Suzume : les enfants perdus

Les films d’animation japonais reviennent en force, en passant par les plus grands festivals, afin que l’on continue de célébrer un art entre tradition et modernité. C’est en tout cas ce que Makoto Shinkai soutient dans sa dernière œuvre, Suzume, qu’il arrose généreusement d’humour, d’élans épiques et d’une tendresse qui ne cessent de nourrir son imaginaire.

Alors que Hayao Miyazaki sort de nouveau de la retraite pour un probable « dernier » chant du cygne, qui scellera par la même occasion cette la marmite fantastique et féérique du célèbre conteur, d’autres auteurs ont déjà attrapé le flambeau laissé par la maison Ghibli.

L’héritage des Ghibli

Mamoru Hosoda et Makoto Shinkai se relaient en permanence, permettant ainsi au monde de se familiariser avec l’animation japonaise, qui connaît un nouvel essor, depuis le déluge incessant des mangas dans les libraires ou des animes sur les petits écrans de streaming. La culture nippone progresse encore et toujours dans ce sens, mettant en avant de nombreux héros, pour la plupart adolescents, un âge de crises et d’émerveillements sur les amitiés du quotidien, autant que sur le deuil qui les poursuit. Et Makoto Shinkai ne déroge donc pas à ses principes, en faisant de la mélancolie le principal moteur de tous ses récits.

Nous le sentions déjà très convaincant et rassurant dans son approche des aventures mythologiques, notamment avec Voyage vers Agartha. Cependant, une emprise de fan-boy pouvait encore l’enfermer dans le sillage de ses prédécesseurs, c’est pourquoi il n’a pas hésité à troquer la forme contre un élan plus poétique et romantique (La Tour au-delà des nuages, 5 centimètres par seconde, The Garden of Words). Tous les ingrédients qui constituent son cinéma sont à présent à sa portée, où il ne resterait plus qu’à trouver un nouvel enrobage et un nouvel emballage pour nous l’offrir sur un plateau gourmand et généreux, une grande toile pleine de promesses. Après nous avoir donné rendez-vous sous une pluie d’étoiles (Your Name) et de nuages (Les Enfants du temps), place à un road-trip qui verra défiler les mythes et légendes du Japon.

Un voyage inattendu

Tout commence dans la routine d’une lycéenne, Suzume. Un peu étourdie dans ses souvenirs, on comprendra rapidement ce qu’elle redoute plus que tout. Mais avant d’ouvrir cette porte, c’est sa rencontre avec le beau gosse universitaire Sōta qui interpelle. Ce séduisant jeune homme devient une obsession pour l’adolescente, qui croît l’avoir déjà rencontré auparavant. Plus que de l’instinct, ces personnages sont comme happés par leur destinée, qu’ils en soient conscients ou non.

À vélo, en bateau, en train, en voiture ou à pied, un duo inhabituel se forme. Le lien qui les unit est la fois devant et derrière eux, un paradoxe auquel l’intrigue répond assez habilement. Mais tout ce qui préoccupe l’auteur à cet instant, c’est une aventure humaine, avec comme toujours un soupçon de fugue pour mieux se retrouver ou mieux se révéler au monde, qui n’a pas complètement adopté ces enfants perdus.

La bonté est donc à la croisée de chaque escale et le pays du soleil levant aura rarement été vu avec une telle diversité et une telle sobriété dans son portrait. C’est en tout cas ce que l’on pourra se dire lorsqu’il est nécessaire de reprendre son souffle. On se délecte ainsi d’une composition de l’image qui fige l’atmosphère des lieux en un plan, avant de reprendre une route cabossée du sud vers le nord, afin de prévenir l’apocalypse.

Bien entendu, on s’amuse au passage et l’humour est sans nul doute l’argument le plus décapant de l’intrigue, qui virevolte sans cesse, comme pour nous immerger dans les conflits intérieurs des adolescents, ou de jeunes adultes, qui ont des complexes à résoudre. Cependant, ces généralités ne seront pas au programme, car c’est avant tout le voyage initiatique de Suzume, qui incarne une positivité à toute épreuve, faisant d’elle une héroïne tout à fait passionnante à encourager dans son périple, extraordinaire et doublé d’une pensée commémorative.

Apprendre à fermer les portes

Le fil qui relie la vie à la mort est une réalité que les Japonais acceptent dans leur quotidien et dans leur culture. Cette sérénité est au service de l’œuvre, qui rend hommage aux défunts des catastrophes naturelles. Ce sont des drames collectifs, mais qui, une fois remis dans la main de l’individu, va devenir une quête spirituelle. Suzume et Sōta s’allient ainsi dans cet objectif, celui de fermer les portes des traumatismes. L’approche est modérément Shintoïste, ce qui renforce par ailleurs les relations humaines et la mélancolie qui s’en dégage. Qu’importe sa zone géographique, qu’importe sa classe sociale, tout le monde est soumis à la même réflexion.

L’enfance de Suzume a donc rendez-vous au climax de l’aventure, où la destination et les éléments fantastiques ne serviront que de prétexte finalement. Sa combativité est le noyau de toute l’émotion que le spectateur aura le loisir d’accompagner. Shinkai insiste sur ce point où il faut toujours se souvenir d’où il vient et par extension d’où l’héroïne vient. La démarche fonctionne, du moment qu’on se donne les moyens d’y croire et de se laisser porter par sa course-poursuite énergétique. Radwimps et Kazuma Jinnouchi assurent également que la bande-originale soit le vecteur de nos émotions.

Ainsi, Suzume cherche moins à soutirer les larmes de son public, contrairement aux précédents films, qu’à lui offrir un road-trip épique, jonglant habilement d’un registre à l’autre. Il ne reste que cette ambition sans doute trop grande pour qu’on y garde le souvenir d’avoir assisté à un Firework, tout en subtilité. L’auteur prend cependant soin de laisser une clé sous la porte pour que jamais nous ne soyons privés du voyage de retour. Espérons toutefois que celui-ci sera le pivot pour Makoto Shinkai, qui risque de tourner en rond s’il s’obstine à faire de sa thématique du deuil une priorité. De même les clins d’œil trop explicites peuvent freiner les sentiments qu’il choisit de défendre. Tourner la page, c’est ce qu’on attend à présent d’un cinéaste prometteur et convaincu par la force de la jeunesse.

Bande-annonce : Suzume

Fiche technique : Suzume

Titre original : Suzume no Tojimari
Réalisation & Scénario : Makoto Shinkai
Directeur de l’animation : Kenichi Tsuchiya
Directeur artistique : Takumi Tanji
Musique : Radwimps, Kazuma Jinnouchi
Production : CoMix Wave Films
Pays de production : Japon
Distribution France : Eurozoom
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 12 avril 2023

Synopsis : Dans une petite ville paisible de Kyushu, une jeune fille de 17 ans, Suzume, rencontre un homme qui dit voyager afin de chercher une porte. Décidant de le suivre dans les montagnes, elle découvre une unique porte délabrée trônant au milieu des ruines, seul vestige ayant survécu au passage du temps.

Suzume : les enfants perdus
Note des lecteurs2 Notes
3.5

Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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