Premier long-métrage d’un jeune réalisateur polonais, Maciek Hamela, Pierre Feuille Pistolet documente de façon saisissante la guerre en Ukraine et nous embarque à bord d’un van d’évacuation sanitaire, conduit par le réalisateur lui-même…
Depuis le 24 février 2022, l’invasion militaire lancée par la Russie contre l’Ukraine occupe notre quotidien, par le biais des informations, ouvrant une brèche inquiétante : la guerre sur le continent européen peut donc quitter les sphères du souvenir, de la fiction et des appréhensions pour s’inscrire à nouveau dans le réel. Alors que les Ukrainiens craignent de passer à l’arrière-plan, du fait de l’attaque lancée contre Israël par le Hamas, le 7 octobre dernier, la sortie de ce documentaire exceptionnel réalisé par Maciek Hamela est d’autant mieux venue.
Exceptionnel, ce long-métrage du producteur et réalisateur polonais, originaire de Varsovie, l’est à plus d’un titre, en nous donnant à voir, presque à vivre cette guerre, à la fois de l’intérieur et à sa périphérie : dès le début du conflit, le jeune homme, qui, depuis, a déjà effectué plus de cent mille kilomètres, a participé à l’évacuation de civils ukrainiens en les recueillant à bord de son van pour les emmener vers la Pologne, en terre pacifique. Le dispositif cinématographique est simple : la caméra se trouve tantôt posée à l’avant du véhicule, braquée vers l’arrière, tantôt tenue par différents auxiliaires pour permettre un regard vers l’extérieur ou accompagner le chargement ou déchargement des passagers. Une île, mobile, lancée à pleine vitesse à travers l’enfer, comme une balle. Ainsi se présente le van conduit par Maciek Hamela, réalisateur, conducteur et sauveteur !
Arche de Noé des temps modernes, donc sur roues, à l’intérieur de laquelle les passagers se confient, ou bien se taisent, s’abandonnent enfin au réceptacle qui les conduit vers la sécurité. La guerre est toutefois encore présente, dans les récits, mais aussi sur la trajectoire du véhicule, à travers des chars abandonnés, défaits de leur efficacité guerrière, ou sur la route elle-même, minée, donc contraignant à faire demi-tour, ou bien fraîchement défoncée par un bombardement qui permet de mesurer la permanence du risque.
L’humanité qui compose ce fragile radeau de la Méduse emmené par un sûr nautonier est de tous âges, depuis des babouchkas emmitouflées jusqu’à de très jeunes enfants, étonnamment calmes, étonnamment sérieux, qui contemplent avec gravité le paysage et semblent ne plus s’étonner d’aucun événement, tant ils en ont déjà vu… Une espièglerie peut toutefois heureusement pointer, dans une complicité avec le conducteur. Comme lorsqu’une petite fille singulièrement vive, et qui a compris le jeu de monde, offre sans le savoir son titre au film, en détournant le jeu enfantin « Pierre, feuille, ciseaux » et en le convertissant, dans un grand éclat de rire, en un « Pierre, feuille, pistolet » qui lui permet de gagner systématiquement. C’est cette même petite fille, d’une espièglerie décidément très créatrice et généreuse, qui réconcilie avec les sons une autre petite, plongée dans le mutisme depuis un bombardement. Invitée par son aînée à se pencher sur des livres d’animaux, cette dernière produit soudain quelques phonèmes émerveillés pour mimer l’expression animale…
Car les animaux ne sont pas absents, comme il se doit, de cette Arche de Noé : parfois emmenés par leur maître, lorsqu’il s’agit de chats, ou évoqués avec émotion par ceux-ci, lorsqu’ils ont dû être laissés sur place dans cet exode, tels des chiens, ou encore une vache, à qui de grandes facultés de compréhension et d’émotion sont prêtées, et dont la simple évocation tire aussitôt des larmes à sa propriétaire…
Pour son premier long-métrage, Maciek Hamela livre un témoignage bouleversant d’humanité, tout en apportant une nouvelle fois la preuve que la réalité, si humble soit-elle, est tout aussi riche et innovante que la fiction, pour qui sait prendre le temps de la contempler ; et de la saisir.
Synopsis du film : Un van polonais sillonne les routes d’Ukraine. A son bord, Maciek Hamela évacue des habitants qui fuient leur pays depuis l’invasion russe. Le véhicule devient alors un refuge éphémère, une zone de confiance et de confidences pour des gens qui laissent tout derrière eux et n’ont plus qu’un seul objectif : retrouver une possibilité de vie pour eux et leurs enfants.
Pierre Feuille Pistolet : Bande-annonce
Pierre Feuille Pistolet : Fiche Technique
Titre original : Skad dokad
De Maciek Hamela
Par Maciek Hamela
8 novembre 2023 en salle / 1h 24min / Documentaire
Distributeur : New Story
Yolande Moreau était à Montréal dans le cadre de la présentation de son dernier film, La Fiancée du poète, pour le festival de films francophones Cinemania 2023. Une première pour elle. Elle va d’ailleurs se faire plaisir en assistant, chose peu commune, à plusieurs représentations du festival notamment celle de Quitter la nuit d’une compatriote belge et de Magnificat pour voir Karin Viard qu’elle adore. On la retrouve dans sa suite du Sofitel avec une magnifique vue sur le Mont-Royal. Une artiste simple, presque timide, pour un échange à bâtons rompus qui a duré plus longtemps que prévu…
Troisième film de l’actrice, La Fiancée du poète, est à l’affiche en France depuis un petit mois et vient de dépasser les 200 000 entrées et s’envole vers les 300 000. Un beau petit succès de cinéma d’auteur. Le film n’a pas encore trouvé de distributeur au Québec mais cela ne saurait tarder. En tout cas, on le lui souhaite. L’actrice fidèle à l’image que l’on s’en fait, naturelle, attachante et accueillante, répond à nos questions sans langue de bois. Elle nous livre quelques anecdotes croustillantes, parle de son film et de sa gestation, de sa carrière d’actrice, d’Agnès Varda et Gérard Depardieu et, surtout, nous fait passer un entretien inoubliable, où on se fait tutoyer d’emblée et où on a l’impression de parler avec une amie.
Rencontre…
Vous tournez beaucoup en tant que comédienne, beaucoup moins en tant que réalisatrice : dix ans se sont écoulés entre vos trois films. Pourquoi ?
Déjà j’ai commencé tard dans le cinéma, j’avais presque cinquante balais. D’abord, j’ai commencé avec Quand la mer monte avec Gilles (le coréalisateur), près de chez toi à Lille, et j’ai découvert que je pouvais, que j’étais capable de réaliser. Il y avait aussi ce plaisir d’écriture du film, que j’ai découvert. Le second, en effet, c’était dix ans après quand même et le troisième j’ai eu l’idée en 2014. Ça met parfois longtemps à murir et cette idée est partie autour des faussaires, un sujet magnifique. Mais entre-temps j’ai fait d’autres choses forcément, des films, du théâtre et un documentaire sur Calais.
Et puis il y a eu le Covid, c’était chiant mais il y a quand même eu de bonnes choses puisque ça m’a permis de me recentrer sur l’histoire car c’est compliqué quand on est happé par d’autres choses puis d’y revenir. J’ai mis quatre ans non-stop sans être embêté par quoi que ce soit pour le peaufiner.
Et donc, d’où vous est venue cette idée d’un film qui parle de faussaires ?
Et bien c’est un copain qui vient avec un magazine d’art à la maison où il y a une photo qui ressemblait un peu aux Deschiens, un type avec sa famille, et ça m’a interpellé. Et l’article parle de cet homme qui va reproduire des choses et des œuvres d’art en allant se fournir au Brico Dépôt du coin et les vendre dans le monde entier. Et je me suis posé la question : « Mais comment devient-on faussaire ? » C’est un type qui devrait avoir plein de talent, une passion pour l’art et un savoir-faire. Alors je n’ai volontairement pas choisi de centrer le film sur ça, la vente de reproductions interdites ou autres.
Il y a une citation de Paul Valéry qui m’a toujours interpelée : « Sans les faussaires, la vie serait vraiment triste. » Et donc je voulais me focaliser plus sur l’aspect usurpation, j’ai besoin d’être l’autre. Comme dans Quand la mer monte où il y avait ce sosie de Johnny Halliday, c’est quelque chose que je trouve tout autant fascinant qu’angoissant. Je suis plus allé vers ça que de faire un film ou un documentaire sur des faussaires professionnels.
Après je me suis dit qu’il y avait plusieurs manières d’être faussaire alors j’ai construit le film comme une fable, un conte, dans lequel tout le monde aurait un dédoublement, quelque chose à cacher et quelque chose qui ne va pas au sein de la société, comme d’être travesti ou sans-papier. Ce ne sont pas des grandes triches mais ça m’amuse.
Dans La Fiancée du poète, vous vous êtes majoritairement entourée d’hommes, pourquoi ce choix et pourquoi ces acteurs ? Pourquoi ne pas intégrer un personnage féminin dans cette bande de joyeux lurons ?
Et bien parce que dans le film, ma sœur (jouée par Anne Benoît) a trois garçons et je voulais que cela fasse pareil, en miroir. Que ces locataires, ce soit comme mes trois fils ou mes trois petits fiancés potentiels. Une sorte de symétrie et parce que j’avais envie de m’entourer de ces personnages-là.
Pour les acteurs, Grégory Gadebois je le voulais direct ! Je l’ai rencontré et ça a été un coup de cœur. Et surtout je le voulais dans ce rôle-là. Il est un peu fort et j’avais envie de la faire se travestir. L’idée m’est venue d’une œuvre de de Sébastien Lifshitz et d’une exposition dont j’ai oublié le nom. On y voyait des hommes aux États-Unis dans les années 50 se réunir et se déguiser en femme. Ils venaient avec leur famille une fois par mois et ça donnait des images absolument magnifiques sans aucune vulgarité. Je voulais cette essence-là pour le personnage de Gadebois.
Après pour les autres je voulais des âges différents, le plus jeune a vingt ans et je l’ai trouvé sur casting, Thomas Guy. Je l’ai pris pour sa douceur et son empathie, ça allait être le chouchou du personnage de Mireille. J’ai un peu plus galéré pour le personnage du faux cowboy sans-papier mais je suis très contente d’avoir trouvé Esteban. Comme il avait vécu en Amérique, il fait très bien l’accent américain. En revanche, j’ai un peu hésité car il est chanteur d’un groupe mais le jour de l’audition il a chanté très faux. Incroyable… Après ça, en revoyant les entrevues, on est mort de rire et puis sa voix, comme tu dis, avec un timbre si singulier, m’a plus et voilà. Pour moi c’est un casting sans fausse note alors qu’au début bien sûr on ne sait pas.
Lorsque vous écrivez, vous pensez toujours à un rôle pour vous ou c’est une logique qui arrive après ? Le personnage de Mireille, c’était vous ? Ou alors ce sont vos producteurs qui insistent pour que vous soyez à l’écran ?
Au début je pensais à l’histoire d’une mère et de ces deux fils dont l’un était peintre et qui était son favori. Je n’avais pas vraiment d’actrice en tête. Puis, petit à petit, le personnage de Mireille a pris de l’ampleur pour devenir ce que vous voyez dans le film et clairement je me suis fait plaisir, oui. Il y a la réalisation et puis il y a le plaisir de jouer aussi, ça m’amuse. Et comme je m’entends très bien avec ma productrice, elle a toujours accepté de me suivre là où j’avais envie d’aller. Donc oui, encore une fois, je me suis fait plaisir.
Et vous avez pris autant de plaisir devant que derrière la caméra ?
Oui parce qu’une fois qu’on déroule le film – moi je suis quand même plus comédienne à la base – j’aime être avec l’équipe des deux côtés. Le cinéma c’est quand même avant tout un art collectif. Par exemple, il y a ma fille qui est scripte. Elle m’aide, elle connaît bien le cinéma. Puis j’ai fait le découpage avec mon mari. Puis après tu te fais aider par l’équipe. Ensuite, les acteurs il faut bien les choisir pour optimiser la bonne ambiance sur le tournage et des deux côtés de la caméra. Des gens qui aiment le scénario, qui aiment le film. Et après les choses se passent en douceur, elles se déploient naturellement je dirais.
On le voit dans votre filmographie, peu importe le poste, que vous aimez les personnages en marge, les gens en dehors de la société ?
(Petit moment de pause, elle regarde en l’air). Ça vient d’où… Peut-être que moi aussi je suis en marge (elle rit). J’aime bien cette idée de marge en tout cas, ça me convient ! La marginalité dans le film vient du fait qu’ils ne sont pas reconnus dans la société entre le travesti ou le mec sans-papiers, ce sont des gens mal vus. Et j’aime bien dire que j’ai fait un film un peu libertaire, en dehors des clous. Et je me pose la question et j’espère que les spectateurs se la poseront, à savoir quelles sont les valeurs qui nous font aimer la vie.
Vous l’encouragez en quelque sorte ?
Oui bien sûr ! Osons aller vers l’inconnu, allons-y ! Soyons originaux, acceptons les différences. Un truc comme ça quoi !
Le succès critique et public inattendu de Quand la mer monte vous a-t-il pris de court ? Faites-vous attention au box-office ou une fois le film terminé et sorti il appartient au public ?
Oui bien sûr, je suis contente car le but c’est tout de même que le film soit vu. Par exemple là pour La Fiancée du poète ils sont contents car en France on vient de dépasser les 200 000 entrées. Car c’est quand même un film d’auteur et que ce type de cinéma a beaucoup de mal, encore plus depuis le Covid. Pourtant, tout cela reste abstrait pour moi, les entrées tout ça.
Vous êtes fidèle de certains univers, notamment Kervern/Délépine. Acceptez vous automatiquement de jouer dans les films de vos amis de cinéma ?
(De but en blanc) Ah oui ! Maintenant oui ! Ce sont mes amis, ils peuvent me proposer ce qu’ils veulent j’y vais. Mais j’aime bien raconter une anecdote parce qu’elle est amusante. Pour Mammuth j’avais refusé. Je me suis dit qu’ils pouvaient toujours rêver pour que j’accepte le rôle de cette femme râleuse parce que son mari ne gagne pas assez d’argent, ne range pas bien ses papiers. Je ne le sentais pas alors j’ai dit non. Et un soir je reçois un coup de fil de Depardieu : (elle l’imite) « Ah chouette que tu fais le film ! » Moi, un peu timide, je le laisse parler. Puis quand on raccroche je ne suis pas dupe : « Putain, ils ne sont pas gênés ils envoient le gros au charbon ! » Mais après je n’ai jamais regretté parce que j’adore le film.
Séraphine a été un tournant dans votre carrière, la rencontre avec Martin Provost et le César ont-ils changé beaucoup de choses ? Qu’est-ce que cela a changé pour vous ?
Ah mais le premier César c’était quand même avec Quand la mer monte. Donc c’est plutôt ce César là qui a tout changé et c’est Séraphine qui a suivi. Je pense qu’on ne m’aurait jamais appelé pour ce film s’il n’y avait pas eu Quand la mer monte. On me connaissait surtout pour Les Deschiens en fait. En fait cela m’a permis un éventail plus large de choix mais surtout de propositions.
Parce qu’au final avant on vous voyait surtout dans le registre de la comédie.
Oui c’est vrai. Alors que là j’ai pris plaisir à faire le Captives de des Pallières. Les films de Délépine/Kervern ou Rebelles qui mêlait polar et comédie. Maintenant je vais là où ça m’amuse…
Même dans le film d’horreur, je pense à La Meute…
Ah oui… Mais je n’ai pas aimé ça. Je ne sais pas. En fait j’étais dans une période particulière de ma vie. J’étais malade, j’ai eu un cancer du sein mais je ne le savais pas encore alors j’étais fatiguée. Et puis tout était glauque. Vraiment glauque. Alors vous dire si j’en referai, je ne sais pas… Mais ça m’a fait marrer de tourner ça juste après Séraphine. Ce grand écart était plutôt drôle.
Ressentiez vous de la frustration à vos débuts d’être cantonnée à des seconds rôles, certes savoureux, mais sans être forcément sur le devant de la scène ?
Non ça n’a jamais été frustrant car moi j’ai eu l’impression de découvrir le cinéma très tard, j’ai fait beaucoup de théâtre avant. J’ai fait mon premier film Sans toit ni loi, j’avais une bonne trentaine et là j’espérais. J’habitais à Bruxelles, je n’avais même pas le téléphone et quelqu’un essaie de me contacter comme Agnès Varda qui m’avait envoyé un courrier. Oui, oui, un courrier ! J’avais fait un court-métrage avec elle et elle m’a dit « À bientôt pour un long ! » Alors moi je croyais que c’était gentil, une phrase toute faite. Et quand j’étais chez Les Deschiens, je n’avais pas le temps de faire du cinéma. Après j’ai pu faire Germinal mais j’avais des angoisses tellement on était pris par les tournées. C’était compliqué de concilier les deux. Pour moi j’ai vraiment commencé le cinéma avec Quand la mer monte sinon c’était des petites panouilles avant mais pas frustrantes car je n’avais pas le temps d’y penser.
Je me trompe si je vous dis que la Belgique et les Ardennes ont une saveur particulière pour vous vu que c’est votre pays de naissance ? Que pensez-vous du cinéma belge actuel ?
Oui évidemment car moi je suis bruxelloise et ma mère est flamande. Ce n’est pas pour rien que j’ai été tourné Quand la mer monte là-haut et avec un flamand, Gilles Willaert. Je l’aime ce pays et j’aime aussi les Ardennes de l’autre côté. J’étais baba cool en étant jeune et j’ai beaucoup fréquenté ce milieu en étant jeune, il y a pleine de chevelus qui ont débarqué près de chez moi. Et à l’époque je me suis dit on va tout bousculer, on va faire quelque chose de mieux. Là où je traînais en étant jeune, c’est justement là où on a tourné La Fiancée du poète, de l’autre côté des bois. Et c’était presque un hasard de se retrouver là et finalement ça rejoint ce que je voulais raconter dans mon film.
Sinon, je trouve que c’est beaucoup du côté flamand que ça bouge en ce moment comme avec le film là Rundsköp (elle fait référence à Bullhead de Michaël Roskam) et puis bien sûr Felix Van Groeningen et tous ses films dont le premier avec tous ces gens à poil sur un vélo (elle fait référence à La Merditude des choses). J’étais jalouse de pas avoir eu l’idée. Et puis il y a Bouli aussi qui est un ami. Alors lui quand on s’appelle on va parler deux minutes de cinéma puis on embraye sur du jardinage tu vois.
Prolongement du court-métrage Une sœur qui avait fait grand bruit en 2020 au point d’être sélectionné au Oscars, le premier film de la belge expatriée au Québec Delphine Girard est une réussite. Partant d’une situation originale et intrigante, elle tisse un drame psychologique et féministe qui a beaucoup d’allure. Aussi bien sur le versant formel très appliqué que sur celui de son récit, lent mais hypnotique. Le thème délicat du viol y est traité comme rarement, appuyant avec raison sur les zones grises et les interrogations pour ne pas diaboliser le mâle comme c’est souvent le cas aujourd’hui. En plus, elle dirige ses comédiens avec beaucoup de savoir-faire pour des prestations remarquables.
Synopsis :Une nuit, une femme en danger appelle la police. Anna prend l’appel. Un homme est arrêté. Les semaines passent, la justice cherche des preuves. Les protagonistes font face aux échos de cette nuit qu’ils ne parviennent pas à quitter.
Ce premier film a le don de nous mettre sous tension et dans un climat ultra tendu et anxiogène dès son début. Jugez plutôt : un homme et une femme dans une voiture la nuit. On sent que le climat entre eux n’est pas sain. La femme prétexte un coup de fil à sa sœur. En fait, elle appelle la police et une agent du service d’urgence va lui répondre. Celle-ci va tenter de la secourir sans éveiller les soupçons de l’homme à côté de la jeune femme dans l’habitacle de la voiture. Une situation à la fois originale mais qui pourrait arriver aussi à tout un chacun. À partir de ce postulat tout aussi intrigant qu’oppressant (pour le personnage comme pour le spectateur), Delphine Girard, qui écrit et réalise le film, tisse une histoire captivante sur un hypothétique viol et ses zones d’ombres.
On ne peut que louer la justesse d’écriture de la jeune autrice et nouvelle cinéaste. De cette scène d’introduction implacable à la manière dont elle va la développer ensuite. On n’est pas loin des plus grands thrillers américains sur certains aspects comme des plus beaux drames sociologiques français, ou européens en général, sur d’autres. On suit l’évolution des trois personnages initiaux sur une heure et demie : la présumée victime d’un viol, son présumé violeur et la policière de la centrale qui lui est venu en aide au téléphone. Trois personnes qui n’arrivent pas à se détacher des évènements de la nuit en question. Le rythme est quelque peu lâche parfois. On pourra trouver Quitter la nuit un tantinet plat. Mais c’est aussi ce qui fait qu’il s’imprègne en nous, nous laisse le temps d’assimiler et de digérer les états d’âmes et la psychologie de ces trois personnages en proie à ce qui s’est passé.
Sans être un thriller ou un film policier, Girard a la bonne idée d’insérer dans son montage des flashbacks morcelés de ce qui s’est déroulé. Par là même, on ne saura le fin mot de l’histoire que dans les derniers instants, ce qui permet intelligemment au spectateur de rester dans la subjectivité. Pareillement, et c’est assez rare pour être souligné, on évite tout manichéisme ou jugement hâtif des actes de chacun. Le long-métrage n’excuse rien mais il investit les zones de gris, les nuances et suscite par-là l’introspection de chacun. La morale n’est pas immorale mais elle laisse le choix au spectateur de réfléchir et de juger par lui-même. À ce niveau, Quitter la nuit est puissant dans son déroulé et sa logique.
Le montage alterne les quelques scènes de cette fameuse nuit avec les moments de la vie d’après des trois personnages. Et si le jeu de la flamande Veerle Baetens (Alabama Monroe) est excellent, on ne comprend pas trop l’utilité de ce troisième personnage dans l’équation. Mais la toute fin viendra (un peu) nous contredire. Selma Alaoui est impressionnante en victime qui s’ignorerait presque quand l’inconnu Guillaume Duhesme effraie autant qu’il provoque l’empathie. Quitter la nuit est une œuvre psychologique lourde mais pas pesante, qui prête à réfléchir sur un sujet complexe et le fait avec doigté et brio. Pour un premier film, on peut sans peine dire que c’est un coup de maître. Surtout que Delphine Girard est plutôt douée avec sa caméra et nous gratifie de quelques plans très beaux et inventifs. On attend la suite avec impatience.
Fiche technique : Quitter la nuit
Réalisateur : Delphine Girard.
Scénariste : Delphine Girard.
Production : Versus Production.
Distribution France : Haut et court.
Interprétation : Selma Alaoui, Veerle Baetens, Guillaume Duhesme, Anne Dorval, …
Durée : 1h48.
Genres : Drame psychologique.
20 mars 2024 en salles.
Nationalités : Québec – Belgique.
Une nouvelle itération sur cette tristement célèbre institution française du 19e siècle que fut l’Hôpital de la Salpêtrière après le magnifique film de Mélanie Laurent il y a deux ans, Le Bal des folles. Arnaud de Pallières signe un film à la beauté plastique renversante, cadre au plus près les visages de ces êtres enfermés de gré ou de force, et mêle suspense, psychologie et drame de la plus belle des façons avec un quintet d’actrices parfaites dans leurs rôles. C’est tout aussi flamboyant qu’effrayant, beau que laid et ça nous touche en plein cœur… si ce n’est une deuxième partie qui s’étire un peu trop.
Synopsis :Paris, 1894. Qui est Fanni qui prétend s’être laissée enfermer volontairement à l’Hôpital de la Salpêtrière ? Cherchant sa mère parmi la multitude des femmes convaincues de « folie », Fanni découvre une réalité de l’asile toute autre que ce qu’elle imaginait, ainsi que l’amitié inattendue de compagnes d’infortune. Le dernier grand bal de la Salpêtrière se prépare. Politiques, artistes, mondains s’y presseront. Dernier espoir d’échapper au piège qui se referme…
Les premiers plans dont nous gratifie Captives donnent le la. Une photographie étonnamment chaude. Une succession de plans serrés sur des parties du visage de Mélanie Thierry entrecoupés des encarts du générique. Un climat tendu. Le nouveau long-métrage d’Arnaud des Pallières sera anxiogène et ces femmes seront filmées sans fard jusqu’au moindre pore de leur peau. Leurs expressions faciales seront mises à nu, filmées au plus près. Et cela sera d’autant plus impactant lorsque sa caméra se pose sur celles de véritables personnes handicapées ou sur le visage buriné (et clairement fait pour un tel rôle) de Dominique Frot. Le cinéaste en abuse peut-être, jusqu’à la nausée, mais c’est très probablement pour nous faire ressentir sa fascination – tout autant qu’un certain hommage – envers ces femmes oubliées et maltraitées.
Arnaud des Pallières est un cinéaste rare et exigeant. Son cinéma n’est pas facile d’accès et frôle parfois l’expérimental (Parc ou Michael Kohlhaas), tout comme il peut signer des documentaires ou des œuvres hybrides. Après le pas forcément convaincant Orpheline, il signe ici à la fois son œuvre la plus aboutie mais surtout la plus accessible. Enfin, toute proportions gardées, car on va forcément le comparer à son film jumeau sur le même thème : le magnifique et beau Le Bal des folles de Mélanie Laurent, qui se révélait tout de même plus accessible. Les deux sont bons et l’un pourrait se dérouler en même temps que l’autre, sorte de variation sur le même thème.
À l’image et dans le traitement, les deux métrages sont pourtant bien différents : au classicisme assumé du film de Laurent répond la flamboyance – et les excès parfois – de celui de des Pallières. Et c’est peut-être sa limite aussi. Notamment, dans une seconde partie trop longue et qui s’étire inutilement. Ou dans cette presque complaisance à filmer la misère, la folie et les expressions malheureuses. C’est un choix assumé et qui se défend mais qui pourra aussi mettre mal à l’aise. Un point commun aux deux œuvres cependant : la Salpêtrière donne des frissons et révolte.
Le récit se pare d’un aspect suspense et thriller bienvenu. Du suspense car le but du personnage principal, sain d’esprit lui, est de s’échapper mais également thriller car il y entre dans un but bien précis pour mener l’enquête. On est donc captivé par la quête de Fanni (Mélanie Thierry) et la tension est palpable à chaque instant, notamment par la menace de la Douane (Marina Fois, la surveillante générale) et la cruauté de la directrice jouée par Josiane Balasko.
Les cinq actrices choisies sont impeccablement castées. Des prestations qui n’étonnent pas forcément car elles semblent taillées et écrites pour elles. En petit oiseau frêle mais déterminé Thierry irradie l’écran. Balasko et Foïs sont délicieusement odieuses et infectes sans que ce soit des rôles figés et sans nuances. Au contraire. Enfin, Yolande Moreau est une évidence dans un rôle plus tardif et il fait plaisir de revoir la trop rare Carole Bouquet. Une très belle affiche donc qui illumine ce Captives.
Malgré le décorum peu aimable, d’ailleurs parfaitement retranscrit dans une reconstitution opulente mais pas ostentatoire pour autant, Captives se pare de moments solaires. Ceux, presque bucoliques, où les internées se retrouvent à l’extérieur pour peindre ou se reposer font autant du bien à l’œil qu’ils aèrent le film. Ils tranchent avec des séquences extrêmes mais obligatoires sur le traitement inhumain des patientes et les internements arbitraires forcément rageants de ces femmes. Des malheureuses qui dérangent mais pas forcément pour ce que l’on croit. Une œuvre forte, donc, qui a juste la malchance de passer après celle, encore plus convaincante, de Mélanie Laurent, et qui aurait peut-être gagné à plus de retenue, tout comme à ne pas s’étirer autant dans sa dernière partie.
Fiche technique – Captives
Réalisateur : Arnaud des Pallières.
Scénariste : Arnaud des Pallières et Christelle Berthevat.
Production : Prélude et France 2 Cinéma.
Distribution France : Wild Bunch.
Interprétation : Mélanie Thierry, Josiane Balasko, Carole Bouquet, …
Durée : 1h59.
Genres : Drame – Époque.
7 février 2024 en salles.
Nationalités : France.
El Castillo a été l’une des premières séances du FIFAM 2023, l’occasion de rencontre entre une mère et sa fille au sein d’un improbable château dont la mère est la propriétaire suite à un héritage. Déterminée à ne pas le vendre, elle habite ce lieu avec sa présence, ses animaux et toute la force de sa décision. El Castillo, une fiction documentaire d’une grande beauté, poétique et nostalgique, mais aussi ancrée dans un scénario qui s’écrit au présent. Malheureusement, le film n’a pas encore de distributeur en France.
Synopsis : Après avoir travaillé toute sa vie comme femme de ménage, Justina (60 ans) hérite de son ancien employeur d’un immense manoir au beau milieu de la campagne argentine. La seule condition est qu’elle ne la vende jamais.
Justina et Alexia vivent là, au milieu de nulle part dans ce château qui est leur maison et qui prend l’eau quand vient l’orage. C’est d’abord le lieu qui fait le film. C’est par lui que le réalisateur, Martin Benchimol, a rencontré Justina. Intrigué par le château, il a frappé à la porte, Justina a ouvert et quand il a demandé à parler à la propriétaire, elle se tenait là, comme une revanche sur la vie qui en a fait une domestique dès ses cinq ans. Pourtant Justina reste libre et sauvage, indomptable comme ces animaux qui habitent eux aussi les lieux et ne se soucient pas de la présence des humains ou bien simplement pour vivre auprès d’eux, sans question de hiérarchie entre eux.
Le réalisateur a d’abord observé Justina et sa fille Alexia avant d’en faire les personnages de son film. Il les a observées vivre avant de les mettre en scène. Une mise en scène qui joue sans cesse des frontières entre réalité et film de fiction. On ne sait jamais très bien ce qui se joue de réel ou de fabriqué. Prenons pour exemple, les visites de la famille des anciens propriétaires, réelles dans la vie de Justina et Alexia, et réécrites ici par le réalisateur avec comme acteurs ses propres parents.
Au-delà de ces questions entre réalité et fiction, El Castillo est un film qui développe plusieurs thématiques : rapports de classes, accès à la propriété et ce que cela créent comme modifications dans une vie de pauvreté. Également, un rapport à l’animalité traverse et transcende tout le film. Entre la brume matinale, les quelques rituels instaurés et le printemps qui advient, la mise en scène s’enivre des espaces et le spectateur avec elle. Il y a comme un cri politique dans ce lieu, cette solitude qui n’existe pas vraiment tant la richesse intérieure et la place de la nature sont autant d’éléments qui font éclore une autre humanité, loin des rapports factices.
La relation entre Justina et Alexia sort d’ailleurs grandie de ce documentaire dans lequel elles ont accepté de jouer leur vie, d’écrire de la fiction. El Castillo est aussi l’histoire d’une réconciliation, presque d’une médiation. Si Alexia semble toujours vouloir partir, elle habite elle aussi ce lieu et tente de comprendre sa mère, d’accepter sa décision de rester là. Justina est le personnage le plus insaisissable du film avec sa joie d’être propriétaire, que ce soit d’un château ou d’une vache, seule résistante de son troupeau vendu ou mort, et qu’elle rejoint dans une forme d’étreinte qui efface tout et laisse advenir la poésie. El Castillo est un film à la beauté sauvage et animale, qui est aussi d’une grande beauté visuelle, et habité par une douce humanité.
Réalisation : Martín Benchimol
1h 18min / Documentaire
Avec : Avec Justina Olivo, Alexia Caminos Olivo
À L’Arras Film Festival 2023, le nouveau monde ne tape pas à la porte de l’ancien : il entre et pose ses valises à l’intérieur sans y avoir été invité. Avec les conséquences que l’on imagine quand la cohabitation repose sur un consensus trop fragile et précaire pour ne pas exploser aux premiers soubresauts.
Dans Blaga’s Lesson du bulgare Stéphane Komandarev, une enseignante à la retraite perd l’argent de la sépulture de son mari en étant victime du genre d’arnaque téléphonique dont on entend parler dans les reportages télévisés. Prête à tout pour offrir à son tendre défunt un emplacement décent pour son repos éternel, Blaga va faire une croix sur sa propre place au paradis et se mettre progressivement au diapason de la loi du plus fort … On ne tombe pas dans l’abjection du jour au lendemain, mais par étapes, un compromis après l’autre. Ça, Stéphane Komandarev l’a bien retenu, et cisaille à son personnage une progression implacable, qui se termine dans l’un des plans les plus tétanisants vu sur un grand écran de mémoire récente.
Dans l’usage des outils techniques convoqués pour accompagner le point de vue du personnage principal, le réalisateur se force à l’économie. Mais il en maximise l’usage et les combinaisons, et enfonce toutes les portes qui devraient lui rester fermées. Comme dans cette scène où Blaga regarde sa conscience dans le miroir : Komandarev dissocie ses personnalités à l’image comme un effet de 3D sans lunettes pour marquer l’adieu de l’héroïne à son ancien elle… Comme le disait Bruce Lee, la simplicité est le comble de la sophistication, et il y en a de la virtuosité à l’œuvre dans ce film qui nous joue une symphonie avec quelques notes sur la partition. Il fallait au moins ça pour brancher à ce point le spectateur en circuit direct sur les pensées du personnage principal, du début à la fin. Un tour de force qui doit beaucoup à la prestation toute stoïcienne de l’incroyable Éli Skorcheva, ancienne égérie de l’époque soviétique qui imprime son regard dans la rétine et la conscience du spectateur. Si on est pas prêt d’oublier la leçon de Blaga, c’est aussi beaucoup grâce à elle.
Bande-annonce : Blaga’s Lesson de Stéphane Komandarev
Le monde d’après tire également la tronche dans Les 3 fantastiques de Michaël Dichter, qui raconte comment le monde de trois jeunes ados inséparables se percute à celui cruel et désenchanté des adultes…
Le film démarre en terrain connu. La cabanes dans les bois, le coups de cœur de l’un, le bizutage de l’autre par un plus grand, les petites combines pour dégager un budget colo… On se sent à la maison dans ces petites capsules de l’enfance discrètement mais surement cinématographisé par Michaël Dichter et son équipe. Puis le ton change, l’incroyable Raphaël Quénard ramène des nuages sombres dans ce ciel gris d’été, et une chose en entrainant une autre, les choses se cassent et ne se réparent pas. La mise en scène change de ton, puise chez Danny Boyle la nervosité électro de la délinquance en culottes courtes, et les angles morts laissés à l’ombre au début nous explosent en pleine face. « We are not in Kansas anymore« , Amblin est mort, vive Spielberg. Avec Les 3 fantastiques, Michaël Dichter tue le père symbolique d’une génération d’enfants-roi pour renouer avec son essence. Car au fond, E.T. ne racontait pas autre chose : le monde adulte qui déchire l’âme de l’enfance, et incitait son public à grandir plus vite que prévu. À 40 ans d’intervalles, dans des univers complètement différents, Les 3 fantastiques en est le plus parfait légataire.
S’il y a bien un réalisateur qui refuse de tomber dans la naphtaline complaisante de la culture geek, c’est bien Jérémie Perrin. Car si Mars Express est définitivement une œuvre sous influences (Ghost In the Shell, Robocop, I, Robot…), pas question pour le réalisateur de se contenter d’additionner des références à ses pères. Film d’animation ultra-dense compacté sur une durée de 1h20, Mars Express s’adresse au public d’aujourd’hui et pas aux grands enfants d’hier, cultive une direction artistique sublime et un sens du tempo dans la mise en scène qui renouvelle les figures attendues, et maintient ses aspérités françaises dans le portrait débonnaire et gentiment rabelaisien de son personnage principal. Une détective acharnée mais presque apathique, qui retrouve le goût de la lutte avec celui de l’alcool pour combattre un complot qui pourrait mener au soulèvement des robots dans un monde où la distinction entre humain et IA est de plus en plus floue…. Les visions d’avenirs des années 90 se conjuguent aujourd’hui au futur immédiat. Jérémie Perrin le sait, et marche dans les traces des visionnaires d’avant pour parler avec une conscience du présent qui contribue aussi à faire de Mars Express un film complètement en phase avec son temps. Autant dire que c’est précieux.
Dans Wake Mede Marko Šantić, un homme se réveille semi-amnésique d’un coma survenu à la suite d’une violente agression. Il revient dans sa ville natale pour retrouver ses souvenirs, et renoue avec un paysage qui a bien changé en son absence… À moins que ce ne soit lui.
Il y a une vibe western dans ce récit d’un homme que personne n’attend et ne veut encore moins revoir. Le récit filtre au compte-gouttes les infos sur le pourquoi du comment au spectateur, et laisse ce dernier combler les cases vides dans la mise en scène de Santic, aussi habitée que la performance de son acteur principal. Wake Me tisse le fil d’Ariane entre chaque parcelle de décors de cette ville fantôme coincée entre deux mondes. La porte de sortie de son labyrinthe mental s’ouvrira dans une scène miroir à l’ellipse qui commence le film, renvoyant ainsi le spectateur à ce qu’il n’avait pas vu, et le héros à ce dont il ne se souvient plus. « Réveille-moi », au sens propre : une bien belle idée de cinéma pour un film qui impose l’œil d’un cinéaste et imprime son propos dans les détails. Car Wake Me est un moins un film sur un homme qui doit se souvenir de qui il est que de ce qu’il n’est plus, à l’instar d’un pays tenté de revenir à un « avant » mortifère.
Je ne suis pas un héros n’est plus seulement le titre le plus célèbre du répertoire de Daniel Balavoine. Il partage désormais son intitulé avec le premier film de Rudy Milstein, qui raconte comment un post-ado trentenaire et mal dégrossi joué par Vincent Dedienne va conjuguer crise existentielle et crise de conscience.
Quand le cabinet d’avocat dans lequel il essaie d’exister voit dans son cancer diagnostiqué par erreur un atout à exploiter dans un sombre dossier de développement de maladies cancérigènes dus à l’usage de pesticides, Louis va s’enfoncer dans une duplicité inévitablement vouée à lui exploser au visage…
Bref, Louis devrait-être une ordure de premier ordre, mais la candeur enfantine et très Adam Sandlerienne de Dedienne éponge les aspérités les plus péjoratives du personnage pour interroger frontalement notre propre incapacité à dire non. À aligner les deux hémisphères de notre cerveau devant l’injustice ordinaire, quand la seule chose à faire devient aussi la plus difficile à effectuer… Tout ça frontalement et sans jugement, et dans un écrin de comédie enlevé qui assume la binationalité de ses influences franco-américaines sans s’obliger à choisir un camp, et joue du comique de gêne avec un sens du tempo échevelé. On pourra reprocher au film un trop-plein de générosité dans l’écriture, qui pénalise parfois la lisibilité de la trajectoire du personnage principal et le développement de certains personnages secondaires (Géraldine Nakache, qui parle fort). Mais Je ne suis pas un héros est un premier film qui a l’ambition et le cœur au bon endroit et la maitrise d’un réalisateur déjà rôdé. Rencontre avec Rudy Milstein à l’Arras Film Festival 2023.
Le Mag Du Ciné : On sent dans le film une volonté de faire une comédie inspirante à l’américaine, tout en conservant une couleur résolument française dans le ton et la fabrication. Est-ce que c’était votre idée de départ ?
Rudy Milstein : Moi je m’en rends pas compte de ça. J’ai des influences, et c’est vrai que j’adore dans les comédies américaines où tous les personnages sont hyper-bien bossés. Ils n’ont pas peur d’aller hyper loin, mais en même temps il y a un vrai travail d’écriture, donc c’est pas gratuit, c’est toujours en partant des vraies gens avec de vraies problématiques. Enfin, dans les vraies bonnes comédies américaines, celle que j’aime en tout cas ! Les films de Judd Appatow par exemple, il y a ce truc où ça pourrait-être too much mais comme les émotions et les personnages sont vrais, on l’accepte.
« Je l’ai vraiment pensé comme un mec qui fait sa crise d’ado à 32 ans, ce que je comprends parce que j’ai fait ma crise d’ado à la trentaine. »
Et j’ai plein de références de comédies française. J’adore les films d’Agnès Jaoui, de Julie Delpy, de Baya Kasmi, Michel Leclerc… J’ai toutes ces références-là. Après dire que je voulais faire comme si ou comme ça je saurais pas trop dire, je serais incapable de définir ce que j’ai voulu faire au départ.
LMDC : Votre un personnage principal n’ose jamais dire les choses comme elles le sont, et est entouré de personnes qui sont directes et vont droits au but. C’était la dynamique comique que vous vouliez installer ?
RM : C’est un film sur les apparences. Sur lui qui n’arrive pas à avancer dans sa vie parce qu’on le trouve trop gentil… Et même lui il n’a pas le temps de trouver ce qu’il aime. Il sait pas ce qu’il veut faire au départ. Je l’ai vraiment pensé comme un mec qui fait sa crise d’ado à 32 ans, ce que je comprends parce que j’ai fait ma crise d’ado à la trentaine (rires).
Il ne sait pas ce qu’il veut dans la vie, il se cherche. Il veut plaire à ses parents en étant avocat, il veut plaire aux mecs de son cabinet parce qu’ils ont le pouvoir parce qu’il a envie de faire ça. Il va même faire jusqu’à leur faire croire qu’il a un cancer pour avancer professionnellement. La thématique de l’apparence était là dès le départ, oui.
« Vincent dégage une naïveté propre à l’enfance. C’est dans le regard de la fantaisie, de la poésie, des trucs qu’on a quand on est encore enfant, avant de faire sa crise d’ado justement. »
LMDC : J’imagine que le choix de l’acteur principal était primordial, parce que c’est très facile de se mettre le spectateur à dos avec un personnage qui ment de cette façon-là. Et je trouve que Vincent Dedienne a, dans un registre complètement différent, ce côté enfantin que peut avoir un Adam Sandler…
RM : C’est complètement ça. C’est ce que j’avais projeté de lui quand je l’ai vu au théâtre,. Il dégage une naïveté propre à l’enfance. C’est dans le regard de la fantaisie, de la poésie, des trucs qu’on a quand on est encore enfant, avant de faire sa crise d’ado justement. C’est ce que je voulais exploiter chez Vincent, il fallait pas du tout quelqu’un qui ait une énorme confiance en lui.
Mais c’est marrant parce que Vincent est pas du tout comme ça dans la vie, je l’ai réalisé quand je l’ai découvert. C’est un vrai gentil, il a pas du tout la grosse tête, mais dans la vie il a pas cette naïveté à côté de la plaque du personnage. Le travail avec lui était génial parce qu’il prenait toutes mes propositions, il rajoutait des trucs à lui… On a vraiment construit le personnage ensemble.
« Je voulais vraiment que tous mes personnages aient quelque chose à défendre. »
LMDC : Vous ne vous facilitez pas la tâche au scénario. Il y a bien 4 ou 5 personnages secondaires qui sont très présents et défendent tous un arc. Ça a été compliqué pendant l’écriture de ménager à chacun un corridor pour s’exprimer ?
RM : C’est énormément de taf, ouais… Moi je viens du théâtre, et au théâtre on écrit pour nous, pour des potes, et on a envie que tout le monde ait quelque chose à défendre. Parce que c’est horrible de faire venir quelqu’un juste pour dire « Bonsoir, mademoiselle « , et après il attend 1h30 qu’on finisse. Du coup on a cette volonté-là de servir tout le monde.J’ai gardé cet esprit au cinéma, de faire en sorte que tous les personnages aient quelque chose à défendre. Et c’est aussi ce que j’aime dans les comédies américaines, tous les personnages secondaires existent sont forts, même un personnage qui a deux scènes. J’ai revu il y a pas longtemps En cloque mode d’emploi de Judd Appatow, il y a la collègue du boss qui a deux séquences, ou elle balance juste des blagues, et on a toute son histoire. Et je trouve ça hyper fort. Je voulais vraiment que tous mes personnages aient quelque chose à défendre.
LMDC : C’est un esprit de troupe qu’on retrouve aussi dans le cinéma de Bacri et Jaoui.
RM : Ouais, je pense que c’est vraiment un truc de théâtre. Pour les rôles principaux, ce sont des gens connus que je connaissais pas, mais pour les rôles secondaires j’ai pas fait appel à un directeur de casting parce que je voulais recréer un esprit de troupe sur le plateau. Et tous les rôles secondaires sont quasiment que des potes ou que des gens que j’ai admiré au théâtre, et avec qui j’avais envie de bosser. Et ça a vraiment contribuer à créer un esprit de troupe sur le plateau, c’était hyper joyeux… Moi c’était les deux mois les plus joyeux de ma vie, c’était dingue. C’était hyper enfantin, pas dans le travail évidemment.
« J’ai pensé chaque séquence sur un rythme différent de la séquence précédente. Pour que le spectateur soit constamment balloté dans des sens différents. »
LMDC : C’est intéressant la façon dont vous jouez le contre-rythme à travers le personnage de Vincent. Il y a une mécanique un peu apparente, mais comme vous jouez de ce contre-rythme dans les situations, ça permet de déjouer le truc, et de déplacer un peu le curseur et de retomber sur quelque chose d’inattendu.
RM : Oui, c’est le comique de la gêne. Le personnage de Vincent est mal à l’aise partout, il est jamais à sa place, il est toujours en train de se regarder, tout ça… Et le comique de la gêne, par principe il faut pas qu’on le voit venir et qu’il s’installe. J’ai vachement bossé là-dessus à l’écriture, et aussi dans la manière de filmer, ou j’ai pensé chaque séquence sur un rythme différent de la séquence précédente. Pour que le spectateur soit constamment balloté dans des sens différents. C’était hyper-important pour préserver cette comédie de gêne.
LMDC : Je trouve aussi que dans le film, il y a une volonté d’interpeller le spectateur, de le secouer pour lui dire qu’il faut se battre pour quelque chose.
RM : Typiquement, le titre du film c’est Je ne suis pas héros parce que le mec est le héros du film mais ce n’est pas un héros. Il est hyper gentil mais c’est pas un héros non plus parce qu’il fait des choses immorales pendant le film, il laisse passer plein d’injustices, il est hyper sympa avec des gens de l’asso et après il annonce à sa boss qu’il a réussi à les manipuler… Mais à aucun moment on ne sent une remise en question de sa part. Et le personnage de Clémence (Poesy), sa patronne au cabinet, quand elle fait son speech de fin… C’est marrant, parce qu’en projection, les gens me disent qu’elle est méchante et tout ça. Et moi je leur dis « est-ce que vous le feriez ?? ». Je ne suis pas sûr.
Elle c’est nous. Moi si par exemple on me dit que tout ta vie est finie, parce que tu vas terminer en prison, que ta carrière professionnelle est terminée parce que tu ne bosseras plus jamais, tu n’as plus d’argent, plus rien… Mais tu as fait un acte héroïque et tu as sauvé peut-être la vie de plein de gens… J’espère que j’aurais le courage de le faire mais honnêtement… Quand notre propre survie est remise en question, bah on a bien vu dans l’histoire que l’être humain dit tant pis pour les autres. Ma propre survie d’abord.
LMDC : Les martyrs sont ingrats par définition, mais il y a aussi ce côté film de procès qu’adorent et que savent faire les américains, qui donne un moment de magnificence au héros. Est-ce que pour vous il y avait aussi cette volonté-là de donner de la voix à ça ?
RM : Ouais… La plaidoirie de Vincent à la fin je l’ai énormément bossé. Quand je vais au cinéma, parfois j’ai envie que ça se finisse mal pour être surpris en tant que spectateur… Mais là, je voulais qu’il fasse ce qu’il faut faire. En même temps, je montre que c’est pas pour ça que ça va changer grand-chose pour lui… Moi ça me permettait de parler de la problématique des avocats qui se retrouvent à défendre l’indéfendable, et comment ça rejaillit dans l’intimité… Mais j’espère que vous avez raison, je l’ai pas pensé comme ça mais que ça va donner de la voix à sa cause… J’espère !
Cinq ans qu’on n’avait pas vu Cédric Kahn derrière la caméra. Devant oui, car le monsieur est aussi un (excellent) acteur, mais pas en tant que metteur en scène. Et voilà qu’il nous gratifie de deux œuvres diamétralement opposées à quelques mois d’écart. Il y a eu Le Procès Goldman salué par la critique il y a quelques mois et ce Making-of beaucoup plus léger mais pas moins réussi, qu’il faut voir comme une récréation pour l’auteur. Le genre du film dans le film est assez courant et le cinéaste choisit l’approche la plus logique au vu de son statut : le réalisme bourré d’anecdotes qui transpirent le vrai entre humour, amertume, tendresse et un aspect presque documentaire tant on sent son regard plein d’acuité. Un bon petit film agréable et fin.
Synopsis : Simon, réalisateur aguerri, débute le tournage d’un film racontant le combat d’ouvriers pour sauver leur usine. Mais entre les magouilles de son producteur, des acteurs incontrôlables et des techniciens à cran, il est vite dépassé par les événements. Abandonné par ses financiers, Simon doit affronter un conflit social avec sa propre équipe. Dans ce tournage infernal, son seul allié est le jeune figurant à qui il a confié la réalisation du making of.
Dans Making-of pas de chichis ni de véritables velléités d’originalité, sans que ce constat soit condamné ici à être un défaut, bien au contraire. En effet, à l’instar du récent et moyennement réussi Coupez ! (et bien d’autres comme si cela figurait un passage obligé), le long-métrage débute avec une mise en abyme d’une scène du film dans le film. Le long-métrage tourné dans Making-of est d’ailleurs une œuvre à forte connotation sociale inspirée d’une histoire vraie (enfin pas vraiment au final si vous suivez…). Une sorte de film à la Ken Loach ou Stéphane Brizé où des ouvriers veulent racheter leur usine. Il y a d’ailleurs peut-être un peu trop de ces séquences au détriment de celles extérieures au film tourné. En enlever un petit peu ou de les rendre moins longues n’auraient peut-être pas fait de mal. C’est un léger détail, mais quand même.
En revanche, on sent que Kahn s’est fait plaisir en nous gratifiant de moultes anecdotes qui sentent le vécu à plein nez. Du running gag sur les fils ou filles de dans le monde du cinéma aux acteurs grande gueule à l’ego démesuré (Jonathan Cohen forcément impeccable dans ce rôle), en passant par les coups de gueule des petits techniciens, c’est très réaliste tout en étant tour à tour drôle ou touchant. D’ailleurs, Making-of se défend bien et à égalité sur les deux aspects. On sourit souvent, on rit même quelquefois des pérégrinations de cette équipe de tournage tout comme on est parfois touché par la détresse de tous ces artisans qui travaillent dans l’ombre sur un film et auxquels le cinéaste rend discrètement hommage.
Le plus gros facteur de rire du long-métrage provient d’un autre réalisateur qui aime parfois à faire l’acteur, Xavier Beauvois. Dans le rôle d’un producteur lâche et grande gueule, il excelle et, si la caricature n’est pas loin, on se dit tout de même que le milieu doit regorger de ce type d’énergumène. Les petites touches d’émotion viennent quant à elles de la relation entre une actrice et un jeune homme fan de cinéma. Ce n’est pas triste, c’est touchant et cela ajoute une petite note moderne et sentimentale au film sans que cela ne lui joue préjudice.
Les coulisses du cinéma semblent être représentées telles qu’elles sont : avec leurs jolis moments de liesse comme avec les passages plus orageux où jalousie, déceptions et impondérables viennent noircir le tableau pour le meilleur et pour le pire. La scène avec les producteurs souhaitant absolument un happy end est symptomatique du cinéma contemporain et on sent que le tableau est à peine exagéré si ce n’est tout à fait réaliste. Au final, c’est un beau petit moment de cinéma sur le septième art fait par un cinéaste aguerri, acteur à ses heures, dont on regrette juste qu’il ne se soit pas également mis en scène. Pas le film de l’année, mais un très sympathique petit moment de détente qui devrait encore plus plaire aux passionnés du grand écran.
Fiche technique – Making-of
Réalisateur : Cédric Kahn.
Scénariste : Cédric Kahn, Fanny Burdino et Samuel Doux.
Production : Curiosa Films.
Distribution France : Ad Vitam.
Interprétation : Denis Podalydès, Emmanuelle Bercot, Jonathan Cohen, …
Durée : 1h52.
Genres : Comédie – Drame.
10 janvier 2024 en salles.
Nationalités : France.
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Outils magiques
La boîte à outils intelligente de cette suite utilise la technologie d’apprentissage automatique du futur pour être un partenaire visionnaire. Ces outils donnent à vos créations une touche magique, allant de la mise à l’échelle de l’image et de la correction des couleurs à la génération de portraits et à la restauration de photos anciennes. La suite diffère des outils d’édition traditionnels car elle peut comprendre et s’adapter à vos besoins créatifs.
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Modèles utiles pour un usage personnel/commercial
De plus, il propose une vaste bibliothèque de modèles pour un usage personnel et professionnel pour accélérer vos projets. Grand adieu aux longues heures passées à créer à partir d’imperfections et bienvenue à l’efficacité de modèles facilement modifiables avec un mélange de thèmes et de styles.
CapCutGuide de l’utilisateur de Creative Suite
Vous pouvez effectuer les actions suivantes pour utiliser efficacement la suite CapCut pour éditer des images et des vidéos sans rien référencer spécifiquement :
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Visitez le site Web de la suite créative CapCuthttps://www.capcut.com/creative-suiteet créez un compte gratuit en utilisant le bouton d’inscription.
● Étape 2 : Télécharger une photo/vidéo
Ouvrez un éditeur de photos en ligne ou un éditeur de vidéo en ligne avec cette suite sur votre écran. Pour importer des vidéos, des photos et des fichiers audio, cliquez simplement sur le bouton de téléchargement.
● Étape 3 : Personnaliser
Quelle que soit la photo ou la vidéo que vous téléchargez, vous pouvez la transformer facilement à l’aide des outils d’édition premium de cette suite. Vous pouvez y utiliser plusieurs effets de texte, autocollants, formes et filtres pour améliorer leurs visuels. Transformez votre vidéo/photo et passez à l’étape suivante.
● Étape 4 : Exportez votre travail
Avant de le publier, sauvegardons-le d’abord en utilisant le bouton Exporter. Vous pouvez choisir le format et les paramètres, choisir l’option d’exportation et enregistrer le matériel modifié sur votre appareil.
Conclusion
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Le passage au second long-métrage est toujours un art difficile, scruté et attendu par tous. Surtout quand le premier est une véritable claque, un petit chef-d’œuvre. Xavier Legrand est dans ce cas de figure après nous avoir offert l’immense Jusqu’à la garde. Et il défie nos attentes avec Le Successeur. Certes, moins définitif et mémorable que sa première incursion au cinéma, il réalise néanmoins une nouvelle œuvre sous haute tension. Le genre de film très singulier et surprenant, qui change de genre en cours de route et nous déroute jusqu’à la toute fin malgré quelques petites scories.
Synopsis : Heureux et accompli, Ellias devient le nouveau directeur artistique d’une célèbre maison de Haute Couture française. Quand il apprend que son père, qu’il ne voit plus depuis de nombreuses années, vient de mourir d’une crise cardiaque, Ellias se rend au Québec pour régler la succession. Le jeune créateur va découvrir qu’il a hérité de bien pire que du coeur fragile de son père.
Après le thriller conjugal fulgurant et inoubliable que fut Jusqu’à la garde (et toute la panoplie de Césars qui va avec), Legrand a attendu sept ans avant d’écrire et réaliser un nouveau film. Et c’est peu dire qu’il nous surprend à tous niveaux en ne choisissant pas l’évidence. Par exemple, un sujet similaire à son précédent, une grosse distribution et un budget conséquent. Non. Il part tourner au Québec, avec des acteurs québécois et un scénario librement inspiré d’un roman méconnu pour un film à la croisée des genres, complètement imprévisible.
La première séquence, qui fait office de générique, fait montre d’un sens de la mise en scène magistral avec son défilé de mode à la chorégraphie en escargot. Un plan-séquence visuellement de toute beauté qui présente le travail et l’état d’esprit du personnage principal avec maestria. On pense être dans le monde de la mode et des créateurs puisque c’est le métier d’Elias joué par Marc-André Grondin, qu’on n’avait pas vu depuis longtemps et qu’il fait plaisir de revoir. Il est censé reprendre la succession d’une maison de haute couture et on se doute que c’est la raison du titre. Sauf que pas du tout… Et Le Successeur de partir au Québec et de nous surprendre à chaque quart d’heure par ses changements de registres, ses surprises et son suspense à couper le souffle.
Le décès du père de Sébastien (de son vrai nom), à qui il ne parlait plus, va lui faire vivre un retour au sein de sa terre de naissance véritablement cauchemardesque. À environ un tiers du film, une énorme surprise, encore plus renversante que n’importe quel twist de M. Night Shyamalan, va rebattre complètement les cartes et nous scotcher sur notre siège pour ne plus nous lâcher. Mais ce n’est pas tout. On a le droit à un double sursaut comme on n’en avait pas eu en salle depuis belle lurette, coiffant au poteau la plupart de tous les films de genre du moment. Notre palpitant s’en souvient encore. Surtout qu’un seul ne suffisait pas, Legrand nous en assène donc deux. Et il le fait avec une maîtrise des effets qui confine à la perfection. Une utilisation des outils cinématographiques admirable !
Entre thriller et drame familial, retour aux sources et envie de fuite, Le Successeur est un film versatile du début à la fin. On est bousculé, dérouté et on ne sait jamais ce qui va arriver la séquence d’après. Un véritable parcours du combattant jouissif pour le spectateur. Marc-André Grondin porte le film sur ses épaules avec aplomb, surtout qu’il est de tous les plans, qu’il joue en gommant son accent québécois puis le reprend dans un rôle pourtant peu bavard. Il doit donc surtout jouer de ses expressions pour nous faire ressentir ce que vit son personnage. Et il le fait plus que bien.
Ce film surprenant n’est cependant peut-être pas parfait. La fin, fidèle ou pas au roman, est bien trop sibylline et abrupte pour convaincre. Une fin ouverte comme celle-là, après un film sous tension où on découvre petit à petit les secrets, s’avère frustrante. Ensuite, par la teneur du récit, c’est un long-métrage mutique avec peu de dialogues. En ce sens, sans être ennuyant, le montage aurait gagné à être un petit peu plus resserré. Mais au final, Le Successeur est une sacrée surprise, un suspense à couper le souffle et un film comme on n’en voit pas souvent qui donne envie de (plus) vite voir la suite des projets de Xavier Legrand.
Fiche technique – Le Successeur
Réalisateur : Xavier Legrand.
Scénariste : Xavier Legrand.
Production : Stenola Productions.
Distribution France : Haut et court.
Interprétation : Marc-André Grondin, Yves Jacques, Anne-Elisabeth Bossé, …
Durée : 1h47.
Genres : Thriller – Drame.
2 février mars 2024 en salles.
Nationalités : France – Québec.
Si ces films ne sont pas tous des immanquables, Joachim Lafosse peut se targuer d’investir tout type de sujet et de nous avoir livrer quelques perles de cinéma dramatique. Son nouvel opus pourra rebuter dans sa première partie, quelque peu opaque et neurasthénique, pour ensuite nous emporter de manière implacable dans le tourbillon de son sujet abrasif, risqué et particulièrement difficile qu’est la pédophilie. Un silence se voit autant comme un suspense à combustion lente que comme un drame familial feutré et froid. Sur ces deux versants, c’est réussi et impressionnant de maîtrise technique et narrative. Lafosse ne signe peut-être pas son meilleur film, mais en tout cas un film qui marque les esprits et qui interpelle.
Synopsis :Silencieuse depuis 25 ans, Astrid la femme d’un célèbre avocat voit son équilibre familial s’effondrer lorsque ses enfants se mettent en quête de justice.
En quinze ans, le belge Joachim Lafosse peut se vanter d’avoir déjà un beau palmarès filmique, la plupart de ses œuvres ayant été présentées en festival et très bien accueillies. Et aussi d’avoir fait tourner les plus grands, d’Isabelle Huppert à Virginie Efira en passant par le réalisateur Cédric Kahn. Il ne déroge pas à la règle ici en enrôlant un très beau et grand duo de cinéma personnifié par Emmanuelle Devos et Daniel Auteuil. Rien que ça !
Il faut louer la diversité des sujets et des thèmes qu’il aborde dans un cinéma toujours sérieux et dramatique, pour ne pas dire tragique. Si son plus grand film reste la magnifique mise en images d’un sombre fait divers avec À perdre la raison avec Émilie Dequenne, où une mère finissait par tuer ses enfants, on l’a vu aussi parler de bipolarité dans son précédent long-métrage Les Intranquilles ou du problème de l’argent dans un couple après une rupture avec le bien-nommé L’Économie du couple. Ici, il parle d’un sujet hautement sensible, en l’occurrence la pédophilie, notamment dans les milieux bourgeois et sur Internet, et le traite encore une fois de manière admirable et frontale.
On ne peut nier que durant les vingt premières minutes, on se demande un peu où on a mis les pieds tant Un silence s’avère peu aimable, voire presque rebutant. Heureusement d’ailleurs que le cinéaste utilise un procédé un peu trop courant à l’heure actuelle et malheureusement souvent pour rien, ce qui n’est pas le cas ici : en l’occurrence le flashforward. Car si ce n’est cette première scène intrigante qui donne envie de voir comment et pourquoi on en est arrivé là, le début est plutôt mal aimable. Une fois passé cette entame un peu trop longue à démarrer, le film, de ses enjeux à son noyau dramatique, infuse doucement et nous tétanise, tel un poison lent. Et on ne pourra plus quitter l’écran des yeux, captivé par ce qui se joue sous nos yeux.
Le sujet de la pédophilie au cinéma peut être éminemment casse-gueule s’il est mal traité. Rares sont les œuvres telles que le classique et magistral Polisseà pouvoir se vanter d’avoir parfaitement investi le sujet. Ici, il est pris de biais puisque ce sont plutôt les conséquences d’actes pédophiles sur une famille bourgeoise que l’on va devoir subir. Difficile d’en dire plus sans déflorer certains aspects de l’intrigue qui participent aux surprises du long-métrage, mais la manière dont cela est montré est plutôt impactante. Véritable maladie psychologique en même temps que fléau qui bousille des vies, on la montre également comme un facteur de honte pour l’entourage qui peut entraîner le déni. Un Silence va plus loin en montrant l’hypocrisie extrême du personnage visé.
Lafosse ménage ses effets et instaure une sorte de suspense coulé et insidieux dans cette tragédie familiale sombre. Il nous procure les informations au compte-gouttes, le spectateur allant de surprise en choc de manière parfaitement millimétrée avec un sens de la narration aiguisé. Sa mise en scène feutrée est coincée la plupart du temps dans cette grande maison bourgeoise où personne ne se parle. Elle accouche d’un environnement glacial et presque fantastique qui fait froid dans le dos, bien aidé par une partition musicale du même acabit. L’émotion a parfois peut-être plus de mal à nous parvenir tant tous les problèmes et secrets des personnages apparaissent comme figés dans un passé honteux ou inconnu.
Un Silence est une expérience de cinéma exigeante et puissante à la fois dont on ne ressort pas indemne. Le talent d’Auteuil et Devos élève le film à un niveau encore plus intense. Le premier se pare d’un rôle déplaisant où ses errances, ses hésitations et son déni face à lui-même sont bien exprimés quand la seconde joue la peur de tout perdre et la colère intériorisée au plus près du réel. Voilà donc encore une œuvre forte et téméraire de la part d’un cinéaste belge qui ne cesse de surprendre et d’aller en quête des dysfonctionnements de l’âme humaine.
Bande-annonce – Un Silence
Fiche technique – Un Silence
Réalisateur : Joachim Lafosse.
Scénaristes : Joachim Lafosse, Thomas Van Zuylen, Chloë Duponchelle et Paul Ismael.
Production : Stenola Productions et France 3 cinéma.
Distribution France : Les Films du Losange.
Interprétation : Emmanuelle Devos, Daniel Auteuil, Matthieu Galoux, …
Durée : 1h39.
Genres : Drame – Thriller.
10 janvier 2024 en salles.
Nationalité : Belgique.
Du 21 au 26 novembre se tiendra à Albi la 27e édition du Festival du film francophone Les Œillades ayant pour thématique « le cinéma bon pour l’environnement », l’écologie étant l’un des enjeux majeurs de nos sociétés contemporaines. Au programme : 19 avant-premières prestigieuses réparties sur les différents écrans albigeois, dont 11 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 15 séances « Reprises » pour redécouvrir les œuvres qui ont marqué l’année cinématographique 2023, mais aussi une invitation à l’actrice belge Lucie Debay et un hommage au cinéaste Maurice Tourneur, pionnier du muet à Hollywood. Le festival proposera également un stage d’analyse filmique autour du documentaire High School (1968) de Frederick Wiseman, un ciné-concert La Fête sauvage (1976), film animalier de Frédéric Rossif en présence du musicien électronique Axel Rigaud, ainsi qu’un colloque professionnel sur l’éco-production.
Le festival « Les Œillades » se met au vert
Affiche Les Œillades 2023
Pour sa 27e édition, le festival du filmd’Albi jouit d’une programmation aussi riche que verdoyante, qui célèbre à la fois la vitalité et la singularité du cinéma francophone en abordant des thèmes environnementaux toujours au cœur de l’actualité, allant du mal-être existentiel à l’émerveillement du vivant, de la fragilité de la nature à l’universalité de la réflexion métaphysique.
Véritable point de rencontre des professionnels et des cinéphiles portés par Monique et Claude Martin, Les Œillades questionneront cette année l’impact de l’industrie de la production audiovisuelle sur l’environnement. Un regard artistique et citoyen tourné vers l’urgence climatique afin de sensibiliser les spectateurs à la lourde empreinte écologique que laisse le secteur dans son ensemble.
En ouverture du festival, le réalisateur Thierry Klifa viendra présenter sa comédie policière Les Rois de la piste, mettant en scène le trio Fanny Ardant, Mathieu Kassovitz et Nicolas Duvauchelle.
Invitation à l’actrice belge Lucie Debay
Invitée d’honneur de cette 27e édition, la comédienne Lucie Debay présentera Augure, premier long-métrage de l’artiste belgo-congolais Baloji, lequel aborde la sorcellerie dans une Afrique fantasmagorique. L’actrice accompagnera également la projection du Syndrome des amours passées, délicieuse comédie romantique d’Ann Sirot et de Raphaël Balboni explorant les relations de couple.
Les films en compétition
Les Œillades offrent un large panorama des films francophones qui seront à l’affiche début 2024. Cette année, trente longs-métrages ont été sélectionnés ; onze d’entre eux concourent pour le prix du public.
Parmi les films en compétition, figurent cinq premiers longs parmi lesquels : La Nouvelle femme réalisé par Léa Todorov, drame intimiste qui évoque le parcours d’une mère fuyant Paris pour cacher sa fille née avec un handicap ; La Tête froide de Stéphane Marchetti avec Florence Loiret-Caille dans le rôle principal, L’Homme d’argile d’Anaïs Tellenne interprété par Raphaël Thiéry et Emmanuelle Devos, et Double foyer tourné dans la ville rose sous la direction de Claire Vassé.
Cette année encore, le festival met en lumière tout le potentiel du cinéma belge (Un Silence, drame familial mis en scène par Joachim Lafosse avec en vedette Daniel Auteuil, puis Amal de Jawad Rhalib porté par Lubna Azabal, qui se penche sur la liberté d’expression à l’école), mais aussi québécois (Testament et Bungalow, deux comédies noires réalisées par Denys Arcand et Lawrence Côté-Collins et remettant en question les dérives de notre société), et suisse (l’émancipation féminine dans Foudre de Carmen Jaquier).
Second long-métrage d’Erwan Le Duc interprété par Nahuel Perez Biscayart et Céleste Brunnquell, La Fille de son père vient clôturer la compétition.
Autres avant-premières attendues, Conann de Bertrand Mandico, plongée barbare et hallucinatoire dans les six vies d’une guerrière féroce ; Ma France à moi de Benoît Cohen qui traite de l’accueil des migrants ; le documentaire Madame Hofmann, portrait d’une femme en lutte dans le monde de l’hôpital filmé par Sébastien Lifshitz ; mais aussi Niagara, second long-métrage de Guillaume Lambert, ou encore La Vie de ma mère réalisé par Julien Carpentier. Par ailleurs, le jeune public albigeois pourra découvrir Léo, film d’animation en stop-motion réalisé par Jim Capobianco et centré sur la période française du maître de la Renaissance, appelé en 1516 à la Cour de François Ier.
Les projections seront suivies de débats en compagnie des réalisateurs, producteurs et acteurs.
Les séances reprises
La section « reprises » donnera l’occasion de revoir ou de rattraper une sélection de fictions et documentaires déjà sortis en salles. Nous retrouverons notamment Le Règne Animal réalisé par Thomas Cailley, Le Procès Goldman de Cédric Kahn, Les Algues vertes de Pierre Jolivet, Chien de la casse de Jean-Baptiste Durand, Àma Gloria de Marie Amachoukeli, Les Filles d’Olfa de Kaouther Ben Hania, We have a dream de Pascal Plisson ou encore La fiancée du poète de Yolande Moreau.
Focus sur le réalisateur Maurice Tourneur
Lorsqu’il arrive aux États-Unis en 1914, Maurice Tourneur ignore qu’il va devenir l’un des plus grands cinéastes américains du XXème siècle aux côtés de D. W. Griffith et Cecil B. DeMille. Méconnu des historiens du cinéma, ce grand créateur qui a débuté comme peintre a notamment formé deux importants réalisateurs, son fils Jacques (La Féline) et Clarence Brown, autre maître oublié d’Hollywood.
Auteure d’une biographie approfondie intitulée « Maurice Tourneur, réalisateur sans frontières », Christine Leteux animera une discussion critique à l’issue de la projection du dernier documentaire de Pierre Filmon, Maurice Tourneur, tisseur de rêves. L’occasion idéale de redécouvrir l’immense Pierre Fresnay dans le chef-d’œuvre du fantastique La Main du Diable sorti en 1943.
Les projets avec les scolaires
Le festival mène des actions diverses envers les élèves des écoles primaires, collèges et lycées du Tarn. Les jeunes des écoles Saint-Exupéry et Claude Nougaro d’Albi projetteront leurs courts-métrages. Les collégiens travailleront sur le film d’animation Linda veut du poulet ! réalisé par Chiara Malta et Sébastien Laudenbach.
Encadré par Alice Vincens, docteur en esthétique du cinéma, un stage d’analyse filmique autour du documentaire High School de Frederick Wiseman (1968) est proposé aux lycéens en option cinéma et audiovisuel de la région.
Cette année encore, les étudiants de L3 Lettres modernes de l’INU Champollion effectueront un suivi journalistique du festival avec la rédaction du quotidien « L’Œilleton ».
Du 21 au 26 novembre dans les trois cinémas albigeois : salle Arcé, Les Cordeliers et Lapérouse. Le programme complet est à retrouver ici. Sévan Lesaffre