Belle, le conte 3.0 de Mamoru Hosoda

Pour son nouveau long métrage, Belle, Mamoru Hosoda, le réalisateur de La Traversée du temps ou Les Enfants loups, revient sur la relation entre le monde virtuel et la réalité dans une relecture moderne et émouvante de La Belle et la Bête.

Pour tous ceux qui connaissent le travail de Mamoru Hosoda, le point de départ de Belle, son dernier long métrage, évoquera forcément Summer Wars. Les premières minutes de Belle présentent un monde virtuel dénommé U. Il s’agit d’une sorte de réseau social dans lequel évoluent des avatars appelés AS.
En quelques plans, Hosoda établit un contraste frappant entre U. et la réalité dans laquelle évolue la jeune Suzu. Autant le monde virtuel est multicolore, foisonnant de vie, peuplé d’un monde bigarré et habité d’une musique qui envahit tout l’espace, autant le monde réel où habite Suzu est calme, désert et silencieux. D’ailleurs, le film jouera longtemps sur le contraste entre le silence de Suzu et les chansons de Belle.
Car Belle, la star virtuelle, populaire chanteuse enchanteresse de U., n’est autre que l’AS de Suzu. Et le contraste entre monde virtuel et réalité se prolonge dans les caractères de ces deux personnages. Belle devient vite une star, une personnalité éclatante qui ose s’affirmer en public, y compris devant des milliers d’auditeurs, lors de spectacles impressionnants. Suzu, quant à elle, se cache derrière sa copine dès que quelqu’un veut lui parler, perd toute contenance lorsque le beau gosse du lycée l’approche et est incapable de chanter trois notes, sa voix se diluant dans sa timidité. Lorsqu’il s’agit de répéter une chanson avec une chorale de professeurs, Suzu chante… depuis sa cachette, sous la table. En bref, Suzu, c’est un modèle d’adolescente introvertie, le parangon de cette catégorie.
Or, la communication de U. précise que, dans ce monde virtuel, il est possible de « vivre une autre vie, recommencer à zéro ». Cependant, l’opposition entre le véritable personnage et l’avatar n’est que superficielle. En réalité, Belle ne fait qu’ activer les capacités enfouies en Suzu. L’AS affirme ces talents, il les rend évident. Belle, c’est une Suzu qui oserait affirmer son don pour le chant.
Le film de Hosoda joue beaucoup sur ces rapports entre le véritable personnage et son avatar virtuel. Longtemps, le nœud de l’action de Belle tourne autour du rapport entre la personnalité des êtres réels et celle de leur avatar, et sur la question du dévoilement de l’identité réelle cachée derrière les AS. Ainsi, il semblerait que la sanction maximale infligée à ceux qui ne respectent pas les règles de la communauté virtuelle, soit le dévoilement de leur « origine ». Suzu est littéralement terrifiée à l’idée qu’on la découvre derrière l’avatar de Belle. Dévoiler l’« origine » semble être une honte sociale, un anathème jeté sur une personne, qui la discréditerait à jamais. La ruine d’un avatar, qui aurait peut-être même de l’influence sur la personnalité réelle qui se cache derrière.
Car il ne faut pas oublier que les deux personnages ne sont pas indépendants l’un de l’autre. Hosoda crée toute une série de passerelles entre l’avatar et son « origine ». L’avatar se crée par une technique de « partage corporel » : il possède des particularités physiques de son origine, mais surtout des talents, des capacités. L’avatar n’est donc pas uniquement une fausse identité derrière laquelle se cache une personne réelle, c’est aussi une façon de mettre en valeur ses qualités.

Le film se construit en un constant aller-retour entre les deux mondes. La réalité influe sur U., mais l’inverse est également (voire plus) vrai : c’est dans la communauté virtuelle que se créent des interactions sociales qui auront des prolongements dans la réalité. C’est cette interconnexion entre réel et virtuel qui intéresse ici Hosoda, et le cinéaste ne se limite pas à la surface des choses. Belle repose sur un scénario complexe qui évite les facilités.
Mais Belle ne se contente pas d’être une œuvre intelligente. Le nouveau long métrage de Mamoru Hosoda est également d’une grande beauté esthétique. Aussi bien les scènes de communauté virtuelle que celles de la vie quotidienne sont toutes très travaillées esthétiquement, tout en ayant chacune leur identité visuelle propre.
La description minutieuse et ultra réaliste de la vie quotidienne la plus banale est une des caractéristiques du cinéma de Mamoru Hosoda, et ici aussi, comme dans La Traversée du temps, par exemple, il le réussit particulièrement bien. C’est justement ce passage par la vie quotidienne la plus ordinaire qui donne de la profondeur à ses personnages ; on pourrait même dire que c’est la base de l’édifice construit par Hosoda.
L’autre caractéristique flagrante du film Belle, c’est l’émotion qui s’en dégage. Petit à petit, imperceptiblement, Hosoda fait naître cette émotion. Ce ne sera jamais une émotion facile, à grands coups de violons. C’est une émotion qui se dégage des personnages eux-mêmes et des situations de rapports sociaux dans lesquelles ils se trouvent. Car, en extrême finalité, c’est cela que filme Hosoda, des rapports sociaux qui, rendus compliqués dans la vie réelle, s’expriment à travers un médium.

Belle : bande annonce

Belle : fiche technique

Titre original : 竜とそばかすの姫, Ryū to sobakasu no hime
Scénario et réalisation : Mamoru Hosoda
Interprètes : Kaho Nakamura (Suzu/Belle), Mamoru Miyano (Muitaro Hitokawa), Takeru Satoh (La Bête)
Musique : Yûta Bandoh, Ludvig Forssell, Taisei Iwasaki
Production : Yûichirô Saitô
Sociétés de production : Studio Chizu, BookWalker, Dentsu, Kadokawa, NTV, Toho Company
Société de distribution : Wild Bunch Distribution
Date de sortie en France : 29 décembre 2021
Genre : drame
Durée : 121 minutes
Japon – 2021

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4

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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