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The Killer, délicieuse ambiance de cinéma échouée sur Netflix

Bouleversées par un mouvement de grèves sans précédent bien qu’officiellement terminé aujourd’hui, les grosses productions vont immanquablement se faire rares dans les mois à venir. Sachant qu’une partie d’entre elles arriveront directement en streaming via les plateformes, difficile de retenir ses larmes. C’est le cas de The Killer, dernier bébé de Netflix. Nous avons pu le voir sur grand écran et, autant le dire d’emblée, ça change beaucoup de choses. Trop ?

Methodique, soigneux, prévisible

On en attend beaucoup de David Fincher. Ce type-là, c’est tout de même l’auteur d’authentiques chef-d’œuvres, régulièrement cités parmi les plus grands films de l’histoire du cinéma. Fight Club, The Social Network ou encore le délicieux Seven. 40 nominations aux Oscars, dont 9 récompenses. C’est ça, David Fincher. The Killer, c’est aussi le retour de l’excellent Michael Fassbender, disparu des écrans depuis la catastrophe X-Men : Dark PhoenixUn réalisateur maintes fois récompensé, un acteur souvent acclamé, le tout dans un thriller noir sur fond de quête de vengeance. Sérieusement, qu’est-ce que ça vient faire hors d’une salle de cinéma ?

The Killer est un film lent, immersif même, dans la vie d’un tueur à gages et implique donc une certaine minutie. Le plus difficile sera certainement la scène d’introduction, véritable livret « le parfait assassinat pour les nuls ». Fincher plonge complètement le spectateur dans la psyché de son protagoniste, non nommé dans l’histoire. Repérage, préparation, repérage de nouveau, sommeil (mais pas trop), mise en place du plan, puis passage à l’acte. C’est long, calme, réfléchi. Indispensable pour ce que le réalisateur veut raconter, intéressant dans l’exécution, probablement (ou pas) plus laborieux devant une télévision. Malgré tout, que ceux qui souffleront du nez devant la longueur du prologue se rassurent, la quête de vengeance qui suit ces évènements démarre assez rapidement. Agréable bien que cruellement prévisible, l’histoire globale de The Killer vaut surtout pour le charisme de Fassbender, un humour noir fincherien intact et la mise en scène chirurgicale servant habilement l’ambiance globale de l’oeuvre.

David Killer

Donc, vous l’aurez compris, ce n’est pas pour son histoire que vous irez voir The Killer. Elle se tient, propose quelques moments haletants, mais n’offre rien d’inattendu. Dommage, surtout quand quelques scènes suivent l’autoroute du scénario malgré un boulevard de twists malins qui auraient pu changer la donne. Non, le nouveau Fincher est un film d’ambiance. Et, à ce petit jeu, le papa de Seven continue de faire son petit effet, malgré le grain Netflix encore reconnaissable. Qu’il s’agisse des scènes d’action survitaminées et réussies ou des séquences bien plus calmes, accompagnant un Michael Fassbender déterminé et impitoyable, The Killer atteint sa cible. La photographie soignée sublime l’immersion et réalisation. On pourrait reprocher au projet un certain don pour s’écouter parler, la voix off du protagoniste occupant 50% des dialogues, mais rien de bien grave et c’est sûrement indispensable pour garder l’attention du spectateur.

La question, maintenant, c’est qu’en penseront 99% du public ? Ceux qui verront le film dans les conditions streaming. Peut-on apprécier The Killer, devant une télévision, les lumières allumées et téléphone en main ? Non. Et aucun film ou série ne se regarde de cette manière, de toute façon, si tant est qu’on n’est pas assez gonflé pour donner un avis derrière. The Killer, comme toute œuvre audiovisuelle, se regarde en condition cinéma. Le film a des défauts, certes, mais il reste suffisamment divertissant et fait largement assez mouche sur son ambiance pour que l’on passe un bon moment. Acceptons et respectons suffisamment le cinéma pour le voir dans les meilleures conditions possibles.

Fiche technique

Réalisation : David Fincher

Scénario : Andrew Kevin Walker

Casting : Michael Fassbender / Tilda Swinton / Charles Parnel

Photographie : Erik Messerschmidt

Musique : Trent Reznor / Atticus Ross

Production : Archaia Entertainment

Distribution : Netflix

Durée : 118 minutes

Genre : Thriller / Action / Espionnage

Sortie : 10 Novembre 2023 sur Netflix

Bande-annonce

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3.5

Le Sublime à l’Écran : Quand le Cinéma Réinvente le Romantisme

Un homme seul face à l’immensité glacée. Une silhouette minuscule avalée par la brume des montagnes. La nature, indifférente et majestueuse, qui écrase l’humain de sa vastitude. Ces images ne surgissent pas des toiles de Caspar David Friedrich au XIXe siècle, mais bien des écrans de cinéma du XXIe. Dans The Revenant (2015), Hugh Glass rampe à travers des paysages hostiles filmés en lumière naturelle. Dans The Green Knight (2021), Gawain traverse des forêts enchantées où le temps lui-même semble suspendu. Le romantisme — ce mouvement qui transforma la nature en cathédrale et le paysage en expérience spirituelle — n’a jamais cessé de hanter notre imaginaire visuel. Deux siècles après que Friedrich ait peint ses voyageurs contemplant la mer de brouillard, des cinéastes comme Alejandro González Iñárritu, David Lowery, Andrea Arnold et Guillermo del Toro s’emparent des mêmes codes : le sublime terrifiant, les émotions extrêmes, la solitude face à l’infini. Entre néons médiévaux et ours grizzly, entre landes désolées et demeures gothiques en décomposition, ces films prouvent qu’à l’ère du numérique, le romantisme demeure notre langage le plus puissant pour exprimer ce que les mots ne peuvent dire — la terreur, l’émerveillement, le vertige devant ce qui nous dépasse.

I. LE ROMANTISME : PRINCIPES FONDATEURS DU SUBLIME

Quand la Nature Devient Cathédrale

Le romantisme émerge à la fin du XVIIIe siècle comme une réponse passionnée à la froide rationalité des Lumières. Face aux machines, aux villes industrielles, aux certitudes scientifiques, les artistes romantiques élèvent la nature au rang de force spirituelle, terrifiante et sacrée. Le peintre allemand Caspar David Friedrich (1774-1840) en devient la figure emblématique, créant des paysages où l’humain n’est qu’une silhouette fragile perdue dans l’immensité.

« The painter should paint not only what he has in front of him, but also what he sees within himself. »
— Caspar David Friedrich

Cette citation révèle l’essence du romantisme : le paysage n’est pas simple décor, mais projection de l’âme. Friedrich peignait ses toiles en atelier, de mémoire, reconstruisant la nature telle qu’elle vivait en lui — amplifiée, chargée d’émotion, habitée par le mystère. Ses œuvres emblématiques comme Le Voyageur contemplant une mer de nuages (1818) ou Le Moine au bord de la mer (1808-1810) présentent invariablement le même motif : une figure humaine de dos, contemplant une vastitude qui la dépasse, nous invitant à partager ce vertige.

Le Sublime : Cette Terreur Qui Fascine

Mais qu’est-ce que le sublime, ce concept au cœur du romantisme ? Le philosophe anglo-irlandais Edmund Burke en propose une définition précise dans son traité fondateur A Philosophical Enquiry into the Origin of Our Ideas of the Sublime and Beautiful (1757). Burke distingue radicalement le beau du sublime : le beau est harmonieux, plaisant, rassurant ; le sublime est terrifiant, écrasant, vertigineux.

« Whatever is fitted in any sort to excite the ideas of pain and danger, that is to say, whatever is in any sort terrible, is a source of the sublime. »
— Edmund Burke, A Philosophical Enquiry, 1757

Le sublime naît de la confrontation avec ce qui pourrait nous détruire — l’orage, la montagne vertigineuse, l’océan déchaîné, l’abîme — mais observé depuis une distance de sécurité qui transforme la terreur en émerveillement. C’est l’expérience paradoxale de se sentir à la fois minuscule et exalté, menacé et vivant. Les artistes romantiques cherchent obsessionnellement à capturer cette émotion : William Turner dans ses tempêtes marines, Friedrich dans ses brumes montagnardes, Wordsworth dans ses poèmes sur les lacs et les nuages.

Les Codes Visuels du Romantisme

L’esthétique romantique se reconnaît à plusieurs stratégies visuelles récurrentes : la figure de dos contemplant le paysage (Rückenfigur), créant une identification immédiate avec le spectateur ; l’échelle démesurée de la nature face à l’humain minuscule ; les atmosphères brumeuses, crépusculaires, indistinctes qui excitent l’imagination ; la fascination pour les ruines, symboles du passage du temps ; et surtout, cette tension constante entre attraction et répulsion, beauté et menace, clarté et obscurité.

« I must stay alone and know that I am alone to contemplate and feel nature in full; I have to surrender myself to what encircles me. »
— Caspar David Friedrich

Cette solitude nécessaire, cette fusion mystique avec la nature que décrit Friedrich, devient le fondement spirituel du romantisme. Deux siècles plus tard, le cinéma s’en empare pour nous plonger littéralement dans ces paysages de l’âme.

II. THE REVENANT : LA NATURE COMME ANTAGONISTE SUPRÊME

L’Épreuve du Sublime Glacé

En 2015, Alejandro González Iñárritu réalise The Revenant, odyssée brutale d’un homme qui refuse de mourir dans les terres hostiles de l’Amérique du Nord en 1820. Leonardo DiCaprio incarne Hugh Glass, trappeur abandonné après avoir été attaqué par un ours grizzly, qui rampe à travers montagnes, rivières gelées et forêts enneigées dans une quête de survie et de vengeance. Mais le véritable protagoniste du film n’est pas Glass — c’est la nature elle-même, indifférente, majestueuse, écrasante.

Le film s’inscrit directement dans la lignée des paysages de Friedrich : mêmes compositions où l’humain n’est qu’un point minuscule dans la vastitude, même sensation d’isolement existentiel, même fascination pour les éléments naturels dans leur puissance brute. Le directeur de la photographie Emmanuel Lubezki, triple oscarisé, prend une décision radicale : filmer exclusivement en lumière naturelle, sans aucun éclairage artificiel.

La Lumière Naturelle comme Doctrine

« Nous ne pouvions pas le faire sur un plateau, sous les règles habituelles d’Hollywood, ajouter de la neige et des écrans bleus, » explique Lubezki. « Je voulais tuer tout artifice. » Cette approche n’est pas simplement technique — elle est philosophique, romantique dans son essence. En refusant de contrôler la nature, en se soumettant à ses caprices (ciel couvert, lumière changeante, froid extrême), l’équipe du film rejoue l’expérience romantique de la confrontation authentique avec les éléments.

Le tournage devient lui-même une épreuve romantique : des mois dans les montagnes du Canada et d’Argentine, à tourner pendant les brèves fenêtres de lumière de l’hiver nordique. « Vous devez apprendre à gérer votre énergie, car vous voulez l’utiliser pour tourner le film, » raconte Lubezki. « Pendant ce temps, votre corps commence à dire : ‘Retourne à l’hôtel !' » Cette souffrance physique de l’équipe transparaît à l’écran, donnant au film sa texture viscérale, sa vérité tangible.

Compositions Friedrich-iennes

Les plans de The Revenant citent explicitement l’esthétique de Friedrich. Glass vu de dos, contemplant des étendues de neige infinies. Des silhouettes solitaires se découpant contre des ciels immenses. Des brumes matinales qui dissolvent les contours, créant cette indistinction chère aux romantiques. La caméra de Lubezki — utilisant l’Arri Alexa 65 en format large — capture des paysages qui ressemblent à des peintures animées, avec cette même qualité contemplative, cette même sensation de temps suspendu.

L’attaque de l’ours, filmée en un long plan-séquence handheld, incarne le sublime burkéen dans toute sa terreur : nous sommes témoins d’une violence naturelle qui pourrait nous détruire, mais la distance de l’écran transforme l’horreur en fascination hypnotique. La nature n’est ni bonne ni mauvaise — elle est, simplement, dans toute sa puissance amoral.

III. THE ASSASSINATION OF JESSE JAMES : MÉLANCOLIE DES PRAIRIES INFINIES

Le Sublime Crépusculaire

Si The Revenant incarne le romantisme de la terreur et de la survie, The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford (2007) d’Andrew Dominik explore le romantisme de la mélancolie et du temps qui passe. Le chef opérateur Roger Deakins crée ici une esthétique crépusculaire qui évoque les toiles de Friedrich dans leurs moments les plus contemplatifs.

Deakins invente même un outil spécifique — les « Deakinizers » — pour recréer les aberrations optiques des vieux objectifs photographiques du XIXe siècle. Ces lentilles modifiées produisent un vignettage subtil, une douceur onirique aux bords de l’image, comme si nous regardions à travers une fenêtre vers le passé. « L’idée était de créer la sensation d’une vieille caméra, » explique Deakins. « Nous voulions que ces plans soient évocateurs. »

Paysages de la Mémoire

Les vastes prairies du film — tournées en Alberta, Canada — deviennent des espaces psychologiques autant que géographiques. Jesse James (Brad Pitt) et Robert Ford (Casey Affleck) évoluent dans des décors d’une beauté mélancolique : champs dorés au crépuscule, neige immaculée sous des ciels plombés, intérieurs éclairés uniquement par la lumière tremblante des lampes à pétrole. Chaque plan ressemble à une photographie ancienne retrouvée dans un grenier, chargée de nostalgie et de prémonition.

Le braquage de train nocturne — séquence emblématique du film — pousse l’esthétique romantique vers le sublime ténébreux. Filmé uniquement avec les lanternes des hors-la-loi et la faible lumière du train, le plan baigne dans une obscurité presque totale d’où surgit la locomotive comme une créature mythologique. Burke écrivait que « l’obscurité est plus productive d’idées sublimes que la lumière » — Deakins et Dominik l’incarnent littéralement.

Le Temps Comme Paysage

Le film utilise également des time-lapses contemplatifs — nuages défilant au-dessus des prairies, saisons changeant sur les collines — qui rappellent la fascination romantique pour le passage du temps et l’impermanence. Ces moments de pure contemplation visuelle, accompagnés de la musique mélancolique de Nick Cave et Warren Ellis, transforment le western en méditation sur la mortalité et la mémoire. Le paysage devient métaphore du temps lui-même, vaste et indifférent, où les vies humaines ne sont que brefs scintillements.

IV. THE GREEN KNIGHT : NATURE ENCHANTÉE ET SUBLIME MÉDIÉVAL

Un Moyen Âge Hallucinatoire

En 2021, David Lowery adapte le poème médiéval Sir Gawain et le Chevalier Vert dans un film qui réinvente l’esthétique romantique à travers le prisme du fantastique. The Green Knight ne cherche pas le réalisme historique, mais plutôt une vérité psychologique et spirituelle. Le directeur de la photographie Andrew Droz Palermo crée un univers visuel où la nature n’est plus hostile comme dans The Revenant, mais enchantée, mystique, cyclique.

« Nous voulions faire quelque chose de moderne, y compris dans le casting de Dev Patel comme protagoniste, » explique Palermo. « Nous ne voulions pas un film d’époque désaturé et gris. » Le film adopte au contraire une palette colorée audacieuse — verts profonds, bleus nuit, oranges saturés, roses mystérieux — qui rappelle moins les peintures romantiques que les enluminures médiévales vues à travers le filtre du psychédélisme années 1970.

Le Vert comme Présence

Le vert — couleur éponyme — hante chaque plan du film. Palermo révèle que même Camelot, lieu de pierre et de pouvoir humain, contient des touches subtiles de mousse et de végétation. « Même si vous essayez de vous débarrasser de tout le vert de Camelot, il continuerait à pousser, » note-t-il. Cette idée — la nature comme force indomptable qui finira toujours par reprendre ses droits — est profondément romantique. Le personnage du Chevalier Vert lui-même, créature mi-homme mi-arbre, incarne cette fusion entre humanité et nature que recherchaient les romantiques.

Compositions Picturales et Temps Fluide

Lowery et Palermo tournent en format large (Arri Alexa 65) pour capturer des paysages irlandais d’une beauté brumeuse. Chaque cadre semble peint, composé avec une attention maniaque aux équilibres de couleurs et de formes. Une séquence particulièrement hallucinante montre Gawain attaché dans une forêt, filmé en un mouvement rotatif de 360 degrés où les saisons changent subtilement — de l’hiver à l’été, du vivant au squelette — évoquant l’impermanence et la fluidité du temps.

« Nous voulions que ce soit un peu hallucinatoire, un peu psychédélique, » dit Palermo, citant Apocalypse Now comme influence. « Il perd progressivement la raison au cours de ce voyage. » Cette descente progressive vers l’étrange rappelle les états altérés de conscience que recherchaient certains poètes romantiques — Coleridge et son opium, De Quincey et ses rêveries artificielles. Le paysage devient projection mentale, terrain de l’inconscient.

V. WUTHERING HEIGHTS & CRIMSON PEAK : PASSIONS GOTHIQUES

Les Landes Sauvages d’Andrea Arnold

Wuthering Heights (2011) d’Andrea Arnold transpose le roman d’Emily Brontë dans un style viscéral, presque documentaire, mais profondément romantique. Les landes du Yorkshire deviennent un personnage à part entière — sauvages, balayées par les vents, inhospitalières. Arnold filme en format 4:3, cadrage étroit qui enferme les personnages dans le paysage, créant une sensation de claustrophobie malgré les espaces ouverts.

La passion destructrice entre Heathcliff et Catherine se reflète dans la brutalité des éléments : pluies diluviennes, boue, pierres nues, végétation rase fouettée par le vent. Arnold privilégie les gros plans tactiles — mains sales, visages trempés, corps luttant contre les éléments — créant une expérience sensorielle qui rappelle que le romantisme n’est pas seulement contemplation distante, mais immersion totale, fusion charnelle avec la nature.

Crimson Peak : Gothique Saturé

Crimson Peak (2015) de Guillermo del Toro explore la face gothique du romantisme — décadence, passion morbide, architecture comme extension de l’âme. La demeure Allerdale Hall, manoir en décomposition qui s’enfonce littéralement dans une mine d’argile rouge sang, incarne le sublime architectural : à la fois magnifique et terrifiant, attirant et répulsif.

Del Toro sature ses images de couleurs expressionnistes — rouges profonds, ors décadents, noirs d’encre — créant une esthétique qui évoque les peintures romantiques allemandes dans leurs moments les plus dramatiques. Les fantômes qui hantent la maison sont moins des figures d’horreur que des manifestations visuelles de passions non résolues, de traumatismes cristallisés dans la pierre et le temps. La nature ici n’est plus paysage extérieur mais a infiltré l’intérieur lui-même : neige tombant à travers le toit effondré, feuilles mortes s’accumulant dans les couloirs, l’argile rouge qui remonte du sol comme du sang.

VI. PHOTOGRAPHIE DU SUBLIME : TECHNIQUES CONTEMPORAINES

La Technologie au Service de l’Ancien

Paradoxalement, ces visions romantiques contemporaines dépendent de technologies ultramodernes. Lubezki utilise l’Arri Alexa 65 pour sa sensibilité exceptionnelle en basse lumière, permettant de filmer au crépuscule sans éclairage artificiel. Palermo emploie des objectifs Panavision customisés dont les « imperfections optiques » recréent la douceur des vieux verres. Deakins développe ses « Deakinizers » pour simuler les aberrations des premières photographies.

Ces cinéastes comprennent intuitivement que le romantisme n’est pas nostalgie du passé mais rapport particulier au monde — un regard qui privilégie l’émotion sur la raison, l’atmosphère sur le détail, le ressenti sur l’analyse. Les caméras numériques, loin de trahir cette vision, l’amplifient en permettant de filmer dans des conditions qui auraient été impossibles en pellicule : la lumière naturelle extrêmement faible de The Revenant, les nuits bleues de The Green Knight, les ombres profondes de Jesse James.

Le Plan Long comme Contemplation

Tous ces films privilégient le plan long, contemplatif, qui s’oppose au montage frénétique du cinéma contemporain. Iñárritu et Lubezki créent des plans-séquences de plusieurs minutes qui nous immergent dans l’expérience physique de Glass. Dominik et Deakins laissent leurs plans respirer, s’attardant sur des paysages vides, des visages silencieux. Lowery insère des moments de pure contemplation visuelle sans dialogue ni action.

Cette lenteur délibérée rappelle la manière dont on contemple une peinture de Friedrich — non pas en la parcourant rapidement, mais en s’y immergeant, en laissant l’atmosphère nous envahir. Le cinéma retrouve ici sa capacité première : non pas raconter des histoires, mais créer des expériences, nous mettre face à des images qui résistent à l’explication verbale.

VII. LE ROMANTISME À L’ÈRE NUMÉRIQUE

La Prophétie Accomplie

Ces films révèlent une vérité surprenante : le romantisme n’a jamais cessé de hanter notre imaginaire visuel. À une époque où nous vivons majoritairement dans des environnements urbains contrôlés, climatisés, éclairés artificiellement, ces visions de nature sauvage et sublime exercent une fascination peut-être encore plus puissante qu’au XIXe siècle. Nous avons perdu le contact quotidien avec les éléments naturels que Friedrich connaissait — et cette perte rend son expérience encore plus désirable, encore plus nécessaire.

Le paradoxe est que ces films ultramodernes — tournés en numérique haute résolution, avec effets visuels sophistiqués — nous reconnectent à des émotions préindustrielles. Hugh Glass rampant dans la neige, Gawain traversant des forêts enchantées, Jesse James contemplant des prairies crépusculaires : ces images touchent quelque chose de primordial en nous, un désir de sublime et d’absolu que le monde contemporain ne satisfait plus.

Le Cinéma comme Expérience du Sublime

Le cinéma, médium romantique par excellence, permet ce que la peinture ne pouvait qu’évoquer : l’immersion totale. Sur grand écran, avec son immersif, nous ne contemplons plus le sublime à distance sécurisante — nous y sommes plongés. Nous ressentons physiquement le froid de The Revenant, l’étrangeté hallucinatoire de The Green Knight, la mélancolie brumeuse de Jesse James. La prophétie de Friedrich se réalise : fermer les yeux corporels pour voir avec l’œil de l’esprit — mais ici, le cinéma ouvre grands nos yeux tout en nous transportant dans des paysages intérieurs.

« Close your bodily eye, that you may see your picture first with the eye of the spirit. Then bring to light what you have seen in the darkness. »
— Caspar David Friedrich

Le Sublime Comme Nécessité

À l’heure du changement climatique et de la crise écologique, ces visions de nature sublime prennent une résonance nouvelle. Elles nous rappellent ce que nous risquons de perdre, mais aussi ce que nous n’avons jamais vraiment contrôlé. La nature reste, comme elle l’était pour les romantiques, cette force qui nous dépasse — non pas ressource à exploiter mais mystère à respecter, puissance devant laquelle nous ne sommes que fragiles créatures éphémères.

The Revenant, The Green Knight, The Assassination of Jesse James, Wuthering Heights, Crimson Peak : ces films ne sont pas de simples divertissements visuels. Ce sont des cathédrales temporaires où nous pouvons encore faire l’expérience du sacré, du vertige, de cette terreur fascinée que Burke nommait sublime. Deux siècles après Friedrich, à l’ère des écrans et de l’intelligence artificielle, nous avons encore — peut-être plus que jamais — besoin de contempler l’infini, de nous sentir minuscules face à quelque chose qui nous dépasse, de retrouver ce frisson romantique qui nous rappelle que nous sommes vivants.

Des brumes de Friedrich aux pixels de Lubezki, le sublime n’a pas changé d’essence. Il a simplement trouvé de nouvelles formes pour nous hanter, nous émerveiller, nous terrifier — et finalement, nous élever.


SOURCES & LIENS

Institutions & Musées :

Philosophie & Esthétique :

Interviews & Analyses Cinématographiques :


Place au mariage : le top des films à regarder

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Historiquement, certains sujets ont toujours eu la cote au cinéma. Qu’on on y trouve un aspect comique, dramatique ou parfois même biographique, le mariage fait partie de ceux-là. Tranche de vie incontournable, le mariage est parfois entré dans la postérité avec des créations cinématographiques restées dans les annales. L’occasion rêvée d’établir une liste non-exhaustive mettant en exergue ces moments uniques connus à l’écran.

Quatre mariages et un enterrement 

Encore considéré comme l’un des meilleurs films anglais de l’histoire, cette création de 1994 a bouleversé la carrière de l’immense Hugh Grant. Pendant près de deux heures, le film nous fait suivre les errements romantiques du touchant Charles, interprété par Grant, pourtant lui-même persuadé de tourner dans un navet. Succès retentissant, le film reste encore à ce jour une référence avec au total quatre mariages pour l’occasion !

Avec son humour très British et ses retentissements dont seules les comédies romantiques ont le secret, le film aura permis au cinéma britannique d’entrer dans une nouvelle ère mais également de développer le genre romantique à grande échelle.

Wedding Nightmare

Tout est dans le titre ? Si dans la réalité on ne vit pas toujours un moment si parfait, le monde du cinéma extrapole toujours les choses. Et avec Ready or Not de son titre original en anglais, tout est poussé à l’extrême. Peut-être un peu trop par instants. Cette comédie à l’humour noir était l’une des belles surprises de 2019 au box-office avec notamment une prestation réussie de la part de Samara Weaving, déjà appréciée par le plus grand nombre dans le film Baby-Sitter trois ans plus tôt.

Love Actually 

Le mariage ne marque qu’une infime partie de ce conte cinématographique mais il reste pourtant au cœur de l’intrigue globale. Presque sans surprise, on retrouve une fois de plus Hugh Grant dans ce qui est considéré à grande échelle comme le meilleur des films de Noël. Sorti en 2003, Love Actually est depuis 20 ans le passage obligatoire lors de la période des fêtes pour de nombreux foyers. Il peut l’être également à toute autre époque de l’année, preuve d’une postérité évidente dans l’univers du septième art.

Le film a notamment fait connaître la Grosvenor Chapel située à Londres, jugée extrêmement romantique par de nombreux spectateurs pour des raisons évidentes. Cela a poussé certains inconditionnels à se renseigner sur une éventuelle location, pourtant impossible. Cependant, ces mêmes fans ont eu en tête de louer ce genre de lieu religieux pour leur propre cérémonie de mariage ainsi que pour y faire la fête. Quelques années plus tard, il est possible de le faire en France avec des lieux de cultes comme l’Abbaye de Vaucelles ou la Chapelle de Daurelle qui peuvent être louées comme salles de mariage.

Le casting XXL avait permis d’obtenir un résultat d’exception au box-office avant de l’être également par la suite en DVD puis sur les plateformes de streaming. En suivant les aventures maritales ou sentimentales de Colin Firth, Hugh Grant, Liam Neeson et tant d’autres, nul doute que les envies de mariage dans la vraie vie étaient elles aussi, augmentées.

Avec une approche plus ou moins joyeuse et réussie, les mariages ont incontestablement la cote sur grand écran. Ce n’est donc pas une surprise de voir que dès 2024, d’autres créations de ce type verront le jour. Les amateurs attendront impatiemment des films comme Beautiful Wedding ou encore My Ex-Friend’s Wedding, tous les deux prévus l’année prochaine.

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« Paris des peintres et des écrivains » : une ville au cœur de la culture

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Dans Paris des peintres et des écrivains, publié aux éditions Hazan, Sophie Chauveau présente une part de la riche production littéraire et picturale qui a pris la ville lumière comme objet d’étude et de fascination.

Paris, surnommée la ville lumière, se dresse fièrement au cœur de la France, carrefour de la culture, de l’histoire et de l’art. C’est une métropole qui, à travers ses rues pavées et ses monuments emblématiques, raconte des millénaires d’événements, de personnages, d’édifications. Capitale de la nation, elle en est aussi le centre névralgique de la vie politique, économique, et surtout culturelle. Paris est un patchwork de quartiers aux atmosphères distinctes. Du romantisme des berges de la Seine aux cafés littéraires de Saint-Germain-des-Prés, chaque coin de rue est une sorte de cliché vivant de la vie parisienne. La ville est aussi un épicentre de la gastronomie, un creuset d’innovation et de modernité, mêlant le charme de l’ancien à la dynamique du nouveau. Les galeries d’art contemporain et les boutiques de mode avant-gardiste témoignent de son perpétuel renouvellement et de son statut incontesté de place forte de la mode et du design. Chaque monument, du Louvre au Sacré-Cœur, chaque ruelle, chaque parc, raconte une part d’histoire. Comme l’explique très bien Sophie Chauveau dans son introduction, Paris vibre au rythme de ses musées, de ses jardins, de ses salles de spectacle, de ses librairies anciennes et de ses marchés animés. Investie par les Rois, immortalisée par les peintres, narrée par les écrivains, c’est tout naturellement qu’elle prend rang, aux côtés de Rome, dans la collection dédiée des éditions Hazan.

Vue à travers les yeux des artistes, Paris prend une dimension bien supérieure à celle d’une simple ville. Elle engage un dialogue continuel entre l’homme et son environnement, entre la rêverie et la pierre, entre l’histoire et le devenir. Chaque œuvre, qu’elle soit peinte ou écrite, est un témoignage subjectif, porteur des affects et des impressions induits par la capitale française. Il n’y a pas deux regards semblables, mais leur juxtaposition permet de rendre compte de la richesse de la ville lumière. Prenons la Seine : artère vitale de Paris, elle a suscité chez les artistes une fascination sans égal, se reflétant dans les œuvres d’Étienne Bouhot, vibrant sous les nuances de Joseph William Turner et les eaux gelées de Jean-Jacques Champin. Vincent van Gogh, dans son interprétation des berges, dépeint un Paris intime, à la fois sauvage et apprivoisé, quand Victor Hugo (Éloge de Paris), Montesquieu (Les Lettres persanes), Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal) ou Paul Verlaine (ses poèmes saturniens) y vont de leurs propres commentaires – souvent ébahis, mais pas toujours flatteurs.

La verdure de Paris, quant à elle, est célébrée dans Les Tuileries de Claude Monet, les descriptions des quinconces, des parterres et des odeurs des jardins du Luxembourg de Victor Hugo ou les toiles de Frits Thaulow. C’est une nature rarement orpheline, presque toujours encadrée par l’architecture majestueuse, une nature qui se fond dans le quotidien des promeneurs et dans l’éclat des fleurs. Marcel Proust ou Patrick Modiano ne sont pas en reste, témoignant des multiples observations et passions engendrées par la métropole. Notre-Dame, quant à elle, s’érige comme une icône indétrônable, explorée par Gérard de Nerval et Jean-François Depelchin, immortalisée par Victor Hugo et son Quasimodo. Henri Le Sidaner propose une représentation de la place de la Concorde, Suzanne Valadon capture le Sacré-Cœur vu du jardin de la rue Cortot, Paul Cézanne s’intéresse aux toits de Paris, Georges Roux propose une vue relative à l’Exposition universelle de 1889 sous la Tour Eiffel. Chaque œuvre est une célébration de la spiritualité, de l’histoire et de la magnificence qui imprègnent la ville. On en oublierait presque ce courrier de Gustave Eiffel, écrit en 1887, et à travers lequel il défendait auprès des artistes et des architectes sa célèbre Tour, alors suspectée de défigurer Paris.

Ce Paris des peintres et des écrivains est un objet aussi précieux que fascinant. Il rassemble des dizaines de propositions artistiques, littéraires comme picturales, autour de la ville lumière. La somme vertigineuse des attentions exprimées autour de la capitale française, la poésie qui s’en dégage, est une énième invitation à la contemplation et à la méditation à propos d’un haut lieu de culture et d’histoire.

Paris des peintres et des écrivains, Sophie Chauveau
Hazan, octobre 2023, 240 pages

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« Les Matins Doux » : l’amour méconnu de Simone de Beauvoir et Nelson Algren

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La collection Dyade des éditions Steinkis se penche sur un nouveau couple de célébrités : Simone de Beauvoir et Nelson Algren. Une aventure torride et une liaison transatlantique épistolaire s’étalant sur quinze ans. Ce roman graphique transporte le lecteur entre la passion, l’indépendance et l’influence réciproque de deux écrivains qui ont marqué leur époque.

Icône de la littérature féministe et intellectuelle de renom, Simone de Beauvoir était également une femme vivant intensément ses sentiments amoureux. Cette facette de sa vie, moins commentée, est amplement mise en lumière dans Les Matins Doux, puisque le roman graphique publié par les éditions Steinkis porte précisément sur son histoire d’amour avec le journaliste et écrivain américain Nelson Algren. Cette romance a duré quinze ans et s’est déroulée entre la France et Chicago.

Ingrid Chabbert et Anne-Perrine Couët explorent la dualité de Simone de Beauvoir, femme de lettres et amoureuse passionnée. Elles mettent l’accent sur l’influence mutuelle qu’elle et Nelson Algren ont exercée sur leurs œuvres respectives. Simone de Beauvoir, connue pour ses écrits féministes et philosophiques, a trouvé dans l’amour avec Algren une source d’inspiration pour ses œuvres. Nelson Algren, de son côté, a été encouragé par Simone dans son écriture, créant ainsi un échange intellectuel et amoureux profondément enrichissant.

Au fil des années, leur amour a été mis à l’épreuve par la distance, le temps et les obligations professionnelles, notamment les débats sur l’existentialisme en France. Pourtant, leur liaison a perduré, marquant la vie et le travail de chacun. Les lettres échangées entre Simone de Beauvoir et Nelson Algren, publiées en partie en 1981 et réunies dans Lettres à Nelson Algren, témoignent de l’intensité de leurs sentiments.

L’œuvre graphique d’Ingrid Chabbert et Anne-Perrine Couët, caractérisée par son réalisme (notamment architectural), capture brillamment les émotions et les expressions de ce couple hors du commun. Le lecteur est transporté dans un voyage qui explore la passion, la liberté et la complexité des relations humaines. Les Matins Doux offre en effet un aperçu fascinant de l’amour entre deux écrivains qui ont marqué leur époque.

Le roman graphique nous rappelle que derrière les écrits révolutionnaires de Simone de Beauvoir se cachait une femme sensible et amoureuse. Nelson Algren, quant à lui, a laissé une empreinte durable dans la vie et l’œuvre de celle qu’il était censé guider à Chicago. Une histoire d’amour romanesque, méconnue et séminale.

Les Matins Doux, Ingrid Chabbert et Anne-Perrine Couët
Steinkis, octobre 2023, 109 pages

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3.5

« Clementine » : apocalypse et solitude

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Avec Clementine, Tillie Walden ajoute sa touche personnelle dans l’extension quasi continue de l’univers de The Walking Dead – comics, séries télévisées, spin-off, goodies, jeux vidéo, etc. Dans le cas présent, l’auteure et illustratrice choisit de transcender le récit vidéoludique initial pour offrir une introspection plus posée que spectaculaire sur le passage à l’âge adulte dans un monde en tous points ravagé.

C’est peu de le dire : le genre post-apocalyptique frôle l’usure par sa récurrence. Tillie Walden, lauréate des prix Eisner et Ignatz, y insuffle toutefois une certaine singularité avec Clementine. Reprenant à son compte ce qui avait été initié dans The Walking Dead : The Telltale Series, elle opère la transposition d’une jeune héroïne issue de l’univers vidéoludique vers la bande dessinée.

L’opus propulse une protagoniste de 17 ans dans l’errance solitaire d’un monde en butte à une invasion zombie. L’intrigue s’attarde sur l’entrelacement de la survie et des traumatismes. Clementine, marquée par les cicatrices du passé et les responsabilités précoces qui lui ont incombé, se retrouve à la croisée des chemins entre son affection pour AJ – qu’elle a recueilli, aidé et qu’elle décide d’abandonner – et la quête d’une paix intérieure impossible à satisfaire. Tillie Walden ne se contente pas de poursuivre une histoire survivaliste linéaire ; elle questionne ce que signifie grandir avec le poids d’un monde en ruines.

Au cœur de Clementine, on discerne en effet une méditation sur la résilience. L’œuvre scrute la dialectique entre la quête de normalité et l’acceptation du chaos indissociable de pareille existence. La maturité précoce et la parentalité improvisée constituent autant de thèmes qui émergent avec acuité, peignant un portrait de la jeunesse plongée dans une maelström d’incertitudes. La solitude, non comme choix mais comme refuge contre la terreur persistante de l’attachement, résonne comme un leitmotiv poignant tout au long du récit. Ainsi, on verra à plusieurs reprises Clementine se réfugier dans le mutisme ou le secret, refuser de se livrer aux autres, marquée par son passé douloureux (avec Lee, avec AJ). « On rencontre des gens. On survit ensemble, le plus longtemps possible. Mais au fond, on ne fait que tuer le temps en attendant qu’il s’effrite. »

L’art de Tillie Walden, en noir et blanc, supporte un contraste saisissant entre la lumière de l’innocence perdue et les ténèbres d’un avenir incertain, caractérisé par la mort qui rôde partout. Si le cadre est essentiellement situé dans les hauteurs glacées des montagnes, si les communautés se font et se défont rapidement, l’impact émotionnel, parfaitement restitué, magnifie l’ensemble du récit. Tillie Walden se penche sur la persistance de l’espoir dans les décombres de l’humanité. Elle met Clementine sur la voie d’une rédemption personnelle. Cette dernière, pour advenir, devra s’affranchir d’une condition diminuée – la jeune femme est handicapée –, des tensions inhérentes aux groupes formés – l’urgence révélant la nature des gens – et des reliefs psychologiques parfois écrasants – culpabilité, désespoir…

Clementine, Tillie Walden
Delcourt, novembre 2023, 256 pages

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3.5

How To Have Sex : amour et désamour

Le culte de la « première fois » peut rapidement passer du fantasme à une malédiction, si on ne prend pas soin d’écouter son ou sa partenaire. Molly Manning Walker s’engage fièrement à rassurer les jeunes adolescents, qui sont amenés à explorer les subtilités de leur sexualité dans un teen-movie captivant, immersif et responsable. How To Have Sex démontre ainsi que la pression sociale envenime souvent cet apprentissage. Et le fameux rapport sexuel attendu n’est plus que douleur et désillusion.

Synopsis : Afin de célébrer la fin du lycée, Tara, Skye et Em s’offrent leurs premières vacances entre copines dans une station méditerranéenne ultra fréquentée. Le trio compte bien enchaîner les fêtes, cuites et nuits blanches, en compagnie de colocs anglais rencontrés à leur arrivée. Pour la jeune Tara, ce voyage de tous les excès a la saveur électrisante des premières fois… jusqu’au vertige. Face au tourbillon de l’euphorie collective, est-elle vraiment libre d’accepter ou de refuser chaque expérience qui se présentera à elle ?

Triomphe unanime à Un Certain Regard, le premier film de Molly Manning Walker n’a pas manqué de secouer la Croisette. Les spectateurs et le jury ne se sont sans doute pas encore remis et il faut donc s’attendre à un nouveau choc dans les salles obscures. La cinéaste-scénariste a fait ses armes comme chef opératrice, avant de se rabattre sur sa vocation première, la réalisation. D’abord intéressée par le documentaire, c’est finalement dans la fiction et la publicité qu’elle atterrit. Ce film garde néanmoins les traces de ses ambitions, dans sa manière de capter la réalité, dans une spontanéité troublante. Molly Manning Walker en appel alors à ses souvenirs, qui se recoupent finalement avec ceux de nombreuses jeunes filles qui ont un goût prononcé pour les rave party. Et de toute évidence, la réalisatrice britannique sait se mettre dans la tête de ses personnages et c’est exactement là où elle nous amène, dans un projet dont on ne ressort pas indemne.

Interpréter les mots

Célébrer la fin du lycée, c’est célébrer la fin d’une ère pour beaucoup. Mais qui dit fin de toute chose, annonce le début d’un nouveau cycle. Destination l’île de Malia en Crète, en attendant les résultats de fin d’année et place à la fin de l’innocence, qui rime avec le début des problématiques des jeunes adultes. Rien ne semble pouvoir freiner l’enthousiasme de Tara, de Skye et de Em. Pourtant, aucune barquette de frites bien croustillantes ou le confort d’un lit bien moelleux ne pourront sauver Tara, dont la trajectoire est la plus signifiante du récit.

Portrait de jeunes filles mal à l’aise dans leur corps vierge, au milieu d’une masse de fêtards qui transpire l’alcool tout en tirant leur joint, le film crée de l’attente autour de la culture de la « première fois ». La pression sociale qui s’exerce sur Tara, motivée à rejoindre le monde des femmes constitue un fardeau, mais également un fantasme pour son groupe. Les jeux de séduction avec leurs voisins de chambre deviennent de plus en plus vicieux et toxiques, éloignant ainsi Tara de tout soutien émotionnel. Cette dernière se transforme ainsi en ange déchu, en référence à son collier qu’elle arborait fièrement en arrivant. Après une nuit bien glacée, elle ne sera plus la même.

Il faut dire que la qualité de jeu de Mia McKenna-Bruce change tout dans une œuvre qui étudie avec soin le langage corporel. Après une énième soirée alcoolisée et un événement dramatique, la caméra continue de la suivre en gros plan sur son visage. Ayant perdu sa joie de vivre, ses couleurs vives et son énergie qui portaient son groupe, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, malgré le masque social scintillant qu’elle se force à porter en public.

Interpréter le silence

Toute la tragédie qu’elle a vécue sur une plage déserte change alors sa perception des choses. Le sable qui l’accueillait avec générosité en arrivant n’est plus que du grain indésirable qui agresse sa peau. Et en parlant d’agression, revenons un instant sur le fait marquant précédant un acte irresponsable, condamnable et irréparable. La question du consentement a même été remis à l’ordre du jour dans l’industrie pornographique dans Pleasure de Ninja Thryberg. Certains font de cette problématique un procès (Promising Young Woman, Le Consentement, Les Accusés, La Fille au Bracelet), d’autres parviennent à transcender le sujet (Slalom). How To Have Sex se situe dans cette seconde catégorie.

En analysant le titre, on ne déduit pas le « comment » d’une question, mais bien le « comment » des bonnes pratiques, comme une sorte d’avertissement pour ces jeunes filles qui se rêvent déjà comme de jeunes femmes. C’est le cas de Tara, jusqu’à ce qu’elle découvre qu’il n’y a plus rien de romantique ou d’érotique dans une relation charnelle, évidemment non consentie. Et autour de cette tragédie, un début de jalousie s’empare de Skye (Lara Peake), tandis que Em (Enva Lewis) devient sa confidente. Par ailleurs, la cinéaste évite judicieusement de faire de son orientation queer (à l’écran comme dans la vie) un sujet. En brossant le portrait de la jeunesse actuelle, il est donc essentiel de ne pas s’embourber dans ces caricatures à outrance, c’est pourquoi les deux trios que l’on suit se révèlent assez représentatifs de tous les fêtards qui se sont réunis sous le soleil grec.

Si la sororité peut constituer un remède efficace pour tourner la page, il existe un versant honorable auprès de la gent masculine, pourvu que l’on sache s’écouter mutuellement. En témoigne cette courte soirée en compagnie de Badger (Shaun Thomas), où Tara découvre les subtilités et la beauté d’une relation de couple dans un simple jeu de regards, distants et complices à la fois. How To Have Sex, tout est dans le titre, qui s’expose comme un souhait et un peu comme une leçon morale. De manière habile, juste et immersive, le film de Molly Manning Walker cherche à ouvrir la discussion autour des sujets du consentement féminin et sur la sexualité des jeunes adultes, pas toujours maîtrisés et qui créent un traumatisme chez ces futures femmes, obligées de vivre avec des regrets.

Bande-annonce : How To Have Sex

Fiche technique : How To Have Sex

Réalisation et Scénario : Molly Manning Walker
Assistante de réalisation : Denia Safari
Photographie : Nicolas Cannicioni
Montage : Fin Oates
Décors : Luke Moran Morris
Costumes : . Georges Buxton
Musique : James Jacob
Casting : Isabella Odoffin
Production : Film4, BFI
Producteur : Konstantinos Kontovrakis, Emily Leo, Ivana MacKinnnon
Pays de production : Royaume-Uni
Distribution France : Condor Distribution
Durée : 1h28
Genre : Drame
Date de sortie : 15 novembre 2023

How To Have Sex : amour et désamour
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Les courts-métrages du SIFF : projection du 24/10/23

Cette année, LeMagDuCiné a eu la chance d’assister à la magnifique projection de quatre courts-métrages en compétition, dans différentes catégories, à l’occasion du Festival International du Film de Sharjah. La variété et la qualité des différents films proposés ont rangé cette projection au rang de favori pour la rédaction.

Lover Boy’s Little Dream de Ritvick Mehra – Catégorie ‘Short Animation Film

Présenté dans la catégorie ‘Short Animation Film‘, sous les traits d’un manga, Lover Boy’s Little Dream, raconte l’histoire d’un jeune homme qui retrouve son coup-de cœur de lycée lors d’un stage en entreprise. Malgré son souhait de l’aborder, il semble paralysé par une peur très intime de l’échec. Elle, semble espérer qu’il la remarque. Sous les traits de star-crossed lovers, lover boy et Mimi, nous projettent dans une importante réflexion autour de thèmes universels tels que l’amour, le passage à l’âge adulte, le regret, le dépassement de soi ou encore l’anxiété. La rencontre entre l’animation et les éléments réalistes offre également une finesse particulière au design du court-métrage. Le parfait dosage de noir/blanc et de couleur vient étayer cette qualité visuelle impressionnante. Ritvick Mehra, n’en est pas à son coup d’essai. Prodige du cinéma, il a commencé à produire et à réaliser ses propres films dès son plus jeune âge et son dernier projet, Lover Boy’s Little Dream, vient confirmer son talent et réaffirmer la place des films d’animations tant dans le monde des enfants que dans celui des adultes qu’ils seront un jour voués à devenir.
Lover-s-Boy-Little-Dream

Entre les mots de Farid Ismail – Catégorie ‘International Short Films

Entre les Mots, présenté dans la catégorie ‘International Short Films’ est dans la liste des favoris du Magduciné pour cette 10ème édition du festival international du film de Sharjah. Le film a été sélectionné dans plus de 60 festivals de cinéma autour du globe et a déjà remporté 20 prix, incluant celui du meilleur réalisateur et celui du meilleur film international. Ce court-métrage poignant nous transporte dans l’histoire intime de son réalisateur Farid Ismail. Le film raconte l’histoire de Frédéric, un jeune étudiant bègue, qui doit passer un examen oral crucial et qui doit se battre pour que son discours soit entendu et sa liberté de parole respectée. Le magnifique jeu d’acteur du jeune Jonathan Bartholmé est au centre de la réussite de cette œuvre. Laissant planer le mystère quant à son propre bégaiement, ce dernier incarne à la perfection le jeune Frédéric. Entre la fiction et l’intime, le film trouve le parfait équilibre entre surréalisme et vérité brute. Entre les mots est un vrai discours pour l’égalité et le respect de la différence. Emouvant mais doublé d’une pointe d’humour et de dérision, le film véhicule un message d’importance capitale d’une façon intelligemment légère et accessible pour tous. Vous pouvez retrouver l’interview de Farid Ismail sur le site pour plus d’informations sur la genèse du film.

Réalisation, scénario : Farid Ismaïl (Luxembourg, 2022)
Distribution : Jonathan Bartholmé (Frédéric), Nicolas Lech (Éric), Véronique Kinnen (la mère)
Genre : comédie dramatique

Bye Bye Stéphane de Clara Brousse – Catégorie ‘Student Films’

Bye Bye Stéphane est un court-métrage d’animation nommé dans la catégorie ‘Student Films’ du festival. Réalisé par Clara Brousse, jeune réalisatrice française, ce très court métrage raconte l’histoire d’un triangle amoureux un peu particulier : Julie, Stéphane, le facteur et Gnocchi, le chat très jaloux de Julie.
Bye-Bye-St-phane

Projeté entre Entre les mots et Silkworm, ce petit film plein d’humour est un divertissement qui fait du bien dans cette projection intense et lourde en émotions. Avec un graphisme de qualité et une sublime bande son originale, signée Emilien Sire, Bye Bye Stéphane est un joli court-métrage. La rédaction note quand même un petit bémol pour la grande simplicité du scénario qui est malheureusement écrasé par les storylines très fortes des autres courts-métrages projetés le même jour.

Silkworm de Amir Honarmand – Catégorie « International Short Films »

Amir Honarmand est un réalisateur, scénariste et producteur Irano-Canadien diplômé de la Toronto Film School. On note sa contribution dans différents court-métrages, séries télévisées ou encore long-métrages reconnus à l’échelle internationale. Après avoir participé au São Paulo International Short Film Festival ou encore au Chicago International Children’s Film Festival and Fantasia, il s’invite cette année au festival pour la jeunesse de Sharjah aux Emirats Arabes Unis et nous présente : Silkworm, le court-métrage gagnant de la catégorie ‘International Short Film‘ pour cette 10ème édition du Sharjah International Film Festival (SIFF).silkworm

Silkworm, grand gagnant dans sa catégorie, raconte l’histoire d’un Iphone usagé qui va changer la vie d’un jeune garçon d’un petit village Iranien et le propulser au cœur d’un jeu relationnel qui le dépasse. C’est un film fort qui vient toucher notre sensibilité et notre empathie au plus profond. Silkworm explore l’humanité, à l’écran et chez le spectateur : il nous confronte à sa beauté et à son atrocité. C’est un sublime récit qui questionne le sens absolu de la justice et de l’éthique.

En conclusion : Cette projection est à l’image du festival : Elle aborde des sujets variés qui touchent à l’enfance et aussi parlent aux adultes. Du comique au tragique, ces courts-métrages abordent des problématiques intemporelles et universelles qui fédèrent.

Cinemania 2023 : Les Rois de la piste, un (tout) petit tour et puis s’en vont

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Que dire d’autre si ce n’est que l’on l’attendait de pied ferme le nouveau film de Thierry Klifa qui n’avait pas tourné depuis bientôt dix ans. Il est l’auteur d’un carré d’as de mélodrames majoritairement de très grande qualité : Une vie à t’attendre, Le Héros de la famille, Les yeux de sa mère et Tout nous sépare. Ces films regroupaient le gratin du cinéma français, même si tous les publics n’y ont pas forcément adhéré à cause de leur classicisme pourtant assumé. Il revient cette fois avec une comédie mêlant romantisme et fantaisie tout en lorgnant un tantinet sur le cinéma de Pierre Salvadori. Sauf que la sauce ne prend pas en dépit d’un nouveau casting quatre étoiles alléchant. En effet, le rire est triste ici et le tout frôle parfois le ridicule et l’improbable malgré quelques bonnes séquences.

Synopsis : Cuisinière à domicile, Rachel, sorte de Ma Dalton, a élevé ses fils Sam et Jérémie, et son petit-fils, Nathan, dans le culte de l’arnaque. De plans foireux en petits larcins, cette sympathique famille de bras cassés court toujours après le gros coup. Chance ou fatalité, lors d’un cambriolage, ils volent sans en connaître sa valeur, une toile de Tamara de Lempicka. Céleste, une détective rusée et charmeuse, se lance alors à leur poursuite.

On se souvient tous l’an passé de la bonne surprise qu’était L’Innocent le dernier film de Louis Garrel. Entre comédie et film de braquage en famille, il remettait au goût du jour les gentils malfrats et les magouilles en famille, avec une tonalité qui transpirait le bon vieux temps des films de Belmondo voire des films de casse à l’américaine. En tentant de changer de registre et en investissant ce type de feel-good movie à l’ancienne, l’ancien rédacteur en chef du magazine Studio, se rate. Malheureusement, Les Rois de la piste sonne faux. Pourtant, on sent la volonté de livrer une comédie semblable à celle d’un certain âge d’or du cinéma français, sans rentrer non plus dans l’hommage. Mais surtout sans jamais y parvenir, même pas un peu.

Prenons les acteurs par exemple. Klifa a été habitué à diriger les plus grands comédiens français avec un brio certain, de Catherine Deneuve à Emmanuelle Béart en passant par Gérard Lanvin et Nathalie Baye ; il a même réussi à diriger le rappeur Nekfeu de manière plus qu’efficace dans son dernier film, Une vie à t’attendre. Mais ici, tous semblent jouer dans un film différent. On ne peut pas dire que leur prestation soit mauvaise mais ce n’est pas non plus leur meilleure. Loin s’en faut.

Fanny Ardant minaude comme on l’a déjà vu faire tant de fois mais de manière plus adaptée. Son jeu semble ici à contretemps. Concernant Mathieu Kassovitz, il se débrouille comme il peut dans un rôle qui ne lui convient qu’une scène sur deux. Quant à Laetitia Dosch, elle nous rejoue le même type de prestation que ce qui l’a fait connaître, la femme mi-nunuche mi-ingénue, restant dans sa zone de confort. Enfin, la surprise, ou plutôt devrait-on dire le contre-emploi surprise, nous vient de Nicolas Duvauchelle, dont on gardera ici le secret pour ménager les effets. Il surprend et réussit ce saut dans le vide mais, comme effrayé par un tel rôle, il ne se lâche pas autant qu’il pourrait. Il nous offre un spectacle étonnant mais finalement limité, trop dans la retenue. En somme, le casting est royal mais pas forcément bien assorti, ni exploité et dirigé.

Un autre problème majeur qui ressort des Rois de la piste concerne son script farfelu et qui souffre d’un paradoxe dommageable. D’un côté il est ancré dans un certain réalisme qui a pour effet que ce qui s’y passe nous parait peu vraisemblable et trop farfelu. De l’autre, il est également trop timoré dans la folie pour que les excès et les faux pas de cette histoire abracadabrantesque puisse passer l’examen du tolérable et de la cohérence. Klifa aurait dû y aller de manière bien plus engagée dans le décalé ou le burlesque. Cette inégalité dans la tonalité de son long-métrage lui joue préjudice et rend les instants censés être drôles bien moins amusants qu’ils n’auraient dû l’être. Et, en effet, on rit peu des pérégrinations de la famille Zimmerman. D’autant plus que le scénario semble plein de trous et que sa progression narrative n’adopte pas toujours la plus grande des logiques, certaines scènes semblant s’enchaîner un peu de manière aléatoire.

Tout n’est cependant pas raté dans Les Rois de la piste qui, malgré ses près de deux heures, s’avère tout de même assez rythmé et inattendu par instant pour ne pas s’en défaire. Les réactions des autres protagonistes quand ils retrouvent le personnage de Duvauchelle sont plutôt drôles et gratinées. La confrontation Laetitia Dosch/Fanny Ardant occasionne quelques rires occasionnels et on ne peut nier que la mise en scène de Klifa soit apprêtée, presque luxueuse, et agréable à l’œil. C’est juste que le charme n’opère pas, qu’il manque du liant à la recette opérée par le cinéaste qui semble donc décidément bien plus à l’aise dans l’émotion et le drame que la comédie et la légèreté. Et on se désole parfois de contempler certaines scènes qui sont presque ridicules et fleurent bon le vaudeville de bas étage… Pas déplaisant mais décevant et parfois gênant.

Fiche technique – Les Rois de la piste :

Réalisateur : Thierry Klifa.
Scénariste : Benoît Graffin et Thierry Klifa.
Production : Nolita Cinéma.
Distribution France : Apollo Films.
Interprétation : Fanny Ardant, Mathieu Kassovitz, Laetitia Dosch, Nicolas Duvauchelle, …
Durée : 1h56.
Genres : Comédie – Policier.
27 mars 2024 en salles.
Nationalité : France.

FFCP 2023 : Unidentified, coexistence pacifique

Les petits hommes verts existent. Mais nous regardent-ils d’en haut ou bien sont-ils déjà parmi nous ? Unidentified joue sur une succession alambiquée de saynètes et un humour absurde pour nous inviter à une seule et unique réflexion : comment se sentir chez soi dans cet univers ? Cette étude est hautement sensorielle et expérimentale, mais cet ovni cinématographique en vaut le détour.

Synopsis : En 1993, d’immenses ovnis en forme de sphères sont arrivés de l’espace et se sont positionnés au-dessus des grandes villes du monde entier, Séoul, Paris, Istanbul, Rio… Les êtres humains ont alors cru que la fin du monde était proche. Mais vingt-neuf ans plus tard, les sphères sont toujours là, flottant silencieusement dans le ciel, et la vie continue.

Pour un premier long-métrage, Jude Chun s’assure que l’on ne décrypte pas aussi facilement son œuvre, empreinte de mélancolie et de beaucoup de lyrisme. Tout cela en 80 minutes, bien sûr. Le réalisateur opte pour un recueil de petits récits dans un surréalisme tantôt hilarant, tantôt malaisant. Cette prise de risque peut laisser le spectateur à distance, car il sera difficile de développer l’attachement aux personnages, trop nombreux et trop peu présents. Il souhaite surtout que l’on se concentre sur son portrait de l’humanité, de sa naissance à sa renaissance. Son œuvre sert ainsi à reconnecter les humains à leur planète et à leurs semblables, un peu de la même manière que Premier Contact de Denis Villeneuve, sans que les êtres venus d’ailleurs soient les parrains de l’humanité.

Home Sweet Home

En 1993, la Corée du Sud achève sa transition vers la démocratie. Le début de la Sixième République coïncide alors avec l’apparition de ces grandes sphères noires qui flottent au-dessus des mégalopoles du monde entier. Est-ce le début d’une invasion d’entités extra-terrestres ? La fin du monde est-elle proche ? 29 ans se sont écoulés sans qu’elles ne bougent de leur emplacement. La vie a repris son cours, mais les mentalités ont changé. Jude Chun nous délivre alors les témoignages des habitants de ce bas monde.

Un homme rentre dans un café. Il ne fait pas plouf, mais celui qui l’attendait à une table finit par exploser de rires. Une femme les rejoint et un quiproquo s’intensifie avec des fous rires absurdes et complètement en décalage avec cette rencontre qui n’a aucun sens. Plus tard, deux employés de bureau tapotent sur leur clavier jusqu’à la fin de leur service. Sur le chemin du retour, l’un d’eux n’hésite pas à se laisser aller et prend le virage soudain de la comédie musicale. Plus loin encore, une diseuse de bonne aventure prodigue des conseils tordus à une jeune femme qui vient de se faire agresser. Un coup de foudre a lieu dans un bus. Et on finit par retrouver un homme, qui portionne ses nouilles instantanées, en train de danser dans un groupe d’évangélistes qui ont la tête tournée vers le ciel. On comprend rapidement que la narration compile, plus ou moins arbitrairement, des saynètes qui jouent sur l’absurdité de la situation pour nous amuser ou pour nous émouvoir. Les ruptures de ton sont nombreuses et l’une d’elles consacre un clip alarmant sur les enjeux écologiques et environnementaux au large des côtes coréennes.

Une métaphore après l’autre, avec plus ou moins de style, le film de Chun cherche à créer le sentiment d’une société communautaire, notamment en allant recueillir les témoignages des étrangers qui vivent à Séoul. Ils n’ont évidemment pas l’impression de se sentir chez eux, un peu comme Sting lorsqu’il compare deux cultures dans Englishman in New York. Et avec cette date emblématique qui a vu débarquer les sphères, dont on n’apprendra finalement ni les origines, ni les fonctions, pas étonnant que les moins de 29 ans sont considérés comme la progéniture de potentiels extra-terrestres, qui auraient silencieusement infiltré la capitale. Tout le monde devient de plus en plus cet « étranger » qui tue peu à peu la planète et qui ne sait plus comment se comporter en société. C’est une réalité que le réalisateur s’amuse à illustrer par l’absurdité, un vecteur d’un humour acide et satirique.

Inégal dans l’ensemble, Unidentified continue de faire le tour du monde dans les festivals, une démarche très cohérente avec les intentions du cinéaste. Bien que son œuvre reste expérimentale dans sa forme, elle reste accessible à celles et ceux qui parviendront à se laisser transporter par les sensations d’un tel concept. Cela peut sembler inabouti, et c’est très certainement le cas, mais Jude Chun n’oublie pas de rappeler en quoi le septième art est là pour nous émerveiller. C’est pourquoi les dernières minutes sont consacrées aux coulisses de la production et du tournage, car il semble avoir tout donné dans la réalisation de cet ovni qui, même s’il constitue le premier et le dernier de sa carrière, aura réussi à questionner notre perception du monde avec panache.

Bande-annonce : Unidentified

Fiche technique : Unidentified

Titre original : Mi-Hwak-In
Réalisation et Scénario : Jude Chun
Directeur de la photographie : Baek Baejin
Montage : Choi Inchul
Son : Han Sewon
Musique originale : Noe Gonzalez
Chef décorateur : Kim Ooyou
Producteur :  Ahn Hyeong Jun, Yena Gim
Production : Duck Duck Goose
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : M-Line Distribution
Durée : 1h58
Genre : Drame
Date de sortie : Prochainement

Arras Film Festival 2023 : Le combat continue

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Le message est clair pour cette 24ème édition de l’Arras Film Festival : la lutte est une condition sine qua non de l’existence. Il faut se battre, devant et derrière la caméra, contre le cynisme d’un système qui entretient l’apathie devant l’inacceptable et pour les perdants du grand désordre mondial. Les causes justes sont celles qui valent la peine de monter au créneau. Et les films de cet AFF ont tendance à ne pas le faire à moitié.

Prenez Robert Guédigian, et parlez lui de retraite pour voir. 40 ans que le cinéaste fait de la politique en faisant du cinéma (à moins que ce ne soit l’inverse) ; 21 films pour autant de variations autour de tropes (quasi)indéboulonnables. À savoir Marseille, Ariane Ascaride, et la lutte prolétaire en mélodie pas du tout sous-jacente. Et la fête continue ! ne réinvente pas l’eau chaude dans la plomberie du réalisateur, c’est peu de le dire. C’est comme allez boire un jaune avec le tonton qui va vous raconter la même histoire de la même façon, sans produire énormément d’efforts pour habiller ses effets. Du radotage ? Oui, sans doute. Et pourtant, on y passe volontiers l’après-midi. Parce qu’à 69 ans, Guédigian a le cinéma fatigué mais la flamme intacte, et en célèbre la transmission en regardant le bout de la route. Les bonnes raisons de ne pas défendre Et la fête continue ! sur un plan cinématographique, et pourtant c’est compliqué de ne pas le recommander. Parce que le cœur y est et toujours à la bonne place, et n’abandonne pas la lutte au détriment des nouvelles générations. Et dans cette narration éculée, il y a quelques minutes de vrai beau cinéma qui joint le geste de la caméra à la parole politique. On aimerait que d’autres réalisateurs du même âge que Guédigian mettent leur plume plus sophistiquée et virtuose que la sienne au service d’un message aussi généreux.

La confrontation n’est pas un gimmick de l’adolescence, c’est ce qui définit un homme. En tous cas c’est ce que dessine la trajectoire de Louis dans Je ne suis pas un héros, avocat junior socialement mal à l’aise partout et génialement contagieux au spectateur. Un (trop) gentil et béni oui-oui qui, par la force des choses, se retrouve à simuler un cancer pour s’installer en pole position dans une affaire de pesticides défendue par sa boite contre des plaignants malades pour de vrai. Il y a du Adam Sandler chez Vincent Dedienne, homme-enfant presque déconnecté des conséquences de ses actes et corps burlesque capable de jouer sur le comique de la gêne comme personne. Son art du contre-temps défendu par Rudy Milstein constitue la grande force d’un film par ailleurs un peu trop généreux en personnages secondaires pour que le tout s’emboite comme des legos. Mais le principal est là : des influences, une patte et une envie concrète et concrétisée de secouer la zone de confort du spectateur installé dans les clous de la comédie inspirante. Pour un premier film, chapeau bas.

Agnieszka Holland n’en est pas à son coup d’essai avec Green Border.  50 ans de carrière, et une volonté intacte de confronter le spectateur à ce qu’il ne veut pas voir ou préférerait oublier. Et dans Green Border, cette grande dame du cinéma n’y va pas avec le dos de la cuillère.

Le film narre à travers trois trajectoires distinctes qui se croisent et se décroisent le scandale des migrants parqués à la frontière polonaise par les autorités biélorusse l’année dernière, leur traitement inhumain dont ils firent (et continuent de faire) l’objet par les garde-frontières. On n’est guère étonné à la vision du film de la violence des réactions qu’il provoqua parmi l’administration polonaise d’alors. La réalisatrice pointe sa caméra là où ça chatouille, assume une stratégie du choc partagé avec la Kathryn Bigelow de Détroit, et convoque le noir et blanc pour défigurer le contemporain et ressusciter les pages les plus sombres de notre histoires à l’image. Green Border heurte, bouleverse, et ne sombre jamais dans la facilité esthétique du « témoignage du vrai » grâce au sens de la mise en espace de la réalisatrice. Mais il est vrai aussi que le film se révèle un peu trop long pour son propre bien, et alourdit parfois son message de périphrases symboliques pas forcément utiles. Holland veut être sûre de se faire comprendre par tout le monde, au risque d’insister. Plus direct et droit à l’essentiel, Green Border aurait eu la force de frappe d’une Bigelow. En l’état, la trace d’impact sur la rétine et la conscience demeure suffisamment protubérante pour avoir le sens du devoir accompli.

Et puisqu’on a le droit de rigoler un peu même avec le poing serré, Chasse Gardée de Frédéric Forestier et Antonin Fourlon a débarqué de nulle part et profité de nos attentes zéros pour nous casser les côtes de rire. Soyons clair : si le film ne vous inspire pas plus que l’une des 15 comédies annuelles de Didier Bourdon, c’est normal. Parce que son affiche, parce que son casting, parce que sa bande-annonce, parce que son sujet… Chasse Gardée fait tout pour vendre le film qu’il n’est pas, et mettre sous le tapis de la com’ celui qu’on a vu.

À savoir une comédie VRAIMENT visuelle qui construit plein de nuances à des personnages en trois dimensions dans un rythme au cordeau, ne s’arrête pas aux clichés les plus éculés de la sempiternelle confrontation Paris/ Campagne, et fait tomber ses punchlines dans l’oreille du spectateur sans hurler dans ses tympans. C’est drôle, fin,  même émouvant, apaise les débats sans forcer la main du vivre-ensemble, ne fait pas semblant de respecter le spectateur et les protagonistes. Et puis, il y a un sanglier qui fume un tonj, et une scène de guinguette sous Patrick Sébastien qui donne envie de faire la chenille en trinquant au Beaujolais nouveau ou ancien. En v’là, du vrai cinéma français nécessaire.

Et la fête continue, de Robert Guédiguian – Bande annonce

Arras Film Festival : interview Léa Todorov pour La Nouvelle Femme

La Nouvelle Femme est ce qu’il convient d’appeler une œuvre atypique. Sur le papier, un film en costumes, qui retrace le combat de Maria Montessori, célèbre médecin et pédagogue italienne, inventrice de la méthode du même nom pour l’éducation et la reconnaissance des enfants nés avec un handicap au début du XXème siècle.

À l’écran, ce sont ces enfants qui passionnent Léa Todorov, cinéaste issue du documentaire qui convoque l’écrin de la fiction pour sublimer à l’image leurs moments de vie qui s’échappent de la narration. L’amour de la réalisatrice pour son sujet est contagieux, et sans doute un peu trop. Car à force de se déployer sur ses marges, le film perd son récit sur son cours de route.

Il y avait pourtant une voie passionnante à explorer avec l’appareillage à mi-parcours de Montessori et Lili d’Alengy, cocotte parisienne jouée par une Leila Bekhti judicieusement à contre-emploi. Un personnage ambivalent, qui n’assume pas sa fille handicapée mais va montrer à la pédagogue écrasée par le jugement patriarcal le chemin pour retourner les ficelles du système à son avantage. Un rebond repoussé au troisième acte et un poil trop expédié pour permettre au film de tenir la marée jusqu’à la ligne d’arrivée. Néanmoins, La Nouvelle Femme reste portée par la grâce de ses apartés, et parvient à l’essentiel : créer un lien sensible, sensitif, et durable entre nous et ces enfants qui se montrent tels qu’ils sont pour mieux sortir d’eux-mêmes. Comme des acteurs donc. Au fond, le véritable apprentissage du film, c’est le nôtre. La réalisatrice sait nous partager ce qu’elle voit, et  La Nouvelle Femme accouche d’un spectateur un peu différent à la fin. C’est sans doute la  plus belle victoire que le film pouvait emporter.

Nous avons rencontré Léa Todorov lors de la présentation de son film à l’Arras Film Festival, et discuté de la fabrication passionnante de son film.

Le Mag du Ciné : Comment vous est venu l’idée de faire ce film, et surtout de cette façon là. Il s’agit d’une œuvre vraiment atypique ?

Léa Todorov : J’avais rencontré la figure de Maria Montessori quand j’avais travaillé sur un documentaire consacré aux pédagogies alternatives. J’avais le sentiment qu’il y avait une histoire à raconter sur elle qui m’intéressait. Qu’on avait l’image d’une madone aux enfants, et qu’il restait à montrer la jeune femme pleine de désirs et d’ambitions qu’elle a été. Il y avait une ambition très romanesque dans le film, mais c’est vrai qu’on a fait un travail qui vient j’imagine de ma manière de réalisatrice de films documentaires, d’être en contact avec le réel et là, pour faire ce film, d’avoir voulu travailler avec un groupe d’une trentaine d’enfants qui viennent aussi je pense bousculer les codes de la représentation qu’on a.

LMC : C’est vrai qu’on que vous ne paraissez pas intéressée par les conventions du film en costumes. Même la façon dont vous filmez l’apprentissage des enfants, c’est comme si vous vouliez laisser des moments de vie s’échapper du récit…

LT : Complètement. On avait travaillé avec ces enfants plusieurs mois en amont du tournage avec de la préparation. On a fait des stages de musique, de danse, d’improvisations, et on a familiarisé ça avec une ambiance de plateau. Et c’est vrai que c’était d’une richesse infinie. Je garde une petite frustration, qui s’atténue avec le temps… Mais il y avait cette idée qu’on voulait que le film rende compte de cette richesse des enfants, de tout ce qu’ils pouvaient faire si on leur en donnait les moyens, et toute la beauté qui émanait d’eux. Et il y avait vraiment la volonté d’avoir au sein du film des moments qui échappent à la narration, où on s’intéresse à eux et à la puissance qu’ils sont capables de donner dans des scènes plus ou moins inscrites dans la dramaturgie. Et où de la danse pouvait faire avancer le récit.  Il y avait ce genre d’intentions.

LMC : On imagine que le dispositif de tournage était parfois dur à canaliser. Il y a eu beaucoup de place laissée à l’improvisation ?

LT : Pas tellement, en fait c’était plutôt à la prépa. Pour le coup le tournage était extrêmement précis par rapport à ce qu’on avait préparé. Mais on avait vraiment beaucoup travaillé…

Après je dis ça, Il y a une telle confiance qui s’est construite entre les enfants, l’équipe et les comédiennes, que tout ça s’est fait avec une grande joie, pas du tout une grande contrainte. Et on se rappelait là aujourd’hui, pendant le déjeuner que lorsqu’on avait  travaillé avec des enfants en très bas âge en Italie, pour le coup ça avait été une contrainte autrement plus difficile. Ça avait été l’enfer. Parce qu’ils ont entre 18 mois et 3 ans, ils sortaient du Covid, ils n’avaient jamais vu d’autres adultes, ils pleuraient tout le temps, on devait les biberonner aux écrans cachés dans les cous des comédiennes….  Ça c’était vraiment difficile.

À l’inverse, travailler avec les enfants en France c’était une expérience vraiment singulière, mais pas du tout difficile. Tout le film était là aussi pour parler d’eux. Donc, par moments il importait énormément de raconter l’histoire de Maria Montessori et de Lili d’Alengy, mais en même temps on voulait faire ce film pour travailler avec ces enfants et les montrer. C’était tellement au cœur du projet qu’on ne pouvait pas considérer que c’était un obstacle.

LMC : On sent dans votre travail derrière la caméra une volonté de traduire à l’image la beauté que vous inspirent les enfants. Comment on fait pour conserver cette velléité-là dans un film qui se veut justement très documentaire ?

LT : Disons que c’était vraiment au cœur des discussions pour le coup avec le chef opérateur. De faire un film qui offre un écrin un peu classique de beauté au cinéma, donc avec des lumières assez travaillées, des références qui étaient aussi celles du cinéma classique… Pour justement contraster avec des images qu’on a parfois d’enfants un peu atypiques ou porteurs de handicaps moteurs, qu’on filmerait caméra à l’épaule en mode documentaire. Là à l’inverse le but était de leur offrir de très beaux plans et de prendre le temps de les regarder de façon très frontale, de proposer comme ça toute leur puissance, leur talent et leur beauté. Sébastien Goepfert (le chef opérateur) a tout de suite compris l’ambition du film, et on a mis tout le travail du découpage et de la lumière au service de cette ambition.

Dans  le côté documentaire typiquement, il s’agissait de fabriquer des situations, on demandait aux enfants de travailler avec des objets etc. Car ce qui est génial avec la pédagogie Montessori, c’est que ça marche. De fait quand on présente des objets qui correspondent au développement des enfants ou qu’on leur demande de manipuler, ils y prennent du plaisir et sont vraiment concentrés, donc on peut travailler autour, les filmer…. C’est une des choses qu’on a constatées, c’est que ça fonctionnait encore aujourd’hui ce matériel. On l’a vraiment utilisé comme ça.

LMC : Le tournage était pratiquement un atelier pédagogique en lui-même finalement.

LT : Il y avait quelque chose de ça, mais je dirais encore plus de la préparation avec les enfants qui était un atelier. C’est comme si on se disait voilà il y a cette image là, maintenant il faut la retrouver dans le film. Entre autres j’ai travaillé avec ma chorégraphe Georgia Ives sur le langage corporel des enfants pendant les scènes de danse, pour les aider à prendre confiance en eux, à se déployer dans leur mouvements… Ça c’était aussi tout un travail préparatoire. Et ensuite ils étaient tellement prêts que je pouvais regarder les rushs pendant des heures je trouve ça magnifique. Parce qu’ils ont investi toute leur sensibilité, et que le film n’essaie pas de leur faire faire quelque chose, mais leur laisse de la place.

LMC : Comment s’est passée la collaboration avec des comédiennes aussi chevronnées que Leila Bekhti et Jasmine Trica ?

LT : Elles étaient toutes les deux complètement au fait que c’était au cœur du projet du film. On avait fait une espèce de petite résidence dans un établissement de prise en charge d’enfants avec un handicap moteur assez lourd, qui se situe à Puy sur Loire avec Leila , Jasmine et la petite fille du film. Pour apprendre à se connaître, et aussi pour Jasmine d’observer une pédagogue au travail. Jasmine est aussi venue participer au stage avec les enfants sur le tournage, parce que, comme elle a un espèce de charisme, de charme incroyable, tous les enfants étaient fous d’elle. Donc ils étaient complètement motivés dans le fait de se dépasser, de bien le faire pour lui plaire. Donc au final je pense que ce que raconte le film et la manière dont il s’est fait sont très proches. De cette idée qu’il fallait créer des relations humaines très fortes pour faire ce film ensemble.

Leila Bekhti c’est pareil, elle était bouleversée dans la rencontre avec les enfants. Ce qui était un peu comique c’est que Leila s’est blessée à la cheville au début du tournage ce qui l’a pas empêchée de faire le film mais certains déplacements. On a du arranger un peu le plan de travail autour de ça. Et ce qui était intéressant, c’est qu’elle s’est rendue compte du fait de sa blessure de ce qu’était un empêchement physique dans la vie de tous les jours. Elle était frustrée de pas pouvoir se déplacer comme le voulait. C’était le cas aussi des enfants autour d’elle, et elle a ressenti ce qu’eux vivent à l’échelle d’une vie entière ce qu’elle vit du fait de sa blessure. Rien à voir mais quand même un petit handicap momentané.

LMC : Comment les avez-vous choisis ? Vous évoquiez le cas de la madone pour Maria Montessori, et je trouve qu’elle a ce truc-là, mais sans être inaccessible. Il y avait ce truc compliqué à trouver entre cette incarnation, mais sans être sur un piédestal ?

LT : Jasmine Trica c’était vraiment mon premier et unique choix, parce que je l’admirais énormément dans la Chambre du fils, d’autres films italiens dans lesquels elle a joué et que j’ai vu jeune. Je rêvais de travailler avec elle, ça a été un immense bonheur. Et effectivement, je trouve que dans le film elle arrive à jouer cette transformation de la plus jeune femme, qui porte des robes un peu coquettes etc. à la figure qui revêt le voile, l’habillement du deuil qui a été ensuite celle de Montessori toute sa vie. Comme si pour exister en tant que médecin et pédagogue, elle avait dû un moment donné abandonner sa féminité. Et donc je trouve c’est exactement le chemin dans lequel on suit Jasmine.

LMC : Pour Leila Bekhti, j’ai peut-être une connaissance imparfaite de sa filmo, mais je trouve qu’on n’a pas l’habitude de la voir dans ce genre de rôles. Ce côté extravertie, sure de ses charmes…

LT : Complètement. Séductrice en fait.

LMC : Oui.

LT : C’est une comédienne incroyablement belle, mais qui ne met pas spécialement en valeur ce côté-là dans les rôles qu’elle incarne. C’est vrai. On en a pas mal parlé pendant le film. Je pense qu’il y avait un côté contre-emploi qui l’intéressait, par rapport à qui elle est dans la vie, une femme extrêmement généreuse, hyper aimante… Et là de jouer une femme qui a du mal à aimer son enfant, et qu’elle le rejette… C’était très dur humainement, et c’était intéressant pour elle de jouer ce rôle qui était loin d’elle dans la vie. Mais je suis d’accord que dans le fond la singularité n’est pas forcément de l’avoir mise dans ce rôle d’époque, mais de lui avoir fait jouer la belle gosse. On a bien travaillé là-dessus, et la chorégraphe nous a aidés à bosser le parcours sensuel du personnage avec sa danse au début. On n’essayait pas d’en faire une show-woman incroyable, l’idée c’est plus quelqu’un qui utilise ses charmes et le montre dans un spectacle pour récolter les fruits de sa célébrité, une sorte d’influence… Et je trouve qu’elle s’en sort bien.

LMC : Et c’était un rôle compliqué. Il faut avoir une certaine capacité d’empathie pour que le spectateur ne prenne pas en grippe son personnage…

LT : Et c’est pour ça qu’elle était parfaite. En vrai, il y a beaucoup de comédiennes où on aurait détesté le personnage. Et je trouve qu’avec elle, jamais. Elle créée une telle empathie immédiate avec le spectateur… On a beau considérer que ce qu’elle fait est horrible, on ne la juge pas. Et on est bouleversé pour elle, pour faire des choses aussi désagréables, mais on ne la condamne pas.

LMC : Le film est vraiment dédié aux enfants, à la méthode Montessori, mais il y a aussi cet arrière-plan féministe, complètement lié au combat pour les enfants et à cette méthode pour les aider et les éduquer… Il y a une forme de convergence des luttes dedans.

LT : Disons que c’est ce qui m’avait marqué dans la méthode Montessori, c’est de voir que cette convergence des luttes comme vous dites était réelle dans sa vie. Ça, historiquement c’était précis. Et je trouvais très puissant et intriguant qu’elle ait été féministe dans les années où elle s’occupait de ces enfants. C’est un des combats qu’elle a abandonnés par la suite, parce qu’elle a pu travailler avec des enfants différents et elle n’a plus été une défenseuse du droit des femmes.

Et dans les discours qu’elle faisait à l’époque, elle parlait à la fois de ce que devrait être la prise en charge de ces enfants, tout en défendant la femme moderne, émancipée, qui se saisit des outils scientifiques de son capital intellectuel. Et aussi, et j’espère que le film arrive à en rendre compte de manière pertinente cette idée d’affirmer la maternité comme puissance de changement social. Et cette idée, je trouve qu’on ne l’a pas entendu plein de fois, qui peut nous chafouiner parce qu’on a envie de dire que toute les femmes sont pas mères etc. Mais ce n’est pas la maternité au sens biologique du terme, elle parle d’une capacité à prendre soin de l’autre, de la propension des femmes à prendre soin. Et elle dit que si cette propension était au service de toute la société, la société s’en porterait mieux. C’est pas mal !

LMC : C’est pas mal ! Mais il y aussi un apprentissage de la part de Montessori, qui apprend à sortir de la posture de rébellion permanente pour apprendre à retourner les codes de la société à son avantage au contact du personnage de Leila Bekhti…

LT : Exactement. Parce que c’était important que le personnage de la cocotte apprenne quelque chose à Montessori, qui ne soit pas celle qui apprend tout à l’autre, qui  lui donne toujours des leçons.

LMC : Ce qui aurait été paternaliste pour le coup.

LT : Exactement. Il fallait une alliance. Montessori était quelqu’un dans sa vie qui a su faire preuve d’une utilisation du storytelling et du marketing très intelligente. Et je trouve qu’il ne faut pas du tout en avoir honte. C’est aussi pour ça que ses idées sont si à la mode… Elle est morte dans les années 50, on en parle 80 ans après, mais c’est bien aussi parce qu’elle a su jouer des codes de la communication de notre monde, et je trouvais intéressant que ce soit le personnage de Leila Bekhti qui lui ait donné ces outils là. Et de fait elle a dû les trouver chez les femmes du monde qui lui ont donné des outils pour exister publiquement. Elle avait été très proche d’un publiciste américain qui l’avait fait voyager dans tous les États-Unis… Je trouvais qu’il fallait aussi rendre compte de cette modernité-là chez Montessori.