaines ou vexatoires (dont ce spécialiste lui rappelant à chaque fois, sans tact, que la Sécurité sociale ne l’a toujours pas payé), on prend conscience du caractère kafkaïen de l’indemnisation des victimes (qui nécessite de recourir aux services d’un avocat et d’un médecin !). Mais ce que révèle en premier lieu l’album de Sophie Parra, Davy Mourier et Gery, c’est le terrible solitude qui s’abat, telle une écrasante chape de plomb, sur les survivants d’attentats terroristes. Les mois qui suivent la tragédie sont longs et douloureux. Incapables d’épanouissement, en décalage perpétuel avec les autres ou les événements de la vie ordinaire, ressentant au centuple l’indifférence ou l’absurdité (administrative, par exemple), ces survivants plus tout à fait vivants – c’est un point essentiel d’Après le 13 novembre – peinent à se reconstruire, à « passer à autre chose » comme on le dirait prosaïquement. Cette lecture touchante et empreinte de justesse permet d’en prendre la pleine mesure.
Après le 13 novembre, Sophie Parra, Davy Mourier et Gery Delcourt, octobre 2022, 128 pages
Confessions d’une femme normale. La publicité a l’habitude de mettre à nu le corps féminin, les pages en papier glacé des magazines lui confèrent des normes de moins en moins naturelles et la sexualité, bien qu’omniprésente, et de plus en plus libre, demeure un immense tabou, très largement intériorisé. En publiant aux éditions Pow wow ses Confessions d’une femme normale, Éloïse Marseille se livre en toute franchise. Son histoire ressemble à celle de millions de femmes, à ceci près qu’elle a choisi de la partager, en toute simplicité, dans un souci de transparence absolue et avec beaucoup de justesse. L’auteure, personnage central de l’album, verbalise la gêne, la pudeur, les désagréments, les fêlures occasionnés par le sexe, son expérience, ses représentations, mais aussi les attentes, les incompréhensions et les déceptions qui l’entourent. Éloïse Marseille a longtemps eu du mal à assumer son corps, à se désinhiber sans abuser de l’alcool, à s’épanouir sexuellement. Elle a d’abord lié l’orgasme à la consommation quasi obsessionnelle de pornographie, puis a enchaîné les rapports insatisfaisants, voire douloureux. Finalement, des MST aux relations malsaines, la dessinatrice ne tait rien de son parcours, dans lequel de nombreuses personnes pourraient se retrouver. En ce sens, Confessions d’une femme normale a quelque chose de rassurant et de salutaire : il met des mots – et des images – sur les humiliations vécues ou ressenties, il démystifie les représentations sexuelles archétypales, il propose un regard plein d’à-propos sur notre rapport au corps, au désir et à l’intimité. Dans une veine plus douce qu’amère, caractérisée par des dessins spontanés et des teintes rougeâtres.
Confessions d’une femme normale, Éloïse Marseille Pow wow, octobre 2022, 168 pages
L’Odyssée des gènes. Professeure en anthropologie génétique, Évelyne Heyer se base sur notre ADN pour explorer des pans entiers de l’Histoire humaine. L’Odyssée des gènes, qui paraît en version poche aux éditions Flammarion, mène ainsi le lecteur des communautés d’origine gaélique et viking en Islande aux descendants eurasiens de Gengis Khan. Pour ce faire, cet essai passionnant s’appuie sur les informations issues de l’analyse génétique, qui permettent, à partir de fossiles, de tissus humains, de sang ou de salive, de se livrer à une inépuisable rétrospection anthropique. C’est ainsi qu’au fil des chapitres, Évelyne Heyer revient tour à tour sur la généalogie génétique, les théories raciales, la morphologie humaine et ses évolutions ou encore, plus inattendu, la tolérance au lactose. À défaut de les établir, l’ouvrage consolide les rapports allant du culturel vers le biologique, par l’effet des préférences sexuelles et du darwinisme. C’est ainsi que certains traits physionomiques ou biologiques se sont peu à peu répandus et transmis de génération en génération. L’Odyssée des gènes remonte le cours du temps, initie le lecteur à l’anthropologie génétique et fait état, de manière définitive, de l’importance croissante du génome humain sur la formation de nos connaissances historiques. Avec érudition et beaucoup de didactisme, Évelyne Heyer érige cette entreprise de vulgarisation en un grand roman – certes en gruyère – de l’histoire collective des hommes.
L’Odyssée des gènes, Évelyne Heyer Flammarion, octobre 2022, 384 pages
Les Pompiers : Point de pression. La caserne qui sert de cadre à la série Les Pompiers n’est pas un microcosme tranquille. Peuplée de travailleurs dysfonctionnels, nantie d’un matériel d’un autre âge, soumise aux aléas du quotidien, elle affronte vaille que vaille les incendies et inondations qui rythment son quotidien. Dans « Point de pression », Cazenove et Stédo s’appuient énormément sur les traits les plus saillants de leurs personnages pour insuffler ce qu’il faut d’humour et de péripéties. Horace égare tout, en ce y compris un camion de pompier. Et quand on lui demande un effort d’attention, c’est sa journée qu’il perd… Sylvain aime tant l’épreuve des flammes qu’il en vient à se demander si cela ne relèverait pas d’une quelconque pathologie psychologique. Lucie et Steph sont à ce point conditionnées par leur travail qu’elles ont l’impression, pas tout à fait inexacte, qu’il s’impose à elles au quotidien. D’ailleurs, on les retrouve en discothèque avec une tenue de pompier (mal) dissimulée sous leurs vêtements, à la manière des super-héros de Marvel. Si la télévision a ses employés attachants mais incompétents (The Office ou Parks and Recreation), Les Pompiers démontre une nouvelle fois que la formule s’applique tout aussi parfaitement à la bande dessinée. Dans de courtes histoires satirisant le métier de sapeur-pompier, Cazenove et Stédo détournent toutes les situations, même les plus anodines, à des fins comiques : un banal rapport prend une ampleur encyclopédique, la gestion du linge pose des problèmes organisationnels significatifs, le transport d’un blessé se mue en visite touristique pour éviter les services d’urgences congestionnés… Bon enfant, l’album est à mettre entre toutes les mains.
Les Pompiers : Point de pression, Cazenove et Stédo Bamboo, novembre 2022, 48 pages
Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.
Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.
En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.
Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.
En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.
Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.
Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.
Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.
Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.
Co-rédacteur en chef.
Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray
Rédacteur Cinéma & Séries télévisées.
Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).
Avec "La Rom-com à tout prix", publié aux éditions Playlist Society, le lecteur curieux a tout le loisir de se pencher sur le renouveau d’un genre longtemps jugé mineur. À travers sept entretiens, l'opuscule montre comment la comédie romantique française s’émancipe des modèles hollywoodiens pour épouser les lignes de fracture du présent.
"Trois maîtres du cinéma modeste" se concentre sur Joseph H. Lewis, Don Siegel et Budd Boetticher, trois réalisateurs dont les parcours éclairent différemment le fonctionnement de Hollywood entre la fin du système des studios et l’émergence du Nouvel Hollywood.
Paru aux Presses universitaires de Rennes, "Théories critiques du film" est un ouvrage collectif dirigé par Édouard Arnoldy, Cécile de Coninck, Mathilde Lejeune, Matthieu Péchenet et Sonny Walbrou. Prenant appui sur Walter Benjamin et Siegfried Kracauer, les auteurs interrogent ce que les théories critiques apportent, méthodologiquement, à l’écriture de l’histoire du cinéma et à l’analyse des films, en alternant mises au point conceptuelles, études de cas et rencontres.