Le Roi des Ombres : Ténèbres, prenez-lui la main

Décidément, c’est compliqué de lâcher Netflix. Le N rouge a beau donner 10 raisons par mois de réévaluer son budget streaming à la baisse, on lui en trouve toujours une pour prolonger son bail sur le papier des dépenses fixes. Ce mois-ci, le cupidon de la plate-forme se nomme Le Roi des Ombres, « un film de banlieue avec Kaaris » qui comble bien plus que les promesses d’un tel intitulé.

Délit de Faciès

Adama aimerait bien être un jeune homme sans autres histoires que la cécité dont il s’accommode depuis son enfance. Rien de nature à perturber un univers bien ordonné entre sa famille, le restaurant de son père, et sa musique qu’il compose depuis sa chambre. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si n’était son demi-frère Ibrahim, caïd de la cité et seule ombre d’un tableau qui s’apprête à sombrer dans les ténèbres.

On aurait (ô combien) tort de réduire Le Roi des Ombres à la logique algorithmique manifestement à l’œuvre derrière son instigation. Banlieue + Rappeur connu + petite touche de handicap pour flatter les plus intersectionnels des abonnés… Tout ce qu’il faut pour du prêt-à-regarder de catalogue oublié par tout le monde passé son quart d’heure de célébrité au top tendance du week-end. Or, le film de Marc Fouchard refuse de ressembler à ça, et paradoxalement c’est ce qu’il semble lui être reproché par beaucoup.

Il suffit de parcourir les retours spectateurs, entre ceux qui sont déçus de ne pas retrouver le cahier des charges tel quel, et ceux qui ont refusé d’y voir autre chose. On pense aux frères Hugues, autres cinéastes auxquels on reprochait de faire des films de ghetto qui ne ressemblaient pas à des films de ghetto. Comme un Menace II Society  en son temps (toutes proportions gardées, on est bien d’accord), Marc Fouchard et son équipe paient le prix de la licence poétique dans un « genre » astreint au dogme documentaire des apôtres du déterminisme qui ne s’assume pas.

A savoir que les personnages ne doivent jamais trahir ce qu’ils sont (même s’ils n’existent pas) dans le monde, l’histoire ne doit jamais dépasser la vérité du contexte  (laquelle ?!), parce que C’EST PAS COMME ÇA QUE ÇA SE PASSE « LÀ-BAS ». Bref, en France on a le droit à tout sauf à la fiction : la banlieue est un justiciable du réel comme un autre.

Certes Le Roi des Ombres n’est pas le premier à tomber sous le joug de tels conditionnements. Mais sans la force de frappe d’un Bac Nord ou d’un Athéna, on aurait pu craindre que le statut d’outsider de Netflix lui soit préjudiciable. Que le film de Marc Fouchard soit condamné à errer dans cet entre-deux où il sera vu mais pas forcément regardé par un public habitué à scroller les évidences qui ne lui sautent pas immédiatement aux yeux. Au royaume des borgnes, les aveugles sont des rois sans couronnes.

Or Noir

Mais manifestement, il ne sert à rien de se protéger par excès de pessimisme. Trois semaines après sa sortie, le film continue d’être un carton de visionnaire non seulement sur Netflix France, mais dans le MONDE. La France s’exporte, et c’est une excellente nouvelle que de constater le moyen et long-terme reprennent leurs droits là où s’arrête la loi de l’algorithme, qui ne dépasse pas le périmètre des trois premiers jours.

Il faut dire que le film de Marc Fouchard présente des atouts qui dépassent largement son statut de « film de banlieue à la française with Kaaris« . Et en premier lieu l’art prendre son temps sans gaspiller celui du spectateur, en prenant deux plombes pour raconter ce qui peut et doit tenir en une heure et demie. Ça a l’air de rien dit comme ça, mais à l’heure de la profusion de contenus, le public fait d’autant plus attention quand il clique sur Play. Le temps, c’est la matière première la plus convoitée sur le marché de la vie moderne, et le cinéma épouse la pyramide de Maslow du spectateur quand il fait œuvre d’efficacité.

En l’occurrence, ce n’est ni un gros mot, ni un manque de matière, mais simplement une façon de laisser le public mettre lui-même les points sur les I, sans rien ajouter à ce qui se joue dans le cadre et entre les images. Ici, c’est ce qui permet notamment au réalisateur d’opérer dans le feutré le basculement du film dans un régime à la lisière du fantastique, à mesure que l’histoire épouse les contours de la légende malienne dont elle s’inspire.

Il n’y a rien d’arbitraire quand le point de vue est bien en place. Le film adopte celui d’Adama, personnage principal privé de sa vue mais ultrasensible aux énergies. Notamment celle son demi-frère Ibrahim, joué par un Kaaris également auteur de l’idée originale, qui impose à l’image une noirceur aussi muette qu’évocatrice avant même que son personnage ne tombe dans le côté totalement obscur de la force.

Mémoire de Forme

Il est loin le rappeur qui imitait Marlo Stanfield dans le Braqueurs de Julien Leclerc. De ses reactions-shot à ses marques en passant par sa gestuelle, Riskaa prend son nouveau métier très au sérieux. Ça se voit et surtout ça s’oublie, jusque dans ses indécollables lunettes de soleil, ici instrument de jeu et non pas argument de pose. Kaaris donne beaucoup plus qu’attendu, à l’instar du film dans son entier.

La générosité n’est pas une question qui se jauge forcément au déploiement de moyens à l’écran, c’est aussi tout simplement une exigence de cinéma. Ça passe par diriger le regard des comédiens, une lumière qui « habille » (au sens propre) les personnages et investit leurs émois, une façon d’introduire l’allégorie et l’abstraction dans le décors urbain d’une cité HLM… Le roi des Ombres fait la somme de ces petits détails qui constituent toute la différence entre un contenu qu’on oublie et un film auquel on pense encore quelques semaines après sa diffusion. Bref, pas un film Netflix mais un film de cinéma sur Netflix.

Bande-annonce : Le roi des ombres

https://www.youtube.com/watch?v=lEHbqijqxkM&t=1s

Fiche Technique : Le roi des ombres

De Marc Fouchard
Par Marc Fouchard
Avec Kaaris, Alassane Diong, Carl Malapa
17 mars 2023 sur Netflix / 1h 29min / Drame

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Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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