Mictlán, voyage vers l’oubli

Deux hommes sont aux commandes d’un semi-remorque qui roule dans le désert. Ils ne doivent s’arrêter sous aucun prétexte (sauf pour les courses nécessaires à leur alimentation et pour faire le plein) : ordre du Commandant, rapport à leur chargement, dont nul ne doit apprendre la nature. Sinon, le Gouverneur risquerait de vrais ennuis, alors qu’il brigue un nouveau mandat en faisant valoir des statistiques positives concernant la sécurité dans le pays.

Le titre signifiant en nahuatl « le lieu des morts », là où les défunts accèdent à l’oubli après un long voyage à travers le monde d’en bas (l’auteur a enseigné la littérature latino-américaine à l’université pendant quinze ans), on situe l’action loin de la France (ouf !) où rien de semblable ne pourrait arriver. Au début, c’est Gros qui conduit et Vieux qui dort sur une couchette. À noter que Gros est gros et que Vieux est vieux. Le poids lourd tout blanc (trop blanc) qu’ils conduisent appelle quelques références : celui de Duel le film de Spielberg, inquiétant par sa masse et par le fait que tout se passe comme si le camion existait en tant qu’entité vivante (chauffeur impossible à identifier) et celui d’un autre film, Le Salaire de la peur d’Henri Georges Clouzot, camion transportant une belle quantité d’explosif sur un parcours tourmenté. On peut même penser au film de Marguerite Duras Le Camion pour le tête-à-tête particulier qui s’installe. Ici, le but (aussi absurde que celui de l’existence humaine) est de rouler indéfiniment dans le désert pour éviter la découverte du chargement : cent-cinquante-sept corps humains de personnes mortes de mort violente, chacun dans un sac en plastique étanche et tous bien rangés.

Voyage en Absurdie

Les premiers chapitres sont assez particuliers, car l’auteur, Sébastien Rutés, s’arrange pour ne jamais finir ses phrases, suggérant un monologue intérieur, d’ailleurs ponctué de nombreuses répétitions qui donnent la sensation de pensées qui tournent à l’obsession. Ce sont essentiellement celles de Gros qui rumine la situation. Une situation vraiment pas brillante, puisqu’il doit à la fois s’assurer que le camion roule toujours dans ce fichu désert et que Vieux ne fait pas de bêtise. Ce dernier voudrait absolument jeter un coup d’œil dans la remorque pour vérifier si, dans les sacs, il ne trouverait pas par hasard le corps de sa fille. On finira par apprendre qu’en réalité il n’a aucune chance de retrouver ce corps, on comprendra pourquoi (le passé des deux hommes trouvera sa place dans le récit). Après les références cinématographiques, une autre – littéraire – s’impose : la phrase de Sartre « L’enfer c’est les autres » sorti de sa pièce Huis clos. En effet, Gros et Vieux ne font que subir leur proximité de circonstance. Ce court roman (154 pages) a donc une évidente portée existentialiste. Nos deux chauffeurs agissent, mais ils n’ont jamais de véritable choix et savant pertinemment que leur voyage ne mène nulle part. Bonne illustration du titre.

Aucune échappatoire

On compatit au sort de Gros et Vieux qui sont hyper surveillés (par téléphone et par des militaires qui peuvent surgir du néant) et n’ont pour ainsi dire aucune chance de s’en sortir. En effet, la mécanique finira par manifester son besoin de souffler et il faudra trouver un garage pour s’arrêter et réparer. Sans compter toutes les autres péripéties possibles, comme trouver quelqu’un en panne sur la route qui leur demande naturellement de les emmener au garage le plus proche. Un ethnologue par exemple qui s’intéresse au passé du pays, ce qui ne fait qu’accentuer la tension et émerger des réflexions existentielles dont les camionneurs n’ont vraiment pas l’habitude. Sébastien Rutés se montre assez machiavélique, avec une base très noire et un traitement littéraire qui fait sentir les effets qu’il recherche. Le malaise qui ne fait que s’accentuer pour les deux routiers. Leur anonymat qui les met en situation de personnages interchangeables de toute façon voués à disparaître sans laisser de trace. D’ailleurs, on comprend très rapidement que, dans ce pays, on meurt à tout bout de champ et pour des broutilles. L’auteur nous fait donc sentir à quel point le monde perd son essence en se déshumanisant. Bien qu’éprouvant, ce roman s’avère intelligent et original. Il a obtenu le Prix Mystère de la critique 2021.

Mitan, Sébastien Rutés
Éditions Gallimard (collection « La Noire),  janvier 2020

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3.5

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