« Des Martiens au Sahara » : croire en l’incroyable

Dans un monde où les réseaux sociaux jouent un rôle prédominant dans la circulation de l’information, les fake news se propagent rapidement et trouvent un écho important. Le domaine de l’archéologie n’échappe pas à ce phénomène. Dans une réédition actualisée d’un ouvrage paru en 2009, Jean-Loïc Le Quellec revient longuement sur plusieurs théories infondées mais ayant pourtant la peau dure…

Le rabbit hole, une métaphore pour décrire la descente dans un enchaînement de découvertes et d’idées de plus en plus étranges ou obscures, n’est pas seulement pertinent dans le contexte de la Covid-19. Il est facile de se perdre dans les méandres des théories alternatives et des récits pseudoscientifiques, qui sont souvent relayés sur les réseaux sociaux et les forums de discussion. Ils remettent en question les connaissances établies et les méthodes scientifiques éprouvées, et peuvent sembler attrayants pour ceux qui cherchent des réponses simples ou spectaculaires à des questions complexes.

Les exemples ne manquent pas. Le Tertre du Serpent, un site archéologique situé en Amérique du Nord, a par exemple fait l’objet de nombreuses spéculations et interprétations pseudo-scientifiques. Jean-Loïc Le Quellec nous rappelle par ailleurs que l’auteur britannique Graham Hancock défend l’idée de civilisations avancées et perdues remontant à des millénaires, avant les premières sociétés reconnues par les archéologues. Ses théories, largement critiquées par la communauté scientifique pour leur manque de rigueur et de preuves, trouvent néanmoins un large écho auprès d’un public en quête de mystères et d’explications alternatives à l’histoire humaine.

De nombreuses théories, bien que dépourvues de preuves solides et d’acceptation de la communauté scientifique, peuvent devenir virales sur les réseaux sociaux et influencer la perception du public sur l’archéologie et la préhistoire. Comme le note Jean-Loïc Le Quellec : « Hélas, les humains appartenant à une « espèce fabulatrice » et préférant entendre et croire n’importe quelle (Pré)histoire plutôt que d’affronter l’absence de réponse aux sempiternelles questions d’origine, il est à craindre que, pendant longtemps encore, il se trouvera des archéologues romantiques pour venir nous affirmer qu’ils ont vu des images de Martiens au Sahara, retrouvé le squelette d’un géant biblique ou découvert des inscriptions phéniciennes en Amérique, ou bien pour nous faire le récit des périls qu’ils durent affronter en cherchant l’arche de Noé, le jardin d’Éden, la lance de Longinus ou l’Arche d’alliance. »

Cette assertion, qui conclut l’ouvrage, ne souffre aucune ambiguïté. Elle est surtout créditée d’une série de cas concrets, qui démontrent le caractère universel et intemporel des fake news archéologiques. Il sera ainsi, dans Des Martiens au Sahara, question des collections de musées qui s’enrichissent de contrefaçons (les fameux crânes de cristal d’Eugène Boban) à une époque où les fouilles véritables demeuraient rares et où les marchands d’art avaient pignon sur rue. Jean-Loïc Le Quellec mentionnera aussi le traitement médiatique d’une action écologique, les journalistes présentant une arche comme une reconstruction ou une reproduction de l’arche de Noé, qui n’a pourtant jamais existé.

Le phénomène des pareidolies, bien connu, supporte son lot de lectures erronées, dont celles de Chonosuke Okamura, dont la classification des trouvailles a de quoi laisser pantois. Des Martiens au Sahara rapporte d’autres cas où l’homme semble trompé par sa propre intuition. Ainsi, le Creation Evidence Museum (CEM) présente comme une preuve scientifique un prétendu doigt humain fossilisé trouvé dans une formation du Crétacé, datant entre 65 et 145 millions d’années, bien avant l’apparition de l’homme. Pour corroborer cette théorie sont utilisés les résultats d’un examen aux rayons X… qui ne révèlent pourtant rien de probant, si ce n’est que l’affirmation d’une présence humaine antérieure aux connaissances admises est effectivement absurde ! Le chercheur Samuel Hubbard croit quant à lui deviner dans une gravure la représentation d’un dinosaure, dont la posture attesterait de manière irréfutable de la coexistence entre l’homme et cet animal. Il sera discrédité par là même où il pensait faire mouche : la position de la colonne vertébrale du dinosaure est anormale.

« Quant à la recherche de la date précise de la Création, ou du Déluge biblique, il est sidérant de voir que des essayistes continuent de pratiquer ce genre de vains calculs dans un vide archéologique absolu, plus d’un demi-siècle après la publication, aux presses de l’Université de Chicago, du livre fondateur de Willard Frank Libby sur le principe de la datation au radiocarbone. » C’est un peu le problème avec la désinformation, qu’elle soit archéologique ou non : la raison n’a aucune prise sur ceux qui ne jurent que par le dogmatisme et les biais de confirmation. En Chine, des chercheurs en art rupestre, influencés par le chauvinisme et relayés par la presse, prétendent identifier l’origine préhistorique de certaines écritures. Un communiqué de l’agence de presse Xinhua en 2007 prétendait par exemple que des gravures rupestres vieilles de 8 000 ans seraient à l’origine de l’écriture chinoise. Les experts ont beau réfuter ces affirmations et démontrer que les gravures trouvées étaient d’un type commun, le mal est fait : la fausse information circule en boucle (pas tout à fait fermée) et les convaincus continuent de l’être… D’autres fois, ce sont les mythes, confondus avec les faits historiques, qui poussent à la confusion. Et l’auteur de rapporter les propos de Roger Dadoun sur le matriarcat primitif.

Conclusion : prudence et circonspection en toutes circonstances.

Des Martiens au Sahara, Jean-Loïc Le Quellec
Éditions du Détour, mars 2023, 440 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Le Principe de Wellington : l’aveu en énigme

Le Principe de Wellington de Nathalie Léger : une commande de scénario sur l’aveu devient une enquête vertigineuse sur l’écriture, la vérité et les masques du « je ». Entre anagnorisis tragique, Wittgenstein, Emily Dickinson et imitation des personnages aimés, la narratrice-écrivaine explore les confins du langage et de la fiction, interroge les affres de la création et la culpabilité, et tisse une émouvante apologie de la relation entre frères et sœurs.

« Géographie du rap » : musique périphérique

Dans "Géographie du rap : Villes et scènes en France et aux États-Unis", le géographe Séverin Guillard étudie les signes et lignes de force qui relient les artistes à leurs villes, ainsi que les inégalités qui séparent les scènes locales des centres de l’industrie musicale. De Lille à Atlanta en passant par Paris, représenter un lieu, c’est aussi revendiquer sa place sur un échiquier complexe.

« Atlas des années 1960 » : les sixties expliquées et illustrées

Cent cartes pour parcourir une décennie que la mémoire tend parfois à réduire à ses refrains et à ses couleurs. Avec cet "Atlas des années 1960", Gordon Kerr et l’illustratrice Claire Rollet font voisiner l’effervescence culturelle, les conquêtes sociales et les lignes de fracture qui traversent le monde.