Les éditions Delcourt publient une adaptation graphique des Philanthropes aux poches percées, roman social de Robert Tressel célèbre pour l’acuité qu’il emploie dans sa radiographie du prolétariat, de l’idéal socialiste et des dysfonctionnements des sociétés capitalistes.
Dans la riche tradition littéraire du roman social, Les Philanthropes aux poches percées se caractérise par l’ingéniosité et la justesse avec lesquelles il capture les moments définitoires de la condition ouvrière du début du XXe siècle. Robert Tressel raconte les tribulations d’un groupe d’ouvriers d’une entreprise de peinture et de décoration. Ces hommes sont exploités par leur employeur, confrontés aux injustices économiques et sociales, aliénés par un système économique qui sous-tend chaque pan de leur existence. La famille, le logement, la santé, l’éducation, le temps libre : tout passe à la moulinette d’une précarité et d’une pauvreté rendues inexpiables.
Parmi les principales thématiques de l’album de Scarlett et Sophie Rickard, les deux scénaristes qui adaptent le roman de Robert Tressel, on retrouve la lutte des classes, la solidarité ouvrière et l’idéal socialiste. Le peintre Frank Owen sert de porte-parole aux idées révolutionnaires. Son esprit critique et contestataire le distingue à la fois des aristocrates rentiers et de certains de ses collègues qui, bien que partageant son sort, acceptent sans protestation de se soumettre aux exigences de leur employeur, contribuant ainsi à la perpétuation d’un système inégalitaire. Bob Crass est symptomatique de ces résignés qui incarnent le strict opposé d’Owen. Leur passivité et leur manque de solidarité envers leurs collègues reflètent la difficulté de certains travailleurs à s’émanciper de leur condition.
Les Philanthropes aux poches percées met en évidence, avec force détails, la manière dont la classe ouvrière est maintenue dans une situation méphitique par un système capitaliste qui tend à la déposséder de ses droits et de sa dignité. Parmi les scènes marquantes de l’album, on retiendra les nombreuses allocutions d’Owen, les admonestations du vénal et méprisant M. Hunter, la non-culpabilité prononcée au tribunal après un accident de travail mortel ou encore ces jeux de dupes et collusions politiques qui aboutissent à l’accaparement des ressources publiques par une aristocratie en vase clos. Ruth Easton, l’épouse d’un des ouvriers, apporte une sous-couche au récit, en représentant la condition féminine de l’époque et les défis spécifiques auxquels étaient alors confrontées les femmes. Elle met en lumière la double peine des femmes de la classe ouvrière, confrontées à la fois à l’exploitation capitaliste et au patriarcat.
C’est d’ailleurs l’une des forces de l’album de Scarlett et Sophie Rickard : la caractérisation des personnages apparaît particulièrement soignée, avec une galerie foisonnante de protagonistes aux profils distincts et nuancés, parfois remplis de contradictions. De cette choralité et des interactions qui en découlent, les auteurs tirent une exploration fine des dynamiques de pouvoir et d’influence qui caractérisaient la société de l’époque. Les ouvriers, bien que souffrant d’un système injuste, ne sont ni dépeints comme des victimes passives ni comme des combattants obstinés, mais comme des individus capables de résilience, d’entraide… ou de lâcheté.
Le lecteur est immergé, avec un réalisme et une justesse confondants, dans le quotidien de ces ouvriers laissés-pour-compte grâce à une description minutieuse des lieux, des situations et des affects. Il est tentant d’établir des ponts entre Les Philanthropes aux poches percées et d’autres œuvres de fiction abordant des thématiques similaires telles que Germinal d’Émile Zola. Les deux ouvrages ont en effet en commun de traiter de la condition ouvrière et de la lutte des classes dans un contexte de révolution industrielle. Les deux auteurs partagent une même volonté de dénoncer l’exploitation et l’oppression subies par les travailleurs.
Dans ce portrait désillusionné, l’Église, hypocrite et opportuniste, la presse, manipulée et manipulatrice, l’alcoolisme, vraie maladie sociale, ou encore l’usine à gaz des aides publiques se trouvent également en bonne place. Scarlett et Sophie Rickard se penchent longuement sur la notion de servitude volontaire, habilement mise en images, et sur tous les discours spécieux légitimant l’exploitation des travailleurs et faisant des chômeurs, des étrangers ou des malades les responsables du dénuement de la classe ouvrière. S’il ne peut nier son statut d’ode au socialisme, Les Philanthropes aux poches percées n’en conserve pas moins une hauteur de vue et une vérité socioéconomique qui le rendent, comme le pensait George Orwell, indispensable.
Les Philanthropes aux poches percées, Robert Tressel, Scarlett et Sophie Rickard Delcourt, avril 2023, 256 pages
Dans un monde où les réseaux sociaux jouent un rôle prédominant dans la circulation de l’information, les fake news se propagent rapidement et trouvent un écho important. Le domaine de l’archéologie n’échappe pas à ce phénomène. Dans une réédition actualisée d’un ouvrage paru en 2009, Jean-Loïc Le Quellec revient longuement sur plusieurs théories infondées mais ayant pourtant la peau dure…
Le rabbit hole, une métaphore pour décrire la descente dans un enchaînement de découvertes et d’idées de plus en plus étranges ou obscures, n’est pas seulement pertinent dans le contexte de la Covid-19. Il est facile de se perdre dans les méandres des théories alternatives et des récits pseudoscientifiques, qui sont souvent relayés sur les réseaux sociaux et les forums de discussion. Ils remettent en question les connaissances établies et les méthodes scientifiques éprouvées, et peuvent sembler attrayants pour ceux qui cherchent des réponses simples ou spectaculaires à des questions complexes.
Les exemples ne manquent pas. Le Tertre du Serpent, un site archéologique situé en Amérique du Nord, a par exemple fait l’objet de nombreuses spéculations et interprétations pseudo-scientifiques. Jean-Loïc Le Quellec nous rappelle par ailleurs que l’auteur britannique Graham Hancock défend l’idée de civilisations avancées et perdues remontant à des millénaires, avant les premières sociétés reconnues par les archéologues. Ses théories, largement critiquées par la communauté scientifique pour leur manque de rigueur et de preuves, trouvent néanmoins un large écho auprès d’un public en quête de mystères et d’explications alternatives à l’histoire humaine.
De nombreuses théories, bien que dépourvues de preuves solides et d’acceptation de la communauté scientifique, peuvent devenir virales sur les réseaux sociaux et influencer la perception du public sur l’archéologie et la préhistoire. Comme le note Jean-Loïc Le Quellec : « Hélas, les humains appartenant à une « espèce fabulatrice » et préférant entendre et croire n’importe quelle (Pré)histoire plutôt que d’affronter l’absence de réponse aux sempiternelles questions d’origine, il est à craindre que, pendant longtemps encore, il se trouvera des archéologues romantiques pour venir nous affirmer qu’ils ont vu des images de Martiens au Sahara, retrouvé le squelette d’un géant biblique ou découvert des inscriptions phéniciennes en Amérique, ou bien pour nous faire le récit des périls qu’ils durent affronter en cherchant l’arche de Noé, le jardin d’Éden, la lance de Longinus ou l’Arche d’alliance. »
Cette assertion, qui conclut l’ouvrage, ne souffre aucune ambiguïté. Elle est surtout créditée d’une série de cas concrets, qui démontrent le caractère universel et intemporel des fake news archéologiques. Il sera ainsi, dans Des Martiens au Sahara, question des collections de musées qui s’enrichissent de contrefaçons (les fameux crânes de cristal d’Eugène Boban) à une époque où les fouilles véritables demeuraient rares et où les marchands d’art avaient pignon sur rue. Jean-Loïc Le Quellec mentionnera aussi le traitement médiatique d’une action écologique, les journalistes présentant une arche comme une reconstruction ou une reproduction de l’arche de Noé, qui n’a pourtant jamais existé.
Le phénomène des pareidolies, bien connu, supporte son lot de lectures erronées, dont celles de Chonosuke Okamura, dont la classification des trouvailles a de quoi laisser pantois. Des Martiens au Sahara rapporte d’autres cas où l’homme semble trompé par sa propre intuition. Ainsi, le Creation Evidence Museum (CEM) présente comme une preuve scientifique un prétendu doigt humain fossilisé trouvé dans une formation du Crétacé, datant entre 65 et 145 millions d’années, bien avant l’apparition de l’homme. Pour corroborer cette théorie sont utilisés les résultats d’un examen aux rayons X… qui ne révèlent pourtant rien de probant, si ce n’est que l’affirmation d’une présence humaine antérieure aux connaissances admises est effectivement absurde ! Le chercheur Samuel Hubbard croit quant à lui deviner dans une gravure la représentation d’un dinosaure, dont la posture attesterait de manière irréfutable de la coexistence entre l’homme et cet animal. Il sera discrédité par là même où il pensait faire mouche : la position de la colonne vertébrale du dinosaure est anormale.
« Quant à la recherche de la date précise de la Création, ou du Déluge biblique, il est sidérant de voir que des essayistes continuent de pratiquer ce genre de vains calculs dans un vide archéologique absolu, plus d’un demi-siècle après la publication, aux presses de l’Université de Chicago, du livre fondateur de Willard Frank Libby sur le principe de la datation au radiocarbone. » C’est un peu le problème avec la désinformation, qu’elle soit archéologique ou non : la raison n’a aucune prise sur ceux qui ne jurent que par le dogmatisme et les biais de confirmation. En Chine, des chercheurs en art rupestre, influencés par le chauvinisme et relayés par la presse, prétendent identifier l’origine préhistorique de certaines écritures. Un communiqué de l’agence de presse Xinhua en 2007 prétendait par exemple que des gravures rupestres vieilles de 8 000 ans seraient à l’origine de l’écriture chinoise. Les experts ont beau réfuter ces affirmations et démontrer que les gravures trouvées étaient d’un type commun, le mal est fait : la fausse information circule en boucle (pas tout à fait fermée) et les convaincus continuent de l’être… D’autres fois, ce sont les mythes, confondus avec les faits historiques, qui poussent à la confusion. Et l’auteur de rapporter les propos de Roger Dadoun sur le matriarcat primitif.
Conclusion : prudence et circonspection en toutes circonstances.
Des Martiens au Sahara, Jean-Loïc Le Quellec Éditions du Détour, mars 2023, 440 pages
Deux hommes sont aux commandes d’un semi-remorque qui roule dans le désert. Ils ne doivent s’arrêter sous aucun prétexte (sauf pour les courses nécessaires à leur alimentation et pour faire le plein) : ordre du Commandant, rapport à leur chargement, dont nul ne doit apprendre la nature. Sinon, le Gouverneur risquerait de vrais ennuis, alors qu’il brigue un nouveau mandat en faisant valoir des statistiques positives concernant la sécurité dans le pays.
Le titre signifiant en nahuatl « le lieu des morts », là où les défunts accèdent à l’oubli après un long voyage à travers le monde d’en bas (l’auteur a enseigné la littérature latino-américaine à l’université pendant quinze ans), on situe l’action loin de la France (ouf !) où rien de semblable ne pourrait arriver. Au début, c’est Gros qui conduit et Vieux qui dort sur une couchette. À noter que Gros est gros et que Vieux est vieux. Le poids lourd tout blanc (trop blanc) qu’ils conduisent appelle quelques références : celui de Duel le film de Spielberg, inquiétant par sa masse et par le fait que tout se passe comme si le camion existait en tant qu’entité vivante (chauffeur impossible à identifier) et celui d’un autre film, Le Salaire de la peur d’Henri Georges Clouzot, camion transportant une belle quantité d’explosif sur un parcours tourmenté. On peut même penser au film de Marguerite DurasLe Camion pour le tête-à-tête particulier qui s’installe. Ici, le but (aussi absurde que celui de l’existence humaine) est de rouler indéfiniment dans le désert pour éviter la découverte du chargement : cent-cinquante-sept corps humains de personnes mortes de mort violente, chacun dans un sac en plastique étanche et tous bien rangés.
Voyage en Absurdie
Les premiers chapitres sont assez particuliers, car l’auteur, Sébastien Rutés, s’arrange pour ne jamais finir ses phrases, suggérant un monologue intérieur, d’ailleurs ponctué de nombreuses répétitions qui donnent la sensation de pensées qui tournent à l’obsession. Ce sont essentiellement celles de Gros qui rumine la situation. Une situation vraiment pas brillante, puisqu’il doit à la fois s’assurer que le camion roule toujours dans ce fichu désert et que Vieux ne fait pas de bêtise. Ce dernier voudrait absolument jeter un coup d’œil dans la remorque pour vérifier si, dans les sacs, il ne trouverait pas par hasard le corps de sa fille. On finira par apprendre qu’en réalité il n’a aucune chance de retrouver ce corps, on comprendra pourquoi (le passé des deux hommes trouvera sa place dans le récit). Après les références cinématographiques, une autre – littéraire – s’impose : la phrase de Sartre « L’enfer c’est les autres » sorti de sa pièce Huis clos. En effet, Gros et Vieux ne font que subir leur proximité de circonstance. Ce court roman (154 pages) a donc une évidente portée existentialiste. Nos deux chauffeurs agissent, mais ils n’ont jamais de véritable choix et savant pertinemment que leur voyage ne mène nulle part. Bonne illustration du titre.
Aucune échappatoire
On compatit au sort de Gros et Vieux qui sont hyper surveillés (par téléphone et par des militaires qui peuvent surgir du néant) et n’ont pour ainsi dire aucune chance de s’en sortir. En effet, la mécanique finira par manifester son besoin de souffler et il faudra trouver un garage pour s’arrêter et réparer. Sans compter toutes les autres péripéties possibles, comme trouver quelqu’un en panne sur la route qui leur demande naturellement de les emmener au garage le plus proche. Un ethnologue par exemple qui s’intéresse au passé du pays, ce qui ne fait qu’accentuer la tension et émerger des réflexions existentielles dont les camionneurs n’ont vraiment pas l’habitude. Sébastien Rutés se montre assez machiavélique, avec une base très noire et un traitement littéraire qui fait sentir les effets qu’il recherche. Le malaise qui ne fait que s’accentuer pour les deux routiers. Leur anonymat qui les met en situation de personnages interchangeables de toute façon voués à disparaître sans laisser de trace. D’ailleurs, on comprend très rapidement que, dans ce pays, on meurt à tout bout de champ et pour des broutilles. L’auteur nous fait donc sentir à quel point le monde perd son essence en se déshumanisant. Bien qu’éprouvant, ce roman s’avère intelligent et original. Il a obtenu le Prix Mystère de la critique 2021.
Mitan, Sébastien Rutés Éditions Gallimard (collection « La Noire), janvier 2020
Il existe autant de raisons de se détester que de s’aimer. Ce mélodrame porte en lui cet optimisme, avec une grande sincérité et une tendresse bouleversante, car au fond, son auteur ne demande rien de plus qu’à conter Une Histoire d’amour, dans la joie et la mélancolie.
« Comment l’amour peut finir ? » Alexis Michalik nous pose la question à travers l’adaptation de sa propre pièce, à l’image d’Edmond, qui a aussi bien triomphé sur scène qu’à l’écran. Ce retour inattendu derrière la caméra confirme néanmoins les ambitions d’un cinéaste, qui a le regard subtil sur ses personnages tourmentés, sans négliger sa narration, d’une grande fluidité.
Et pourtant…
L’amour naît d’une pensée, d’une pulsion, d’un désir ou encore d’un coup de foudre. C’est dans ce contexte que l’on va accompagner Katia (Juliette Delacroix), qui a du mal à se mettre en mouvement, car cette dernière est en décalage avec son monde. Son frère aîné William, campé par Michalik, ne manque pas de le lui rappeler, sachant sa tendance à saboter ses relations sentimentales ou amicales. Sa peur se lit aussi bien dans un traumatisme de jeunesse que dans un fantasme qu’elle s’interdit par principe. Il fallait donc cette étincelle, qu’est Justine, et son inhibiteur d’angoisse qu’est sa générosité, pour enfin transformer l’expérience en un début d’histoire.
À partir de cet instant, une osmose parfaite d’une vie qui fait oublier la mort, on s’attache à ces femmes, fortes et libres de s’aimer. Rien de foncièrement original dans les faits, car la plupart des comédies romantiques auraient bouclé leur développement sur ce nuage de bonheurs, sans concession. Malheureusement, la réalité est tout autre. Ce récit a vocation de nous rapprocher de nous-mêmes, en nous identifiant aux souffrances des personnages, qui vont toucher le fond. C’est là que réside toute la force du long-métrage, à la recherche de l’humain et de l’intime.
…je n’aime que toi
Quand il ne reste plus que la désillusion et la solitude comme issue, les âmes perdues entrent en collision. Et pourtant, on ne sentira pas la détresse escomptée du côté de Katia, élevant seule sa fille, Jeanne (Léontine d’Oncieu), née d’un amour fort et véritable. Douée pour son âge, l’adolescente ne laisse pourtant pas transparaitre une certaine douleur face à la destinée de sa mère, dont elle doit déjà préparer le deuil. Il n’y a donc plus d’autre refuge que dans le soutien fraternel de William, qui passe étonnamment au premier plan. Le nouveau duo qu’il forme avec sa nièce vient alors approfondir le lien qui les unit, alors que tout les opposerait presque. Lorsque ce dernier est perdu dans son esprit, Jeanne lui tombe dessus comme une épine dans le pied et comme un échec de plus à anticiper.
Chacun tire malgré tout l’autre vers le haut à sa façon et cette bienveillance transpire dans une mise en scène humble, où les comédiens originaux de la pièce rayonnent indéniablement. Ce sont toutes les oppositions et les étonnantes complémentarités qui rendent ce voyage sentimental merveilleux et bouleversant. La justesse est dans le jeu, mais également dans le fabuleux travail du rythme, avec des ellipses invisibles, à l’aura quasi surréaliste, reposant ainsi sur une articulation onirique et sur près d’une heure et demie de rires et de larmes.
« Quand il n’y a plus d’amour, après un deuil, une séparation, est-ce que l’amour survit quand même, malgré tout ? » La vérité peut prendre de nombreuses formes dans cette intrigue, qui rend hommage aux miracles et qui se trouvent être au cœur des bouquins qu’écrivent ou lisent certains des protagonistes. Le portrait de la vie selon Alexis Michalik se lit ainsi, dans Une Histoire d’amour parmi tant d’autres, où chacun s’y retrouve dans l’amour qu’il dégage, qu’il donne, qu’il partage, qu’il redoute, qu’il oublie ou qu’il reprend. C’est pourquoi le film affirme poétiquement que l’amour est à la fois un langage personnel et un remède à toute épreuve.
Bande-annonce : Une Histoire d’amour
Fiche technique : Une Histoire d’amour
Réalisation & Scénario : Alexis Michalik Photographie : Marie Spencer Son : Marianne Roussy Décors : Julie Wassef Maquillage : Véronique Clochepin Lassalle Costumes : Marion Rebmann Montage : Sophie Fourdrinoy Production : Acmé Films, Full Dawa Films Pays de production : France Distribution France : Le Pacte Durée : 1h30 Genre : Drame Date de sortie : 12 avril 2023
Synopsis : Katia et Justine tombent amoureuses. Malgré la peur de l’engagement et le regard des autres, elles décident de faire un enfant, laissant le hasard décider de qui le portera. Mais alors que Katia tombe enceinte, Justine la quitte soudainement. 12 ans plus tard, Justine est retournée à une vie rangée et Katia, qui a gardé l’enfant, apprend qu’elle est condamnée. Contrainte de trouver en urgence un tuteur pour sa fille, elle se tourne vers sa seule option : son frère William, écrivain cynique et désabusé…
Une Histoire d’amour : la promesse de vivre heureux
Cette année, les accords de Paix d’Irlande du Nord, signés le vendredi de Pâques 1998, ont 25 ans. Le pays a connu une très longue période de conflits. Durant trois décennies, les populations catholique et protestante sont divisées par leurs opinions politiques. Des actes de violence sont commis par les deux camps, alimentés par la haine de l’autre. Ce cadre qui ne semble pas se prêter à la comédie, sera pourtant le terreau fertile d’une des plus belles séries britanniques des années 2020 : Derry Girls. Petit retour sur un autre bel OVNI de Channel 4.
Contrairement aux idées reçues, l’Europe n’est pas vraiment en paix après 1945. La Guerre Froide commence, comme de nombreuses dictatures se mettent en place dans le monde. Mais le plus difficile reste les conflits internes, tels que ceux connus par la Grande Bretagne. L’Irlande est divisée en deux parties depuis que la République a été prononcée en 1922 dans le sud du pays. Le Nord, lui, reste fidèle à la Couronne britannique. Cependant, au sein de l’Irlande du Nord elle-même, des tensions se font sentir à cause de la ségrégation que subissent les catholiques, pourtant majoritaires. Voici donc le point de départ d’un conflit qui émaillera les Irlandais du Nord jusqu’en 1998…
Synopsis de la série Derry Girls : Nous sommes à Derry à la fin des années 90. Erin, Michelle, Claire, James et Ola sont une bande d’amis qui vont au même lycée ensemble et essayent de vivre une vie normale, malgré les tensions qui subsistent encore dans leur petite ville. Premiers amours, premières soirées, premiers jobs, rêves de célébrité et de voyages divers, voilà ce à quoi pensent nos personnages adolescents. Le conflit ne les empêchera pas de rêver à de grandes choses.
Une histoire simple et touchante
Derry Girls n’est pas une série très longue. Un peu comme My Mad Fat Diary, elle comporte 19 épisodes d’une vingtaine de minutes divisés en 3 saisons. À notre avis, elle a su suffisamment prolonger son intrigue et s’arrêter à temps. Chaque épisode comporte une petite intrigue qui finit par se dénouer simplement, parfois positivement, parfois tristement.
C’est une comédie qui arrive à être légère, malgré son cadre. Mais elle comporte ses moments de drames. Nous suivons des adolescents qui ne souhaitent qu’une vie simple: trouver leur voie, tomber amoureux, avoir des expériences diverses. Ils font des rencontres, se construisent, évoluent et changent. Certains comprennent leurs attirances, d’autres doivent déménager pour suivre la famille. La vie à Derry est simple, ce qui l’alourdit, c’est ce constant sentiment d’alerte, dû au conflit.
Elle résonne aussi beaucoup avec l’actualité mondiale. Nos protagonistes ne sont pas différents. Erin, James et Michelle ont tous les trois des rêves de célébrité, dans l’écriture ou le cinéma. Tous rêvent de trouver l’amour en essayant d’aller vers ceux qui vont faire battre leur cœur (et ils sont nombreux dans le cas d’Erin et Michelle).
Évoquer un long conflit encore vivace dans les esprits…
Subtilement
La série a fait le choix de ne pas mettre le conflit en avant d’une manière directe. C’est pour cela qu’elle commence d’ailleurs vers les années 90 et jusqu’au vote des accords de Paix de 1998. Visuellement, elle s’attache à beaucoup marquer la présence militaire, signe d’insécurité et de tensions. Plus légèrement, le défilé de l’ordre d’Orange est présenté à l’écran. Il est présenté comme énervant pour les catholiques de Derry. C’est d’ailleurs à cette occasion que la famille part en vacances chaque année.
L’ordre d’Orange est une ligue d’Irlandais protestants, unionistes, (fidèles à la Couronne britannique) et conservateurs qui défilent chaque année le 12 Juillet. C’est à cette date que le roi Guillaume d’Orange (Ou William III d’Orange) triomphe sur Jacques II d’Angleterre, en 1690, à la bataille de Boyne. Cet ordre rappelle bien que l’Irlande du Nord est fidèle à la couronne britannique, malgré ce qui se passe à Derry et le statut minoritaire des Protestants.
Plus tard, pendant la saison 2, une rencontre entre catholiques et protestants martèle bien les problèmes du conflit, où le malentendu est au sens propre et au sens figuré. Clare et un jeune protestant se disputent car elle comprend mal et lui entend mal, risquant le déclenchement d’un nouveau conflit à cause du quiproquo. Même si ce qui s’est passé en Irlande tout au long du 20e s. ne peut être ramené à un simple malentendu, elle rappelle que la clé est le dialogue entre les deux communautés. C’est aussi ce que les intervenants du documentaire « Irlande(s) » concluent.
Même les épisodes de flashback dans les années 70 ne se concentrent pas plus sur les risques de sortir à un bal de promo pendant un état d’urgence proclamé, que sur une envie de fricoter avec le sexe opposé, malgré la présence des nonnes, et surtout, d’être un peu « punk »pour s’appartenir et n’appartenir ni à l’école, ni à la communauté, ni à la religion, ni au conflit.
Mais avec force
Tout au long des saisons, il y a une pré-éminence d’images d’archives et d’événements s’étant passés. Par exemple, à la fin de la 1e saison, nous achevons Derry Girls sur un attentat mortel documenté à la télévision, contrastant avec l’insouciance et la joie des jeunes adolescents lors du concours de talent auquel Orla participe. Plus tard, des images récentes du Premier Ministre James Cameron innocentant les 14 personnes tuées lors du Bloody Sunday par l’armée britannique et remettant en cause les décisions prises par le commandement militaire ce jour-là. On montre aussi la venue du président Bill Clinton à Derry en Novembre 1995.
Pendant la saison 1, la venue de Katya, jeune Ukrainienne de Tchernobyl comme réfugiée, amène Clare, la plus cérébrale des cinq de la bande à se questionner sur ce qui se passe en Irlande. En effet, quand Clare parle du conflit, Katya lui rappelle que ce sont des personnes de la même religion, d’un « différent parfum » qui se disputent. Devant l’absurdité de la sonorité de ce résumé, Clare commence à déconstruire sa vision du conflit. Elle apparaît en fin d’épisode avec un Union Jack sur la poitrine. Même si cette chute paraît simpliste, l’œil externe de Katya qui vient du bloc soviétique amène nos jeunes gens à se questionner sur l’avenir de l’Irlande où ils vivent. C’est un bel éloge à la génération précédente qui a su remettre en question les choix et la violence des deux camps, en décidant de voter pour la Paix.
Enfin, l’image la plus parlante vient du dernier épisode de la série, où on présente nos jeunes, prêts à voter au référendum. Si Derry Girls ne se mouille pas vraiment à évoquer ce conflit, ni à prendre parti pour l’un ou l’autre, c’est que celui-ci doit encore se ressentir assez lourdement dans les deux camps, et ce, malgré sa fin et la fin de l’IRA.
La place de la musique :
Le plaisir que s’offrent les séries implantées dans les années 90 est de ressortir de vieux titres qui ont fait danser au moins deux générations, celles qui n’ont pas encore accès à internet à grande échelle. Mais aussi qui découvraient les titres qui les ont marquées par la radio, MTV ou à la volée chez le disquaire du coin. C’est aussi l’ère des mixtapes et des concerts inoubliables.
Les inoubliables « tubes »
Les adolescents y ont eu un petit instant pour oublier qu’ils étaient à Derry, cette ville divisée par le conflit. L’épisode est entièrement inventé (nous n’avons pas trouvé de trace de prestation de l’artiste à Derry). Mais le symbole est grand. Nos jeunes écoutent de l’Eurobeat, de la Dance, de la musique Bubblegum (Barbie Girl d’Aqua en est l’exemple type), Saturday Night de Whigfield, All that she wants d’Ace of Base. Les mirettes des spectateurs sont gâtées et heureuses de retrouver ses « tubes » qui ont fait une époque. Même Sixpence None the Richer et son inoubliable Kiss Me, de la célèbre rom-com ado She’s all that (Elle est trop bien, 1999), a trouvé une petite place où être casée, pour notre plus grand plaisir!
Les artistes britanniques en Irlande du Nord: place et perception
Durant la saison 2, les jeunes font un road trip jusqu’à Belfast pour voir les Take That. Ils vont contre l’autorité parentale pour voir leurs artistes préférés. Lors d’une dispute où les filles se demandent s’il faut aller chercher James, abandonné avec des gens du voyage, Michelle cite tous les artistes et tous les concerts de l’époque auxquels elles n’ont pas pu aller à cause des circonstances de la guerre.
Durant cet épisode, le père d’Erin voit les enfants à la télévision, mais décide de ne pas les punir d’avoir ignoré les ordres. Ce petit clin d’œil au rêve réalisé par les jeunes gens durant une période aussi trouble est émouvant. Même si la sécurité est ce qu’il veut offrir à ses enfants, il comprend bien qu’ils ont envie d’un peu d’insouciance.
Les jeunes de Derry sont aussi peu regardants sur l’origine de leurs artistes. Lors d’un épisode de la saison 3 où ils reprennent un single des Spice Girls pour une charité passant à la télévision, nos jeunes disent bien « Ils sont britanniques mais on les aime quand même ». Cela montre que cette génération ayant connu tant de privations à cause du conflit n’a que pour volonté d’aller vers la paix.
La Musique « politique »: le cas de Slim Fat Boy et des Cranberries
Nous voyons bien à quel point il est important pour nos personnages d’aller au concert de l’artiste britannique Slim Fat Boy durant cette période. La venue de l’artiste à Derry est d’ailleurs assez symbolique durant cette nuit d’Halloween. Nous n’avons trouvé aucune trace historique que cela soit arrivé, mais la participation réelle de l’artiste à la série et son caméo, est significative. En ce sens, la musique n’est pas qu’un vecteur de joie et de divertissement, elle est aussi très politique. Un artiste Britannique à la très catholique Derry, c’est une sorte de doigt d’honneur aux lois de la Couronne et notamment au gouvernement Thatcherien qui a été inflexible durant le conflit.
Cependant, ce sont les Cranberries qui sont très mis en avant dans Derry Girls. Zombies est celle dont les paroles résonnent encore, par leurs paroles équivoques et à peine masquées, décrivant les misères du conflit, sa violence, le deuil et l’injustice. D’après la presse, il y a eu plusieurs cessez-le-feu, mais celui représenté à l’écran est probablement celui du 31 Août ou 1e Septembre 1994. Sans compter, les autres chansons telles Ode to my family, Linger et la plus belle de toutes: Dreams.
À nos oreilles, c’est la magnifique Dreams qui sublime et donne tout son sens à Derry Girl. Elle est mélancolique mais donne l’espoir d’une vie meilleure. La série commence et finit sur cette chanson. Ce n’est pas un hasard de calendrier. C’est un message prophétique.
Derry Girls est une toute petite série, avec des personnages attachants n’aspirant qu’à réaliser leurs rêves malgré le conflit permanent dans lequel ils grandissent. Ce sont des enfants qui aspirent à la Paix. Le parti pris pudique de la série est puissant. Ce n’est pas rire du conflit qui est voulu, mais comment distraire son attention d’un conflit qui s’est éternisé, a coûté la vie à beaucoup de personnes, en somme, une fracture sociale de plus dans un pays de l’Europe.
À travers un humour décalé et une playlist musicale qui gâte les derniers nés des années 90, le but est de nous montrer que le monde continue à tourner tant bien que mal et que l’Espoir vient de petits plaisirs, de grandes expériences et de grandes décisions. Nos personnages sont d’une génération qui veut changer l’avenir de leur pays et c’est là la beauté de leur raisonnement.
Pour les plus nostalgiques d’entre vous, nous avons mis à la fin de nos sources une playlist Spotify rassemblant la bande originale de la série. Slán go fóill chers lecteurs !
Bande-annonce : Derry Girls
Fiche technique : Derry Girls
Création : Lisa McGee
Avec Saoirse-Monica Jackson, Dylan Llewellyn, Nicola Coughlan…
Production : Hat Trick Productions
Chaîne d’origine : Channel 4
Nb. de saisons : 3
Nationalité Grande-Bretagne
Sources nécessaires à la rédaction de cet article:
Chronique de Dove Alfont, En toute subjectivité « L’accord du Vendredi Saint, symbole d’espoir », France Inter du 10 Avril 2023, youtube
Documentaire ARTE, IRLANDE(S), l’aube d’un pays, en deux parties, d’Alain Frilet et Emmanuel Hamon, 2016
Les films d’animation japonais reviennent en force, en passant par les plus grands festivals, afin que l’on continue de célébrer un art entre tradition et modernité. C’est en tout cas ce que Makoto Shinkai soutient dans sa dernière œuvre, Suzume, qu’il arrose généreusement d’humour, d’élans épiques et d’une tendresse qui ne cessent de nourrir son imaginaire.
Alors que Hayao Miyazaki sort de nouveau de la retraite pour un probable « dernier » chant du cygne, qui scellera par la même occasion cette la marmite fantastique et féérique du célèbre conteur, d’autres auteurs ont déjà attrapé le flambeau laissé par la maison Ghibli.
L’héritage des Ghibli
Mamoru Hosoda et Makoto Shinkai se relaient en permanence, permettant ainsi au monde de se familiariser avec l’animation japonaise, qui connaît un nouvel essor, depuis le déluge incessant des mangas dans les libraires ou des animes sur les petits écrans de streaming. La culture nippone progresse encore et toujours dans ce sens, mettant en avant de nombreux héros, pour la plupart adolescents, un âge de crises et d’émerveillements sur les amitiés du quotidien, autant que sur le deuil qui les poursuit. Et Makoto Shinkai ne déroge donc pas à ses principes, en faisant de la mélancolie le principal moteur de tous ses récits.
Nous le sentions déjà très convaincant et rassurant dans son approche des aventures mythologiques, notamment avec Voyage vers Agartha. Cependant, une emprise de fan-boy pouvait encore l’enfermer dans le sillage de ses prédécesseurs, c’est pourquoi il n’a pas hésité à troquer la forme contre un élan plus poétique et romantique (La Tour au-delà des nuages, 5 centimètres par seconde, The Garden of Words). Tous les ingrédients qui constituent son cinéma sont à présent à sa portée, où il ne resterait plus qu’à trouver un nouvel enrobage et un nouvel emballage pour nous l’offrir sur un plateau gourmand et généreux, une grande toile pleine de promesses. Après nous avoir donné rendez-vous sous une pluie d’étoiles (Your Name) et de nuages (Les Enfants du temps), place à un road-trip qui verra défiler les mythes et légendes du Japon.
Un voyage inattendu
Tout commence dans la routine d’une lycéenne, Suzume. Un peu étourdie dans ses souvenirs, on comprendra rapidement ce qu’elle redoute plus que tout. Mais avant d’ouvrir cette porte, c’est sa rencontre avec le beau gosse universitaire Sōta qui interpelle. Ce séduisant jeune homme devient une obsession pour l’adolescente, qui croît l’avoir déjà rencontré auparavant. Plus que de l’instinct, ces personnages sont comme happés par leur destinée, qu’ils en soient conscients ou non.
À vélo, en bateau, en train, en voiture ou à pied, un duo inhabituel se forme. Le lien qui les unit est la fois devant et derrière eux, un paradoxe auquel l’intrigue répond assez habilement. Mais tout ce qui préoccupe l’auteur à cet instant, c’est une aventure humaine, avec comme toujours un soupçon de fugue pour mieux se retrouver ou mieux se révéler au monde, qui n’a pas complètement adopté ces enfants perdus.
La bonté est donc à la croisée de chaque escale et le pays du soleil levant aura rarement été vu avec une telle diversité et une telle sobriété dans son portrait. C’est en tout cas ce que l’on pourra se dire lorsqu’il est nécessaire de reprendre son souffle. On se délecte ainsi d’une composition de l’image qui fige l’atmosphère des lieux en un plan, avant de reprendre une route cabossée du sud vers le nord, afin de prévenir l’apocalypse.
Bien entendu, on s’amuse au passage et l’humour est sans nul doute l’argument le plus décapant de l’intrigue, qui virevolte sans cesse, comme pour nous immerger dans les conflits intérieurs des adolescents, ou de jeunes adultes, qui ont des complexes à résoudre. Cependant, ces généralités ne seront pas au programme, car c’est avant tout le voyage initiatique de Suzume, qui incarne une positivité à toute épreuve, faisant d’elle une héroïne tout à fait passionnante à encourager dans son périple, extraordinaire et doublé d’une pensée commémorative.
Apprendre à fermer les portes
Le fil qui relie la vie à la mort est une réalité que les Japonais acceptent dans leur quotidien et dans leur culture. Cette sérénité est au service de l’œuvre, qui rend hommage aux défunts des catastrophes naturelles. Ce sont des drames collectifs, mais qui, une fois remis dans la main de l’individu, va devenir une quête spirituelle. Suzume et Sōta s’allient ainsi dans cet objectif, celui de fermer les portes des traumatismes. L’approche est modérément Shintoïste, ce qui renforce par ailleurs les relations humaines et la mélancolie qui s’en dégage. Qu’importe sa zone géographique, qu’importe sa classe sociale, tout le monde est soumis à la même réflexion.
L’enfance de Suzume a donc rendez-vous au climax de l’aventure, où la destination et les éléments fantastiques ne serviront que de prétexte finalement. Sa combativité est le noyau de toute l’émotion que le spectateur aura le loisir d’accompagner. Shinkai insiste sur ce point où il faut toujours se souvenir d’où il vient et par extension d’où l’héroïne vient. La démarche fonctionne, du moment qu’on se donne les moyens d’y croire et de se laisser porter par sa course-poursuite énergétique. Radwimps et Kazuma Jinnouchi assurent également que la bande-originale soit le vecteur de nos émotions.
Ainsi,Suzumecherche moins à soutirer les larmes de son public, contrairement aux précédents films, qu’à lui offrir un road-trip épique, jonglant habilement d’un registre à l’autre. Il ne reste que cette ambition sans doute trop grande pour qu’on y garde le souvenir d’avoir assisté à un Firework, tout en subtilité. L’auteur prend cependant soin de laisser une clé sous la porte pour que jamais nous ne soyons privés du voyage de retour. Espérons toutefois que celui-ci sera le pivot pour Makoto Shinkai, qui risque de tourner en rond s’il s’obstine à faire de sa thématique du deuil une priorité. De même les clins d’œil trop explicites peuvent freiner les sentiments qu’il choisit de défendre. Tourner la page, c’est ce qu’on attend à présent d’un cinéaste prometteur et convaincu par la force de la jeunesse.
Bande-annonce : Suzume
Fiche technique : Suzume
Titre original : Suzume no Tojimari Réalisation& Scénario : Makoto Shinkai Directeur de l’animation : Kenichi Tsuchiya Directeur artistique : Takumi Tanji Musique : Radwimps, Kazuma Jinnouchi Production : CoMix Wave Films Pays de production : Japon Distribution France : Eurozoom Durée : 1h44 Genre : Drame Date de sortie : 12 avril 2023
Synopsis : Dans une petite ville paisible de Kyushu, une jeune fille de 17 ans, Suzume, rencontre un homme qui dit voyager afin de chercher une porte. Décidant de le suivre dans les montagnes, elle découvre une unique porte délabrée trônant au milieu des ruines, seul vestige ayant survécu au passage du temps.
Dire que la nouvelle adaptation de l’œuvre d’Alexandre Dumas était attendue tient de l’euphémisme. Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan, production XXL qui sort peu de temps après l’immonde Asterix & Obelix : L’empire du milieu, se frottait à de multiples quêtes : Réconcilier les Français avec leur cinéma, contenter les fans de l’œuvre originale, attirer les nouveaux venus. Trois objectifs atteints ? Nous sommes tentés de dire que oui. Mais…
L’épée de Damoclès
De toutes les œuvres littéraires existantes, Les Trois Mousquetaires est de celles qui aura connue le plus d’adaptations. Pourtant, au cinéma, cela faisait déja de bien nombreuses années que les personnages de Dumas n’avaient pas galopé jusqu’aux salles obscures. On a bien eu le D’Artagnan de 2001 et Les Trois Mousquetaires de Paul W.S Anderson en 2011, deux films ridicules qu’il est préférable d’oublier. Même les deux tentatives des années 90 flirtaient avec le passable. Aujourd’hui, le cinéma a évolué et nous voilà donc en 2023, avec un film à haut budget, bien décidé à faire de cette énième adaptation la meilleure de toutes.
Bien que le titre ne le laisse pas deviner, Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan n’est que la première partie d’un film, scindé en deux. Il faudra attendre décembre pour la fin, nommée Les Trois Mousquetaires : Milady. En ce sens, peut-on réellement juger l’histoire de ces deux premières heures ? Nous seront tentés de dire que oui. Un film reste un film, qu’il soit amputé d’une partie de son contenu, ou non.
Cette première partie parvient malgré tout à offrir une belle introduction, un milieu et une fin. Si cette dernière laisse éclater de nouveaux enjeux, ceux qui ont porté ce premier opus sont en partie résolus. On sait désormais qui est qui et, si les motivations de certains protagonistes/antagonistes restent très floues, le récit se suit suffisamment bien pour emporter le spectateur. De très jolies notes d’humour viennent égayer le tout, le film se révélant particulièrement drôle. Evidemment, le casting se révèle aussi impeccable que royal. De François Civil à Eva Green, en passant par Romain Duris et en terminant par Louis Garel, tous sont excellents.
Qui a volé l’éclairage ?
Bien sur, là où l’on peut (et doit) juger cette nouvelle adaptation, c’est sur le reste. Et que dire, si ce n’est que le résultat est franchement convaincant. Les décors, travaillés et détaillés, sont magnifiques et font preuve d’un réel souci du détail. La foule est vivante, les rues sont crasseuses et contrastent avec la splendeur des palais. Oui, le film a couté son pesant d’or et contrairement à une catastrophe récente à 60 millions d’euros, on le ressent à l’image. En revanche, on aimerait pouvoir en dire autant de l’éclairage. Ce n’est malheureusement pas le cas. Le film est mal, très mal éclairé. Fort curieux, tant le reste de l’œuvre transpire le travail.
Là où personne n’attendait cet épisode, c’est sur ses plans séquence. Et là, les amoureux du genre seront aux anges. Toutes les scènes d’actions du film, ou presque, se donnent à cet exercice de style. Le premier affrontement se déroulant de nuit, on ne voit malheureusement pas grand chose avec cet éclairage inexistant. Il faudra attendre le fameux duel des Quatre Mousquetaires pour enfin savourer la maîtrise de Martin Bourboulon à la caméra. Si tout n’est pas parfait, les idées de mise en scène et la férocité des coups d’épées suffisent pour offrir de très bons moments !
Cette première partie, finalement, que vaut-elle ? C’est bien. Le rythme est impeccable, les acteurs brillants et il est fortement agréable de trouver une production aussi travaillée, à quelques détails près. Maintenant, si D’Artagnan se concentre essentiellement sur ses protagonistes, il serait temps de donner plus d’importances aux antagonistes, dont les motivations restent encore trop floues. Le titre du second film, Milady, nous rassure raisonnablement à ce sujet. Réponse en décembre !
Bande-annonce : Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan
Fiche Technique : Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan
Réalisation : Martin Bourboulon Scénario : Alexandre de La Patellière / Mathieu Delaporte Casting : François Civil / Eva Green / Vincent Cassel / Louis Garel / Romain Duris / Pio Marmai Décors : Stéphane Taillasson Costumes : Thierry Delettre Photographie : Nicolas Bolduc Durée : 121 minutes Sociétés de production : Chapter 2 / Pathé Films Société de distribution : Pathé Distribution En salle : le 5 avril 2023 / 2h 01min / Aventure, Historique
Impossible de passer à côté de Super Mario Bros, qui continue encore d’envahir les consoles de salon et à présent les grandes toiles des salles obscures. La figure mère de Nintendo a-t-elle enfin trouvé le compromis entre la console et le cinéma ?
Les jeux d’arcade continuent d’être un hub social, en plus de représenter un sas de décompression après une journée au boulot sur le territoire japonais. Il s’agit d’une chose qui s’est perdue partout ailleurs, laissant ainsi les héros de cette génération à l’abandon (Ralph 2.0). Et pour cause, le jeu vidéo a progressé vers les foyers populaires, jusque dans les petites mains d’enfants et d’adolescents. Sous l’impulsion de la société japonaise Nintendo, Shigeru Miyamoto et Takashi Tezuka ont fini par créer Super Mario, qui serait à même de rivaliser avec le Mickey Mouse de Walt Disney, malgré la différence des médiums. Tous deux ont pour vocation de créer du divertissement convivial, universel et intemporel, preuve qu’aujourd’hui, et malgré quelques dérapages, il est possible de faire vivre l’expérience sensorielle de nos jeux favoris sur grand écran (Ready Player One). Cependant, difficile de croire que ce point appartienne au cahier des charges, malgré quelques séquences remarquables.
Here we go !
Un brossage artistique signé Illumination ne pouvait que mieux convenir aux frangins plombiers. Il ne reste plus qu’à façonner tout un univers, où les mimiques du jumpman tiendraient la route. Aaron Horvath et Michael Jelenic, qui ont travaillé sur la série animée, ainsi que le film adapté, Teen Titans GO!, ont cette lourde tâche. Mais ce qui coinçait déjà avant même la sortie du film, c’est bel et bien la trajectoire de ses personnages, où tout est à refaire, où tous les raccords sont à inventer. Matthew Fogel, co-scénariste de La Grande Aventure Lego 2 et Les Minions 2, s’envole seul, afin de nous faire oublier cette affreuse adaptation live-action de 1993 (Super Mario Bros.), un échec commercial et critique, où d’autres licences de jeux vidéo, de combat notamment, se sont également brûlé les ailes (Street Fighter, Mortal Kombat et Double Dragon pour ne citer qu’eux).
Si combattre des créatures venues des égouts de Brooklyn constituait le point de départ du jeu du même nom, c’est avec l’antagoniste que l’on ouvre le bal, avec son imposante masse reptilienne cracheuse de feu. Nous ne nous doutions pas à cet instant que tous ces tambours de guerre qu’il emploie étaient annonciateur de la débâcle à venir, une fois l’introduction passée.
Souvenirs arc-en-ciel
Réorchestrations musicales plus ou moins déguisées et une vidéo promotionnelle qui promeut la complicité entre Mario et Luigi, tout est balisé pour qu’on ait l’impression de garder la manette en main. Pourtant, on s’interroge rapidement sur le produit que nous regardons. Pas une publicité, mais bien du cinéma ? C’est en tout cas ce que Luigi défend, lorsque son frère à la casquette rouge n’y voit qu’un prétexte pour lancer son aventure sur les bons rails. Alors oui, on ne tergiverse pas trop longtemps pour séparer le duo, où l’on sent une réelle motivation, afin d’iconiser deux environnements opposés, l’un fait de champignons inoffensifs, l’autre de Squelerex enragés.
À partir de là, on surfe ironiquement sur la saison desEaster eggs, ou œufs de Pâques, des références que l’on est censé cacher pour le plaisir ludique des chasseurs. Ici, toute citation est transparente afin qu’il n’y ait pas d’ambiguïtés, ce qui rend cette œuvre très discutable en tant qu’objet cinématographique. Le fan service est inévitable, mais ne trouve jamais la bonne dose pour servir les enjeux du maigre récit. Ce n’est plus la princesse Peach que l’on doit sauver, mais bien Luigi, car le parcours de la milady ne se prête guère à la destinée romantique.
On passe notre temps identifier ce qui peut l’être, du manoir de Luigi’s Mansion au circuit arc-en-ciel de Mario Kart, en passant par l’arène de Super Smash Bros. La quête des héros devient un amalgame de prétextes vers le prochain easter egg, toujours plus assourdissant quand il s’agit de la musique et toujours plus frustrant quand il s’agit d’assister aux travellings sur des héros que l’on ne peut guider avec une manette. Tout le problème réside donc dans cette démarche, à l’esthétique irréprochable, mais dont la superficialité de l’écriture fait que l’on marche sur la même peau de banane qu’on vient de nous lancer un peu plus tôt.
Tout-à-l’égout
Où est donc passé l’euphorie du jeu ? Nul doute qu’elle a été aspirée par le désir de bien faire sans nourrir davantage l’univers que nous connaissons déjà. Il ne reste plus que des personnages non jouables, que l’on voit défiler comme Donkey Kong, qui prend ces mots avec un peu trop de premier degré. C’est pourtant dommage de gâcher ce divertissement familial avec de petites pirouettes qui ne vont nulle part. Bowser pousse malheureusement le refrain un peu loin pour qu’on ne l’identifie plus comme une menace, mais bien comme une anomalie dans une intrigue qui ne jure que par l’absurde pour capter notre frêle attention.
De même, Toad ne semble pas satisfaire les exigences du compagnon de voyage, si ce n’est pour servir de sidekick comique, le temps de quelques séquences qu’on aura vite fait oublier. Ce n’est qu’en dehors des clins d’œil que l’humour décape, mais tout cela ne constitue qu’une infime partie du jeu, finalement peu cohérente avec les caractérisations que l’on s’est donné tant de mal à présenter.
Tous ces points noirs sont accentués par l’utilisation excessive de tubes des années 80 à 90, avec Holding Out for a Hero, Take on Me ou encore Thunderstruck. Ce baroud d’honneur justifie le fait que le souffle épique ne trouve pas d’issue avec le peu d’ingéniosité que le film nous offre visuellement. Et même en sachant cela, rien n’est stimulant. C’est à l’image d’une séquence d’entrainement, où Mario doit apprivoiser un environnement hostile, afin de devenir le Super Mario, à force de persévérer, comme toute personne ayant joué ou joue encore à la licence le sait. L’intention y est, mais l’exécution sabote tous les power-ups qu’elle ramasse en cours de route, et cela dans le seul but de conclure un affrontement à la volée.
Les plus petits auront de quoi rêver un peu plus longtemps, tandis que les plus âgées verront leur corde nostalgique tirée si fort, qu’ils seront aspirés par le rythme soutenu du voyage ou bien expulsés par le petit tuyau, celui qui nous renvoie à notre siège, trop inconfortable pour qu’on s’y sente chez soi. Super Mario Bros, Le Film n’a donc pas de quoi casser des briques, pourvu que l’on appuie sur le bon champignon. Cela nous apprend une fois de plus que cette impasse, dans laquelle se lancent tous les studios qui adaptent un jeu vidéo dont on retire la manette des mains, est représentative d’une grande publicité déguisée, car l’interaction n’y est plus et l’envie d’y rejouer non plus.
Bande-annonce : Super Mario Bros, le film
Fiche technique : Super Mario Bros, le film
Titre original : The Super Mario Bros. Movie Réalisation : Aaron Horvath, Michael Jelenic Scénario : Matthew Fogel Sound design : Daniel Laurie, Randy Thom Musique : Brian Tyler, Koji Kondo Montage : Eric Osmond Production : Universal Pictures, Illumination Entertainment, Nintendo Pays de production : Etats-Unis, Japon Distribution France : Universal Pictures International France Durée : 1h32 Genre : Animation Date de sortie : 5 avril 2023
Synopsis : Alors qu’ils tentent de réparer une canalisation souterraine, Mario et son frère Luigi, tous deux plombiers, se retrouvent plongés dans un nouvel univers féerique à travers un mystérieux conduit. Mais lorsque les deux frères sont séparés, Mario s’engage dans une aventure trépidante pour retrouver Luigi.
Super Mario Bros, le film : un didacticiel sans interactions
Il vient tout récemment de souffler ses 50 bougies. Le réalisateur originaire de la préfecture de Nagano nous donne rendez-vous le 12 avril pour la sortie nationale de Suzume, une œuvre aussi solaire que son sujet, toujours empreint de mélancolie.
Pour anticiper son retour sur grand écran, on vous propose un petit détour sur la filmographie de Makoto Shinkai, un adolescent qui rêve de s’élever, dans un souffle épique et romantique. Et il serait donc dommage de passer à côté de ses influences, qui ont laissé une trace importante, aussi bien dans le cinéma d’animation que dans l’ouverture de la culture nippone, à travers des contes pour tous les âges.
Après avoir quitté son poste de graphiste chez la société d’édition et de développement de jeux vidéo, Nihon Falcom Corporation, l’esprit vif et le regard affûté de Makoto Shinkai l’ont évidemment poussé à prendre exemple sur ses prédécesseurs, car un cap a bien été franchi depuis quelques années. Lorsque Mamoru Oshii (Ghost In The Shell), Katsuhiro Ôtomo (Akira, Steamboy), Hideaki Anno (Neon Genesis Evangelion) et Shinichirô Watanabe (Cowboy Bebop, Samourai Shampoo) ont posé les bases dans des univers très orientés science-fiction, le sel des années 80-90, de nouveaux animateurs ont répondu à leurs exploits. Satoshi Kon (Perfect Blue, Millenium Actress, Paprika), Isao Takahata (Le Tombeau des lucioles, Mes voisins les Yamada, Le Conte de la princesse Kaguya) et Hayao Miyazaki (Le Château dans le ciel, Princesse Mononoké, Le Voyage de Chihiro) se sont constamment passés la balle dès la fin du siècle dernier, jusqu’à ce qu’on vienne la récupérer.
Les portes du temps
C’est à présent au tour de la nouvelle génération de s’en inspirer et de révéler leur environnement, où l’on commence à délaisser la pure fantaisie pour parler du monde d’aujourd’hui, dans une spontanéité à la fois déconcertante et riche, que Shinkai et Mamoru Hosoda (Summer Wars, Les Enfants loups, Ame & Yuki, Belle) sont aptes à nous offrir. Cet imaginaire a certes un pied ancré dans le présent tel que nous le connaissons, mais c’est justement en questionnant les légendes urbaines, shintoïstes ou universelles que ces auteurs ouvrent les portes du temps et de l’espace pour enfin les confronter et parfois les mélanger.
Makoto Shinkai a immédiatement démarré dans la subtilité avec le court-métrage Elle et son chat. Celui-ci dégage un style épuré, teinté d’un noir et blanc qui laisse transparaître la fragilité des êtres que l’on voit anéantis par la solitude. Sous le point de vue d’un chat adopté, c’est toute une complicité autour de la compréhension des sentiments que l’auteur défend. Le félin et sa maîtresse s’apprivoisent mutuellement au fil des saisons et de leurs aventures respectives. La musique et la voix-off du chat offrent un cocktail explosif et immersif dans cette fable, où le temps se dilate en fonction de nos émotions.
Et ce sera avec son court-métrage suivant, plus ambitieux, que son futur cinéma dévoile ses contours. The Voices of a Distant Star est autant une histoire de conquête spatiale qu’une déclaration d’amour permanente entre la pilote Mikako et Noburo. Les deux sont liés par la force de leurs sentiments, malgré des sauts en hyperespace, qui accentuent davantage la distance qui les sépare, dans le temps et géographiquement. Le but est de tout faire pour rapprocher ces inséparables, jusque dans les derniers plans, à la fois épiques et mélancoliques. De cette manière, le cinéaste n’a de cesse de joindre les deux bouts de deux points de vue différents, la tête tournée vers le ciel, synonyme d’espoir et théâtre d’un rendez-vous unique.
La vie après la mort
L’amour de l’être disparu ou réapparu permet de rêver d’une seconde chance. C’est tout ce que le cinéaste souhaite à ses personnages, humains avant tout et désespérément romantiques. La Tour au-delà des nuages, récit uchronique du Japon d’après-guerre sous influence occidentale, dépeint les cicatrices du temps qu’on laisse filer. Il s’agit d’une course vers les cieux, vers l’inconnu, en parallèle de celle de l’armement. Avec cette œuvre, on marche vers les cieux, avec l’espoir de récupérer et de réunifier la mémoire d’une nation séparée en deux. La fuite en avant – que ce soit pour échapper à la solitude, à la scolarité, une rupture ou un deuil non résolu – est ce qui catalyse tous les récits de Shinkai.
C’est d’ailleurs ce qui touche le plus dans 5 centimètres par seconde, dont les trois chapitres résument le contre-temps du couple à l’écran. Chacun attend à quai que le prochain train veuille bien les ramener l’un vers l’autre, ou bien que les sakuras fleurissent de nouveau pour eux. Tout ce qu’on a déjà pu aborder plus tôt s’étale sur leur trajet, où l’amour réconforte, blesse et réconforte de nouveau. Mais c’est en brisant subtilement ce cycle que cette œuvre se démarque des autres, avec le minimum d’artifice possible, dans une sobriété onirique rare. Les cœurs sensibles s’y reconnaîtront.
Il n’est donc pas étonnant de voir ensuite Shinkai partir en quête d’un monde souterrain mythique, afin de garder les pieds sur terre, ou presque. Voyage vers Agartha, une sorte de conte emprunté au Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, est en accord avec la spiritualité d’Hayao Miyazaki. Le monde des morts ou des esprits, c’est l’environnement dans lequel évoluent deux protagonistes, qui partagent leur solitude dans un voyage d’une vie après la mort. Le deuil a souvent capté cette détresse chez l’individu, marqué au fer rouge par un traumatisme. Shinkai s’en sert ici pour briser les frontières, afin d’unifier le fantastique et la réalité. Il reste également optimiste quand il s’agit d’accompagner l’esprit des défunts, ce qu’il fait sans ambiguïté et avec bienveillance.
La météo des sentiments
« J’ai trouvé une vraie beauté dans le ciel, mais il y a très longtemps. », a déclaré Makoto Shinkai, dans un entretien avec le Journal du Japon. La nostalgie qui s’empare de lui en prononçant ces mots est ce qui motive son esprit créatif, tourné vers une expression de plus en plus visuelle, toujours au service du sensoriel. Il transforme ainsi chaque apparition du ciel en une peinture aux couleurs des sentiments. Un vent qui se lèverait donc bien sur l’ère révolue de Miyazaki et du studio Ghibli, qui peinent à se réinventer, en parallèle de Pixar qui s’uniformise peu à peu sous le joug du studio aux grandes oreilles.
Il y a rarement un arrière-plan futile dans ce qu’il compose à l’écran. Sous les pinceaux de Masayoshi Tanaka et Masashi Ando, dessinateur de personnages emblématiques aux côtés de Miyazaki et de Kon, on apporte une véritable profondeur dans l’image, fascinante et envoutante. Le sens du détail de chaque objet, une couleur saturée par-ci, une texture dans l’ombre ou sous un rayon de soleil par-là, rien n’est laissé au hasard dans une animation calibrée pour émerveiller, à travers une vision fidèle du monde. Ce réalisme est au service de la contemplation, une chose que le cinéaste affectionne énormément et qu’il souhaite partager avec nous. C’est pourquoi le ciel étoilé le fait toujours vibrer et qu’il s’évertue à le transposer sur la grande toile du septième art. À cet instant, c’est tout ce qui compte pour Shinkai, humble dans sa façon de raisonner et merveilleux dans sa manière de nous l’apporter.
L’eau apparaît comme un symbole d’espérance et de rédemption dans Garden of words, tandis qu’elle possède une signification un peu plus mystique dans Les Enfants du Temps. Elle arrive sous forme de pluie, un voile parfois bien épais et qui joue sur les apparences. Les quelques éclaircies peuvent alors permettre au spectateur de sonder les maux des personnages et de trouver les clés de tous les enjeux. Chacun recherche une chaussure à son pied, cette étincelle de vie qui procure la sensation de marcher à nouveau dans le bon sens. L’eau est ainsi un guide, mais également un fléau qui frappe les côtes japonaises.
Les nombreux tsunamis, et autres séismes à l’origine de ces derniers, traversent les générations et les lient entre elles. Le deuil est donc une étape que confrontent tous les autochtones, tôt ou tard. Et la douleur qui en découle, Makoto Shinkai décide de la rabattre au cœur de ses histoires d’amour, pour se reconnecter à la vie ou bien pour enfin la reprendre en main comme jamais il n’a été possible auparavant. Suzume aborde d’ailleurs frontalement ce sujet, sans déroger à la quête initiatique de ses personnages.
Tout cela est mû dans un déterminisme solaire, où les héros adolescents seraient les parfaits ambassadeurs. Les choix sont ainsi conditionnés par des sentiments refoulés et qui ont le don d’éclore dans un dénouement dantesque, épique et musicalement émouvant, un autre point fort qui constitue la marque de fabrique de son auteur et maestro visuel.
La mélodie du bonheur
La musicalité parle d’elle-même. Alterner le silence, les bruits de pas et de respiration permet déjà aux récits de souffler un bon coup. Et quand la bande-son prend le dessus, elle accompagne systématiquement les personnages dans leurs transitions, jusqu’à les délivrer de leur peine, qu’ils traînent tout le long de leur périple.
« Je raconte une histoire à travers le cinéma, mais toujours avec la musique », encore dans un entretien avec le Journal du Japon. Makoto Shinkai sait déjà profiter de l’élan épique. Le jumeler avec une composition qui transpire la sincérité ne fait qu’amplifier les enjeux, de la plus petite échelle à celle du grand ciel, que tout le monde scrute simultanément.
Chaque coup d’archet de l’héroïne dans La Tour au-delà des nuages est un pincement au cœur. Les instruments musicaux ont pour objectif d’élever les personnages à un nouveau niveau de conscience. Dans la plupart du temps, il s’agit d’accepter un fort sentiment d’éloignement, signifiant ainsi un fort désir de se rapprocher de sa moitié.
Shinkai fait ainsi savoir qu’il variait les voix, mais il a depuis peu fidélisé l’une d’entre elles. Le groupe de rock Radwimps ne le quitte plus depuis le succès international de Your Name., magnifique échappée de deux âmes sœurs, liées par leurs vies enchâssées. Leurs musiques populaires sont une manière de rapprocher le spectateur et les personnages dans un état d’euphorie qui retombe souvent sous forme de larmes que l’on abandonne volontiers.
La sensibilité de l’auteur est très appréciée et c’est ce qui rend ses œuvres accessibles, où nous sommes invités à rêver et à tomber en amour pour les mots cachés qu’il laisse derrière lui, à l’image des deux déserteurs de The Gardien of words. Sans fausse note.
Le vent s’est levé
S’il est souvent identifié comme le successeur spirituel de Hayao Miyazaki et de la firme Ghibli, notons qu’il ne s’agit pas de comparer les deux artistes, mais bien de superposer leur habileté dans l’écriture. « Il y a un héritage du studio Ghibli, de Hayao Miyazaki, mais je cherche à faire un cinéma différent » (Makoto Shinkai, sous le micro de France Culture). Ce dernier a dorénavant pris son envol, quand bien même on puisse lui reprocher d’être à mi-chemin du renouvellement. Il est l’un des acteurs principaux de la génération du numérique, où l’animation sublime des thématiques qui fonctionnent encore et toujours. Que ce soit dans le présent, le passé ou le futur, dans la vie ou dans la mort, ses héros ne cessent de grandir et de trouver une issue pour ne plus se quitter. C’est précisément dans ces moments que l’uppercut émotionnel nous arrive droit au cœur, à la force d’un dosage minutieux et d’une patience payante.
L’animation japonaise change de couleurs, ainsi que l’épaisseur de son trait. Tout en gardant un œil sur son ses prédécesseurs, comme source de motivation et non plus d’inspiration, il est indéniable que Makoto Shinkai tient les rênes d’un mouvement pop très audacieux et toujours plus merveilleux, tel l’adolescent romantique qui n’a jamais quitté sa plume ou son pinceaupour s’exprimer.
Filmographie de Makoto Shinkai
Longs-métrages
2004 : La Tour au-delà des nuages (Kumo no mukō, yakusoku no bashō)
2007 : 5 Centimètres par seconde (Byousoku 5 centimeter)
2011 : Voyage vers Agartha (Hoshi o Ou Kodomo)
2013 : The Garden of Words (Koto no ha no niwa)
2016 : Your Name. (Kimi no na wa.)
2019 : Les Enfants du temps (Tenki no ko)
2022 : Suzume (Suzume no tojimari)
Courts-métrages
1999 : Elle et son chat (Kanojo to kanojo no neko)
2002 : The Voices of a Distant Star (Hoshi no Koe)
2003 : The Smile (Egao, clip musical)
2013 : Dareka no Manazashi
2014 : Cross Road
Si le scénario de cette première saison suit la recette classique d’un bon blockbuster américain, The Night Agent demeure un vrai plaisir coupable pour tous les amateurs de cinéma d’action au service du binge-watching.
La série est directement tirée du roman éponyme de Matthew Quirk qui raconte l’histoire de Peter Sutherland, un agent du FBI, promu au service du Night Action de la Maison Blanche après avoir, un an auparavant, sauvé de justesse les passagers d’une rame de métro visée par un attentat à la bombe. Un soir, lorsque Peter assure une des ses permanences, le téléphone retentit. Au bout du fil, une jeune femme en détresse l’appelle au secours. Le héros va dès lors se retrouver propulsé au centre d’un complot politique et d’une course-contre-la-montre effrénée pour sauver son pays et l’honneur de son père.
Un thriller palpitant sur fond de déjà vu
Si le scénario semble manquer d’originalité, il n’en demeure pas moins qu’il suit une recette qui plaît. Avec The Night Agent, Shawn Ryan (The Shield, S.W.A.T.) invite Mission Impossible à la Maison Blanche et ne déroge pas à sa ligne de conduite habituelle. Il nous offre, dès lors, une nouvelle série reprenant parfaitement les codes du thriller basique : un héros meurtri, un honneur à sauver et une relation amoureuse prévisible entretenant le rapport héros/demoiselle en détresse, tout en maintenant un ton patriotique. Objectivement, ce qui fait le succès de cette saison 1 n’est clairement pas la profondeur de l’histoire mais la succession efficace de plot twists qui évoluent crescendo. En ajoutant au compte-gouttes des éléments complémentaires, cette saison 1 est un puzzle de dix pièces parfaitement articulées pour tenir le spectateur en haleine jusqu’à la dernière minute.
Une réalisation méticuleuse et percutante
Derrière le caractère purement divertissant de The Night Agent, la mise en scène nous offre une réelle œuvre artistique. Les tons de couleurs choisis pour filtrer l’image donnent du caractère à l’ambiance générale de la série qui devient également intéressante esthétiquement. Le filtre assez sombre, presque opaque, choisi pour agrémenter les images vient renforcer l’aspect dramatique et renforce le suspense pour le spectateur. Dès lors, la beauté de la cinématographie permet presque de dissimuler la redondance du scénario.
En outre, l’actrice Hong Chau donne un cachet supplémentaire à la série. Dans le rôle de Diane Farr (cheffe du personnel de la Maison Blanche et supérieure hiérarchique de Peter Sutherland), l’actrice – récemment nommée aux Oscars pour son rôle dans The Whale (2023) – prouve une nouvelle fois qu’elle est un véritable caméléon à l’écran et une étoile montante à surveiller de (très) près.
En abordant les sujets tels que l’espionnage ou la corruption, l’histoire de Peter Sutherland ouvre les portes d’un monde qui fascine : celui de la géopolitique et de la défense nationale. En ce sens, l’intrigue s’axe sur des thèmes d’actualité universels comme les engrenages du pouvoir et, par extension, ses dérives. À travers des personnages clivants tel que le personnage de Diane Farr, c’est l’intime rapport entre le bien et le mal qui est repensé. La série offre dès lors plusieurs pistes de réflexion poussant le spectateur à osciller émotionnellement entre la confiance et la méfiance à l’égard des protagonistes.
La scène finale vient suggérer une nouvelle mission pour Peter… Ce que Netflix vient de confirmer en annonçant le renouvellement de la série pour 2024 !
Bande-annonce : The Night Agent
Fiche Technique : The Night Agent
Créateur : Shawn Ryan
Réalisateur : Adam Arkin, Guy Ferland, Seth Gordon, Ramaa Mosley et Millicent Shelton
Scénariste : Imogen Browder, Matthew Quirk, Shawn Ryan, Tiffany Shaw Ho et Rachel Wolf, d’après le roman éponyme The Night Agent de Matthew Quirk
Interprètes : Gabriel Basso (Peter Sutherland), Luciane Buchanan (Rose Larkin), Fola Evans-Akingbola (Chelsea Arrington), Sarah Desjardins (Maddie Redfield), Eve Harlow (Ellen), Phoenix Raei (Dale), Hong Chau (Diane Farr)
Photographie :Michael Wale, Simon Chapman, François Dagenais et David Hennings
Montage : Natasha Gjurokovic, Anthony Pinker, Lilly Urban et David Hennings
Musique : Robert Duncan
Société de production : Exhibit A, Matrix Production Services, MiddKid Productions, Project X Entertainment, Sony Pictures Television et Sunset Lane Entertainment
Société de distribution : Netflix
Durée : 10 épisodes – En production
Date de diffusion : 23 mars 2023– En production
Genre : Thriller politique
Le narratif du blockbuster U.S. des années 90, c’est celui de l’Amérique qui a gagné. À la table de poker de la Guerre Froide, l’ours soviétique se retrouve en calbute après avoir fait tapis sous la pression de son meilleur ennemi. Seul face à ses gains, l’empire américain se retrouve orphelin d’une (grande) guerre à mener. Tel un soldat revenu du front, les USA doivent apprendre à «to think out of the war box ». Ça relève du vœu pieux concernant un pays qui porte en lui le gêne de la bagarre, mais ça s’est pas joué à grand-chose. Enfin, c’est ce que nous dit La Somme de toutes les peursde Phil Alden Robinson.
AMERICA, FUCK YEAH
La Somme de toutes les peurs est la quatrième adaptation de la série des Jack Ryan, machine à best-sellers écrite par Tom Clancy (le Stephen King du techno-thriller) et franchise de grand-écran pensée comme une réponse « adulte » à ce que Jean-Michel Valantin a appelé le cinéma de sécurité nationale.
1990: À la poursuite d’Octobre Rougede John McTiernan s’apprête a sortir, et le reaganisme et ses tropes ont vécu leur meilleure vie la décennie précédente. Notamment la résurgence du mythe du cowboy qui tirait avec les gros bras de Schwarzy et Stallone, et posait (éventuellement) les questions ensuite. Jack Ryan, c’est l’inverse : en sa qualité d’analyste de la CIA, il se pose les questions pour éviter à ceux qui ont le doigt sur le bouton rouge de tirer à l’aveugle. Pas les mêmes compétences, ni le même profil. Le Ryan de cinéma n’a rien d’un va-t-en guerre, c’est un messager, un fact-checker. Il trouve et achemine l’information jusqu’aux puissants de ce monde, pour le (nous) préserver des assumptions belligérants de certains d’entre-eux.
Dans À la poursuite d’Octobre Rouge, Ryan évite à la Guerre Froide de se transformer en guerre chaude alors que le conflit abordait sa dernière ligne droite. Dans Danger Immédiat, il punit le président U.S. pour sa vendetta privée contre les Narcos responsables du meurtre de l’un de ses contributeurs de campagne. Jeux de guerrefait exception à la règle : Ryan importe le conflit nord-irlandais sur le territoire U.S. après avoir contribué à la mort d’un ponte de l’IRA. Et ce sans autre raisons que cet appel du devoir cher aux avocats du droit d’ingérence. On appelle ça une rechute : au plus fort du soft-power, l’Amérique se fait chier et a besoin de se dégourdir les jambes. Il faut bien que jeunesse se fasse, et jeunesse continue de se faire dans les arrêts de jeu. La maturité, c’est pas un process évident pour tout le monde.
LA FIN DE LEUR MONDE
Fin de décennie. Le nouveau millénaire approche et les USA continuent d’écrire la Fin de l’histoire professée par le politologue Francis Fukuyama. Mis en chantier depuis peu, La Somme de toutes les peurs manifeste la volonté de procéder à une rupture franche avec les représentations du siècle précédent.
Le film s’ouvre pendant la guerre du Kippour, sur un (superbe) plan-séquence élégiaque suivant le vol d’une bombe nucléaire américaine chargée sur un avion de chasse israélien. Un missile abat l’avion en plein vol, et la bombe se retrouve ensevelie sous le sable du Golan, perdue à jamais ou presque. Séquence suivante : l’état-major américain (avec TOUTES les trognes qui ont passé leurs années 90 à enfiler le costume des hauts-fonctionnaires d’état dans le blockbuster de salles obscures) procède à une mise en condition d’attaque nucléaire de la Russie. Pour le spectateur, l’alerte est claire comme le lien de cause à effet suggéré par la transition scénique. Pour les personnages à l’écran, c’est un passage obligé qui se termine de façon on ne peut plus débonnaire avec un coup de fil de la femme du président.
« Il faudrait qu’on se trouve d’autres ennemis que les russes », dira le directeur de la CIA joué par Morgan Freeman. Autrement dit, nous comprenons de quoi retourne la catastrophe que la mandature américaine, encore engoncée dans un logiciel hérité de la Guerre Froide, ne verra pas arriver. Car ici, l’ennemi ne vient pas du froid, mais du Vieux Continent. Le leader d’une secte d’extrême droite ayant pignon sur rue projette en effet de déclencher la troisième Guerre mondiale entre les deux empires. La bombe nucléaire évoquée plus haut va leur mettre le pied à l’étrier.
L’ENNEMI DE MON ENNEMI…
Au milieu debout ça, un Jack Ryan rajeunit en junior analyst de l’agence, qui attire l’attention de sa hiérarchie (enfin, Morgan Freeman quoi) pour avoir prédit un an auparavant le nom du nouveau président russe venant juste de prêter serment. Pour rappel, à l’époque Vladimir Poutine vient de succéder à Boris Elstine, et il ne se déplace pas encore sur la scène internationale le couteau entre les dents. Il y a quand même des choses qui étaient vraiment mieux avant.
Mais revenons au film, et au président russe fictionnel donc. Alexander Nemerov de son prénom, joué avec toute la noblesse shakespearienne que Ciaràn Hinds – futur Jules César dans Rome – est capable de déployer. C’est peut-être la première fois dans l’histoire du blockbuster mainstream qu’un chef d’état du Grand Ours est dépeint avec la hauteur que le cinéma américain réserve à ses propres figures politiques.
Car Nemerov est plus qu’un pion sur l’échiquier du script : il est le véritable héros du film. À l’instar d’Antonio Banderas dans Le 13eme Guerrier, le Jack Ryan de Ben Affleck n’est pas là pour occuper sur le devant de la scène, même s’il tient le haut de l’affiche. Il consigne les exploits des gens plus importants que lui et nous, et s’assure que les rois qui le méritent s’assoient sur le trône. Jack Ryan, c’est le Geek dans toute sa grandeur : le passionné qui trouve sa place et se transcende en aidant ses héros à gagner la leur. On en revient à L’Île aux trésors de Stevenson, l’inspiration revendiquée de McT sur Octobre Rouge, film qui a tenu manifestement plus de place dans l’esprit des instigateurs de La Somme de toutes les peurs que le diptyque sur Ryan de Phillip Noyce.
LA GUERRE DE TROIE N’AURA PAS LIEU
Indéniablement, on est plus près de l’incarnation d’Alec Baldwin que celle d’Harrison Ford, qui taillait le costume de Ryan sur mesure pour son star power. Entendons nous bien : Ben Affleck est à plusieurs tours de bassin derrière Baldwin, et le génie de McT est un océan dans lequel Phil Alden Robinson n’a pas pied. Mais un bon réalisateur qui flotte la tête hors de l’eau vaut toujours mieux que l’apnée non consentie de deux Philip Noyce. Il faut rendre à César ce qui appartient à César : ça tient le spectateur sur la brèche sans discontinuité et avec style deux heures durant. Surtout, le film gère ses attendus avec précautions mais sans prendre des pincettes.
On en vient évidemment au moment tant redouté. Alors que les ruines du World Trade Center sont encore fumantes (le film est sorti en mai 2002 aux États-Unis, soit 8 mois après les attentats du 11 septembre), La Somme de toutes les peurs termine son montage, et le studio n’a pas froid aux yeux. Alors que les majors se précipitent pour retirer toutes mentions aux deux tours de leurs sorties, la Paramount appelle le public américain à venir s’enjailler sur l’explosion d’une bombe nucléaire sur le sol U.S. Niveau timing, on a connu mieux. On se représente sans mal la descente d’organes collective qui a du souiller une garde-robe de sous-vêtements chez les exécutifs.
C’est le cauchemar collectivement entretenu qui ne s’est jamais réalisé, l’impensable survenu. » Vous avez bombardé Hiroshima et Nagasaki, ne nous faites pas la leçon sur la Tchétchénie », assénera Nemorov à son homologue U.S., alors qu’il n’est responsable de rien mais rendu coupable de tout par les circonstances. Les Yankees ferment leur boite à cheddar pasteurisé, mais montent d’un cran dans l’échelle des répercussions.
Le scénario du pire est à portée de mains, mais l’alliance des hommes de bonne volonté sauve in extremis l’humanité de son chaos anthropologique. Jack Ryan évidemment, qui brave sites contaminés à visage découvert pour porter la vérité vraie à sa hiérarchie. Puis Nemerov, le seul à écouter l’analyste débouté par ses supérieurs, qui prendra sur lui et sur sa crédibilité pour amorcer la désescalade, au risque de s’aliéner son propre camp et donner l’avantage à celui d’en face.
Évidemment tout est bien qui finit bien : les bad guys se font dessouder sur l’air de Nessun Dorma, les deux blocs inaugurent une nouvelle ère en signant un traité de désarmement, et Ryan pique-nique avec madame sur le Capitol en se faisant adoubé par un passant à l’accent très prononcé. Les particules atomiques ? La magie du cinéma a du disperser les vents au Canada.
JE RÊVAIS D’UN AUTRE MONDE
Reprenons. Nous avons un chef d’État russe avisé et pondéré, qui évite de prendre les évidences pour acquises. Un état-major américain qui à l’inverse croit tout ce qui entérine ses certitudes et trie des plans sur la comète. Des USA qui payent la douloureuse pour les infamants Hiroshima et Nagasaki, sans répondre à l’agression par la guerre aveugle. Bref, un film qui écrit « la fin de l’histoire » bilatéralement, sans laisser un vainqueur prendre la plume à la place du vaincu. Une nouvelle ère s’ouvre : celle d’une Amérique adulte, qui partage le beau rôle et ne répond pas à la bagarre par la bagarre après avoir été sonnée. L’utopie des années 90 devient réalité l’espace d’un film, mais démentie par les faits avant même sa sortie.
Car le box-office a beau avoir été au rendez-vous, La Somme de toutes les peurs parle d’un monde qui n’est déjà plus au moment d’atteindre les salles obscures. Le 11 septembre est passé par là, le vent de l’histoire a changé de sens. La mandature de George Bush Jr. répondra aux Tours Jumelles par la guerre en Afghanistan et celle d’Irak. Plus de 20 ans plus tard, la logique des blocs reprend ses droits. L’Amérique a retrouvé le chemin du front, avec les conséquences que l’on sait, et le retour à la maison n’est pas pour tout de suite.
La Somme de toutes les peurs a beau concrétiser à l’écran le cauchemar endormi de la guerre froide lorsqu’il débarque dans les salles quelques mois plus tard, il prend pourtant aujourd’hui la forme d’un songe, d’un mirage rassurant d’une réalité alternative. Celle d’un monde qui a failli être différent.
Bande-annonce : La Somme de toutes les Peurs
Fiche technique : La Somme de toutes les Peurs
Titre original : The Sum of all Fears
Réalisation : Phil Alden Robinson
Avec Ben Affleck, Morgan Freeman, Ciarán Hinds…
Belgique, France et Suisse romande : 24 juillet 2002
Scénario : Paul Attanasio et Daniel Pyne, d’après le roman La Somme de toutes les peurs de Tom Clancy
Musique : Jerry Goldsmith
Direction artistique : Martin Gendron, Isabelle Guay et Michele Laliberte
Décors : Jeannine Oppewall et Cindy Carr
Costumes : Marie-Sylvie Deveau
Photographie : John Lindley
Son : Russell Williams, II, Melanie Johnson
Montage : Nicolas De Toth et Neil Travis
Production : Mace Neufeld
Producteurs délégués : Tom Clancy et Stratton Leopold
Genre : action, thriller, drame
Durée : 124 minutes
États-Unis et Canada : 31 mai 2002
Marchant dans les pas d’Argo, Tetris se présente bien plus comme un thriller d’espionnage qu’un banal biopic. L’ensemble se révèle être fort plaisant grâce à son énergie et sa sympathie communicatives, mais beaucoup trop sage dans sa mise en scène. D’autant plus que le film, par ses expérimentations à la Scott Pilgrim, promettait un divertissement un poil délirant, ce qu’il n’est en aucun cas.
Synopsis de Tetris : L’incroyable histoire du plus populaire des jeux vidéo et comment il a rencontré la ferveur des joueurs du monde entier. Henk Rogers découvre Tetris en 1988 et risque le tout pour le tout lorsqu’il se rend en URSS, où il s’allie à Alexey Pajitnov, pour faire connaître le jeu au monde entier…
Si un certain Super Mario Bros. s’octroie actuellement les salles obscures, il ne faut pas oublier qu’un autre jeu vidéo a récemment fait l’actualité cinéma. Et pour rester auprès de Nintendo, il s’agit ni plus ni moins que le très célèbre Tetris. Ce jeu qui consiste à empiler des blocs de diverses formes et qui avait contribué aux ventes pharaoniques de la fameuse Game Boy. Oui, mesdames et messieurs, ce titre a également eu les honneurs d’une œuvre cinématographique ! Un long-métrage, plus exactement, réalisé par Jon S. Baird (Ordure !, Stan & Ollie) et qui est disponible sur la plateforme AppleTV+ depuis le 31 mars dernier. Mais rassurez-vous, vous n’aurez pas droit à une adaptation directe de l’œuvre vidéoludique. Car Tetris n’a aucunement l’ambition de transposer son univers pixelisé sur grand écran – comme il aurait très bien pu faire, malgré son concept inadaptable. Mais de raconter l’histoire de sa conception. Ou plutôt de la guerre d’appropriation des droits dont l’œuvre fut victime à la fin des années 80. Qui aurait très bien pu mettre de l’eau dans le gaz à l’international, à une époque où sévissait encore la Guerre froide.
Mais au lieu de traiter le récit tel un banal biopic, Tetris préfère suivre les pas d’Argo, de Ben Affleck. À savoir se présenter à nous tel un thriller d’espionnage, pour mettre sous le feu des projecteurs une situation rocambolesque qui a pourtant participé à l’Histoire avec un grand H. Ici, le récit s’intéresse à Henk Rogers. Un entrepreneur et développeur de jeu qui va vouloir exploiter une véritable poule aux œufs d’or, en se rendant en URSS pour obtenir les droits du jeu Tetris. Jeu néanmoins revendiqué par plusieurs grandes sociétés (dont Mirrorsoft et Nintendo)… et ce à la suite d’un accord fumeux entre le gouvernement russe et l’homme d’affaires Robert Stein. En partant de ce postulat, le long-métrage enchaîne les confrontations industrielles, politiques et idéologiques (capitalisme contre le communisme) avec beaucoup de malice et de fluidité afin d’offrir à l’ensemble une certaine énergie. Et ce sans oublier d’y introduire de la légèreté pour amplifier le grotesque de la situation. Ainsi qu’un soupçon de tension – notamment quand intervient le KGB – pour rappeler les lourds enjeux pesant sur cette aventure. Bien évidemment, le tout parait bien romancé par moment, au point d’ajouter une séquence de course-poursuite endiablée. Voire survole bon nombre d’aspects historiques pourtant primordiaux, comme la rivalité entre les entreprises vidéoludiques (Atari, Sega et Nintendo). Mais Tetris a le mérite de lever le voile sur ce récit méconnu du grand public, et il y parvient avec beaucoup de sincérité et d’implication.
Cela se ressent énormément à travers les nombreuses personnalités qui ont travaillé sur le film. À commencer par le casting, mené par un Taron Egerton qui surjoue abondamment sans jamais tomber dans l’excès indigeste et qui arrive à rendre son personnage attachant. Même constat pour le compositeur Lorne Balfe, qui s’est permis d’adopter une ambiance sonore qui rappelle fortement les jeux des consoles 8-bits (dont la NES, la Master System et l’Atari 7800 entre autres), très nostalgique et agréable à l’écoute. Et si voir trois monteurs au générique peut à première vue faire peur, Tetris bénéficie d’un montage qui procure à l’ensemble un rythme endiablé et plaisant. Pour dire, le long-métrage s’autorise même quelques expérimentations visuelles liées à l’univers des jeux vidéo. Comme de faire des transitions pixélisées entre chaque changement de décors géographiques. Ou encore de de présenter les chapitres du récit tels des niveaux à parcourir. Comme si Jon S. Baird voulait par moment s’éloigner d’Argo en donnant des airs de Scott Pilgrim à son œuvre. Il est toutefois dommage que, sur ce point-là, le film se montre bien trop sage et n’aille pas au bout de son ambition.
Car en s’y penchant de plus près, Tetris promettait un thriller d’espionnage un brin délirant. Comme peuvent en témoigner le surjeu de sa tête d’affiche, de ses parenthèses visuelles et de sa légèreté prédominante. Même l’affiche du film annonçait un divertissement haut en couleur, c’est pour dire ! Ce qui aurait d’ailleurs concordé avec la présence à la production du réalisateur Matthew Vaughn (Layer Cake, Kick-Ass, Kingsman), dont la folie n’est plus à démontrer. Malheureusement, Jon S. Baird n’a clairement pas son panache ni son ingéniosité. Car si l’ambiance, le casting et le montage offrent à Tetris son rythme, la mise en scène, elle, se montre un chouïa paresseuse et impersonnelle. Quant aux expérimentations visuelles citées plus haut, elles donnent l’impression de n’être qu’un habillage gratuit et parfois mal exploité. Pour preuve : le climax du film adopte un écran « Congratulations ! », comme toute fin de jeu de l’époque. L’idée est franchement forte sympathique ! Mais dans ce cas, pourquoi ne pas avoir faire de même quand le personnage principal sort la tête de l’eau après un passage à vide ? En affichant des messages du genre « Continue ? », « Game Over », « Insert 1 Coin » ou encore « Extra-Life » ? Cela aurait été grandement judicieux, voire cohérent avec le reste. Mais au lieu de cela, nous avons les codes vidéoludiques de l’époque qui sont ainsi repris, mais sans réel génie.
Et c’est vraiment dommage d’arriver à un tel constat, tant Tetris avait suffisamment de cartes en mains pour être un thriller d’espionnage sortant du lot. Non pas que l’ensemble soit de mauvaise facture, au contraire ! Le long-métrage fait preuve d’une efficacité et d’une énergie qui fait plaisir à voir. Et il ne sera pas rare de replonger à l’avenir dans son visionnage, avec autant d’envie. Cependant, il manque au film de Baird cette folie que nous attendions d’un tel projet. Une folie dont nous sentons pourtant la présence à chaque seconde, mais qui ne décolle à aucun moment. Qu’à cela ne tienne ! Tetris aura su nous redonner envie de reprendre cette bonne vieille Game Boy, et d’y enclencher la célèbre cartouche de jeu. Car, en plus d’avoir raconté l’histoire du jeu, le titre peut se vanter de nous avoir replongés en pleine nostalgie. Et par moment, cela fait un bien fou !
Tetris – Bande-annonce
Tetris – Fiche technique
Réalisation : Jon S. Baird
Scénario : Noah Pink
Interprétation : Taron Egerton (Henk Rogers), Toby Jones (Robert Stein), Nikita Efremov (Alekseï Pajitnov), Sofia Lebedeva (Sasha), Roger Allam (Robert Maxwell), Anthony Boyle (Kevin Maxwell), Togo Igawa (Hiroshi Yamauchi), Ken Yamamura (Minoru Arakawa)…
Photographie : Alwin H. Küchler
Décors : Daniel Taylor
Costumes : Nat Turner
Montage : Colin Goudie, Ben Mills et Martin Walsh
Musique : Lorne Balfe
Producteurs : Gillian Berrie, Len Blavatnik, Gregor Cameron, Matthew Vaughn et Claudia Vaughn
Maisons de Production : AppleTV+, AI-Film, Marv Films et Unigram
Distribution (France) : AppleTV+
Durée : 118 min.
Genres : Thriller, espionnage
Date de sortie : 31 mars 2023
Royaume-Uni, Etats-Unis – 2022