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« C’est mon homme » ou le dilemme du désir

L’amnésie d’un soldat après la grande guerre sert de point de départ énigmatique à C’est mon homme, mélodrame douceâtre et trop classique de Guillaume Bureau.

C’est mon homme est un film résolument romantique où triomphe un certain idéal : celui de l’amour, de l’imaginaire plus fort que le vrai ; l’idéal du désir plus fort et peut-être plus vraisemblable que le réel.

Deux femmes, Leila Bekhti (profondément attachante) et Louise Bourgoin (élégamment digne) prétendent toutes deux reconnaître leur mari (Karim Leklou hagard) en la personne d’un soldat blessé, revenu de la guerre de 14/18 amnésique.

À partir de cet argument solide de scénario, Guillaume Bureau tente de créer un suspense : qui des deux femmes ment, l’intéressé va-t-il reconnaître l’une ou l’autre de manière décisoire ? Et quels sont les indices qui vont nous permettre de trancher, nous spectateurs ou le médecin (Guislain de Fonclare) en charge du blessé ?

Le long-métrage propose une mise en scène un peu trop sage et lisse, surlignée d’une musique illustratrice, pour ce récit qui eût pu être traité dans le vertige d’une mémoire manquante ou affabulatrice, dans la tête du soldat amnésique. Même si Karim Leklou offre ici un visage glabre et presque méconnu de sa filmographie, le film ne se passe pas depuis sa mémoire délabrée. Et au demeurant l’est-elle vraiment ? Nous ne le saurons qu’à demi. Car c’est cela la tonalité feutrée et romanesque du film : la demi-teinte.

Guillaume Bureau s’en tient à une facture classique qu’il peaufine jusqu’à  réserver à chacune des prétendantes (Leïla Bekhti et Louise Bourgoin) presque le même temps à l’image et dans l’histoire pour se ré-acclimater avec ce mari prétendu et reconstituer la mémoire de leur rencontre.

Le film souffre de cette symétrie trop forcée où chacune des femmes bénéficie de la même durée pour prouver qu’elle est bien l’amoureuse, la femme aimante. La seconde partie sent trop l’artifice de la reconstitution, le toc du faux et toute la délicatesse du jeu de Louise Bourgoin ne parvient guère à la rendre crédible.

Il est beau néanmoins de voir dans la 1ère partie Leila Bekhti reconstituer les souvenirs de sa propre vie désirée ou fantasmée avec ce mari revenu de la grande guerre.

Pour ne point divulgacher le suspense, allez voir  C’est mon homme pour les questionnements qu’il suscite.

La beauté du film réside dans les incertitudes qu’il fait émerger : à quoi tiennent nos choix de vie ? L’ardeur d’un désir suffit elle à déterminer nos identités ? 

Et surtout quel que soit le réel des faits juridiques, peut-on se choisir libre et vivre mille vies ? 

Si vous voulez agréablement vous plonger dans ces questions, allez voir C’est mon homme. C’est aussi la fonction du cinéma que d’apprendre à mieux nous connaitre et ouvrir la réflexion.

Bande-annonce : C’est mon homme

Fiche Technique : C’est mon homme

Réalisation : Guillaume Bureau
Scénario : Guillaume Bureau, en collaboration de Robin Campillo et Pierre Chosson
Avec Leïla Bekhti, Karim Leklou, Louise Bourgoin…
Musique : Romain Trouillet
Décors : Catherine Jarrier-Prieur
Costumes : Nathalie Raoul
Photographie : Colin Lévêque
Montage : Nicolas Desmaison
Son : Thomas Grimm-Landsberg
Production : Caroline Bonmarchand
Coproduction : Jean-Yves Roubin et Cassandre Warnauts
Production déléguée : Xenia Sulyma
Sociétés de production : Avenue B Productions ; Frakas Productions et RTBF (coproductions)
Société de distribution : BAC Films

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3

« Le Syndrome Magneto » : derrière le méchant

Vidéaste à la tête de la chaîne Bolchegeek, Benjamin Patinaud publie aux éditions Au Diable Vauvert l’essai Le Syndrome Magneto, qui se penche sur la caractérisation et les sous-discours propres aux super-vilains des comics, de la littérature, des séries télévisées et du cinéma.

Les super-héros sont souvent le reflet des problèmes sociaux et historiques de leur époque, exprimant des enjeux tels que le racisme, l’exclusion, le désir de justice, les affects juvéniles, l’identité, la précarité ou encore les inégalités. Dans l’ouvrage Le Syndrome Magneto, Benjamin Patinaud démontre avec érudition (et légèreté) à quel point les personnages super-héroïques, et surtout les super-vilains, peuvent être porteurs de sous-textes, permettant une interprétation plurielle de leurs actions et de leurs motivations. Sans surprise, puisque le titre de son essai se veut explicite en la matière, Magneto occupe une place de choix dans son argumentaire. Lui et Charles Xavier, figures emblématiques des X-Men, incarneraient des versions romancées de Martin Luther King et Malcolm X, deux leaders du mouvement des droits civiques des années 1960. D’ailleurs, la création de ces personnages en 1963, par Stan Lee et Jack Kirby, s’inscrit dans un contexte historique bien particulier, tandis que les chemins différents pris par l’un et l’autre offrent un jeu de miroir confondant de mimétisme avec les deux activistes afro-américains. Plus généralement, l’auteur pointe la série X-Men pour la manière dont elle traduit les sentiments adolescents et LGBT, pour l’internationalisation de ses équipes de mutants, pour les ambiguïtés morales de ses protagonistes ou encore pour les nombreux ponts sociohistoriques qu’elle permet (les camps de concentration du IIIe Reich, le régime de l’apartheid en Afrique du Sud, la naissance de l’État d’Israël, etc.).

Malgré leurs différences idéologiques, Charles Xavier et Magneto partagent un respect mutuel, ce qui montre que les mutants sont capables de reconnaître la valeur des autres, quelle que soit leur position. Le simple fait que Magneto aurait pu choisir un autre chemin dans d’autres circonstances souligne l’importance du contexte et de l’environnement dans la formation des convictions de chacun. Les X-Men offrent un espace de discussion sur la différence et la diversité, à travers le prisme des super-pouvoirs, mais également en abordant des thématiques plus universelles, telles que l’identité, le rejet ou la responsabilité. Les relations entre les mutants et les humains y servent de parabole pour aborder les enjeux du racisme et de la discrimination, en montrant notamment comment la peur et l’ignorance peuvent conduire à l’exclusion et à la violence. La richesse et la complexité des personnages, au premier rang desquels prend place Magneto, ainsi que les thèmes explorés par leur truchement, permettent à la série de transcender le simple divertissement pour s’ériger en véritable réflexion sur les enjeux sociaux et politiques. Mais Benjamin Patinaud ne se cantonne pas aux X-Men et poursuit sa réflexion par-delà les mutants, pour englober l’ensemble des super-vilains, qu’il effeuille d’ailleurs longuement en fin d’ouvrage.

On le comprend aisément à la lecture de cet essai : si les récits de super-héros ont souvent été étudiés sous l’angle de leurs protagonistes principaux, les héros eux-mêmes, il n’en demeure pas moins essentiel d’examiner attentivement leurs homologues super-vilains, qui jouent un rôle crucial dans la construction des récits et de leurs sous-textes. Ils constituent des éléments perturbateurs, des catalyseurs d’actions et ils opèrent, parfois, une mise en pratique de certains principes philosophiques. Benjamin Patinaud rappelle ainsi que le super-héros se mesure avant tout à l’aune du super-vilain qui l’incite à agir, ou plutôt à réagir. Les héros ont en effet tendance à réagir aux problèmes plutôt qu’à s’attaquer à leurs causes profondes. Prenons l’exemple de Batman : s’il réussissait à éradiquer la corruption et la pauvreté à Gotham, il n’y aurait plus de Joker, de Poison Ivy ou d’autres méchants pour perturber l’ordre établi. L’auteur souligne par ailleurs que la logique conséquentialiste est particulièrement applicable aux super-vilains. La philosophie a souvent recours à des caricatures pour montrer comment une bonne intention peut se muer en horreur une fois généralisée. Il se trouve précisément que les méchants se montrent généralement prêts à sacrifier le présent pour une utopie future, comme c’est le cas avec Thanos, qui n’hésite pas à détruire la moitié de l’univers pour assurer sa survie à long terme.

Les super-héros sont parfois accueillis avec circonspection. Le Syndrome Magneto souligne qu’ils évitent volontiers les dilemmes moraux en ne sacrifiant personne, en ignorant (dans la construction scénique et dramatique) les conséquences de leurs actes et en se présentant toujours, ou presque, comme des sauveurs infaillibles. Les super-vilains, eux, peuvent être perçus avec nuance, comme des reflets des peurs et des inquiétudes propres à leur époque. Ils peuvent incarner des menaces issues de la science, de la technologie, de l’écologie ou du pouvoir politique, autant de sujets qui préoccupent les sociétés contemporaines. Ainsi, des personnages comme Lex Luthor, magnat de l’industrie et homme politique aux ambitions démesurées, ou Poison Ivy, militante écologiste prête à tout pour protéger la nature, illustrent les tensions et les enjeux auxquels notre monde doit faire face.

Il convient d’examiner le rôle du méchant dans le domaine de la fiction et son rapport avec la fenêtre d’Overton, cette dernière représentant l’éventail des idées politiques, sociales ou morales acceptées par la société à un moment donné. Cette fenêtre est en perpétuelle évolution, se déplaçant et s’adaptant aux contextes géographiques et temporels, comme en témoigne l’exemple du droit de vote des femmes. Dans l’univers littéraire et cinématographique, les antagonistes se situent généralement loin de la fenêtre d’Overton, leurs actions et leurs motivations défiant les normes établies par la société. Cependant, certains méchants, à la marge de cette fenêtre, suscitent parfois une forme d’empathie et de compréhension de la part du public. L’auteur poursuit en précisant que ces personnages et leurs actes résultent souvent d’un passé traumatisant ou de graves injustices qu’ils ont subies. Leurs récits personnels sont ainsi méticuleusement construits pour offrir une explication à leurs méfaits.

Des personnages emblématiques tels que Michael Myers d’Halloween, le Joker, ou encore Dark Vador illustrent parfaitement ce phénomène. Ces méchants, profondément marqués par les événements douloureux de leur passé, sont contraints d’agir dans l’ombre, loin des préoccupations triviales des protagonistes. Par contraste, les héros, ceux que l’on considère benoîtement comme les « gentils », jouissent du privilège de pouvoir pinailler et agir avec une certaine sérénité. Ils n’ont pas à affronter les mêmes injustices que leurs adversaires, ne sont pas exposés à la même urgence, et, de ce fait, sont souvent perçus comme moralement supérieurs. Il est toutefois essentiel de s’interroger sur la pertinence de ce schisme manichéen, qui oppose méchants et gentils sans tenir compte de la complexité des situations et des reliefs psychologiques. Benjamin Patinaud initie à cet égard une réflexion passionnante.

Dans l’univers artistique, notamment celui du rap et des jeux vidéo tels que Grand Theft Auto, le méchant est quelquefois célébré et apprécié du public, d’autant plus lorsqu’il est dépeint sous un jour nuancé ou, au contraire, quand il s’érige en exutoire. Benjamin Patinaud évoque par ailleurs le fait que les méchants, porteurs de déviances, peuvent rappeler la manière dont les individus queer sont perçus par la société. Il cite alors une nouvelle fois l’exemple de la saga des X-Men, dans laquelle les mutants découvrent leurs pouvoirs lors de la puberté et craignent le rejet, établissant ainsi un parallèle clair avec l’expérience des personnes queer. De même, les méchants Disney tels qu’Ursula renvoient à cette représentation. Et l’auteur de préciser que les studios Disney ou Pixar, y compris dans la saga Star Wars, ne proposent que rarement des personnages homosexuels de premier plan et positifs.

Plusieurs questions se posent habituellement aux méchants : faut-il montrer patte blanche et se conformer aux normes établies, ou bien revendiquer une identité subversive ? La conformité à la norme est-elle un prérequis pour être accepté dans la « bergerie » sociale, ou peut-on envisager une coexistence harmonieuse des différentes identités ? Ces interrogations s’ajoutent à des réflexions sur l’apparence, la caractérisation, la place occupée par les méchants. Benjamin Patinaud questionne au-delà de ces personnages la représentation des Noirs : stigmatisés, simples silhouettes, personnages secondaires, sidekicks, tokens… Et il se demande enfin si les super-vilains n’ont pas, parfois, raison avant tous les autres. La frontière du destin est mince entre un Batman et un Ra’s al Ghul, sans compter que ces entités corruptrices et abjectes pourraient aussi s’appréhender comme des Cassandres en avance sur leur temps. V pour Vendetta est un cas d’école en la matière, puisque l’homme, l’idée, le masque, le symbole s’amalgament jusqu’à brouiller les pistes sur la nature véritable du mal.

Le Syndrome Magneto, Benjamin Patinaud
Au Diable Vauvert, avril 2023, 448 pages

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4

« Escobar, une éducation criminelle » : une vie à la marge

Les éditions Soleil publient Escobar, une éducation criminelle, de Juan Pablo Escobar et Alberto Madrigal. L’album, autobiographique, se penche sur l’enfance du fils du plus célèbre des narcotrafiquants.

Dans les années 80, le commerce de la drogue rapporte, chaque semaine, quelque 70 millions de dollars à Pablo Escobar. L’essentiel de ces profits provient des États-Unis, où le marché de la cocaïne est en plein essor. Juan Pablo, fils du célèbre narcotrafiquant colombien, grandit dans un monde d’opulence et d’excès, entouré de gardiens prévenants, qu’il qualifie de « nounous ». Ces hommes et femmes à l’apparence affable sont en réalité doublés d’effroyables assassins, prêts à toutes les ignominies pour contenter leur patron. C’est cette enfance douce-amère, où la tendresse cohabite avec le crime, que Juan Pablo conte dans Escobar, une éducation criminelle.

Il le confesse en fin d’album : le fils, scénariste, a eu toutes les peines du monde à cacher le père sous le tapis. L’expression est certes exagérée, mais l’idée est bel et bien là : raconter certaines péripéties d’une enfance qui n’a rien d’ordinaire sans en revenir constamment à Pablo Escobar. Son ombre, omnipotente, plane sans cesse sur les faits et gestes des « nounous », mais c’est bien ces hommes de main qui tiennent le haut du pavé. Présentés successivement au cours du récit, ils se constituent de La Gâchette, Samuel Latuca, Ricardo Amargo, Luis Mandarina, Jairo El Poeta, la Noiraude ou encore l’Oreille. Il y a là des toxicomanes, des introvertis, des imbéciles, de fins observateurs, des ambitieux, des jaloux, des meurtriers de sang froid, mais tous en commun leur attachement à Juan Pablo et leur dévouement envers son père Pablo.

Escobar, une éducation criminelle se leste d’une ambiguïté tout entière condensée dans les souvenirs duaux de Juan Pablo. La Gâchette, dont la mort forme le cœur battant de l’histoire, est symptomatique de cette équivocité. Capable d’abattre froidement un homme en se portant à sa hauteur sur sa moto, il pleure en revanche la mort du chien errant qu’il écrase dans la foulée. Un lien gardé secret le lie à Latuca, ce qui rappelle le caractère abject et hypocrite de ces cercles gorgés de violence et de non-dits. Si cet état de fait transparaît dans l’album, il est contrebalancé par le regard autobiographique de Juan Pablo Escobar, qui ne dissimule rien de son affection pour cette collection de gueules cassées (souvent littéralement, puisque l’un est borgne, l’autre entièrement refait, etc.).

Comment ne pas songer que la famille Escobar et ses soutiens vivaient en quelque sorte dans un monde parallèle, hors du temps et de l’espace ? L’artificialité de cette vie dopée à la cocaïne et aux liasses de dollars n’est contrariée que par les attentats et les dangers qui menacent, de manière régulière, leur quotidien. Juan Pablo revient sur quelques-uns de ces épisodes, éminemment traumatiques, surtout quand ils sont vécus par un enfant. Les planches aérées, la construction narrative en flashbacks et le point de vue adopté, de recul temporel et d’engagement émotionnel, confèrent toute sa saveur à l’ouvrage, qui se ponctue d’une postface avec des archives photographiques et médiatiques.

Escobar, une éducation criminelle, Juan Pablo Escobar et Alberto Madrigal
Soleil, avril 2023, 136 pages

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3.5

« L’Île au trésor » : un classique du roman d’aventure revisité

Les éditions Daniel Maghen publient une version illustrée par Riff Reb’s du roman L’Île au trésor, de Robert Louis Stevenson. Ce dernier fait en sus l’objet d’une nouvelle traduction de Jean-Jacques Greif (Tristram, 2018).

Paru en 1883, le roman L’Île au trésor demeure une œuvre-phare de la littérature d’aventure, un récit initiatique qui, tout en captivant ses lecteurs par son intrigue et ses nombreuses péripéties, dévoile également les abysses de l’âme humaine. Dès les premières pages, Stevenson plonge le lecteur dans l’univers de l’aventure maritime et de la quête du trésor. L’intrigue se déroule au XVIIIe siècle et met en scène des personnages hauts en couleur, tels que Jim Hawkins, le jeune narrateur, l’austère capitaine Smollett, le dévoué docteur Livesey et le charismatique pirate Long John Silver. Le roman se démarque par une atmosphère envoûtante, des descriptions méticuleuses et des dialogues percutants, qui contribuent à immerger le lecteur dans un univers de pirates, de trahisons et dans la recherche obstinée, corruptrice, d’un trésor enfoui.

L’une des thématiques centrales de L’Île au trésor est la confrontation entre la civilisation et la barbarie, l’ordre et le chaos. L’opposition entre le docteur Livesey, représentant de la rationalité et de la moralité, et Long John Silver, symbole de la ruse et de la duplicité, illustre cette dichotomie. Par ailleurs, le roman explore les notions de loyauté et de trahison à travers les diverses alliances et mésalliances entre les personnages, révélant la complexité des relations humaines et la fragilité des liens qui unissent les individus.

Dans cette quête initiatique, en partie préfigurée par Le Scarabée d’or d’Edgar Allan Poe, grande influence de Robert Louis Stevenson, Jim Hawkins est confronté à de multiples obstacles qui mettent à l’épreuve sa bravoure et son discernement. Son personnage s’inscrit dans la tradition des jeunes héros de la littérature d’aventure, tels que Tom Sawyer de Mark Twain ou Oliver Twist de Charles Dickens. La transition de Jim de l’enfance à l’âge adulte, symbolisée par sa confrontation avec les dangers et les tentations de la piraterie, constitue une métaphore de l’évolution de l’individu confronté aux vicissitudes de la vie, un thème récurrent dans la littérature classique.

Long John Silver, quant à lui, se révèle être un personnage ambivalent et fascinant, capable de susciter à la fois l’admiration et la répulsion. Sa personnalité complexe et énigmatique en fait un antagoniste digne de ce nom, à l’instar de figures telles que Iago dans Othello de Shakespeare ou le comte Dracula de Bram Stoker, dissemblables par leur nature mais comparables dans leur dimension narrative. La relation entre Jim et Silver, mêlée de respect, de crainte et de trahison, constitue l’un des axes narratifs les plus intéressants du roman, reflétant les ambiguïtés de l’âme humaine et les dilemmes moraux auxquels les personnages sont confrontés.

La quête du trésor, qui constitue le moteur principal de l’intrigue, s’érige en prétexte pour interroger la nature humaine et ses désirs inavoués. Le trésor symbolise à lui seul l’avidité, la convoitise et les rêves de richesse qui animent les personnages, mais également, par procuration, le lecteur. À cet égard, L’Île au trésor s’inscrit dans une longue tradition littéraire qui explore la quête de la fortune et les conséquences de l’avidité, comme The Pardoner’s Tale de Geoffrey Chaucer ou Faust de Johann Wolfgang von Goethe.

La mise en récit de cette quête du trésor passe par des cartes, des indices et des histoires entrecroisées, qui jalonnent le roman et témoignent d’une certaine fascination de l’auteur pour les mécanismes narratifs et les ressorts de la fiction. Augmenté des traits précis et dynamiques de Riff Reb’s, tantôt en noir et blanc, tantôt dans des couleurs aux contrastes travaillés, L’Île au trésor peut légitimement prétendre à une place au panthéon des romans d’aventure les plus profonds et haletants. À travers ses personnages mémorables, ses thématiques universelles et ses références littéraires, l’œuvre de Stevenson s’impose comme un classique intemporel, dont l’influence et la pertinence continuent de résonner aujourd’hui encore dans la littérature mondiale.

La maîtrise stylistique est quant à elle double, puisqu’à la verve de l’auteur s’ajoute la maestria de l’illustrateur, connu pour son habileté graphique et ses dessins dynamiques, expressifs et immersifs.
Dans le cas présent, Riff Reb’s alterne les pleines pages (voire les doubles pages) et les dessins orphelins, mais en accordant toujours une attention particulière à la composition, au cadrage ou aux perspectives.

On ne boude décidément pas notre plaisir.

L’Île au trésor, Robert Louis Stevenson et Riff Reb’s
Daniel Maghen, novembre 2022, 304 pages

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5

« Un homme normal » : la norme et ce qui la définit

Makyo et Sasa publient Un homme normal aux éditions Delcourt. Ils y interrogent la normalité, son acception et ce qu’elles révèlent de l’humanité.

Makyo et Sasa nous plongent dans un univers où la normalité est remise en question, où l’hypocrisie et l’incommunicabilité dominent les relations humaines, et où l’authenticité et la sincérité demeurent des denrées rares. Les personnages de Nathan, Mathilda, Ivan et Juliette évoluent dans un microcosme de non-dits, de détresse et parfois de bassesse, mettant en lumière la nécessité de repenser notre conception de la norme. Au même titre qu’American Beauty, Un homme normal prend en effet appui sur des classes moyennes tout ce qu’il y a de plus ordinaires pour sonder la nature humaine, le voile des apparences et les dysfonctionnements de la société.

Jeune développeur informatique, Nathan est ultra-compétent, mais également autiste. Il incarne l’anormalité dans un monde où sa condition neurologique le distingue et le marginalise. Son hypersensibilité et sa capacité à déchiffrer les pensées – et même l’avenir – des autres agissent comme des révélateurs dans le récit de Makyo et Sasa. Les auteurs y questionnent, à travers leur personnage principal, les limites des normes sociales et des attentes qui enferment les individus dans des rôles préétablis. Nathan a tôt ressenti la déception de sa famille à son égard, de la même façon qu’il devine la tentation de sa psychanalyste de le réduire à quelques modèles ou schémas cliniques. Il apparaît pourtant, au fil de l’histoire, comme le protagoniste le plus humain et altruiste.

Mathilda, proche de lui, évolue dans une famille dysfonctionnelle où l’absence de communication conjugale tient lieu d’évidence. Juliette est quant à elle prise dans une relation toxique avec sa mère. Elle vit un deuil douloureux et peine à accepter la relation qu’entretiennent son professeur de peinture et sa mère. Elle va se rapprocher d’Ivan pour se venger d’elle. Ce dernier, collégien, avait auparavant tenté à plusieurs reprises d’avouer ses sentiments (obsessionnels) à… la mère de Juliette. Rien n’est simple dans Un homme normal et les fêlures se font jour partout où le lecteur pose les yeux.

Le parallèle avec American Beauty peut à nouveau se révéler judicieux. Les deux œuvres mettent en scène des personnages en quête de sens et d’authenticité dans un monde hypocrite et conformiste. Elles démontrent que les individus soi-disant normaux sont souvent ceux qui dissimulent le plus de problèmes relationnels et psychologiques. En ce sens, les personnages atypiques comme Nathan apparaissent finalement comme les plus authentiques et sincères. Les intrigues développées mettent ainsi en lumière les failles de la société contemporaine, où l’hypocrisie, l’incommunicabilité et la détresse sont monnaie courante. Makyo et Sasa y parviennent très bien, à bonne hauteur et avec justesse et ce, même si la dimension graphique, moins aboutie, n’a rien d’extraordinaire.

Un homme normal, Makyo et Sasa
Delcourt, avril 2023, 120 pages

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3.5

Kokon : d’un été comme éclosoir pour une adolescente berlinoise

La réalisatrice berlinoise Leonie Krippendorff nous transporte, avec Kokon, au cœur d’un été urbain pour nous y rendre témoins de la belle éclosion d’une jeune fille introvertie en jeune femme libérée assumant ses désirs.

Synopsis du film KokonUn de ces étés caniculaires où l’on grandit si vite : premiers amours et premiers déboires, Nora cherche sa voie dans le Berlin populaire de Kreuzberg, entre une mère absente et une grande sœur protectrice. Mais du haut de ses quatorze ans, Nora se moque des injonctions sociales, de genre et des modèles instagramables : elle veut vivre, briser son cocon et prendre son envol.

On ne compte plus les films allemands qui resserrent leur action sur le cœur d’un été et utilisent la saison presque comme protagoniste à part entière de l’histoire, dans un rôle d’éclosoir, d’incubateur, voire de catalyseur.

La réalisatrice berlinoise Leonie Krippendorff, née le 2 mai 1985 à Berlin Ouest, place son quatrième opus dans le quartier populaire de Kreuzberg, où un groupe d’adolescentes, au seuil de l’été, promène son oisiveté de parc en piscine, sans compter les bars, les boîtes, quelques passages obligés par le lycée, et quelques autres par leurs domiciles respectifs.

Le point de vue adopté est celui de Nora, incarnée par Lena Urzendowsky et son pur visage intemporel, allant de la Madonne italienne à la petite fille de conte, posant son regard naïf et curieux sur toutes choses. Les journaux intimes étant passés de mode, c’est par le biais de son téléphone portable et de ses petits films verticaux souvent commentés en voix off, qu’elle nous livre son regard sur le monde, volontiers décalé, poétique, questionnant, introspectif, bien différent des petits films bruyants et plutôt vulgaires que peut capter sa sœur aînée, Jule (Lena Klenke). Aînée mais pas nécessairement plus mûre, ni plus réfléchie.

Livrées à elles-mêmes, du fait de la défection de leur mère, qui leur préfère la compagnie des bars, de la boisson, et de sa propre amie, les deux sœurs dérivent au fil des jours, dans l’éclat coloré de l’été, très bien saisi par la caméra chaleureuse de Martin Neumeyer. L’eau, d’abord d’une piscine, fréquentée aussi bien de jour que de nuit, puis d’un lac, joue son rôle, comme espace de rapprochement des corps, théâtre des premiers contacts troublants, hors temps favorisant le rêve, ou encore lieu, soudain étrangement froid, de la rupture.

Car la virginale Nora croisera la route de la blonde Romy, magnifiquement campée par Jella Haase. Libre, magnétique, ambiguë, mais aussi secrètement brisée, la jeune femme, qui lui est légèrement aînée, permettra à Nora de se découvrir elle-même et d’assumer son attirance pour d’autres femmes. Une éclosion que Lena Urzendowsky rend sensible avec une délicatesse incroyable, et qui accompagne la métamorphose des chenilles qu’elle élève en somptueux papillons.

Bande-annonce : Kokon

Fiche Technique : Kokon

Réalisateur : Leonie Krippendorff
Par Leonie Krippendorff
Avec Lena Urzendowsky, Jella Haase, Lena Klenke…
5 avril 2023 en salle / 1h 35min / Drame, Romance
Distributeur : Outplay Films

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3.5

Shazam! La rage des dieux, sans éclair de génie

Comment présenter l’Univers DC au cinéma ? Disons que c’est un sacré bazar. Incapable d’assumer une direction claire et précise, Warner n’est jamais parvenue à instaurer un véritable seuil de qualité pour concurrencer Marvel et son MCU. Seuls quelques projets sont parvenus à tirer leur épingle du jeu, comme le très sympathique Aquaman (le seul film à qui le studio a foutu la paix, comme quoi…) ou les versions Director’s Cut de Batman Vs Superman ou de Justice League. Oui, les meilleurs films du DCCU sont ceux qui sont restés le plus loin que possible des griffes des producteurs. L’échec de cet univers connecté et sa mort imminente ne jouent clairement pas en faveur de Shazam 2, qui subit de plein fouet le désintérêt total de la planète pour ce qu’il reste du SnyderVerse. 

Imaginons une conversation fictive entre Thomas, un fan de DC et Elodie, qui n’a pas lu les comics mais qui aime bien les films de super héros. Ils sont autour d’un verre et discutent du film, qu’ils ont vu en avant première. 

T : Bon… On est d’accord pour dire qu’on n’avait jamais vu une salle aussi vide ?

E : Oui, c’est même triste. Mais comment ça se fait ? Normalement, tous les films DC et Marvel font carton plein aux avant-premières.

T : Pas compliqué à expliquer. Déjà, il y a une overdose de films et de séries du genre. Merci Disney. Mais surtout, plus personne n’en a rien à faire du DC Cinématique Universe. La raison est simple, Warner a tout détruit. Shazam se déroule encore dans l’univers Snyder. Or, c’est terminé. Il sera totalement rebooté dans les futurs films. Ils ont fait n’importe quoi. Encore, si ça avait été un Superman, ou un Batman, bien sûr que ça aurait été plein. Mais, là, c’est Shazam. Les gens s’en foutent. L’univers est mort. Y a aucun intérêt à voir un film qui se déroule dans un univers cinématographique, si tu sais que rien de ce que tu verras n’aura de conséquence.

E : C’est dommage, parce que j’ai plutôt trouvé le film agréable.

T : Ah bon ? J’ai vraiment trouvé ça naze.

E : Pire que Wonder Woman 84, suicide Squad ou Ant-Man 3 ?

T : Non, mais si tu prends les pires exemples aussi… Non, je dirais plutôt Black Widow sur vingt.

E : Qu’est ce que t’as pas aimé ?

T : Déjà, c’est laid. Désolé, mais entre Warner et Disney, je crois qu’en ce moment ils jouent à  » Qui va faire les pires effets spéciaux ?  ». Ok, t’as quelques idées de mise en scène sympathiques avec le personnage d’Anne (Rachel Zegler). Mais sinon, ça transpire le manque de budget.

E : C’est déjà plus beau que le 1er Shazam, on aurait vraiment dit un téléfilm du dimanche sur TF1

T : Super, maintenant on a un film Netflix. Le climax est immonde. C’est une cinématique playstation 3.

E : Et l’histoire ? Dans l’ensemble, j’ai trouvé que ça passait.

T : Ben, contrairement au premier, il y en a une. Je l’ai trouvée passable, mais déjà vue de chez déjà vue. En fait, toute la première partie du film est intéressante. Tu as ce côté familial, avec le personnage de Billy qui a du mal à assumer sa place de leader. Mais dès que le projet redevient un film de super héros, avec tous les codes et clichés que ça entraine, c’est plat et sans aucun intérêt. Qu’est-ce que tu as aimé, toi ?

E : J’ai beaucoup aimé le personnage de Freddy. A mon sens, c’est lui le personnage principal, durant toute la première moitié du film. Il est bien plus intéressant que Billy, que l’on voit très peu sous sa vraie forme. Le climax aussi, est pas mal. Pas le moment aux effets spéciaux ignobles. Là c’est vraiment mauvais. Je parle du combat final. Après, tu te demandes à quel moment t’as pas toute la Justice League qui arrive.

T : Mais oui ! C’est incohérent ! En plus, on voit l’un de ses membres ! D’ailleurs, ce passage est d’un cringe…

E : Sinon… quoi d’autre ?  J’ai trouvé ça assez émouvant, de temps à autre.

T : Ben, pour avoir de l’émotion, il faut des enjeux. Comme Warner ne veut jamais prendre de risque, tu n’es inquiet pour personne. Tu sais comment le film va se terminer alors qu’il n’a même pas commencé. Les filles d’Atlas ? En une demi-seconde tu sais comment elles vont terminer, toutes les trois. La famille de Billy ? Pareil. Et Billy ? Pareil. Et le seul moment où le film dévie, tu sais très qu’il n’osera pas aller au bout, et ça ne rate pas.

E : C’est vrai. Mais bon, ça reste pas désagréable. Ça se regarde.

T : Oui, mais pas au cinéma. Il faut envoyer un message à Warner, qu’ils arrêtent de nous prendre pour des imbéciles à faire des films à la va-vite pour l’argent. C’est dommage, parce que dans l’esprit, les gens derrière ce film ont compris le personnage. Ils aiment Shazam et ça se voit. Mais au prix du billet et avec les excellents films disponibles en salles, je ne vais pas conseiller aux gens de se déplacer pour ça.

Bande-annonce : Shazam! La rage des dieux

Fiche technique : Shazam! La rage des dieux

Titre Original : Shazam! Fury of the Gods
Réalisation : David F. Sandberg
Scenario : Henry Gayden et  Chris Morgan, d’après le comics « Shazam! » crée par C.C Beck et Bill Parker
Casting : Zachazy Levy / Rachel Zegler / Grace Fulton / Hellen Miren / Lucy Liu
Musique : Christophe Beck
Photographie : Gyula Pados
Durée : 131 minutes
Production : DC Films / New Lines Cinema
Sortie : 29 Mars 2023 en salles

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Le Roi des Ombres : Ténèbres, prenez-lui la main

Décidément, c’est compliqué de lâcher Netflix. Le N rouge a beau donner 10 raisons par mois de réévaluer son budget streaming à la baisse, on lui en trouve toujours une pour prolonger son bail sur le papier des dépenses fixes. Ce mois-ci, le cupidon de la plate-forme se nomme Le Roi des Ombres, « un film de banlieue avec Kaaris » qui comble bien plus que les promesses d’un tel intitulé.

Délit de Faciès

Adama aimerait bien être un jeune homme sans autres histoires que la cécité dont il s’accommode depuis son enfance. Rien de nature à perturber un univers bien ordonné entre sa famille, le restaurant de son père, et sa musique qu’il compose depuis sa chambre. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si n’était son demi-frère Ibrahim, caïd de la cité et seule ombre d’un tableau qui s’apprête à sombrer dans les ténèbres.

On aurait (ô combien) tort de réduire Le Roi des Ombres à la logique algorithmique manifestement à l’œuvre derrière son instigation. Banlieue + Rappeur connu + petite touche de handicap pour flatter les plus intersectionnels des abonnés… Tout ce qu’il faut pour du prêt-à-regarder de catalogue oublié par tout le monde passé son quart d’heure de célébrité au top tendance du week-end. Or, le film de Marc Fouchard refuse de ressembler à ça, et paradoxalement c’est ce qu’il semble lui être reproché par beaucoup.

Il suffit de parcourir les retours spectateurs, entre ceux qui sont déçus de ne pas retrouver le cahier des charges tel quel, et ceux qui ont refusé d’y voir autre chose. On pense aux frères Hugues, autres cinéastes auxquels on reprochait de faire des films de ghetto qui ne ressemblaient pas à des films de ghetto. Comme un Menace II Society  en son temps (toutes proportions gardées, on est bien d’accord), Marc Fouchard et son équipe paient le prix de la licence poétique dans un « genre » astreint au dogme documentaire des apôtres du déterminisme qui ne s’assume pas.

A savoir que les personnages ne doivent jamais trahir ce qu’ils sont (même s’ils n’existent pas) dans le monde, l’histoire ne doit jamais dépasser la vérité du contexte  (laquelle ?!), parce que C’EST PAS COMME ÇA QUE ÇA SE PASSE « LÀ-BAS ». Bref, en France on a le droit à tout sauf à la fiction : la banlieue est un justiciable du réel comme un autre.

Certes Le Roi des Ombres n’est pas le premier à tomber sous le joug de tels conditionnements. Mais sans la force de frappe d’un Bac Nord ou d’un Athéna, on aurait pu craindre que le statut d’outsider de Netflix lui soit préjudiciable. Que le film de Marc Fouchard soit condamné à errer dans cet entre-deux où il sera vu mais pas forcément regardé par un public habitué à scroller les évidences qui ne lui sautent pas immédiatement aux yeux. Au royaume des borgnes, les aveugles sont des rois sans couronnes.

Or Noir

Mais manifestement, il ne sert à rien de se protéger par excès de pessimisme. Trois semaines après sa sortie, le film continue d’être un carton de visionnaire non seulement sur Netflix France, mais dans le MONDE. La France s’exporte, et c’est une excellente nouvelle que de constater le moyen et long-terme reprennent leurs droits là où s’arrête la loi de l’algorithme, qui ne dépasse pas le périmètre des trois premiers jours.

Il faut dire que le film de Marc Fouchard présente des atouts qui dépassent largement son statut de « film de banlieue à la française with Kaaris« . Et en premier lieu l’art prendre son temps sans gaspiller celui du spectateur, en prenant deux plombes pour raconter ce qui peut et doit tenir en une heure et demie. Ça a l’air de rien dit comme ça, mais à l’heure de la profusion de contenus, le public fait d’autant plus attention quand il clique sur Play. Le temps, c’est la matière première la plus convoitée sur le marché de la vie moderne, et le cinéma épouse la pyramide de Maslow du spectateur quand il fait œuvre d’efficacité.

En l’occurrence, ce n’est ni un gros mot, ni un manque de matière, mais simplement une façon de laisser le public mettre lui-même les points sur les I, sans rien ajouter à ce qui se joue dans le cadre et entre les images. Ici, c’est ce qui permet notamment au réalisateur d’opérer dans le feutré le basculement du film dans un régime à la lisière du fantastique, à mesure que l’histoire épouse les contours de la légende malienne dont elle s’inspire.

Il n’y a rien d’arbitraire quand le point de vue est bien en place. Le film adopte celui d’Adama, personnage principal privé de sa vue mais ultrasensible aux énergies. Notamment celle son demi-frère Ibrahim, joué par un Kaaris également auteur de l’idée originale, qui impose à l’image une noirceur aussi muette qu’évocatrice avant même que son personnage ne tombe dans le côté totalement obscur de la force.

Mémoire de Forme

Il est loin le rappeur qui imitait Marlo Stanfield dans le Braqueurs de Julien Leclerc. De ses reactions-shot à ses marques en passant par sa gestuelle, Riskaa prend son nouveau métier très au sérieux. Ça se voit et surtout ça s’oublie, jusque dans ses indécollables lunettes de soleil, ici instrument de jeu et non pas argument de pose. Kaaris donne beaucoup plus qu’attendu, à l’instar du film dans son entier.

La générosité n’est pas une question qui se jauge forcément au déploiement de moyens à l’écran, c’est aussi tout simplement une exigence de cinéma. Ça passe par diriger le regard des comédiens, une lumière qui « habille » (au sens propre) les personnages et investit leurs émois, une façon d’introduire l’allégorie et l’abstraction dans le décors urbain d’une cité HLM… Le roi des Ombres fait la somme de ces petits détails qui constituent toute la différence entre un contenu qu’on oublie et un film auquel on pense encore quelques semaines après sa diffusion. Bref, pas un film Netflix mais un film de cinéma sur Netflix.

Bande-annonce : Le roi des ombres

https://www.youtube.com/watch?v=lEHbqijqxkM&t=1s

Fiche Technique : Le roi des ombres

De Marc Fouchard
Par Marc Fouchard
Avec Kaaris, Alassane Diong, Carl Malapa
17 mars 2023 sur Netflix / 1h 29min / Drame

The Last Of Us, l’adaptation d’un chef d’oeuvre

Si vous jouez un peu, ou êtes un tantinet curieux autour du jeu vidéo, vous avez déjà entendu parler de The Last Of Us. A sa sortie, en 2013, le jeu de Naughty Dog a totalement bouleversé l’industrie. Érigé au rang de chef d’œuvre à l’unanimité, souvent imité mais jamais surpassé (excepté par le second opus), ce monument a plongé des millions de joueurs dans une histoire exceptionnelle. Jamais l’industrie vidéoludique ne s’était autant rapprochée du cinéma. Alors, quand HBO, maitresse de séries incroyables se mêle au réalisateur des jeux et à celui de l’extraordinaire série Chernobyl, on est en droit d’attendre une œuvre un minimum correcte. Est-ce le cas ?

Tout arrive pour une bonne raison

Voici une conversation (fictive) entre trois personnes. Elodie a adoré la série. Dimitri est fan des jeux et se montre un petit peu plus mesuré. Thomas, fan également, n’a pas aimé du tout.  

E : Bon, The Last Of Us, c’est terminé. Quelle série incroyable, tout de même.

D : C’était bien, mais les jeux sont quand même d’un niveau bien plus élevé. Enfin, attendez surtout de voir le 2. Personnellement, The Last Of Us Part II est sans conteste l’expérience la plus éprouvante que j’ai eue de ma vie.

R : Abuse pas, non plus. Genre, tu vas me dire que le 2 t’as mis encore plus mal que La liste de Schindler ou La ligne Verte.

D : Oui, sans commune mesure. J’ai pleuré pendant et après avoir fait ce jeu.

E : Mais c’est un jeu, non ? Comment un jeu vidéo peut faire pleurer quelqu’un ?

D : De plusieurs manières. Par exemple, dans un jeu, tu n’es pas seulement spectateur de l’histoire. Tu en est l’acteur. Tu vis les événements, parfois même, tu en choisis la trajectoire. Pas The last Of Us, qui possède une histoire toute tracée, mais tu as des jeux à choix multiples. Émotionnellement, être spectateur ou acteur d’un récit ne font pas du tout les mêmes effets. C’est toi qui côtoies les personnages du jeu, pas comme au cinéma. Dans le jeu, c’est toi qui incarnes le ou les personnages, tu vis les événements, tu souffres en même temps que tes héros. Tu souffres avec eux, pour eux.

E : Je vois. Donc, j’ai adoré la série et j’ai beaucoup aimé Joel et Ellie. Dans le jeu, cette attache est-elle plus forte ?

D : Ah,  tu n’as même pas idée. Dans le le jeu, c’est comme ta propre fille. Il faut que tu comprennes qu’elle et Joel sont considérés comme deux des meilleurs personnages de la fiction, tous supports confondus. Leur histoire, l’alchimie qu’ils ont, les non-dits, l’évolution du lien entre eux, c’est parfait. Et c’est un défaut de la série, leur relation évolue par à-coups, c’est nettement moins fluide.

T : Ah, on est d’accord. La série est bien trop chapitrée. Chaque épisode correspond plus ou moins à un niveau du jeu. Sauf que, bon, on en parle de l’absence quasi totale de danger dans cet univers impitoyable ?

E : Ça ne m’a pas dérangée, personnellement. C’est normal que, 20 ans après la fin du monde, il n’y ait pas d’infectés à tous les coins de rues.

T : Oui, non, mais là, c’est quand même abusé. Les infectés tu ne les vois jamais, les bandits non plus. Dans le jeu, on en prend plein la tronche, tout le temps. Là, c’est plutôt une balade de santé. Les gens que le duo croisent n’ont pas l’air affamés, ils sont même plutôt bien bâtis. La cohérence de l’univers est nettement plus fragile. Et l’énorme problème avec ça, c’est que tout ceci rend la fin nettement moins impactante.

D : Je suis d’accord sur ce point. En revanche, une idée que j’aime beaucoup, c’est que les infectés sont plus dangereux. Tu en croises nettement moins, mais quand ils sont là, ils sont là.

E : D’ailleurs, j’adore la justification de tout ce qu’il se passe ! La façon dont le monde sombre dans le chaos du jour au lendemain, la chute de la civilisation, la rencontre entre Joel et Ellie. Il y a beaucoup de séries ou films où les zombies sont là, et c’est tout. Là, c’est vraiment cohérent.

T : Ouais, c’est très bien. Mais pareil. La série va t’expliquer à un moment donné que tous les infectés sont liés par le champignon qui pousse dans le sol. Je me suis dit  » Ouah, super idée !  » Et tu n’en entends plus jamais parler… Les humains, pareil. Dans le jeu, le plus gros danger, de très très loin, ce sont les autres, pas les infectés. Bill le dit  » Les infectés, on peut les gérer, ce sont les autres qui me font peur. Les hommes  » Et, sérieusement, tout est bien trop expédié, c’est infernal.

E : Ça m’a semblé fluide. Même si j’ai remarqué parfois quelques invraisemblances.

D : Oui, et le jeu n’en a aucune.

E : On va quand même se mettre d’accord sur les acteurs ? Pedro Pascal et Bella Ramsay sont sensationnels ? On est d’accord.

D : Oui, ils sont tous les deux topissimes. Leurs dialogues sont superbes. Après…

E : Oui, je sais, c’est mieux dans le jeu.

T : Ils passent, mais Bella Ramsay est pas assez jolie pour jouer Ellie.

D : Ta gueule.

E : J’ai vu la VF, d’ailleurs. Et, honnêtement, ça passe.

T : J’ai été jeté un œil, aussi. C’est très correct, je l’avoue. Mais la VO reste vachement supérieure. Non, moi, ce que j’ai quand même aimé, ce sont les visuels. HBO a fait un travail remarquable sur les décors. Ça fait vrai, ça a de la gueule. Les infectés aussi, ils tabassent. Un autre souci que j’ai, c’est que la réalisation est très inégale. La série n’a pas été réalisée par une seule et même personne et ça se voit beaucoup trop. La moitié de la série est basique dans sa réalisation, il n’y a que les épisodes 8 et 9 qui proposent de vraies idées et ils sont réalisés par la même personne.

E : Euh, et l’épisode 3, on en parle ? J’ai pleuré comme une madeleine.

T : Oui, l’épisode 3 aussi. Mais voilà, trois épisodes sensationnels sur neuf, c’est peu.

D : Si tu compares à House Of The Dragon, où chaque épisode est un chef d’œuvre, oui. Mais la série reste très bonne dans l’ensemble.

T : C’est une bonne série, oui. Mais on en attendait plus quand on sait de quoi elle est adaptée.

E : C’est un sujet sensible. Je pense qu’à ce jour, il n’y a aucune adaptation qui rivalise réellement avec l’œuvre originale, à part peut-être Le Seigneur des anneaux. Il faut faire avec ce que l’on a. Les gens qui ont vraiment adoré la série et qui veulent savoir la suite vont tenter de jouer au jeu et, en cela, la série a réussi son objectif.

D : Oui, il faut faire The Last Of Us Part II. S’il y a une chose dont je suis certain, c’est que la saison 2 de la série n’arrivera jamais à l’orteil du jeu.

E : D’ailleurs, si je veux y jouer, je fais comment ?

D : Tout dépend. Tu as le jeu de base, sur Playstation 3. Une version améliorée existe sur Playstation 4, ainsi que The Last of Us Part II. Mais, si tu veux la meilleure expérience possible, tourne-toi vers la Playstation 5 . Tu auras les meilleures versions des jeux opus.

Bande-annonce : The Last Of Us

Fiche technique : The Last Of Us

Réalisation : Craig Mazin / Neil Druckman / Peter Hoar / Jeremy Webb / Jasmila Zbanic / Liza Johnson / Ali Abbasi
Scénaristes : Craig Mazin / Neil Druckman
Plateformes : HBO / Prime Vidéo
Durée : 42mn à 90mn
Nombre d’épisodes : 9
Casting : Pedro Pascal / Bella Ramsay
Genre : Post apocalyptique / Thriller / horreur
Musique : Gustavo Santoallala

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3.8

Le Retour des hirondelles : un amour de terre, de paille et de sang, dans la Chine contemporaine

L’œuvre d’un nouveau représentant du cinéma chinois, Li Ruijun, nous parvient en France, et l’on ne peut que s’en réjouir. Sorti le 8 février, Le Retour des hirondelles est toujours en salle, nous offrant un cinéma dépouillé et incroyablement dense.

Synopsis du film Le Retour des hirondelles : Ma, un paysan chinois âgé, cultive la terre avec son âne et sa charrue. Comme il est le dernier de sa famille à ne pas être marié, on lui fait épouser Guiying, une femme à la santé fragile. Tous deux vont se lier d’amour…

Li Ruijun est né en 1983 à Gaotai, dans la province de Gansu, aux confins du Désert de Gobi, là même où il a inscrit le tournage de son nouveau long-métrage, Le Retour des hirondelles. Le cinéaste n’en est pas à son coup d’essai, avec déjà plusieurs longs-métrages à son actif, mais c’est là le premier qui nous parvient en France.

Explorant volontiers les désordres causés dans la sphère domestique par les décisions étatiques, Li Riujun quitte, pour la circonstance, les villes, et centre son scénario sur deux êtres dédaignés par leur propre famille : Guiying, nom signifiant « fantôme », (Hai Qing), contrefaite et stérile, devenue incontinente à force d’avoir été frappée dans son jeune âge, et Ma, nom signifiant « cheval », (Wu Renlin), « le Cadet », ainsi que le désignent ses proches, encore célibataire malgré son âge avancé. Les deux familles voient dans le mariage qu’elles projettent d’arranger l’opportunité de ne plus avoir à leur charge ces deux êtres qui leur pèsent.

Contre toute attente, de l’union de ces deux malheurs, naîtra du bonheur. Le bonheur de deux êtres jusqu’alors honnis et méprisés, émerveillés chacun de se découvrir soudainement précieux pour l’un de leurs semblables. Un lien timide, prudent, dont l’image, patiente, de Wang Weihua, suit la lente construction, au fil des travaux agrestes, et au rythme des animaux qui constituent leurs principaux témoins : un âne, présent avec une constance et une fidélité troublantes, une portée de poussins, éclos dans un carton magique dont on ne comprendra que tardivement la finalité, des cochons, et enfin les hirondelles éponymes, aux nids desquelles Ma apporte une si grande attention.

Cette construction du lien sera redoublée par celle d’une maison, puisque le couple se verra délogé de son premier nid par des mandataires dénués du moindre état d’âme. Ce premier choc de l’intime et du politique confèrera au long-métrage, également monté par le réalisateur-scénariste, une dimension presque ethnographique, qui nous permettra d’assister non sans curiosité et admiration à l’édification, à la fois artisanale et savante, d’une maison rurale dans la Chine profonde.

Mais ce premier choc, au bout du compte presque heureux, puisque occasionnant une démarche doublement constructive, en rencontrera un second, plus inquiétant, et qui fera remonter les souvenirs fascinés et médusés de Black Blood (2011), film magistral, inoubliable, de Zhang Miao-Yan. Les deux démarches ont en effet pour point commun de dévoiler au spectateur européen de quelle façon les paysans pauvres de la Chine peuvent être utilisés par les puissants ou par des réseaux trafiquants non comme vaches à lait, mais comme bêtes à sang. Toutefois, là où le chef d’œuvre de l’aîné chinois prenait cet acte de vampirisme moderne et légal pour objet même de son film, la thématique n’est ici que latérale, mais non moins impressionnante ; et scandaleuse.

Le chromatisme de la Chine a longtemps été associé, pour l’Occident, au rouge et au noir denses et lumineux de ses laques, ou encore aux teintes délicates et pastels de ses porcelaines. Avec le cinéma, et des maîtres tels que Wang Bing, ou bien ici Li Riujun, elle prend de façon infiniment émouvante, infiniment humaine, les couleurs de la terre et de la poussière.

Bande-annonce : Le Retour des hirondelles

Fiche technique : Le Retour des hirondelles

Réalisateur : Li Ruijun
Casting (acteurs principaux) : Renlin Wu, Hai-Qing, Guangrui Yang, Dengping Zhao, Cailan Wang, Jiangui Zeng, Yunzhi Wu, Zhanhong Ma
Titre original : Yin Ru Chen Yan
Distributeur : ARP Sélection
Date de sortie : 8 février 2023
Durée : 2h13mn
Festival : Festival de Berlin 2022
Genres : Drame, Romance
Pays d’origine : Chine

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4

« Premier rendez-vous » : surprises et quiproquos

La collection « Pataquès » des éditions Delcourt accueille l’album Premier rendez-vous, de Nena et Gilles Aris. De courts récits, essentiellement d’une planche, permettent de prendre le pouls de ces nouvelles rencontres où surprises, malentendus et désillusions vont bon train. Avec humour et acuité.

Ah, les premiers rendez-vous ! À l’heure où les applications de rencontres sont devenues nos Cupidon 2.0, ces moments tant redoutés – et attendus – sont devenus incontournables. Rires, malaises et surprises sont convoqués, souvent de manière non exclusive. Les applications de rencontres nous promettent l’amour au bout du swipe, mais qu’en est-il réellement ?

Entre attentes contradictoires et malentendus, il n’est pas rare que ces rendez-vous se transforment en véritables chemins de croix. Combien d’entre nous ont vécu ce moment gênant où la personne en face ne ressemble pas tout à fait à sa photo de profil ? Ou pire, lorsque l’on découvre que sa prétendante est en réalité un fervente adepte du culturisme qui envisage de… nous faire faire l’avion ?

Les malentendus sont monnaie courante. Les propos déplacés ont souvent la fâcheuse tendance de s’inviter à la table, rendant l’atmosphère encore plus lourde. Un coup, la conversation est sabotée par une comparaison malheureuse avec une chèvre ou par des répliques sur la défensive. Une autre fois, notre interlocuteur consigne tout de manière inopportune dans un carnet ou confesse un peu vite son impuissance sexuelle.

Et que dire de l’épineuse question de l’addition ? Ce moment délicat où deux âmes en quête d’amour se retrouvent à débattre sur qui doit payer quoi, transformant la fin du repas en une partie de poker menteur où chacun tente de deviner ou devancer les intentions de l’autre.

L’anxiété, cette fidèle compagne des premiers rendez-vous, est bien évidemment de la partie. La peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas plaire ou de commettre un impair est omniprésente. Certains essaient désespérément de se mettre en avant, quitte à se prétendre astronaute. D’autres, a contrario, cherchent par tous les moyens à se dérober après une première impression désastreuse.

Dans Premier rendez-vous, tout y passe : les conversations sur les poils pubiens, les visages qui se colorent de manière excessive, les fantasmes sexuels, les techniques de séduction allant à vau-l’eau, les accents ou les styles vestimentaires déplaisants, les flirts qui nous posent un lapin…

Dans un style léger et amusé, Nena et Gilles Aris narrent ces premiers rendez-vous à l’ère des applications de rencontres, entraînant parfois un véritable tourbillon d’émotions, de quiproquos et de surprises. Décevants, exaltants, inattendus, ils sont le reflet de notre époque, où l’amour se cherche et se trouve au gré des swipes et des rencontres éphémères. Pour le meilleur et, souvent, pour le pire.

Premier rendez-vous, Nena et Gilles Aris
Delcourt, avril 2023, 64 pages

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3.5

« Clear » : le voile des apparences

Les éditions Delcourt publient Clear, de Scott Snyder et Francis Manapul. Les auteurs nous immergent dans un futur dystopique où les gens n’ont plus aucune prise avec la réalité, devenue insupportable à leurs yeux. Les paradis artificiels prennent la forme d’un voile personnalisé synonyme d’œillères addictives.

Clear se démarque par sa capacité à interpeller le lecteur sur les questions de réalité et de virtualité. Les auteurs développent un univers noir et captivant, une dystopie où l’homme a compromis son rapport au monde en recourant à de nouvelles technologies conditionnant son expérience de vie. Les individus de ce futur proche habitent en effet une société où la réalité est constamment altérée par les filtres numériques. Ancien policier devenu détective privé, Sam Dune vit à l’ancienne, en mode « clear », et se confronte chaque jour à un monde qui va à vau-l’eau. Son enquête sur le prétendu suicide de son ex-femme ne va pas tarder à chambouler toutes ses certitudes…

Le style visuel de Manapul figure sans conteste parmi les aspects les plus marquants de Clear. Au cordeau, affirmé, il implique une utilisation ingénieuse des couleurs et des contrastes, ainsi qu’une vraie science du cadre et du mouvement. Les illustrations sont d’une grande expressivité, rendant les personnages et les situations particulièrement vivants. Certains des moments définitoires de l’album passent sans conteste par la mise en ostension des rapports complexes et douloureux qui existent entre les personnages et les technologies qu’ils utilisent. Snyder et Manapul portraiturent une humanité incapable de faire face aux conséquences de ses actes et se voilant (littéralement) la face.

« Nous avons des robots, des automs qui s’occupent des boulots que l’on refuse. Et des voiles pour cacher ce que l’on ne veut pas voir. » Alors que le monde occidental peine à se relever du mardi rouge qui a vu la Russie envahir la Pologne, la Chine s’emparer de Taïwan et la Corée du Nord faire des siennes, les hommes ont choisi de se retrancher, de façon pathétique et définitive, dans des paradis artificiels d’intermédiation algorithmique. Clear établit un parallèle évident entre la drogue et les voiles. Après tout, quoi de plus proche du soma du Meilleur des mondes (Aldous Huxley, 1931) que ces filtres anesthésiants ? Tous deux ont la capacité de s’affranchir des réalités pour plonger leurs utilisateurs dans des sommeils paradisiaques.

Les dilemmes moraux pleuvent comme des pièces dans une machine à sous. Sam Dune et son ex-femme ont perdu un enfant dans des circonstances tragiques, ce qui amène à une réflexion sur les usages de ces voiles. Mais Scott Snyder et Francis Manapul ont l’habileté de tromper nos attentes en faisant d’une fausse piste la voie royale vers une révélation finale venant ajouter de l’horreur au désespoir. Car si elle se rend délibérément aveugle, l’humanité n’a pas oublié de perpétuer certains des crimes les plus abjects de son histoire…

Graphiquement superbe, thématiquement inventif, fort d’un personnage torturé et finement caractérisé, Clear aboutit à un bel équilibre entre les scènes d’action et les moments d’introspection. S’il fait penser par moments à Tokyo Ghost, il se rapproche aussi des dystopies classiques. N’y a-t-il pas d’ailleurs un Miniver (1984, George Orwell) réécrivant l’Histoire derrière chaque filtre ? Et un état d’ignorance permanent proche de celui aperçu dans le Fahrenheit 451 de Ray Bradbury ? S’il lui manque l’épaisseur de ces illustres aînés, l’album de Scott Snyder et Francis Manapul n’en demeure pas moins captivant.

Clear, Scott Snyder et Francis Manapul
Delcourt, mars 2023, 160 pages

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4