« L’Île au trésor » : un classique du roman d’aventure revisité

Les éditions Daniel Maghen publient une version illustrée par Riff Reb’s du roman L’Île au trésor, de Robert Louis Stevenson. Ce dernier fait en sus l’objet d’une nouvelle traduction de Jean-Jacques Greif (Tristram, 2018).

Paru en 1883, le roman L’Île au trésor demeure une œuvre-phare de la littérature d’aventure, un récit initiatique qui, tout en captivant ses lecteurs par son intrigue et ses nombreuses péripéties, dévoile également les abysses de l’âme humaine. Dès les premières pages, Stevenson plonge le lecteur dans l’univers de l’aventure maritime et de la quête du trésor. L’intrigue se déroule au XVIIIe siècle et met en scène des personnages hauts en couleur, tels que Jim Hawkins, le jeune narrateur, l’austère capitaine Smollett, le dévoué docteur Livesey et le charismatique pirate Long John Silver. Le roman se démarque par une atmosphère envoûtante, des descriptions méticuleuses et des dialogues percutants, qui contribuent à immerger le lecteur dans un univers de pirates, de trahisons et dans la recherche obstinée, corruptrice, d’un trésor enfoui.

L’une des thématiques centrales de L’Île au trésor est la confrontation entre la civilisation et la barbarie, l’ordre et le chaos. L’opposition entre le docteur Livesey, représentant de la rationalité et de la moralité, et Long John Silver, symbole de la ruse et de la duplicité, illustre cette dichotomie. Par ailleurs, le roman explore les notions de loyauté et de trahison à travers les diverses alliances et mésalliances entre les personnages, révélant la complexité des relations humaines et la fragilité des liens qui unissent les individus.

Dans cette quête initiatique, en partie préfigurée par Le Scarabée d’or d’Edgar Allan Poe, grande influence de Robert Louis Stevenson, Jim Hawkins est confronté à de multiples obstacles qui mettent à l’épreuve sa bravoure et son discernement. Son personnage s’inscrit dans la tradition des jeunes héros de la littérature d’aventure, tels que Tom Sawyer de Mark Twain ou Oliver Twist de Charles Dickens. La transition de Jim de l’enfance à l’âge adulte, symbolisée par sa confrontation avec les dangers et les tentations de la piraterie, constitue une métaphore de l’évolution de l’individu confronté aux vicissitudes de la vie, un thème récurrent dans la littérature classique.

Long John Silver, quant à lui, se révèle être un personnage ambivalent et fascinant, capable de susciter à la fois l’admiration et la répulsion. Sa personnalité complexe et énigmatique en fait un antagoniste digne de ce nom, à l’instar de figures telles que Iago dans Othello de Shakespeare ou le comte Dracula de Bram Stoker, dissemblables par leur nature mais comparables dans leur dimension narrative. La relation entre Jim et Silver, mêlée de respect, de crainte et de trahison, constitue l’un des axes narratifs les plus intéressants du roman, reflétant les ambiguïtés de l’âme humaine et les dilemmes moraux auxquels les personnages sont confrontés.

La quête du trésor, qui constitue le moteur principal de l’intrigue, s’érige en prétexte pour interroger la nature humaine et ses désirs inavoués. Le trésor symbolise à lui seul l’avidité, la convoitise et les rêves de richesse qui animent les personnages, mais également, par procuration, le lecteur. À cet égard, L’Île au trésor s’inscrit dans une longue tradition littéraire qui explore la quête de la fortune et les conséquences de l’avidité, comme The Pardoner’s Tale de Geoffrey Chaucer ou Faust de Johann Wolfgang von Goethe.

La mise en récit de cette quête du trésor passe par des cartes, des indices et des histoires entrecroisées, qui jalonnent le roman et témoignent d’une certaine fascination de l’auteur pour les mécanismes narratifs et les ressorts de la fiction. Augmenté des traits précis et dynamiques de Riff Reb’s, tantôt en noir et blanc, tantôt dans des couleurs aux contrastes travaillés, L’Île au trésor peut légitimement prétendre à une place au panthéon des romans d’aventure les plus profonds et haletants. À travers ses personnages mémorables, ses thématiques universelles et ses références littéraires, l’œuvre de Stevenson s’impose comme un classique intemporel, dont l’influence et la pertinence continuent de résonner aujourd’hui encore dans la littérature mondiale.

La maîtrise stylistique est quant à elle double, puisqu’à la verve de l’auteur s’ajoute la maestria de l’illustrateur, connu pour son habileté graphique et ses dessins dynamiques, expressifs et immersifs.
Dans le cas présent, Riff Reb’s alterne les pleines pages (voire les doubles pages) et les dessins orphelins, mais en accordant toujours une attention particulière à la composition, au cadrage ou aux perspectives.

On ne boude décidément pas notre plaisir.

L’Île au trésor, Robert Louis Stevenson et Riff Reb’s
Daniel Maghen, novembre 2022, 304 pages

Note des lecteurs1 Note
5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Faire la peau : le brûlot qui affronte le tabou de la violence des mères

Et si la véritable violence faite aux filles n'était pas celle du patriarcat, mais celle des mères elles-mêmes ? Dans Faire la peau, Louise Chennevière signe un récit-réquisitoire incandescent sur le couple mère-fille, où l'écriture, entre rage et réflexivité, tente de dire l'inacceptable : la complaisance d'une lignée de mères dans la violence systémique qu'elles ont elles-mêmes subie. Un livre-ravage qui pose une question vertigineuse : faut-il tuer sa mère pour sortir d'une aliénation et vivre enfin libre ?

« L’Âge des inutiles » : et si le ver était dans le fruit ?

Dans "L’Âge des inutiles", David Da Silva croise Donald Trump, la Silicon Valley, l’intelligence artificielle et le cinéma pour poser une question simple mais inquiétante : et si le progrès que nous célébrons préparait déjà notre propre déclassement ? Non pas la grande apocalypse mécanique promise par la science-fiction, mais quelque chose de plus discret et rationnel : un monde où l’humain deviendrait peu à peu l’élément le moins rentable du système.

Viser juste : le premier livre d’Adèle Haenel

Le livre de l'actrice et militante Adèle Haenel "Viser juste" est sorti le 21 août 2026. Véritable enquête littéraire (alternant théâtre, script, essai, récit et analyse), le livre ne se contente pas de raconter, mais propose de penser autrement, de décortiquer le langage pour sortir du récit créé par les dominants, comme au cinéma quand c'est le réalisateur seul qui est tout-puissant, invisibilisant tout le travail collectif. L'écriture de "Viser juste" est aussi travaillée qu'incisive, elle nous plonge au cœur du sujet sans baisser les yeux. Adèle ne se contente pas de témoigner, mais analyse le système qui a rendu possible, et rend encore possible, l'agression dont elle a été victime enfant.