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Fifam 2023 : Bye Bye Tibériade, en présence de Hiam Abbass

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En racontant l’histoire des femmes de sa famille, Lina Soualem fait de Bye Bye Tibériade un témoignage intime, qui se mêle aux destinées de femmes dans l’exil et les choix radicaux qu’une vie impose parfois. Un film pudique et sensible sur une expérience personnelle qui devient collective.

hiam-abbass-fifam-2023-film Nadine Naous, Hiam Abbass, Lucas Simoni (Cinéma Orson Welles) lors de la présentation de Bye Bye Tibériade au Fifam 2023 (photo de Chloé Margueritte)

Hiam Abbass n’a pas caché sa fierté et son émotion lors de la présentation du film réalisé par sa fille, Lina Soualem au Fifam ce dimanche 12 novembre. Une fierté liée à l’exercice d’hommage et de mémoire commencé par la réalisatrice dès son premier film documentaire. Leur Algérie racontait l’histoire familiale du côté de son père. Cette fois, Lina Soualem parle de son arrière-grand-mère de sa grand-mère, de sa tante et de sa mère. Le film mêle plusieurs sortes d’images et différentes manières de raconter les faits, le passé.

Les premières images qui nous sont offertes sont issues des archives familiales de Lina Soualem. On la voit se baigner, enfant, dans le lac de Tibériade avec sa mère, l’actrice Hiam Abbass, qui joue ici son propre rôle ou plutôt témoigne. Il y a donc ces images datées entre 1992 et 1994 qui restituent les traces de la présence de Lina en Palestine où elle ne cesse de répéter qu’elle est la première femme de la famille à ne pas être née. Bye bye Tibériade est aussi le récit du départ de Hiam Abbass pour Paris avec le rêve de devenir actrice. Une rupture brutale qui la sépara de sa famille jusqu’à la naissance de Lina. D’autres images d’archives historiques viennent se mêler à celles de la famille. Des images d’anonymes que Lina et ses équipes ont cherché dans un  pays où elles sont dispersées. De plus, elle ne voulait pas des images déjà vues et revues et cherchait des images de femmes dans ces archives palestiniennes. Un vrai défi ! Pourtant, ces images existent et sont dévoilées à l’écran. Elles viennent mêler histoire familiale et récit collectif. Lina Soualem ajoute à cela des photos qu’elle colle avec sa mère puis ses tantes sur les murs parisiens et les murs palestiniens pour regarder les visages de celles qu’elle a connues ou si peu (son arrière-grand-mère décédée quand elle avait dix ans ou sa grande tante dont elle ne se souvient pas).

L’histoire est avant tout dite, il fallait donc qu’elle devienne cinéma. Lina Soualem fait beaucoup appel à l’écrit dans son film, que ce soit à travers la lettre qu’elle a écrite sur sa famille et qu’elle fait lire par sa mère, à travers les écrits de jeunesse de sa mère ou encore à travers sa voix off. Enfin, Bye bye Tibériade est aussi un récit au présent dans lequel les choses sont vécues presque dans l’immédiateté : les échanges entre Hiam et Lina, avec les tantes, la grand-mère. La réalisatrice utilise aussi le métier de sa mère, actrice, pour proposer quelques mises en situation : Hiam rejoue l’annonce de son premier mariage à son père sur  la scène du théâtre où elle répétait en secret à 20 ans. Devant l’école de photographie, elle et sa sœur rejouent l’entretien de Hiam pour y entrer et échapper au destin qu’elle refuse.

Lina Soualem utilise tous les procédés possibles pour raconter cette histoire sans l’arracher à ses protagonistes. Elle interroge, elle regarde sa mère, elle apparaît aussi à l’écran. Elle veut connaître cette histoire, ne pas l’oublier, la transmettre, car elle est faite de départs forcés ou volontaires, de frontières infranchissables et surtout d’une famille qui sait toujours se retrouver… Des moments émouvants qui produisent une mémoire collective nécessaire : « Il fallait que je prouve que cette histoire intime avait du collectif en elle et que le collectif avait affecté l’intime. J’étais tout le temps entre ces deux dimensions, et ce, dès mon premier jour de tournage » (propos de Lina Soualem à propos de son premier film qui collent parfaitement à l’esprit du second).

Bande-annonce : Bye Bye Tibériade

Fiche technique

Il y a environ trente ans, Hiam a quitté son village palestinien Deir Hanna, en Galilée, où elle a grandit avec son arrière grand-mère Um Ali, sa mère Neemat et ses sept soeurs, pour poursuivre son rêve de devenir actrice, en France, à Paris.

Réalisatrice : Lina Soualem
Avec : Hiam Abbass
Montage : Gladys Joujou
Producteur : Jean-Marie Nizan
Date de sortie : 24 avril 2024 (France)

Compétition moyens métrages Fifam 2023 : La mécanique des fluides, Les menteuses

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La mécanique des fluides et Les menteuses explorent, à leurs manières bien distinctes, les violences meurtrières et sexuelles faites aux femmes, les deux moyens métrages étaient présentés ce jour en compétition au Fifam 2023.

La mécanique des fluides

Synopsis : Enquête numérique dans la violence et la solitude de la communauté incel.

Réalisation : Gala Hernández López
Durée : 38 min

Gala Hernandez Lopez trouve un jour sur un internet la lettre de suicide d’un jeune homme qui accuse l’Amérique de son malheur. Intriguée et touchée par cet écrit baigné de violence, mais surtout de solitude, elle mène l’enquête. Cette recherche numérique la mène tout droit vers les Incels, ces hommes célibataires involontaires (le terme a pourtant en premier lieu été utilisé par une femme), qui développent une haine des femmes. La forme du film se veut expérimentale, en quête de traces de ces Incels sur internet. Des hommes parfois auteurs de massacres comme en 1988 à Montréal. Pourtant, dans les vidéos qu’elle déniche et sort de leur anonymat, Gala trouve surtout une grande solitude. Elle dénonce aussi un système, revenant notamment sur la genèse de Facebook ou des applications comme Tinder et de leurs algorithmes. Au-delà d’une condamnation de la violence de ces hommes, la réalisatrice essaye d’entrer dans leur tête en explorant sa propre solitude, ses propres pensées. Elle est surtout hantée par le devenir du jeune homme de la lettre (jusqu’à interroger l’IA dans une dernière tentative qui tourne à vide), jusque dans ses rêves où elle se trouve condamnée, engloutie. Tout est en construction dans le film, comme une mosaïque d’images et comme la réflexion de la réalisatrice sur ce phénomène. Voir une pensée se construire est un exercice aussi déroutant que passionnant à découvrir sur grand écran.

Les menteuses

Synopsis : Un collectif de jeunes femmes qui luttent avec les armes de la justice et de la création face à un professeur agresseur. Puissance de l’art et de la sororité.

Réalisation : Sylvaine Faligant
Durée : 52 min

En accompagnant le combat de six femmes contre leur professeur de théâtre qui les a harcelées et agressées sexuellement (sur les dix plaintes retenues parmi trente personnes accusatrices), par la justice et la création, Sylvaine Faligan raconte des doutes, des larmes et aussi des renoncements. Elle montre surtout la vivacité de la création, même face à des actes qu’on ne veut pas raconter, mais qui transparaissent pourtant sur scène. Les jeunes femmes s’interrogent au sein même du documentaire sur ce qu’elles sont en train de faire et le côté très vertigineux de ces femmes en train de créer autour de ce qu’elles ont vécu et d’être filmées le faisant, tout en vivant un procès éprouvant. Il y a tout ça dans le film, qui se contente de capter les visages, les corps, les émotions et les mots, sans aucun commentaire. On  regrette simplement ces lignes roses un peu incongrues qui viennent parfois entourer les corps ou les lieux, les objets. Elles donnent l’impression que la réalisatrice avait besoin de montrer qu’elle était là ou de souligner son propos qui pourtant se suffit à lui-même : dans la manière d’avoir la confiance des protagonistes, de poser la caméra, de recueillir les mots, les gestes et de leur donner un espace de résonance. Ces lignes roses ont ainsi plus d’intérêt, de sens quand elles se transforment pour représenter en dessins mouvants les jeunes qui témoignent, sans parole. Aucune image du procès, aucun témoignage sur ce qui s’est passé, mais on sait par quels efforts de redire, de se souvenir, ils passent … jusqu’à être traités de menteurs, jusqu’à avoir besoin du collectif pour s’assurer de sa mémoire, de ne pas être allés trop loin. Il faut au moins cette pudeur du dessin pour rappeler que les mots ont été dits et par quelles étapes passent les victimes dont la parole n’a de valeur que collective ici (les faits individuels ne sont pas qualifiés).

Cinemania 2023 : Iris et les hommes – Le Calamy Show

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Tout le monde se souvient du génial et inattendu Antoinette dans les Cévennes en plein Covid et du succès public qui s’ensuivit, tout comme de son triomphe aux Césars. La nouvelle collaboration de Caroline Vignal derrière la caméra et Laure Calamy devant est peut-être moins emballante, fraîche et homogène, il faut l’avouer, surtout après son début tonitruant et à mourir de rire. Mais l’abattage de la comédienne et un sujet dans l’air du temps nous font passer un bon moment.

Synopsis : Un mari formidable, deux filles parfaites, un cabinet dentaire florissant : tout va bien pour Iris. Mais depuis quand n’a-t-elle pas fait l’amour ? Peut-être est-il temps de prendre un amant. S’inscrivant sur une banale appli de rencontre, Iris ouvre la boite de Pandore. Les hommes vont tomber… Comme s’il en pleuvait !

Ah la délicieuse Antoinette et son âne Patrick ! Quel bon souvenir de cinéma que cette Antoinette dans les Cévennes. Un film qui consacra Laura Calamy comme une actrice incontournable (César à la clé), révéla une cinéaste en la personne de Caroline Vignal et nous fit passer un bon moment de comédie bucolique et primesautière, qui sortait des sentiers battus et prenait des chemins de traverse admirables. Un petit coup de fraîcheur dont tout le monde avait besoin, justement sorti à une période sombre et honteuse. Un bon vent d’air frais en somme.

Comme on dit, on ne change pas une équipe qui gagne ! Les deux femmes refont donc équipe pour une nouvelle comédie qui devait s’intituler, à raison, « Il pleut des hommes » et qui sera finalement titrée de manière plus triviale, Iris et les hommes. Dommage, surtout que cette francisation du culte « It’s raining men » aurait trouvé sa justification pour le titre grâce à un moment de fantaisie et de pure folie présent au sein du long-métrage. Un moment où il se mue en comédie musicale sur le tempo de cette chanson. Une séquence risquée mais parfaitement négociée où Laure Calamy, certes un peu mal à l’aise, se lâche et chante (un peu faux) en pleine banlieue avec des figurants qui se mettent à danser comme dans une comédie musicale. Inattendu, sincère, surprenant et amusant !

Cette seconde collaboration va traiter un sujet en plein dans l’air du temps et de manière tout à fait adéquate. Il s’agit du manque de désir dans le couple et de la tentation de la double vie grâce aux applications de rencontre. Un postulat qu’on trouvait en amont parfaitement adapté pour cette nouvelle association de Calamy et Vignal. La première bien sûr une nouvelle fois devant la caméra et la seconde derrière. Et c’est peu dire que le film commence très fort, sur les chapeaux de roue même. Entre le générique amusant chez l’ostéo, la scène dans le métro avec ses hommes qui parlent à Iris de partout et figurant les messages des applis de rencontre (belle idée de mise en scène) ou encore l’énorme fou rire de la séquence de la photo coquine au cabinet de dentistes, Iris et les hommes nous conquiert de plein fouet.

Mais la cadence a du mal à être tenue sur la longueur. Et on est finalement moins emballé par ce second opus que par l’exceptionnel Antoinette dans les Cévennes puisque la comparaison s’impose forcément. Le personnage d’Iris va évoluer et se redécouvrir au fil des rencontres et on peut affirmer que Vignal évite brillamment le piège du film catalogue où Iris passe d’un homme (et peut-être d’un cliché) à un autre. Le script et le montage sont assez bien verrouillés pour contourner ce risque qui aurait peut-être lassé le spectateur. Attention, on a quand même droit à quelques rencontres diversifiées, voire gratinées, mais juste comme il faut.

En revanche, on pourra trouver la progression psychologique et l’évolution du personnage de Calamy un peu trop soudaines, manquant de finesse. Mais, surtout, plus le film avance moins on rit. Pas que le film devienne inintéressant, mais il semblerait que toutes les cartouches comiques aient été tirées dans le premier tiers. Dommage. Et certaines séquences semblent un peu poussives et peu crédibles, comme celles du repas avec les amis. La relation d’Iris avec son mari passe également, du tout au tout, bien trop rapidement à deux reprises. On se rattrape sur la jolie conclusion et on laissera juger de la morale finale (une femme doit aller voir ailleurs pour pouvoir retrouver le désir marital en gros) à la gent féminine.

Dans cet agréable, mais pas inoubliable moment de cinéma léger et contemporain, il reste tout de même la cerise sur le gâteau, la valeur ajoutée, celle qui fait le sel de cet encas cinématographique. C’est bien sûr une Laure Calamy encore une fois exceptionnelle, déchaînée et dotée d’un tempérament comique une nouvelle fois incroyable. Mais sans pour autant n’être que cela, puisqu’elle est aussi à l’aise dans l’émotion. Une comédienne incroyable malheureusement découverte sur le tard qui a vraiment le sens de la comédie jusqu’au bout des ongles. Un véritable show qu’elle nous propose ici avec « Iris et les hommes » et on en redemanderait presque !

Fiche technique : Iris et les hommes

Réalisatrice: Caroline Vignal.
Scénaristes : Caroline Vignal et Noémie De Lapparent.
Production : Chapka films et France 3 Cinéma.
Distribution France : Diaphana Distribution.
Interprétation : Laure Calamy, Vincent Elbaz, Suzanne De Baecque, …
Durée : 1h44.
Genres : Comédie sentimentale.
3 janvier 2024 en salles.
Nationalités : France.

Rue du Pacifique ou le Far-West confronté à la modernité

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Surtout connu pour Le Pouvoir du chien (1967), l’Américain Thomas Savage s’intéresse ici à une région qu’il connaît bien. Rue du Pacifique (1988) retranscrit l’ambiance d’une époque à situer entre la conquête de l’ouest et le début du vingtième siècle.

Toute la trame du roman se situe à Grayling et alentours, dans le Montana (territoire réputé pour ses grands espaces, région très prisée des écrivains proches de la nature), à partir de 1890 environ. La conquête de l’ouest par les colons blancs est entérinée. De fait, les Indiens ont perdu cet épisode et ne vivent déjà plus que parqués dans des réserves, même si le fils du chef va à l’école et devient même ami avec Zack Metlen. À vrai dire, une partie de ces Indiens a préféré la fuite plus loin. Mais les années à venir réservent encore bien des surprises que ce roman met en évidence, notamment en confrontant deux familles aux ambitions diamétralement opposées, les Metlen qui vivent du produit de leur ferme et les Connor qui prospèrent comme banquiers.

Les individus confrontés à la marche de l’Histoire

Les Metlen et les Connor pourraient prospérer, chaque famille dans son activité, si l’imprévu ne s’en mêlait pas. Le roman montre ce que tout cela devient lorsque les uns et les autres sont amenés à improviser, réagir face aux événements. Bien évidemment, avec les années qui passent, tout évolue et certaines choses changent de manière radicale, les techniques peut-être même avant les hommes. Ainsi, Joe Metlen est confronté à une catastrophe qu’il ne maîtrise absolument pas et qui va bouleverser son existence ainsi que celle de sa famille, dont celle de Zack, son fils. En passant à la génération suivante, les données diffèrent grandement. La Première Guerre mondiale éclate et Zack va y participer. Voilà qui change fondamentalement un homme et le confronte à ce qu’il est réellement. Du coup, Zack se trouve embarqué dans ce qui le passionne et qui va révolutionner une certaine vision du monde.

Un roman qui aurait pu tourner à la saga familiale

Avec ce roman, Thomas Savage s’attaque à une période charnière de la vie aux États-Unis, ce qu’il fait en mêlant l’Histoire telle qu’on la connaît (pas forcément dans ses détails) avec celle de personnages qu’il décrit comme s’il les connaissait bien. Il est probable qu’ici l’auteur s’inspire non seulement de lieux qu’il connaît mais aussi de personnes réelles, ce qui donne beaucoup de vie à son roman. Il accentue cela par un procédé dont il use régulièrement ici, en s’adressant directement à ses lecteurs (lectrices), par des phrases du type « Vous savez bien comment c’est… » qui cherche à les impliquer et qui fonctionne probablement mieux sur un lectorat américain que français. Cependant, malgré une lecture agréable, Rue du Pacifique donne l’impression de manquer un peu d’ampleur au vu du nombre des thèmes qu’il aborde : la confrontation des générations, l’affirmation de soi, le devenir des Indiens dans une Amérique aux mains des blancs, l’impact de l’évolution technique, etc. le tout en faisant évoluer des personnages de trois générations successives. De ce fait, le roman donne l’impression d’une succession de tableaux vivants (à l’image de ce qu’il évoque dans un chapitre), souvent hauts en couleurs, mais dont le lien manque un peu de solidité par moments. Ce que Zack a vécu à la guerre reste bien flou par exemple. L’erreur fondamentale de Joe pourrait aussi être mieux amenée, surtout d’un point de vue psychologique. Ainsi, son personnage est présenté comme assez monolithique, de même que son pendant du côté Connor, ce qui donne d’ailleurs du sel à bon nombre de situations. Quelques personnages féminins sont assez marquants également, l’épouse de Joe ainsi que celle de Zack. Mais, celle qui permettra au destin de la famille de Zack de ne pas s’effondrer n’est qu’une ombre surgie d’un épisode anodin du passé. Quant à la famille Connor, elle n’est que trop peu évoquée et elle n’est là que pour faire un pendant bien pratique aux Metlen. Ce qui n’empêche pas ce roman trop court à mon avis (290 pages) de comporter plusieurs moments forts qui justifient largement sa lecture.

Rue du Pacifique, Thomas Savage
Belfond, mars 2006 (parution originale américaine en 1988)
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3

« Captain Laserhawk » en BD

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Fruit d’une collaboration entre Glénat et Ubisoft, Captain Laserhawk, de Faouz. B et Grelin, plonge le lecteur dans une métropole futuriste, où deux anciens collègues, « Mute » et Dolph, mènent une enquête pour découvrir le responsable d’un assassinat.

Bienvenue à Mega City 4, « une cité corrompue » où le capitalisme a fait son oeuvre. Héroïne de l’album, Elena « Mute » Hicks est une ancienne GI devenue policière, puis détective privée. Elle parcourt la ville sans but, en quête de paradis artificiel, jusqu’au moment où elle apprend que Linda, son ancienne fiancée, a été retrouvée morte. Dolph Laserhawk, son ancien collègue, depuis devenu l’ennemi public n°3, réapparaît dans sa vie au meilleur – ou au pire, c’est selon – des moments. Tous deux vont pouvoir démêler les fils de cette sombre affaire.

Dystopie aux ambiances synthwave, Captain Laserhawk est d’abord le récit d’un amour impossible pour cause d’attentes inconciliables. Elena (« Mute ») et Linda se sont sincèrement aimées. C’est la perspective de fonder une famille traditionnelle, selon les canons en vigueur, qui a rebuté « Mute » et les a toutes deux éloignées. Cette rupture, qui a occasionné bon nombre de regrets, est rendue d’autant plus déchirante, pour l’héroïne de Faouz. B et Grelin, après la tragédie qu’ils mettent en vignettes.

Versant parfois dans les visuels retrogaming, remontant obstinément la piste des assassins, Captain Laserhawk met en place un univers qui n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, Blade Runner : architecture verticale, voitures volantes, couleurs caractéristiques, greffes cybernétiques, ambiance nocturne… Si ce cadre apporte satisfaction, au même titre que la caractérisation de « Mute », il est plus difficile de se positionner sur Dolph, tandis que l’enquête apparaît plus intéressante que les résultats sur lesquels elle débouche.

Lecture rapide et divertissante, ce premier tome de Captain Laserhawk manque toutefois de profondeur scénaristique pour véritablement emporter l’adhésion du lecteur. La série n’en demeure pas moins pleine de potentialités, que les futures parutions satisferont peut-être. 

Captain Laserhawk, Faouz. B et Grelin
Glénat/Ubisoft, novembre 2023, 88 pages

 

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3

« Abigail » : déconstruction des mythes

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Dans le genre très codifié des bandes dessinées de super-héros, Abigail se distingue par son sens atypique, voire parodique. Aseyn s’essaie à un récit qui dévie des canons pour s’immerger dans une narration décalée.

Abigail dévoile l’histoire d’Edward, un super-héros en miniature, confronté à la déroute sentimentale. L’album rend hommage à un genre dont il semble pourtant moquer les stéréotypes. La présence des planches fictives des comics Superboy, qui inspirent profondément Edward, atteste de cette dualité. Le tout s’infuse en plus d’un humour absurde (par exemple : les commentaires sur les plaines de Russie) et laisse place à une aventure rythmée où se mêlent action et péripéties.

Contrastant avec l’hyperréalisme de certains comics, les dessins d’Aseyn se réclament plutôt d’une liberté artistique faite de rondeurs (y compris dans le cas des cases) et de traits caricaturaux. La narration visuelle d’Abigail se joue elle aussi des conventions. Edward est un protagoniste attachant. Héros ordinaire plongé dans une aventure extraordinaire, celui qui a reçu en cadeau le pouvoir de voler (grâce à un concours de dessins) doit affronter un rival aussi jaloux que pathétique.

Léger, très convaincant sur le plan graphique, mais un peu cousu de fil blanc, Abigail n’est ni une prouesse narrative ni un chef-d’œuvre qui transcendera le genre superhéroïque. L’album n’en demeure pas moins plaisant, à mi-chemin de la satire et de l’hommage. On suit avec plaisir les aventures rocambolesques de ce petit homme trop sentimental, traversant l’Atlantique pour les beaux yeux d’une femme qui semble, il fait bien le dire, trop belle pour lui. En ce sens, Aseyn lance un appel à l’évasion, adressant un clin d’œil aux lecteurs de comics en même temps qu’il charpente les péripéties « nonsensiques » d’un petit héros obstiné.

Abigail, Aseyn
Vraoum, novembre 2023, 96 pages

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3.5

« Federico García Lorca », en vignettes

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Les éditions Robert Laffont publient la biographie graphique Federico Garcia Lorca, d’Ilu Ros. L’autrice et illustratrice espagnole s’appuie sur des témoignages, des correspondances et divers documents pour narrer l’histoire et la personnalité du poète et dramaturge né dans la région de Grenade.

Il avait une voix éraillée et chaude, traversée de nombreuses nuances. Une démarche mal assurée et une capacité presque poétique à travestir la vérité. Il aurait hérité de la passion de son père et de l’intelligence de sa mère. Sa correspondance donne à voir un homme parfois incertain, mélancolique et incompris. Mais Federico García Lorca était surtout un artiste à multiples facettes – musicien, peintre, poète, dramaturge – qui a longtemps cherché à réhabiliter les classiques du théâtre espagnol avec sa compagnie itinérante, la Barraca. Dans l’ouvrage qu’elle lui dédie, presque picassien sur la forme, Ilu Ros promène le lecteur, avec une passion contagieuse, de la « chanson de la tapette » jusqu’à la guerre civile espagnole, en adoptant les ruptures de ton et en épousant les motifs inhérents à la vie du natif de Fuente Vaqueros.

Les traits d’Ilu Ros sont définis avec une précision qui frise l’expressivité caricaturale. Elle donne corps à l’essence des sujets avec une exagération subtile qui amplifie leur caractère. Certaines planches constituent de véritables tableaux narratifs, intégrant des éléments épars, et parfois oniriques ou allégoriques. Les couleurs sont vives et contrastées, avec des tons saturés qui attirent l’œil. Cette personnalité affirmée sur le plan graphique, où l’on retrouve graphite, encre, aquarelle et acrylique, trouve son prolongement dans la construction même de la biographie.

Federico Garcia Lorca revêt la forme d’un hommage visuel et narratif à la vie du poète espagnol. Avec une minutie presque documentaire et une sensibilité artistique prononcée, Ilu Ros entremêle les témoignages de ceux qui ont côtoyé Lorca – sa famille, ses amis, des artistes contemporains – avec des illustrations rendant compte des moments-clés de sa vie. La structure de l’ouvrage a quelque chose de théâtral, avec une division orchestrée en actes et tableaux qui reflète les multiples facettes de la vie de l’artiste espagnol. Les thèmes abordés s’avèrent d’ailleurs aussi variés que sa vie elle-même : les affects du quotidien, la politique, l’écriture, la culture populaire et intellectuelle… L’ouvrage fait son deuil de la linéarité mais ne rechigne jamais à plonger dans les influences et les contextes sociaux qui ont façonné la pensée et l’œuvre de Federico Garcia Lorca.

On ne saurait omettre les sources utilisées par Ilu Ros. Elles témoignent d’un travail de recherche considérable, puisant dans un « catalogue » riche qui inclut les écrits et propos de Lorca lui-même, des témoignages directs et, inévitablement, des biographies et des études académiques. Cela donne à l’ouvrage une assise factuelle solide, tout en permettant à l’autrice de tisser un récit personnel et affectif.

Les principales qualités de Federico Garcia Lorca résident dans sa capacité à transcender le format traditionnel de la biographie pour offrir une expérience graphique, sensorielle et émotive. Ilu Ros traduit à merveille la complexité de Lorca, tout en le présentant sous un jour humain, avec ses vulnérabilités et ses aspirations. Documenté, poétique, précieux une fois considéré comme un outil éducatif, l’album constitue une invitation à comprendre l’homme et l’artiste non seulement à travers ce qu’il a créé, mais aussi à travers ce qu’il a vécu, ressenti et inspiré chez les autres.

Federico Garcia Lorca, Ilu Ros
Robert Laffont, novembre 2023, 351 pages

 

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4.5

« Miséricorde » : le jeu des sept erreurs

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Figure emblématique du neuvième art, Jean van Hamme revient avec une œuvre plurielle, divisée en sept histoires prises en charge par autant d’illustrateurs. Considéré comme l’un des auteurs les plus prolifiques et populaires de sa génération, avec 45 millions d’albums vendus, le scénariste est le maître d’œuvre derrière des séries cultes telles que Largo Winch et XIII. Sa dernière fresque narrative, qui a mûri entre 1968 et 2008, illustre bien la diversité de son art.

« L’Ange de miséricorde »

Dans « L’Ange de miséricorde », nous plongeons dans l’esprit tourmenté de Karsh, auteur de romans noirs où les meurtres sont légion et plus glaçants les uns que les autres. Sexagénaire à la vie bien rangée, heureux en amour, le protagoniste de Jean van Hamme se délecte cependant à imaginer « les manières les plus cruelles de liquider ses personnages aux quatre coins du monde ». Les lecteurs sont au rendez-vous, puisque chacun de ses manuscrits est accueilli avec l’impatience réservée aux grands maîtres. L’ironie de cette histoire découle de deux éléments : ce vieil auteur lénifiant pseudonymisé derrière « un nom qui claque comme le cinglement d’un fouet sur le dos nu d’une jouvencelle sans défense » et la découverte, tardive, des remaniements improbables dont font l’objet ses écrits. Belle métaphore de la dualité créatrice, où la noirceur est adoucie par l’amour.

La chance ne sourit pas aux audacieux

« Le Vol d’Icare » et « Les Bretelles » mettent en scène des personnages cyniques. Le premier est un preneur d’otages, le second un chef d’entreprise actif dans l’allongement de la durée de vie. « Des chômeurs, des bons à rien, des femmes abandonnées, des artistes ratés, bref des inactifs pour qui le temps qui passe leur pèse plus qu’il ne leur procure de bien-être » : voilà les personnes qui se rendent disponibles pour sacrifier un peu de leur espérance de vie en échange de quelques billets. Du temps précieux que quelques privilégiés – politiciens, millionnaires, malades argentés – pourront ensuite acquérir sous forme de pilules miraculeuses. Le discours est bien rôdé : « Vous devenez un bienfaiteur de l’humanité tout en gagnant de l’argent sans effort. » Mais Jean van Hamme ne ménage pas ses personnages, somme toute peu engageants : il leur réserve un coup du sort qui a le mérite de remettre les pendules à l’heure.

« Les Dents de l’amour »

« Je possède en kilos superflus ce qui me manque en cheveux. » Il faut bien le reconnaître, on a connu présentation plus prometteuse. « Les Dents de l’amour » a pour principal protagoniste un homme loin de l’idéal esthétique masculin, peu sûr de lui, inscrit dans une agence matrimoniale par ses amis. Le point de bascule opère lorsqu’une femme sculpturale et richissime – elle se déplace en jet privé – tombe sous son charme. La jalousie soudaine de ses amis l’amuse et il n’hésite pas à tout plaquer pour elle. Mais tout ne se passera évidemment pas comme prévu. La satire sociale s’incarne ici dans un humour noir, soulignant la cruauté sous-jacente dans la quête de l’amour et de l’acceptation de soi.

Avancement social

« Le Piège » et « Adios, amigo » ont pour point commun la vanité humaine. Le premier récit s’articule autour des agissements d’une « marieuse enragée » cherchant, fût-ce par la ruse, à faire les couples – et dans le cas présent, à marier sa nièce, stupide et caractérielle, avec un riche héritier. Il s’agit d’une satire de la haute société londonienne. « Adios, amigo » nous transporte dans une intrigue policière où la mort mystérieuse d’une femme révèle les dessous d’un petit royaume mais surtout la tentation d’un journaliste, poussée à son paroxysme, de faire un scoop. Jean van Hamme n’est pas tendre avec ces personnages, réunis dans une ronde où chacun semble plus pathétique et cruel que son voisin.

Dans Miséricorde, les récits de Jean van Hamme brassent de nombreuses thématiques et creusent la profondeur psychologique des personnages (autant que le permettent ces petites bulles narratives). Cela révèle une compréhension aiguë de la nature humaine et de ses contradictions, exposées avec humour et ingéniosité. Chaque histoire est en effet un prisme à travers lequel l’auteur explore des tranches de vie, des archétypes, des affects, des désirs souvent honteux. Et c’est délicieux.

Miséricorde, Jean van Hamme
Dupuis, novembre 2023, 96 pages

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4

« Carmen » : amour-passion

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Les éditions Glénat ajoutent à leur collection « La Sagesse des mythes, contes et légendes » une adaptation graphique de Carmen, réalisée par Clotilde Bruneau et Gianenrico Bonacorsi. S’appuyant sur les écrits de Prosper Mérimée, publiés en 1847, les auteurs explorent les abîmes de la passion humaine et les caprices du destin.

Carmen se distingue par sa représentation de la passion amoureuse, à la fois exaltante et destructrice. Carmen, figure centrale de l’histoire, est une jeune femme sculpturale, libre, indomptable, dont le charme et l’indépendance attirent irrémédiablement Don José. Cette passion est cependant loin d’être idyllique ; elle se révèle au contraire toxique et obsessionnelle, menant l’ancien soldat sur le chemin d’une lente perdition.

Le thème du fatalisme semble d’ailleurs traversé Carmen. Mérimée narre dans sa nouvelle un récit où le destin semble scellé dès les premières rencontres. Cette fatalité, soulignée par la voyance et les présages, confère à l’œuvre une dimension tragique que l’on retrouve abondamment chez Clotilde Bruneau et Gianenrico Bonacorsi. Ainsi, chaque action de José, amoureux transi, semble le rapprocher un peu plus de l’échafaud – une prémonition d’ailleurs énoncée par Carmen.

Le choc des cultures

Dans Carmen, deux univers radicalement opposés se mettent en branle. D’un côté, Carmen représente la liberté, l’instinct, une certaine forme de non-conformisme culturel propre au peuple gitan. De l’autre, Don José symbolise l’ordre, la discipline et les valeurs de la société traditionnelle espagnole. Cette opposition crée un terrain fertile pour des aspirations contradictoires et des heurts sentimentaux. La vision du monde de Carmen est profondément ancrée dans une liberté sans limites. Elle entre en collision avec celle de l’ancien soldat, pour partie prisonnier de ses propres principes et de son adhésion à l’ordre établi, pour partie conditionné par la fascination qu’exerce sur lui la gitane – il ment, détourne le regard, vole et tue pour elle. Cette opposition se fait le moteur d’une tension dramatique qui va crescendo et qui donne son intérêt à l’album.

La relation amoureuse entre les deux personnages est caractérisée par l’incompréhension et le conflit. L’« amour-passion destructeur » évoqué par Luc Ferry dans le dossier pédagogique qui clôture l’album, c’est cette attente interminable de José de retrouver celle qui l’obsède, mais c’est surtout le versant criminel et déceptif associé à leur romance. Des trahisons, des non-dits, un départ pour le Nouveau-Monde qui n’aura jamais lieu… Carmen, décidément insondable, décrite comme suppôt du diable, ne se conforme jamais aux attentes de José, ce qui le mène à une lutte intérieure entre son amour pour elle et son incapacité à accepter sa nature.

Partant, cette relation se dirige inexorablement vers la tragédie. Carmen, qui incarne l’archétype de la femme fatale, utilise son charme et son intelligence pour manipuler les hommes. Sa représentation, qui remet en question les normes de l’époque concernant la féminité et la moralité, vient enserrer le destin de José, dont le combat pour la stabilité est perdu d’avance.

Récit riche et complexe, Carmen agit comme un miroir des passions et des contradictions humaines. À travers leurs planches, Clotilde Bruneau et Gianenrico Bonacorsi donnent un nouveau souffle à une œuvre indémodable. Un texte incontournable, qui méritait cet hommage et relecture graphique.

Carmen, Luc Ferry, Clotilde Bruneau et Gianenrico Bonacorsi
Glénat, novembre 2023, 56 pages

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3.5

Fifam 2023 : Tiger Stripes

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Tiger Stripes est un cri de révolte d’un corps qu’on malmène : par la religion, les transformations adolescentes ou encore le harcèlement. Zaffan a ses premières règles et surtout des problèmes en cascade qui viennent de ce changement dans son corps. Avec un ton pop et une grande pointe de fantaisie, de dérision, Amanda Nell Eu raconte cette transformation et les résistances que tente d’y opposer une société dépassée par la jeunesse qui s’affirme.

Tout commence par une scène banale d’un collège : une jeune fille danse devant la caméra d’un téléphone portable. Elle reproduit une chorégraphie à la mode tout en retirant son uniforme, la caméra s’arrête lorsqu’elle soulève son t-shirt. Autour d’elle, la musique est pop, les rires fusent et les filles s’amusent. Pourtant, très vite, la voix d’une des surveillantes résonne. Il semblerait que dans cette école malaisienne, on ne puisse accepter un soutien-gorge porté par une élève. Personne à l’école ne s’en rend compte, mais Farah, une des copines de Zaffan, a eu très peur. La copine surréagit et s’en prend à Zaffan. A cet instant, l’échange est encore enfantin, Zaffan sait se défendre. En rentrant chez elle, Zaffan tombe sur sa mère, l’échange entre elles est violent. Voilà qu’en pleine nuit Zaffan se réveille dans un lit tâché de sang. Cette seule journée est pour Zaffan une irruption totale dans son corps, elle n’a pas le droit d’en faire ce qu’elle veut, elle est entravée. La mise en scène épouse cette entrave des corps, des esprits, elle contraste avec celle de la forêt, qui viendra plus tard, et des espaces plus sauvages (à l’école les filles sont assises, dans la nature Zaffan grimpe aux arbres). Dès le lendemain, elle est présentée devant toute l’école pour être réprimandée. Zaffan commence à être la victime de brimades et malgré ses réponses fermes (et violentes) aux attaques qu’elle subit, elle devient bien vite cible. Sa seule amie restante n’ose plus l’approcher de peur d’être à son tour contaminée et mise de côté.

Peu à peu, au cœur de cette intrigue adolescente, Amanda Nell Eu construit un film de monstres.  Zaffan se transforme progressivement, une métamorphose filmée de manière aussi douloureuse que drôle. Le rapport au corps, comme il est mis en scène, caché, à quel moment il doit être montré, tout est ici balayé par cette monstruosité naissante (une femme qui a ses règles ne peut pas prier et attire le mal si elle ne sait pas bien prendre soin d’elle dans les croyances des jeunes filles et de leurs aînés). En parallèle, c’est la crise d’hystérie généralisée à l’école, avec cris et contorsions. L’institution tente de maintenir un semblant d’ordre mais tout vire sans cesse à la folie, au comique surtout. Pour sauver Zaffan, un docteur autoproclamé sur Facebook débarque. Il jette un peu d’eau et intente à l’esprit dans le corps de Zaffan de sortir. Là aussi la mise en scène s’empare de ce que le docteur filme et l’oppose à ce que la réalisatrice veut montrer du factice et du ridicule des solutions proposées pour aider Zaffan (plutôt punir).

Pourtant, nul esprit n’a pris le corps de Zaffan, elle s’est rebellée et a suivi son chemin, quitte à passer par la violence, l’isolement. Jonglant sans cesse entre grotesque, comique et dramatique, Tiger Stripes est un objet cinématographique à lui tout seul. Porté par l’interprétation habitée de Zafreen Zairizal, le film en révèle la sauvagerie, mais aussi et surtout remet de l’enfance dans sa vie. Alors qu’elle est acculée, transformée, souffrante, Zaffan continue à danser pour les réseaux sociaux. Perdues entre images sociales, scolaires, et religieuses, ces jeunes filles s’entretuent, jusqu’à ce que l’une d’entre elles balaye tout sur son passage. Plus qu’une révolte, une vraie révolution adolescente !

Bande annonce : Tiger Stripes

Fiche technique : Tiger Stripes

Zaffan, 12 ans, vit dans une petite communauté rurale en Malaisie. En pleine puberté, elle réalise que son corps se transforme à une vitesse inquiétante. Ses amies se détournent d’elle lorsqu’une crise d’hystérie collective frappe l’école. La peur se répand et un médecin intervient pour chasser le démon qui hante les filles. Comme un tigre harcelé et délogé de son habitat, Zaffan décide de révéler sa vraie nature, sa fureur, sa rage et sa beauté.
Réalisation : Amanda Nell Eu
1h 35min / Fantastique, Drame, Epouvante-horreur
Avec : Zafreen Zairizal, Deena Ezral, Piqa
Date de sortie : 24 mars 2024

Fifam 2023 : Smoke Sauna Sisterhood

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Smoke Sauna Sisterhood est le 7e film d’Anna Hints, mais son premier long métrage. Commencé en 2015 et longtemps mûri (tant dans sa forme que dans son discours) dans la tête de sa réalisatrice, ce documentaire estonien est d’une beauté formelle indéniable. Son discours sur la condition des femmes est bouleversant, la parole est ici entendue, écoutée. Pourtant, les histoires se répètent, même plus anciennes, et laissent autant un sentiment de réparation par la parole que d’immense gâchis. Au cœur de ce film magnifique est filmée la tradition des saunas à fumée, lieux de sororité, de partage et de corps féminins.

Smoke Sauna Sisterhood est un documentaire doux et pudique. Pourtant, les récits des femmes présentent dans le lieu sont d’une incroyable cruauté. Elles racontent les différentes entraves et blessures faites aux corps des femmes depuis des millénaires. Chacune vient avec son histoire personnelle, pourtant ces paroles résonnent avec d’autres intimités, pour chacun des spectateurs ces mots ne sont malheureusement pas nouveaux (ce qui ne les empêchent pas d’être révoltants). Certes, le discours officiel est celui d’une libération de la parole des femmes, pourtant beaucoup d’entre elles expriment des révélations qui n’ont pas été entendues. Il semblerait plutôt que Smoke Sauna Sisterhood, en ne révélant qu’un seul visage de femme qui reçoit les récits, évoque une parole écoutée. Une parole qui répare, qui fait micro-société dans ces saunas à fumée où la réalisatrice met en avant la sororité.

Ici, les corps sont nus, montrés de manière parcellaire, jamais vulgaire. Pourtant, cette question de la nudité n’est pas un sujet, mais une évidence dans ce lieu où les femmes viennent aussi purifier leur corps, bannir les souffrances en les disant. L’eau tient une place centrale et la caméra capte son cheminement de la terre aux corps. La force de Smoke Sauna Sisterhood est de raconter la violence, la mort, la peur, mais avec des femmes en vie, qui se sont relevées. Pourtant, il n’y a pas ici d’injonction à la résilience, mais une volonté de revanche et de réparation. Il n’y a jamais aucun commentaire sur ce qui est dit, quelques échanges pour faire préciser à celle qui s’exprime certains détails, mais jamais de conseil ou d’injonction.

La parole émerge et elle est retranscrite pour ce qu’elle est : une volonté de se raconter pour combattre la douleur. Le sauna à fumée tient une place maîtresse dans le film : il est présenté pour la tradition qu’il est (classé au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO), mais aussi parce qu’il traverse la vie et la mort. Traditionnellement, avant l’émergence des maternités, les femmes venaient y accoucher. C’est dans ce lieu également que les femmes lavaient les défunts. On y fume également la viande. Un cycle éternel qui se renouvelle d’année en année. Et au milieu, des femmes viennent s’y retrouver, au cœur de leurs vies respectives.

Le film est magnifique dans sa manière de filmer les corps, le sauna, de faire émerger la parole au milieu de la fumée. On a rarement vu des corps de femmes montrés ainsi (ce n’est pas pour rien que depuis Sundance, le filme rafle de nombreux prix), et rien pour que pour ça le film vaut de l’or.  On accueille ces paroles avec une impression de nécessité un peu entachée par cette sensation désagréable que les récits se répètent (ces dernières années, jusqu’à faire dire à certains que c’est trop!!) et que rien ne change. Pourtant, les femmes de ce film s’affirment, et surtout osent … On espère simplement qu’un jour, elles puissent en ce lieu évoquer autre chose, exprimer leur joie d’être femmes par exemple. Une joie qui s’écrit dans de nombreuses scènes où, en dehors du sauna, les corps plongent dans l’eau ou se rassemblent autour d’un repas. Des corps qui dansent, des voix qui chantent et qui font écho à l’utopie rêvée par Céline Sciamma dans son Portrait de la jeune fille en feu (les voix de femmes qui s’élèvent autour du feu, avant une scène d’avortement). Un chœur de femmes si puissant qu’il traverse l’écran et transmet sa force à ceux et celles qui regardent.

Bande annonce : Smoke Sauna Sisterhood

Fiche technique

Dans l’intimité des saunas sacrés d’Estonie, tous les rituels de la vie se croisent. Les femmes y racontent ce qu’elles taisent partout ailleurs, et dans la fumée des pierres brûlantes, la condition féminine apparaît, dans toute sa vérité et sa force éternelle.
Réalisation :  Anna Hints
1h 29min / Documentaire
Date de sortie : 20 mars 2024

 

 

Compétition courts-métrages Fifam 2023 : Daw, Ne pleure pas Halima, Le mal des ardents …

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Pour cette première journée du FIFAM, plusieurs courts-métrages sont présentés dont ceux des réalisateurs présents pour débattre après la séance : Samir Ramdani (Daw) et Sarah Bouzi (Ne Pleure pas Halima). Retour sur une sélection de courts-métrages engagés au corps à corps avec des représentations plastiques et politiques affirmées.

Daw
D’étranges lumières, des ados qui disparaissent mystérieusement … Une commissaire croit devenir folle. À moins que tous ces évènements ne soient connectés.
Réalisation : Samir Ramdani
28 min

Avec une grande aisance, Daw navigue entre les genres. Le film pose aussi un constat poignant sur nos regards et nos perceptions du cinéma hexagonal. En permettant à une enquêtrice de s’adresser au Préfet en langue arabe sans prérequis, sans plus d’explication, en filmant ses personnages au travers d’un discours sur la nécessité de la mémoire coloniale, Samir Ramdani offre à son court-métrage une dimension politique. Issu des arts plastiques, le réalisateur construit une œuvre complexe avec un travail très particulier sur la matière, les décors (les lieux !), et surtout la lumière, que ce soit celle qui se déplace ou celle qui éclaire les visages et les corps… ou son absence même, car tout fait sens. Surtout, cette lumière bleue qui devient matière visqueuse, palpable, cette frontière sans cesse franchie vers un fantastique qui pense, ou encore ces ados qui imaginent le pire, celui qui s’interroge sur ses racines. Daw est un film qui s’inscrit dans un cinéma volontairement en rupture, mais qui peine malheureusement à être financé. Son discours, son regard, son esthétique en font pourtant une grande œuvre hybride, aussi déroutante que touchante.

Samir Ramdani, Sarah Bouzi pour présenter leurs courts-métrages (photo de Chloé Margueritte)

Ne pleure pas Halima 
Le visa étudiant français de Halima expire bientôt. Gravitant autour d’univers qui lui paraissent hostiles, elle tente de trouver sa place.
Réalisation : Sarah Bouzi
14 min

Sarah Bouzi s’est inspirée de son travail de recherche documentaire sur des femmes qui affirment autant qu’elles questionnent leurs identités (de genre, religieuse ou ethnique) pour construire le personnage d’Halima. Ne pleure pas Halima est aussi un film de copines qui s’interrogent sur le regard porté sur elles par la France, pays où elles vivent. Le court-métrage de Sarah Bouzi est un film parisien, mais très loin de ce à quoi on peut s’attendre en disant cela. Pas d’appartement haussmannien ici mais une jeune femme, Halima, qui n’a plus de papier et à laquelle on dit sans cesse quoi faire, comment paraître, avec mille contradictions. Pourtant, le film ne s’apitoie pas sur son sort : il montre qu’Halima veut pouvoir faire ce qu’elle aime mais qu’elle est dans une situation qui l’en empêche. Pourtant, dans le verbe ou dans la danse des corps, tout est fait pour attirer la lumière.

Le mal des ardents
Une foule sidérée fait face à un incendie : la peur doit être conjurée, le feu doit se transformer en signe.
Réalisation : Alice Brygo
16 min

Que regarde la foule ? Que devient-elle peu à peu, se figeant comme les statues de cire du musée Grévin ? À travers des discours presque chuchotés et une multitude de visages, Alice Brygo raconte la sidération, le ressenti immédiat, les sensations, les tensions. Elle raconte mieux que personne jusqu’alors l’incendie de Notre-Dame sans jamais la montrer en feu pourtant. Sans même jamais montrer le monument à l’écran. Une œuvre plastique, susurrée, qui donne à penser nos regards, nos corps face à ce qui ne peut être changé. Notre rapport aussi à l’espace public et à la manière dont nous échangeons en son sein.

Tête-Machine
Une exploration de la diversité des sens que l’on donne à l’érotisme à travers les rêves de cinq personnes et la peinture animée. 
Réalisation : Mona Lefevre
9 min

Mona Lefevre propose avec Tête-Machine une œuvre animée (en peinture qui coule, qui suinte, qui se désarticule, qui est mouvante) autour de l’érotisme. Des personnages racontent des rêves qui sont plus ou moins représentés à l’écran, avec tout ce que les rêves ont de flou, d’incongru et d’inconscient qui soudain surgit devant nos yeux.

Mast-del
Une lettre d’amour d’une femme à une femme, un poème collage en résistance.
Réalisation : Maryam Tafakory
17 min

Il y a comme un goût d’interdit, de sang et de révolte dans Mast-del. Pourtant, à l’écran les images sont celles de films réalisés en Iran avant la Révolution islamique : on y voit des corps et des étreintes. On comprend que deux femmes se racontent, que le récit se répète mais peine pourtant encore à être digéré. Ce récit s’écrit à l’écran sur les surimpressions des extraits de films. On est de suite happés par le récit, sans vraiment comprendre où l’on est, où l’on va. Mast-del tout en étant un film-poème maintient volontairement cette inconnue permanente sur ce qui se joue et qui est pourtant d’une grande violence dans les mots, d’une grande douceur dans ce qui se joue dans le présent de la narratrice et de sa compagne. Tout se joue sur cet espace de sécurité que le film tente de créer, et qui semble pourtant un mirage impossible à atteindre quand on découvre le récit qui nous est livré.

Suddenly TV
Un portrait intime de la jeunesse révolutionnaire au Soudan
Réalisation : Roopa Gogineni
18 min

Suddenly TV, c’est quelques bouts de carton qui font caméra, c’est la volonté de raconter la révolution, son surgissement, les massacres, les tentatives pour faire taire, dans le sang et les viols, des voix qui veulent autre chose pour le Soudan. Le film semble fait de rien en apparence, pourtant, il offre des portraits pertinents et intimes de jeunes Soudanais dont la révolte apparaît comme une nécessité malgré la violence de la répression dont ils sont victimes. Un court-métrage aussi glaçant sur ce qui a été fait de cette révolution, que joyeux et foutraque dans sa manière de raconter simplement ce qui se passe avec force et volonté. Et beaucoup de sourires, d’engagement.