Tetris : thriller qui casse des briques

Marchant dans les pas d’Argo, Tetris se présente bien plus comme un thriller d’espionnage qu’un banal biopic. L’ensemble se révèle être fort plaisant grâce à son énergie et sa sympathie communicatives, mais beaucoup trop sage dans sa mise en scène. D’autant plus que le film, par ses expérimentations à la Scott Pilgrim, promettait un divertissement un poil délirant, ce qu’il n’est en aucun cas.

Synopsis de Tetris : L’incroyable histoire du plus populaire des jeux vidéo et comment il a rencontré la ferveur des joueurs du monde entier. Henk Rogers découvre Tetris en 1988 et risque le tout pour le tout lorsqu’il se rend en URSS, où il s’allie à Alexey Pajitnov, pour faire connaître le jeu au monde entier…

Si un certain Super Mario Bros. s’octroie actuellement les salles obscures, il ne faut pas oublier qu’un autre jeu vidéo a récemment fait l’actualité cinéma. Et pour rester auprès de Nintendo, il s’agit ni plus ni moins que le très célèbre Tetris. Ce jeu qui consiste à empiler des blocs de diverses formes et qui avait contribué aux ventes pharaoniques de la fameuse Game Boy. Oui, mesdames et messieurs, ce titre a également eu les honneurs d’une œuvre cinématographique ! Un long-métrage, plus exactement, réalisé par Jon S. Baird (Ordure !, Stan & Ollie) et qui est disponible sur la plateforme AppleTV+ depuis le 31 mars dernier. Mais rassurez-vous, vous n’aurez pas droit à une adaptation directe de l’œuvre vidéoludique. Car Tetris n’a aucunement l’ambition de transposer son univers pixelisé sur grand écran – comme il aurait très bien pu faire, malgré son concept inadaptable. Mais de raconter l’histoire de sa conception. Ou plutôt de la guerre d’appropriation des droits dont l’œuvre fut victime à la fin des années 80. Qui aurait très bien pu mettre de l’eau dans le gaz à l’international, à une époque où sévissait encore la Guerre froide.

Mais au lieu de traiter le récit tel un banal biopic, Tetris préfère suivre les pas d’Argo, de Ben Affleck. À savoir se présenter à nous tel un thriller d’espionnage, pour mettre sous le feu des projecteurs une situation rocambolesque qui a pourtant participé à l’Histoire avec un grand H. Ici, le récit s’intéresse à Henk Rogers. Un entrepreneur et développeur de jeu qui va vouloir exploiter une véritable poule aux œufs d’or, en se rendant en URSS pour obtenir les droits du jeu Tetris. Jeu néanmoins revendiqué par plusieurs grandes sociétés (dont Mirrorsoft et Nintendo)… et ce à la suite d’un accord fumeux entre le gouvernement russe et l’homme d’affaires Robert Stein. En partant de ce postulat, le long-métrage enchaîne les confrontations industrielles, politiques et idéologiques (capitalisme contre le communisme) avec beaucoup de malice et de fluidité afin d’offrir à l’ensemble une certaine énergie. Et ce sans oublier d’y introduire de la légèreté pour amplifier le grotesque de la situation. Ainsi qu’un soupçon de tension – notamment quand intervient le KGB – pour rappeler les lourds enjeux pesant sur cette aventure. Bien évidemment, le tout parait bien romancé par moment, au point d’ajouter une séquence de course-poursuite endiablée. Voire survole bon nombre d’aspects historiques pourtant primordiaux, comme la rivalité entre les entreprises vidéoludiques (Atari, Sega et Nintendo). Mais Tetris a le mérite de lever le voile sur ce récit méconnu du grand public, et il y parvient avec beaucoup de sincérité et d’implication.

Cela se ressent énormément à travers les nombreuses personnalités qui ont travaillé sur le film. À commencer par le casting, mené par un Taron Egerton qui surjoue abondamment sans jamais tomber dans l’excès indigeste et qui arrive à rendre son personnage attachant. Même constat pour le compositeur Lorne Balfe, qui s’est permis d’adopter une ambiance sonore qui rappelle fortement les jeux des consoles 8-bits (dont la NES, la Master System et l’Atari 7800 entre autres), très nostalgique et agréable à l’écoute. Et si voir trois monteurs au générique peut à première vue faire peur, Tetris bénéficie d’un montage qui procure à l’ensemble un rythme endiablé et plaisant. Pour dire, le long-métrage s’autorise même quelques expérimentations visuelles liées à l’univers des jeux vidéo. Comme de faire des transitions pixélisées entre chaque changement de décors géographiques. Ou encore de de présenter les chapitres du récit tels des niveaux à parcourir. Comme si Jon S. Baird voulait par moment s’éloigner d’Argo en donnant des airs de Scott Pilgrim à son œuvre. Il est toutefois dommage que, sur ce point-là, le film se montre bien trop sage et n’aille pas au bout de son ambition.

Car en s’y penchant de plus près, Tetris promettait un thriller d’espionnage un brin délirant. Comme peuvent en témoigner le surjeu de sa tête d’affiche, de ses parenthèses visuelles et de sa légèreté prédominante. Même l’affiche du film annonçait un divertissement haut en couleur, c’est pour dire ! Ce qui aurait d’ailleurs concordé avec la présence à la production du réalisateur Matthew Vaughn (Layer Cake, Kick-Ass, Kingsman), dont la folie n’est plus à démontrer. Malheureusement, Jon S. Baird n’a clairement pas son panache ni son ingéniosité. Car si l’ambiance, le casting et le montage offrent à Tetris son rythme, la mise en scène, elle, se montre un chouïa paresseuse et impersonnelle. Quant aux expérimentations visuelles citées plus haut, elles donnent l’impression de n’être qu’un habillage gratuit et parfois mal exploité. Pour preuve : le climax du film adopte un écran « Congratulations ! », comme toute fin de jeu de l’époque. L’idée est franchement forte sympathique ! Mais dans ce cas, pourquoi ne pas avoir faire de même quand le personnage principal sort la tête de l’eau après un passage à vide ? En affichant des messages du genre « Continue ? », « Game Over », « Insert 1 Coin » ou encore « Extra-Life » ? Cela aurait été grandement judicieux, voire cohérent avec le reste. Mais au lieu de cela, nous avons les codes vidéoludiques de l’époque qui sont ainsi repris, mais sans réel génie.

Et c’est vraiment dommage d’arriver à un tel constat, tant Tetris avait suffisamment de cartes en mains pour être un thriller d’espionnage sortant du lot. Non pas que l’ensemble soit de mauvaise facture, au contraire ! Le long-métrage fait preuve d’une efficacité et d’une énergie qui fait plaisir à voir. Et il ne sera pas rare de replonger à l’avenir dans son visionnage, avec autant d’envie. Cependant, il manque au film de Baird cette folie que nous attendions d’un tel projet. Une folie dont nous sentons pourtant la présence à chaque seconde, mais qui ne décolle à aucun moment. Qu’à cela ne tienne ! Tetris aura su nous redonner envie de reprendre cette bonne vieille Game Boy, et d’y enclencher la célèbre cartouche de jeu. Car, en plus d’avoir raconté l’histoire du jeu, le titre peut se vanter de nous avoir replongés en pleine nostalgie. Et par moment, cela fait un bien fou !

Tetris – Bande-annonce

Tetris – Fiche technique

Réalisation : Jon S. Baird
Scénario : Noah Pink
Interprétation : Taron Egerton (Henk Rogers), Toby Jones (Robert Stein), Nikita Efremov (Alekseï Pajitnov), Sofia Lebedeva (Sasha), Roger Allam (Robert Maxwell), Anthony Boyle (Kevin Maxwell), Togo Igawa (Hiroshi Yamauchi), Ken Yamamura (Minoru Arakawa)…
Photographie : Alwin H. Küchler
Décors : Daniel Taylor
Costumes : Nat Turner
Montage : Colin Goudie, Ben Mills et Martin Walsh
Musique : Lorne Balfe
Producteurs : Gillian Berrie, Len Blavatnik, Gregor Cameron, Matthew Vaughn et Claudia Vaughn
Maisons de Production : AppleTV+, AI-Film, Marv Films et Unigram
Distribution (France) : AppleTV+
Durée : 118 min.
Genres : Thriller, espionnage
Date de sortie :  31 mars 2023
Royaume-Uni, Etats-Unis – 2022

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Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

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