« Dracula » : le démon des Carpates adapté en BD par Georges Bess

L’auteur et dessinateur français Georges Bess publie une adaptation fidèle de Dracula aux éditions Glénat. Il ajoute au texte passionnant de Bram Stoker des représentations somptueuses, empruntant tant à l’épouvante qu’à la poésie.

C’est dans un noir et blanc poétique et crépusculaire que vient se plaquer le récit de Dracula tel qu’imaginé par l’écrivain irlandais Bram Stoker à la fin du XIXe siècle. Pendant que Mina se ressource dans un cimetière situé sur une falaise et offrant une vue imprenable sur les environs de Whitby, son fiancé Jonathan Harker, jeune clerc de notaire, voyage en direction de la Transylvanie, une région reculée et enneigée sise en Europe de l’Est, où il doit rejoindre le comte Dracula, qui souhaite se porter acquéreur d’une propriété immobilière à Londres. La tension émerge peu à peu, dans une gradation savamment orchestrée. Ce sont d’abord la fatigue et les mutations de son environnement immédiat qui brouillent les sens de Jonathan. Plus tard, ses interlocuteurs se signent à l’évocation du nom de son mystérieux client, tandis que le serviteur mandaté pour l’accompagner jusqu’au château du comte ajoute à des traits physiques inquiétants l’étrange faculté de mettre en fuite une meute de loups affamés.

Épousant le point de vue de Jonathan Harker, le lecteur découvre un château labyrinthique duquel il est impossible de s’échapper. Il interroge la figure du comte Dracula, dont le visage livide et émacié, la peau craquelée, les dents acérées et les ongles de vautour laissent présager la nature profonde. Cet homme n’est encore, dans l’histoire de Bram Stoker, qu’un richissime notable local cherchant à s’offrir un pied-à-terre dans une grande capitale occidentale. Il ne se dévoile qu’à mesure des réflexions du jeune clerc de notaire : c’est un individu qui ne semble évoluer que de manière nocturne, qui ne s’abreuve ni se sustente devant son hôte, capable des affabilités les plus exquises comme de l’absence la plus absolue. Bientôt, son comportement ne laissera plus place au moindre doute et Jonathan comprendra, un peu tardivement, qu’il court un danger mortel. Il est déjà prisonnier d’un édifice dont la majesté n’a d’égal que le sinistre. Il voit la missive cryptée qu’il cherche à expédier au pays lui revenir dans les mains de Dracula. Très habilement charpenté, cet arc narratif bénéficie de traits raffinés, d’inserts sophistiqués, d’une beauté sépulcrale qui sied parfaitement au récit de Bram Stoker. L’auteur et dessinateur français Georges Bess façonne avec maestria une créature aussi glaçante qu’élégante, pouvant se muer en animal ou en insecte, voire se dissiper dans une brume épaisse.

La jonction des deux mondes, ordinaire et vampirique, déjà opérée à travers les yeux de Jonathan Harker, va définitivement se matérialiser à Whitby, où Lucy, l’amie de Mina, fait l’objet des convoitises du comte, en visite en Angleterre. Après avoir semé le chaos sur une goélette au point d’en terrifier et décimer l’équipage, Dracula plante ses canines dans le cou de la jeune femme. Laissée tous les matins dans un état léthargique, elle frôle plusieurs fois la mort, sans que ses proches, ni même le Docteur Abraham Van Helsing, un spécialiste venu expressément d’Amsterdam, ne parviennent à prévenir le drame. La suite est entendue : au moyen de l’attirail du parfait chasseur de vampires (ail, hosties, eau bénite, pieu…) et en recourant à la transe hypnotique, il s’agira de chasser le monstre pour mettre un terme à son épopée macabre. Et au cours de cette entreprise menée d’une main de maître, Georges Bess immerge son lecteur au cœur de la réalité asilaire (un aliéné y devient le suppôt de Dracula) ou fait état des indigents anglais, projetant les songes de ses personnages « là où errent ceux qui n’ont ni feu ni toit et qui, la nuit venue, se blottissent dans une encoignure de porte ou dans un porche pour y dormir ».

Cette adaptation fidèle de Bram Stoker se caractérise davantage par la sophistication et le sens de l’image du Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau que par les outrances horrifiques de la Hammer. Sa plus-value est évidente – et immense : elle attribue à un roman épistolaire classique des représentations visuelles somptueuses, qui entrent en résonance parfaite avec son propos et sa tonalité. Tout y apparaît réussi, des détails les plus infimes (dans les décors, par exemple) à la construction dramatique, en passant par la caractérisation des différents protagonistes, y compris secondaires.

Dracula, Georges Bess
Glénat, octobre 2022, 224 pages

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4.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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