« Les Philanthropes aux poches percées » : plafond de misère

Les éditions Delcourt publient une adaptation graphique des Philanthropes aux poches percées, roman social de Robert Tressel célèbre pour l’acuité qu’il emploie dans sa radiographie du prolétariat, de l’idéal socialiste et des dysfonctionnements des sociétés capitalistes.

Dans la riche tradition littéraire du roman social, Les Philanthropes aux poches percées se caractérise par l’ingéniosité et la justesse avec lesquelles il capture les moments définitoires de la condition ouvrière du début du XXe siècle. Robert Tressel raconte les tribulations d’un groupe d’ouvriers d’une entreprise de peinture et de décoration. Ces hommes sont exploités par leur employeur, confrontés aux injustices économiques et sociales, aliénés par un système économique qui sous-tend chaque pan de leur existence. La famille, le logement, la santé, l’éducation, le temps libre : tout passe à la moulinette d’une précarité et d’une pauvreté rendues inexpiables.

Parmi les principales thématiques de l’album de Scarlett et Sophie Rickard, les deux scénaristes qui adaptent le roman de Robert Tressel, on retrouve la lutte des classes, la solidarité ouvrière et l’idéal socialiste. Le peintre Frank Owen sert de porte-parole aux idées révolutionnaires. Son esprit critique et contestataire le distingue à la fois des aristocrates rentiers et de certains de ses collègues qui, bien que partageant son sort, acceptent sans protestation de se soumettre aux exigences de leur employeur, contribuant ainsi à la perpétuation d’un système inégalitaire. Bob Crass est symptomatique de ces résignés qui incarnent le strict opposé d’Owen. Leur passivité et leur manque de solidarité envers leurs collègues reflètent la difficulté de certains travailleurs à s’émanciper de leur condition.

Les Philanthropes aux poches percées met en évidence, avec force détails, la manière dont la classe ouvrière est maintenue dans une situation méphitique par un système capitaliste qui tend à la déposséder de ses droits et de sa dignité. Parmi les scènes marquantes de l’album, on retiendra les nombreuses allocutions d’Owen, les admonestations du vénal et méprisant M. Hunter, la non-culpabilité prononcée au tribunal après un accident de travail mortel ou encore ces jeux de dupes et collusions politiques qui aboutissent à l’accaparement des ressources publiques par une aristocratie en vase clos. Ruth Easton, l’épouse d’un des ouvriers, apporte une sous-couche au récit, en représentant la condition féminine de l’époque et les défis spécifiques auxquels étaient alors confrontées les femmes. Elle met en lumière la double peine des femmes de la classe ouvrière, confrontées à la fois à l’exploitation capitaliste et au patriarcat.

C’est d’ailleurs l’une des forces de l’album de Scarlett et Sophie Rickard : la caractérisation des personnages apparaît particulièrement soignée, avec une galerie foisonnante de protagonistes aux profils distincts et nuancés, parfois remplis de contradictions. De cette choralité et des interactions qui en découlent, les auteurs tirent une exploration fine des dynamiques de pouvoir et d’influence qui caractérisaient la société de l’époque. Les ouvriers, bien que souffrant d’un système injuste, ne sont ni dépeints comme des victimes passives ni comme des combattants obstinés, mais comme des individus capables de résilience, d’entraide… ou de lâcheté.

Le lecteur est immergé, avec un réalisme et une justesse confondants, dans le quotidien de ces ouvriers laissés-pour-compte grâce à une description minutieuse des lieux, des situations et des affects. Il est tentant d’établir des ponts entre Les Philanthropes aux poches percées et d’autres œuvres de fiction abordant des thématiques similaires telles que Germinal d’Émile Zola. Les deux ouvrages ont en effet en commun de traiter de la condition ouvrière et de la lutte des classes dans un contexte de révolution industrielle. Les deux auteurs partagent une même volonté de dénoncer l’exploitation et l’oppression subies par les travailleurs.

Dans ce portrait désillusionné, l’Église, hypocrite et opportuniste, la presse, manipulée et manipulatrice, l’alcoolisme, vraie maladie sociale, ou encore l’usine à gaz des aides publiques se trouvent également en bonne place. Scarlett et Sophie Rickard se penchent longuement sur la notion de servitude volontaire, habilement mise en images, et sur tous les discours spécieux légitimant l’exploitation des travailleurs et faisant des chômeurs, des étrangers ou des malades les responsables du dénuement de la classe ouvrière. S’il ne peut nier son statut d’ode au socialisme, Les Philanthropes aux poches percées n’en conserve pas moins une hauteur de vue et une vérité socioéconomique qui le rendent, comme le pensait George Orwell, indispensable.

Les Philanthropes aux poches percées, Robert Tressel, Scarlett et Sophie Rickard
Delcourt, avril 2023, 256 pages

Note des lecteurs1 Note
4.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Bienvenue à St Connard » : impôts célestes

Dans ce nouvel opus paru aux éditions Fluide Glacial, Boucq envoie le divin au contrôle fiscal et la foi au crash-test burlesque. Résultat : une comédie qui tourne en rond – littéralement – et qui, à force d’absurde, pousse ses effets à leur firmament.

« Pour quelques miettes de pain » : mémoire en éclats d’une Pologne sous tension

Entre autobiographie et chronique nationale, "Pour quelques miettes de pain" déploie le récit d’une jeunesse façonnée par les secousses politiques d’une Pologne post-communiste. À travers une trajectoire intime, Kasia Babis ausculte les fractures sociales, l’emprise religieuse et les désillusions démocratiques d’un pays en mutation, où grandir revient à apprendre à résister.

Retour de « Chapatanka » : les spectres du gag continu

B-Gnet et Jocelyn Joret plongent leur bourgade du Midwest dans une foire aux revenants manifestement friande du cinéma populaire des années 1980-1990. Il sert en effet d'adjuvant à un comique volontiers décalé et gourmand en références. Un deuxième tome qui confirme une chose : "Chapatanka" a trouvé sa petite musique, entre parodie débraillée, absurde bonhomme et amour du grand écran.